La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

Eruption de l'Eyjafjoll (2010 Islande).

De
16 pages
Après 187 ans de sommeil, l’Eyjafjöll s’est réveillé le 20 mars 2010.
Jusqu’au 14 avril, l’éruption était caractérisée par des manifestations effusives d’une dizaine de fontaines de lave
de style hawaïen. Le 14 avril, la fissure s’est brutalement allongée pour atteindre 2 à 3 km de long, rejoignant ainsi
les cratères historiques de l’Eyjafjöll, intéressant alors des zones sous-glaciaires de l'Eyjafjallajökull.
Cette nouvelle phase éruptive, devenue explosive, provoqua d’une part un important nuage de cendres
qui a atteint 11 000 mètres d’altitude le 14 avril et, d’autre part, plusieurs épisodes de débâcle glaciaire (jökulhlaup)
nécessitant d’évacuer 600 personnes. Cette éruption a provoqué une paralysie aérienne sans précédent.
Le 19 avril, on dénombrait 63 000 vols annulés, 6 millions de voyageurs bloqués
et un coût pour l’aviation civile de 186 millions d’euros par jour.
Nous présentons le contexte structural de l’éruption, puis nous rappelons les principales caractéristiques
des éruptions historiques de l’Eyjafjöll et envisageons les développements possibles : débâcle glaciaire, réveil du Katla.
Nous rappelons quelques évènements historiques qui donnent des ordres de grandeur et éclairent les risques potentiels.
Nous discutons de l’impact de l’éruption sur les hommes et le cheptel en Islande puis envisageons son effet sur le climat.
Enfin, nous concluons sur le fait qu’il ne s’agit que d’une petite éruption,
sorte de répétition, avant l’émergence d’évènements de bien plus grande envergure.
Article publié dans la revue de l'association de volcanologie européenne. LAVE, 144 de mai 2010. pp. 19-29 (2010).
Voir plus Voir moins

MAI 2010 n ° 144LAVE
Rev u e d e L’ASSOCIATION VOLCANOLOGIQu e Eu ROPÉeNNe
L’Eyjafjöll la nuit, entre les 16 et 18 avril 2010. Lors de chaque poussée de lave,
des milliers de microflashes entourent la fontaine haute d’environ 300 m. Image © Thorsten Boeckel.
Dans ce numéro : HOMMAGE AU PROFESSEUR ROBERT BROUSSE
L’ISLANDE ET L’EYJAFJÖLL - L’ERTA ALE - LE VANUATU...
REVUE BIMESTRIELLE - PRIx d U n UMÉRo : 6,50 €
ISSn 0982-9601 - n ° d E c o MMISSIo n Pa RITa IRE : 0413G83918ISLANDE MARS-AVRIL 2010
Ci-dessous : Alors que l’éruption est en régime effusif type hawaïen, l’hélicoptère de la sécurité civile islandaise quitte les lieux.
Image prise le 27 mars à 20 h, Michel Detay.©
En bas : les fontaines de lave de l’eyjafjöll sur la fissure ouverte la nuit du 20 au 21 mars. Image Ghislaine Fortin.©
Page de droite : le 17 avril, des volutes de cendres jaillissent de la colonne de vapeur. Image Thorsten Boeckel.©Le 30 mars 2010, fontaine de lave de type hawaïen d’une centaine de mètres
de hauteur, caractéristique de la première phase de l’éruption.
Engin islandais d’exploration des glaciers
en déplacement devant le site de l’éruption (ci-dessous).
Le site vu depuis le Myrdalsjökull le 30 mars.
L’avancée de la lave sur le glacier provoque des fumées blanches
par évaporation ou sublimation de la glace (en bas). Images © Michel Detay.ÉTUDE Vo LCANo Lo GIq UE
Éruption de l’EYJAFJÖLL (2010 -Islande)
Michel d ETa Y
Après 187 ans de sommeil, l’Eyjafjöll s’est réveillé le 20 mars 2010.
Jusqu’au 14 avril, l’éruption était caractérisée par des manifestations effusives d’une dizaine de fontaines de lave
de style hawaïen. Le 14 avril, la fissure s’est brutalement allongée pour atteindre 2 à 3 km de long, rejoignant ainsi
les cratères historiques de l’Eyjafjöll, intéressant alors des zones sous-glaciaires de l'Eyjafjallajökull.
