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Les agriculteurs et leur patrimoine : des indépendants comme les autres ?

De
20 pages
Les travailleurs indépendants échappent à la plupart des études sur la stratification sociale. L'étude de leur patrimoine est une voie possible pour progresser dans la connaissance de leur position sociale. En effet, la plupart des indépendants exploitent eux-mêmes un patrimoine productif, qu'ils possèdent en partie ou en totalité. À partir de l'enquête Patrimoine 2003-2004, l'objet de cet article est de préciser la répartition du patrimoine des indépendants, et en particulier des agriculteurs, entre ses différentes composantes : professionnelle, immobilière et financière Les agriculteurs et les professions libérales ont des niveaux de patrimoine brut plus élevés que les artisans et les commerçants. Il y a néanmoins une différence notable entre agriculteurs et professions libérales : la dispersion des patrimoines est bien plus faible pour les agriculteurs-exploitants. Le niveau de patrimoine professionnel brut au-dessous duquel se trouve le quart des ménages d'agriculteurs les moins dotés est de 81 748 euros, soit 3 fois plus élevé que celui des commerçants, 6 fois plus élevé que celui artisans et 15 fois plus élevé que celui des professions libérales. Ceci atteste d'un coût d'entrée - sous forme d'immobilisation patrimoniale - particulièrement élevé dans la profession agricole. Ainsi, les agriculteurs détiennent les plus gros patrimoines professionnels bruts (274 573 euros en moyenne). Alors que pour toutes les autres professions indépendantes, la part du patrimoine professionnel tend à décroître au fur et à mesure que la richesse globale croît, la part du patrimoine professionnel demeure importante chez les agriculteurs quel que soit leur niveau de richesse. Cette forte proportion s'explique par la détention d'un avoir professionnel peu liquide et de valeur très élevée : la terre. Plus les agriculteurs sont riches, plus la part du foncier est importante dans leur patrimoine professionnel.
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AGRICULTURE
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Les travailleurs indépendants échappent à la plupart des études sur la stratification sociale.L’étude de leur patrimoine est une voie possible pour progresser dans la connaissancede leur position sociale. En effet, la plupart des indépendants exploitent eux-mêmesun patrimoine productif, qu’ils possèdent en partie ou en totalité. À partir de l’enquêtePatrimoine 2003-2004, l’objet de cet article est de préciser la répartition du patrimoinedes indépendants, et en particulier des agriculteurs, entre ses différentes composantes :professionnelle, immobilière et financièreLes agriculteurs et les professions libérales ont des niveaux de patrimoine brut plus éle-vés que les artisans et les commerçants. Il y a néanmoins une différence notable entreagriculteurs et professions libérales : la dispersion des patrimoines est bien plus faiblepour les agriculteurs-exploitants. Le niveau de patrimoine professionnel brut au-dessousduquel se trouve le quart des ménages d’agriculteurs les moins dotés est de 81 748 euros,soit 3 fois plus élevé que celui des commerçants, 6 fois plus élevé que celui des artisanset 15 fois plus élevé que celui des professions libérales. Ceci atteste d’un coût d’entrée— sous forme d’immobilisation patrimoniale — particulièrement élevé dans la profes-sion agricole. Ainsi, les agriculteurs détiennent les plus gros patrimoines professionnelsbruts (274 573 euros en moyenne). Alors que pour toutes les autres professions indé-pendantes, la part du patrimoine professionnel tend à décroître au fur et à mesure que larichesse globale croît, la part du patrimoine professionnel demeure importante chez lesagriculteurs quel que soit leur niveau de richesse. Cette forte proportion s’explique parla détention d’un avoir professionnel peu liquide et de valeur très élevée : la terre. Plusles agriculteurs sont riches, plus la part du foncier est importante dans leur patrimoineprofessionnel.
* Céline Bessière est Maître de conférences en sociologie à lUniversité Paris-Dauphine, membre de lIRISSO et de léquipe ETT duCentre Maurice Halbwachs.** Caroline de Paoli est professeur dÉconomie à lISG.*** Bénédicte Gouraud est assistante ingénieur Inra à Paris School of Economics.**** Muriel Roger est chargée de recherches Inra à Paris School of Economics.Les auteures remercient Sibylle Gollac pour ses commentaires, critiques et suggestions tout au long de cette recherche.