Cette nouvelle phase éruptive, devenue explosive, provoqua d’une part un important nuage de cendres
qui a atteint 11 000 mètres d’altitude le 14 avril et, d’autre part, plusieurs épisodes de débâcle glaciaire (jökulhlaup)
nécessitant d’évacuer 600 personnes. Cette éruption a provoqué une paralysie aérienne sans précédent.
Le 19 avril, on dénombrait 63 000 vols annulés, 6 millions de voyageurs bloqués
et un coût pour l’aviation civile de 186 millions d’euros par jour.
Nous présentons le contexte structural de l’éruption, puis nous rappelons les principales caractéristiques
des éruptions historiques de l’Eyjafjöll et envisageons les développements possibles : débâcle glaciaire, réveil du Katla.
Nous rappelons quelques évènements historiques qui donnent des ordres de grandeur et éclairent les risques potentiels.
Nous discutons de l’impact de l’éruption sur les hommes et le cheptel en Islande puis envisageons son effet sur le climat.
Enfin, nous concluons sur le fait qu’il ne s’agit que d’une petite éruption,
sorte de répétition, avant l’émergence d’évènements de bien plus grande envergure.
J’ai pu me rendre sur le site de l’éruption le paration ou d’équipement adéquat avec les extré-
27 mars, en «arctic truck», 4x4 spécialement pré- mités gelées. J’ai, quant à moi, pu assister au
paré en Islande pour se déplacer dans les hautes début de « l’immolation » d’une jeune a nglaise,
terres et sur les glaciers. Je me trouvais en compa- mal équipée, qui, en pensant pouvoir rester sur
gnie de mon ami, le géologue islandais Björn les bords d’une coulée de lave, ressentit soudai-
Hró arsson, qui avait au préalable préenregistré une nement que ses chaussures et le bas de son pan-
route hypothétique par le glacier Mýrdals jökull au talon prenaient feu. Elle devait s’en tirer avec
moyen de points GPS. n ous devions accéder au plus de peur que de mal. n ous sommes restés
site en longeant, au Sud, la caldera du Katla. sur place une bonne partie de la nuit, jusqu’à ce
que le froid devienne intolérable.Bien que nous soyons sur un inlandsis, la route
n ous sommes enfin revenus sur le site uneest loin d’être plate et il nous fallait éviter les cre-
seconde fois le 30 mars. L’éruption n’avait pasvasses et les ponts de neige créés par l’activité
baissé d’intensité.solfatarienne sous-glaciaire du volcan.
contexte structural de l’éruptiona près plusieurs heures de conduite, pour le
moins sportive, nous sommes arrivés en vue du L’Islande est à cheval sur les plaques euro-
site de l’éruption à 1 500 m d’altitude, par péenne et américaine. Elle est située sur la dor-
– 28 °c . n ous avons pu approcher l’éruption à sale médio-atlantique, véritable chaîne volcani -
quelques centaines de mètres, bien que sous une que sous-marine, qui traverse l’a tlantique pour
pluie incessante de scories qui recouvrait toute la se trouver émergée en Islande.
couverture neigeuse du glacier pour la faire res- Par ailleurs, l’île est située à l’aplomb d’un
sembler à un désert de cendres noires. Malgré le « point chaud » où le magma remonte des pro-
port de casque, de lunettes et d’un masque à gaz, fondeurs et entretient une activité volcanique
il était difficile de rester longtemps à proximité intense. d e fait, l’Islande ne doit son existence
des fontaines de lave à cause des gaz éruptifs. qu’à l’activité volcanique avec plus de 130 vol-
Les coulées de lave sur la glace produisaient des cans actifs situés le long de la zone de rift.
panaches de vapeur blanche par évaporation qui Les points chauds constituent toujours des
rendait l’atmosphère féerique. objets de controverse au sein de la communauté
des sciences de la Terre. Une hypothèse alterna-d e nombreuses personnes, principalement
tive fait appel à la fusion d’une ancienne micro-des Islandais, profitaient du week-end pour venir
plaque océanique de la croûte de l’océan Iapetus,s’émerveiller du spectacle. Les autorités islan -
subductée au milieu de l’ère primaire. daises devaient gérer ce flux improvisé de
curieux dans un environnement complexe de En Islande, la dorsale se matérialise sous la
glacier de haute montagne en zone périarctique forme de plusieurs zones volcaniques reliées au
et en phase volcanique. n ous pouvions entendre Sud et au n ord par deux zones de transfor-
à la radio de nombreuses interventions sur des mantes. c e schéma conceptuel est attesté par des
personnes épuisées par la marche, en hypother- éléments structuraux, géophysiques et géochi-
mie, ou encore se retrouvant par manque de pré- miques (cf. fig. 1).
19La VE n ° 144 - Ma I 2010 ÉTUDE Vo LCANo Lo GIq UE
Fig.1 - Carte de l’Islande mettant en évidence les zones de volcanisme actif regroupées en systèmes volca-
niques (en gris clair). Les limites de plaque figurent sous la forme de différents segments « North Volcanic
Zone » (NWZ), « Western Volcanic Zone » (WVZ) et « Eastern Volcanic Zone » (EVZ). L’EVZ et
la WVZ sont connectées par la « South Iceland Seismic Zone » (SISZ). La zone de l’Eyjafjöll et du Katla
est située dans la boîte. D’après E. Sturkell et al., 2010.
d ans le Sud de l’île, l’expansion océanique se seur. L’Eyjafjöll est localisé au sud de l’Islande, à
déroule dans deux zones de rift parallèles : la environ 130 km au Sud-Est de la capitale Reyk -
« Western Volcanic Zone » (WVz ) et la « Eastern javik, et juste à l’o uest du glacier Mýrdalsjökull.
Volcanic Zone » (EVz ). La vitesse d’expansion c oiffé d’une caldeira de 2 500 mètres de large,
océanique décroît vers le sud (cf. fig. 2) et la zone les volcanologues islandais le considèrent comme
de rift actif se termine au Sud du volcan Torfa- l’un des volcans les moins actifs de l’île. Seules
jökull, où l’EVz rencontre la zone de trans - trois éruptions historiques sont connues : en
formante correspondant à la « South Iceland Seis - 550, en 1612 (production d’un million de mètres
mic Zone » (SISz ). Les volcanologues islandais cubes de téphras) et en 1821-1823 (éruption fis-
3considèrent que l’Eyjafjöll, le Katla et les îles surale sous-glaciaire, 4 Mm produits, débâcle
Vestman sont situés en dehors de la zone princi- glaciaire (jökulhlaup), puis couplage avec l’érup-
pale d’expansion (EVz ). Ils sont considérés tion du Katla).
comme des volcans intraplaques bien qu’ils d ’une manière générale, le passage de l’érup-
soient occasionnellement connectés à l’EVz (et tion du régime effusif au régime explosif consti-
donc à la chaîne Eldgjá et Laki). tue une des réelles difficultés de prévision en
Sur le plan des unités pétrologiques : la WVz volcanologie, car il répond à une loi chaotique,
est caractérisée par des tholeiites à olivine, la rendant quasiment impossible toute prévision.
EWS par des basaltes alcalins au sud (îles En effet, l’instabilité est liée au régime de
Vestmann) passant à des basaltes transitionnels dégazage du magma. Lors de la montée du
riches en Fe et Ti, avant d'évoluer vers des basal - magma, les gaz magmatiques s’échappent d’au-
tes tholeiitiques caractéristiques de la n Vz , où tant plus lentement que la remontée du magma
l’expansion est maximale. est lente (régime effusif). Parallèlement, la pres-
L’éruption de l’eyjafjöll sion du magma diminue lors de la remontée, ce
Le volcan Eyjafjöll est un stratovolcan, réper- qui dilate le mélange de magma et de gaz et accé-
torié sous le numéro 1702-02= au sein du « Glo - lère sa remontée : plus les gaz remontent vite,
bal Volcanism Program » du Smithsonian n atio nal moins ils ont le temps de s’échapper et plus ils
Museum of n atural History. Il est recouvert par accélèrent la remontée du magma. a insi, d’in-
l’Eyjafjallajökull, une petite calotte glaciaire de fimes variations dans la pression de la chambre
278 km de superficie et d’environ 200 m d’épais- magmatique peuvent induire de fortes variations
20MIc HEL d ETa Y ÉRUPTIo N DE L’EYJAFJö LL
Fig. 2 - Répartition des zones d’expansion entre la « Western Volcanic Zone » (WVZ) et
l’« Eastern Volcanic Zone » (EVZ). La vitesse d’expansion océanique augmente du Nord
au Sud dans la WVZ, alors que la EVZ se comporte comme son image dans un miroir.