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es ind s — définis comme exer-Lçant uénpee ndaacntitvité professionnelle sans être soumis à un contrat de travail salariééchappent à la plupart des études sur la strati-fication sociale (Chauvel, 2001). La nomen-clature des PCS (Professions et CatégoriesSocioprofessionnelles) en isolant les indépen-dants des salariés distingue bien les différentstypes de professions indépendantes, mais,contrairement aux salariés, les indépendants nesont pas inscrits dans des classifications pro-fessionnelles hiérarchisées. À cela s’ajoute unedifficulté supplémentaire liée à l’hétérogénéitésociale des professions indépendantes, tant ence qui concerne les diplômes que les parcoursprofessionnels, les revenus, les conditions detravail et les niveaux de vie (Evain et Amar,2006). Des critères usuels comme le revenu (1),la position dans l’organisation du travail ou lesqualifications ne permettent pas de hiérarchiserles indépendants entre eux de façon satisfaisante(Grignon, 1975, sur les agriculteurs ; Zarca,1986, sur les artisans ; Bruno et Zalc, 2003, surles commerçants).Une entrée par les détentions de patrimoinepermet d’avancer dans la difficile objectiva-tion des positions sociales des indépendants.En effet, la plupart des indépendants exploitenteux-mêmes un patrimoine productif, qu’ils pos-sèdent en partie ou en totalité (Gresle, 1981).De nombreuses études ont ainsi montré l’im-portance des contraintes de liquidité qui pèsentsur la mise à son compte (Evans et Leighton,1989 ; Evans et Jovanovic, 1989 ; Magnac etRobin, 1996 ; Lifran 1992). Cette définition del’indépendance professionnelle comme la pos-session de ses moyens de production expliqueque les travaux consacrés au patrimoine desindépendants se sont concentrés sur la détentiondu patrimoine à usage professionnel (Blanpain,2000 ; Missègue, 1997 ; Cordellier et Missègue,1999). Le volume du patrimoine professionnels’avère ainsi un premier critère de hiérarchisa-tion des groupes sociaux d’indépendants entreeux.Cette approche s’avère néanmoins insuffisantesi l’on souhaite saisir les stratégies d’accumula-tion et de transmission du patrimoine des indé-pendants. Tout d’abord, certains indépendantsne sont pas propriétaires de leur patrimoineproductif. De plus, plusieurs travaux récentsen sociologie et en économie tiennent comptede l’ensemble du patrimoine économique desindépendants, c’est-à-dire non seulement dupatrimoine à usage professionnel qui «com-biné avec le travail dun ou plusieurs membres 
du ménage forme lentreprise individuelle »,mais aussi des biens de jouissance «possédésen raison de leur utilité immédiate » (résidenceprincipale ou secondaire) et des biens de rapport«détenus en raisons des revenus quils procu-rent », actifs financiers, immobiliers ou fonciers(Babeau, 1989, p. 59). Les différentes compo-santes du patrimoine prennent sens, en effet,dans leur interrelation et dans leur « cumulati-vité » (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2006, p. 18au sujet des grandes fortunes). Ainsi, dans unmilieu professionnel donné — celui des entre-prises viticoles de Cognac par exemple — laseule prise en compte des caractéristiques tech-nico-économiques des exploitations ne permetpas d’expliquer les écarts sociaux et les straté-gies économiques des exploitants. Les viticul-teurs, quand ils en ont les moyens, diversifientleur patrimoine familial en acquérant des actifsimmobiliers (résidences secondaires, logementsen location) et financiers (portefeuilles d’ac-tions et d’obligations). Les revenus réguliers dupatrimoine immobilier et financier permettentde soutenir les comportements spéculatifs sur lemarché du cognac, notamment « les mauvaisesannées », sans entamer le stock d’eau-de-vie etde bénéficier au mieux des retournements dumarché pour vendre le stock et réinvestir dansl’appareil productif (Bessière, 2010). À par-tir de données américaines, Mishra et El-Ostamontrent également que les stratégies d’accu-mulation patrimoniale des agriculteurs-exploi-tants sont différentes selon que leur richesseprovient uniquement de l’exploitation ou dedifférentes sources de patrimoine (Mishra etEl-Osta, 2009).1Cette accumulation de patrimoine tant profes-sionnel qu’immobilier et financier ne répond passeulement à un motif de précaution (pour se cou-vrir contre le risque de fluctuation des revenuscourants) mais aussi à un motif de prévoyance,afin de compenser la modicité des pensionsattendues au moment de la retraite, notamment1. Les informations disponibles sur les revenus des indépen-dants sont approximatives et difficilement exploitables. En effet,pour certains types dindépendants - et en particulier les exploi-tants agricoles - les donnes de flux (i.e. les revenus) sont peusignificatives car elles cachent une variabilit trs leve d’uneannée à lautre. Par ailleurs, la logique de réinvestissement desbnfices de la part de l’indpendant dans son activit peut por-ter ce dernier à se verser un revenu très faible sans que celapuisse être interprété comme un signe de faible rentabilité.L’usage des sources fiscales pour valuer les revenus d’activitdes indépendants présente également un certain nombre de dif-ficults : les montants dclars ne sont pas contrls par un tiers,mais reposent sur la comptabilité de lentreprise, voire revêtentparfois un caractère forfaitaire. Les revenus dactivité des indé-pendants superposent revenu du travail et du capital et sont diffi-cilement individualisables (Rouault, 2001, p. 37). Sur les revenusdactivité des indépendants, voir le bilan réalisé récemment parl’Insee (Insee 2009).
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