La microplaque Hreppar se situe entre les zones de rift actif. D’après E. Sturkell et al.,
2010, modifié.
de la vitesse, de la pression et de la teneur en gaz, localisée et apparemment stable, avec les mani-
faisant alors passer l’éruption du régime effusif à festations effusives d’une dizaine de fontaines de
explosif. lave de style hawaïen d’une centaine de mètres
de hauteur, le long d’une fissure éruptived ans le cas de l’éruption de l’Eyjafjöll, l’ou-
(< 500 m) orientée n E-So . La fissure éruptiveverture d’une nouvelle fissure volcanique sous le
était située entre les calottes glaciaires duglacier a entraîné le passage d’un régime d’érup-
Mýrdalsjökull et de l’Eyjafjallajökull qui ne sonttion effusif à explosif par la présence d’eau en
séparées que par une bande de terre d’un à deuxprovenance du glacier. La transformation liquide-
kilomètres de large.vapeur, ou la sublimation de la glace, est respon-
sable d’une forte augmentation de volume et de Le centre de l’éruption était localisé dans le
pression produisant de fortes explosions. Par Fimmvörðuháls à n 63° 38,1, W 19° 26,4, à envi-
ailleurs, la nature pétrologique des laves a changé ron 1 060 m d’altitude sur le chemin de grande
et la seconde phase éruptive était plus acide donc randonnée, très populaire en été, qui relie
plus à même de créer des produits pyroclastiques Landmannalaugar à Skogar.
(cf. nature pétrologique des laves). Les principales caractéristiques de cette érup-
tion sont les suivantes :Caractéristiques majeures et chronologie glo-
bale de l'éruption – éruption de type hawaïen le long d’une fis-
sure de quelques centaines de mètres de long.a près 187 ans de sommeil, l’Eyjafjöll, situé
Puis ouverture de deux fissures éruptivessous le glacier Eyjafjallajökull, s’est réveillé peu
longues de ~ 1 à 2 km, à dix jours d’intervalle ;avant minuit le 20 mars 2010. L’éruption a été
précédée par plusieurs milliers de séismes – mise en place de deux principales coulées
annonciateurs enregistrés dans le secteur, pen- de lave, une dizaine de fontaines de lave ; déver-
dant les semaines précédant l’éruption (plus de sement de la lave scoriacée dans deux gorges gla-
3 000 entre les 3 et 5 mars). ciaires entaillant le massif volcanique. Édifica-
tion de deux cônes de scories de 80 m de hau-La plupart des secousses étaient de 1 à 2 sur
teur. c ette première phase éruptive prend fin lel’échelle de Richter et seulement quelques
13 avril.secousses de magnitude supérieure à 3 prove-
naient de 7 à 10 km sous le volcan. c ela fait seize Le 14 avril, la fissure s’est brutalement allon-
ans que l’éruption couvait et que les sismo- gée pour atteindre 2 à 3 km de long, rejoignant
graphes et les balises GPS enregistraient le rem- ainsi les cratères historiques de l’Eyjafjöll, inté-
plissage progressif de la chambre magmatique. ressant alors des zones sous-glaciaires de
Jusqu’au 14 avril, l’éruption était relativement l’Eyjafjallajökull. c ette nouvelle phase éruptive,
21La VE n ° 144 - Ma I 2010 ÉTUDE Vo LCANo Lo GIq UE
Fig.3 - Coupe schématique des systèmes volcaniques de l’Eyjafjöll et du Katla. D’après P. Einarson 2010, modifié.
devenue explosive, provoqua d’une part un La première phase de l’éruption était caracté-
important nuage de cendres – qui a atteint risée par un basalte à olivine d’origine profonde
11 000 m d’altitude, le 14 avril – et d’autre part (~ 25 km), d’après les informations sismiques.
plusieurs épisodes de débâcle glaciaire (jökulh- c e basalte était pauvre en gaz. c es laves ont une
laup) nécessitant d’évacuer six cents personnes. signature géochimique différente de celles riches
en titane du Katla (cf. fig. 3). a près un arrêt tem-Les principales caractéristiques de cette érup-
poraire de la migration du magma à 10 km detion sont les suivantes :
profondeur, le magma atteint la surface et fait– éruption débutant dans la nuit du 13 au
éruption le long d’une fissure latérale du col de14 avril par une phase phréatomagmatique sous-
Fimmvörðuháls. d ’après l’IES-n Vc , la compo-glaciaire de nature explosive au sommet du vol-
sition du basalte à olivine appartient à la sériecan Eyjafjöll, au sein de sa caldera large de
magmatique d’affinité alcaline (4 % de néphéline2,5 km. Émission d'un panache éruptif riche en
normative). d es phénocristaux de plagioclasecendres riches en fluor, atteignant moins de
automorphes, d’olivine et de clinopyroxène sem-11 km d’altitude à partir de trois bouches actives ;
blent en équilibre avec le magma. c et assem-– l’altitude moyenne du panache éruptif est
blage suggère une cristallisation sous une pres-de 6-7 km et il se déplace vers le S-E en direc-
sion de 2 kbars (ce qui correspond à une profon-tion de l’Europe du n ord ;
deur de ~ 6 km de roche) étant donné que l’oli-– déclenchement d’une débâcle glaciaire de
vine n’est pas une phase du liquidus à plusmoyenne intensité due à la fonte des neiges/
hautes pressions.glaces (jokulhlaups) au sommet du glacier Eyjaf -
La seconde phase de l’éruption est caractéri-jallajökull ;
sée par un magma plus acide, de type trachyan-– le 17 avril, passage progressif vers une
désitique. L’analyse géochimique des échantil -phase magmatique avec un apport d’eau décrois-
lons de lave de l’Eyjafjöll met en évidence qu’ilsant, car la glace surplombant les cratères actifs
s’agit d’un basalte alcalin (lignée trachyte - ben-a été consommée, avec diminution concomi-
moréite). c es caractéristiques sont cohérentestante du panache de cendre ;
avec le schéma structural invoquant un volca-– vers le 20 avril, des explosions strombo-
nisme intraplaque. c eci étant, la nature acide deliennes sont visibles dans la bouche nord du cratère
ce magma proviendrait d’un mélange. a prèssommital et cessation de l'activité de l’évent sud;
24 jours d’éruption continue aux bouches de– activité strombolienne modérée mais per- Fimmvörðuháls, le magma basaltique primaire/sistante jusqu’à ce jour [NDLR : début mai]. primitif (à environ 1 200 °c ) en phase ascen-
Nature pétrologique des laves dante redescend dans le conduit directement
sous le sommet du volcan où il cristallise en par-n ous présentons ici les principaux résultats
et interprétations publiés par l’Institut des tie avant de rencontrer et de remobiliser un
Sciences de la Terre et le c entre Volcanologique magma trachydacitique situé à faible profondeur
n ordique (IES-n Vc ). c eux-ci sont destinés à (~ 1 km). Un mélange, selon un rapport de 1:1,
orienter la réflexion mais doivent être considérés s’effectue entre le basalte et la trachydacite pré-
comme préliminaires et demanderont à être existante de l’Eyjafjöll ; il est susceptible de pro-
confirmés par des études complémentaires. duire le magma trachyandésitique qui a été émis
22MIc HEL d ETa Y ÉRUPTIo N DE L’EYJAFJö LL
depuis le 14 avril, des bouches situées dans le
cratère sommital situées sous le glacier.
Le diagramme chimique de la figure 4 illustre
la discrimination pétrologique rendant compte
de l’évolution des magmas au cours de l’érup-
tion. Selon l’interprétation proposée par le vol-
canologue islandais o lgeir Sigmarsson de l'IES-
n Vc , l’évolution magmatique se ferait à la fois
par cristallisation fractionnée et mélange de deux
magmas, selon une proportion identique, de
compositions très différentes, d'un pôle de
basaltes à olivine d'origine profonde (~ 25 km)
et à celui de dacites d'origine plus superficielle
représentant essentiellement une composante
résiduelle de l’éruption de 1821-23.
Le modèle faisant appel à deux sources dis-
tinctes de magma ne fait cependant pas l’unani- Fig. 4 - Diagramme chimique illustrant une discrimination
mité. Plusieurs équipes ont essayé, avec plus ou pétrologique rendant compte de l'évolution des magmas au cours
moins de succès, d’expliquer les variations de de l'éruption, d’après o . Sigmarsson 2010, modifié.
composition à l’aide de modèles de fusion et/ou
teau supérieur avant de remonter, de fondre, etcristallisation fractionnée à partir d’une source
de contaminer le magma primaire.unique dans le manteau. Enfin, les évolutions
produites par le contact d’un magma en cours de Risques potentiels et perspectives
remontée avec de l’eau restent très complexes et historiques
encore mal comprises. Les rôles combinés des Le fait que le système éruptif se soit déve-
mécanismes de fragmentation sous faible pres- loppé sous le glacier peut avoir plusieurs consé-
sion, de dégazage magmatique, et les évolutions quences :
chimiques sous le choc d’un refroidissement – la production d’un nuage de cendre impor-
rapide modifiant brutalement les conditions tant qui peut continuer de perturber la circula-
rhéologiques, restent difficiles à appréhender. tion aérienne et avoir un impact sanitaire sur la
Rappelons, enfin, que nous sommes ici dans santé des habitants et sur le cheptel ;
un environnement de volcanisme intraplaque où – le risque de propagation de l’éruption au
volcan Katla (dix fois plus gros) qui renforceraitles basaltes alcalins (o cean Island Basalts - o IB)
les problèmes existants et provoquerait uneproviennent de magmas formés théoriquement
débâcle glaciaire de grande envergure.à grande profondeur et sous forte pression
En effet, le Katla et l’Eyjafjöll appartiennent(> 20 kbar) grâce à une anomalie thermique
au même système que le Laki et l’Eldgjá, quilocale (hotspot), l’ensemble favorisé par une dis-
sont responsables des deux plus grandes érup-tension associée (cf. : rôles de l’EVZ et de la SISZ).
tions historiques connues.Enfin, ces magmas « primaires » intermédiaires à
n ous quantifions ici les principaux paramè-différenciés (benmoréite) pourraient provenir
tres des éruptions passées du Laki, de l’Eldgjá,d’anciens fragments de lithosphère océanique
du Katla et du Grímsvötn pour mieux compren-stockée à la limite thermique manteau supérieur-
dre et appréhender les ordres de grandeur et lemanteau inférieur, remontant sous forme diapi-
champ des possibles.rique et fondus partiellement dans un niveau
plus superficiel du manteau supérieur. Selon une Le tableau 1 donne les principaux éléments
autre hypothèse, ces fragments resteraient épar- de synthèse quant aux éruptions du Laki et de
pillés à différentes profondeurs au sein du man- l’Eldgjá.
Nombre ÉmissionsHauteur Volume Volume Surface Longueur
Éruption Durée d’épisodes de SOcolonne téphras lave recouverte coulées 2
3 3 2éruptifs (km) (km ) (km ) (km ) (km) (Mt)
Eldgjá 3-6 ans ? 15 >14 1,4 18,1 781 70 219
Laki 8 mois 10 7-13 0,4 14,7 599 65 122
Tableau 1 - q uelques éléments de synthèse quant aux éruptions de l’Eldgjá (934-40) et du Laki (1783-84), d’après
T. Thordarson et A. Hoskuldsson, 2006, modifié (Mt pour millions de tonnes).
23La VE n ° 144 - Ma I 2010 ÉTUDE Vo LCANo Lo GIq UE
L’éruption du Laki, 1783-84 Téphras Écart Katla ÉcartL’éruption de 1783-84 du Laki provenait du type 1918 typed’une fissure de 25 km de long, regroupant cent 22 mars
3trente volcans, qui a émis 15 milliards de m de
lave basaltique, d’acide fluorhydrique et de SiO 47,27 0,15 7,00 0,542
dioxyde de soufre, le débit de l’éruption pouvant TiO 4,60 0,08 4,61 0,062
3atteindre 5 000 m de lave par seconde. o n Al O 13,27 0,07 12,91 0,062 3
estime que 250 mégatonnes de gaz sulfureux FeO* 14,56 0,09 14,62 0,17
furent émis dans l’atmosphère, soit l’équivalent MnO 0,18 0,04 0,25 0,01
de trois fois les émissions industrielles annuelles MgO 5,01 0,15 4,69 0,13
en Europe et l’équivalent d'une éruption comme CaO 9,47 0,04 9,38 0,10
celle du mont Pinatubo, en 1991, tous les trois Na O 3,07 0,04 3,14 0,132
jours. L’émission de dioxyde de soufre coïnci- K O 0,80 0,01 0,78 0,012
dant avec des conditions climatiques inhabi- P O 0,71 0,03 0,81 0,042 5
tuelles provoqua un épais brouillard sulfuré qui
TOTAL 98,94 0 98,18 0se répandit à travers l'Europe occidentale, pro-
voquant des milliers de morts durant 1783 et Tableau 2 - Premières analyses des téphras de l’éruption de
l’hiver 1784. o n estime à 20 millions de tonnes la l’Eyjafjöll, d’après Sigmarsson o . et al., 2010.
production de c o qui, avec une énorme quan-2 vingtaine d'éruptions au cours des onze derniers
tité d’anhydride sulfureux, ont contaminé les sols siècles. c ette caldeira, d'une superficie d’environ
et les eaux de surface. Le nuage volcanique s’est 2110 km , est recouverte par une couche de glace
étendu sur l’Europe, l’a frique et même une par- d'une épaisseur de 400 m. La dernière éruption
tie de l’a sie. L’éruption a entraîné la mort d’une date de 1918. Le fait qu’il soit situé sous un glacier
grande partie de l’élevage (80 % du cheptel de entraîne la production de lahars particuliers (les
moutons, 50 % du bétail, 50 % des chevaux mou- jökulhlaup), avec des inondations catastrophiques
rurent). La famine fut alors responsable de la dis- liées à de gigantesques coulées d’eau, de glace et de
parition de plus de 20 % de la population islan- boues, produites par l’activité volcanique sous-
daise. Les aérosols créés provoquèrent aussi un glaciaire. La dernière éruption du Katla a produit
refroidissement dans tout l’hémisphère nord. 3un jökulhlaup estimé entre 200 000 et 400 000 m /s,
L’impact météorologique des éruptions de Laki soit deux fois le débit de l’a mazone.
se fit sentir les années suivantes, avec plusieurs
Les jökulhlauphivers très rigoureux en Europe. En France, cela
Les jökulhlaup, terme islandais (littéralementcontribua de manière significative à la pauvreté et
course glaciaire) sont des inondations catastro-à la famine, un des facteurs importants qui pro-
phiques liées à une éruption sous-glaciaire et auvoquèrent la Révolution française en 1789.
déversement brutal de l’eau par vidange brusque
L’éruption de l’Eldgjá, 934-40 du lac glaciaire. Il s’agit d’une forme de lahar,
L’éruption de l’Eldgjá s’est produite de 934 à terme indonésien désignant une coulée boueuse
940. Il s’agit de la plus importante source de pol- d’origine volcanique.
lution volcanique connue historiquement. Pour Les jökulhlaup provoqués par l’éruption de
intégrer l’importance de cette éruption, on peut l’Eyjafjöll sont restés de faibles amplitudes, bien
comparer les volumes de lave émis à un mur de qu’ils aient entraîné l’évacuation de centaines de
35 m de large, de 540 km de long (soit à peu près personnes et la coupure de la route principale
la distance de Paris à Bordeaux) et de 1 000 m de n° 1. Si l’éruption de l’Eyjafjöll devait entraîner
hauteur. c ette même éruption a dissipé dans l’at- l’éruption du Katla, le risque de jökulhlaup
mosphère 219 millions de tonnes de So qui ont2 deviendrait tout autre, comparable à celui du
produit, en réagissant avec la vapeur d’eau atmo- Grimsvötn en 1996. Le 29 septembre 1996, le
sphérique, 450 millions de tonnes d’acide sulfu- Grimsvötn, situé au cœur du Vatnajökull, est
rique (H So ). Enfin, pour fixer les ordres de2 4 entré en éruption produisant un jökulhlaup histo-
grandeur, l’éruption du Pinatubo, qui est la plus rique. Le Vatnajökull (littéralement « le glacier
esignificative du x x siècle, n’a produit que des rivières ») est le plus grand glacier d’Europe
10 millions de tonnes de So . 22 avec ses 8 300 km – soit la taille de la c orse – et
une épaisseur de glace de 400 à 1 000 m. Le Katla
Le volcan Katla, situé au centre du glacier L’éruption sous-glaciaire provoqua la fonte du
2Mýrdalsjökull (596 km ), à une vingtaine de km de glacier sur une hauteur de 600 m, le long d’une fis-
l’Eyjafjöll, a la réputation d'être un des volcans les sure de 3,5 km de longueur et de 500 m de large. Le
plus dangereux d'Islande. Les éruptions de ce vol- lac occupant le centre de la caldera devait ainsi gros-
3can ont lieu tous les 40 à 80 ans. Il a connu une sir pour atteindre un volume critique de 3 km .
24