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Conditionnement et signification - article ; n°1 ; vol.60, pg 71-86

De
17 pages
L'année psychologique - Année 1960 - Volume 60 - Numéro 1 - Pages 71-86
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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J. Le Ny
Conditionnement et signification
In: L'année psychologique. 1960 vol. 60, n°1. pp. 71-86.
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Le Ny J. Conditionnement et signification. In: L'année psychologique. 1960 vol. 60, n°1. pp. 71-86.
doi : 10.3406/psy.1960.6757
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1960_num_60_1_6757CONDITIONNEMENT ET SIGNIFICATION
par Jean-François Le Ny1
La signification a été présentée parfois comme une des pierres
d'achoppement du conditionnement. Au nom d'une conception étroite
de ce dernier, souvent fondée sur la théorie de la substitution du stimulus
conditionnel au stimulus inconditionnel, et sur l'idée que le réflexe était quelque chose d'automatique et de mécanique, on a
pensé que toute possibilité de tenir compte de la signification était,
pour une théorie du conditionnement, exclue. Et comme tout le psy
chisme apparaît tissé de significations, le conditionnement était fac
ilement relégué aux régions inférieures de la psychologie.
Le terme de « signification » est pris alors en son sens le plus large, et,
il faut bien le dire, le plus vague. Mais si l'on reste sur le terrain de la
psychologie objective, il n'est pas niable que l'objection ait quelque
chose de valable. La psychologie de laboratoire s'applique à découvrir
des stimuli, à créer des situations qui soient aussi « simples », dépouillés,
froids, abstraits, qu'il est nécessaire lorsque l'on veut maintenir cons
tantes toutes les conditions sauf une ou deux. L'expérience psycholo
gique concrète est tout autre : dans la vie, l'animal ne réagit jamais
à des sons purs, à des lumières monochromatiques, à des portes noires
ou blanches, mais à des objets ou des situations qui sont pour lui « char
gés de signification ». Gela vaut a fortiori pour l'homme, et a fortiori
encore pour son comportement verbal et social. Cette constatation ne
porte nulle condamnation contre la psychologie analytique, contraire
ment à ce que certains peuvent croire ; mais elle marque la nécessité
pour la psychologie objective de s'intéresser aussi, avec ses moyens, aux
phénomènes de signification.
Il existe déjà des travaux, et un intérêt croissant, relativement à
ces problèmes ; les résultats sont sans doute partiels encore, mais ils
tracent des lignes de recherche.
Nous nous en tiendrons ici strictement à ce qui concerne l'approche
de la signification par la théorie ou plutôt par les théories du condi
tionnement ; nous laisserons également de côté tout ce qui a trait aux
autres aspects du conditionnement verbal.
1. Laboratoire de Psychologie expérimentale et comparée de la Sorbonne. REVUES CRITIQUES 72
I. — Les idées de Pavlov
ET LES RAPPORTS ENTRE PREMIER ET SECOND SYSTÈMES DE SIGNALISATION
Nous ne rappellerons pas ici la conception pavlovienne des deux
systèmes de signalisation (cf. 30, 15, 4), et nous nous bornerons à
remarques : la première est que la du conditionnement
comme activité de signalisation, et la notion même de « signal » sup
portent bien — • à la différence de certaines interprétations behavioristes
— l'extension au domaine du langage ; la seconde est que Pavlov — à
la différence ici encore de behavioristes mécanistes comme Watson — ne
conçoit pas le langage comme un simple conditionnement d'ordre supé
rieur, comme la simple addition d'un nouveau chaînon à une liaison
préexistante, mais comme une structure nouvelle, un autre système (et
ce mot doit être pris au sens fort) de signalisation.
Les continuateurs de Pavlov, en ce domaine, ont surtout étudié les
interrelations entre le premier et le second systèmes de signalisation.
De l'objet à sa désignation verbale
Les premières expériences en ce domaine, faites dans le laboratoire
d'Ivanov Smolenski (8, 9, 10), sont celles de Kapustnik (11, 12),
Fadeeva, Khozak, Smolenskaia (40), etc. Elles ont été menées surtout
sur des enfants et des malades mentaux et ont utilisé largement la
méthode du renforcement verbal1. Elles ont montré essentiellement
comment, après avoir établi un réflexe conditionnel à un stimulus
« direct2 », on pouvait, en substituant à ce stimulus sa désignation
verbale, obtenir le même type de réaction ; cette « généralisation élec
tive », de l'objet au mot, s'exerce également dans des situations de
réflexe conditionnel retardé, de différenciation, d'inhibition condi
tionnelle, de stéréotypie dynamique, etc. Elle ne vaut pas seulement dans
le cas de réactions motrices élaborées au moyen du langage, mais aussi,
comme on l'a montré depuis, dans un conditionnement classique.
On sait, notamment depuis les travaux de Bykov et de ses coll
aborateurs (2), qu'il est possible de conditionner de très nombreuses réac
tions végétatives ; Markosian (18) avait montré que cela vaut aussi
pour la coagulation du sang ; si l'on prélève un échantillon de sang d'un
animal, après avoir soumis celui-ci à un choc électrique désagréable,
on constate que la coagulation est plus rapide que si l'on avait effectué
le prélèvement en dehors de tout choc. On associe alors le passage du
courant avec le son d'un métronome (après avoir, bien entendu, vérifié
1. Nous ne parlerons pas ici de cette méthode, fort intéressante, mais
parfois critiquable dans son utilisation trop générale ; pour sa description on
pourra consulter Povorinski (31), et pour une vue plus approfondie de son
mécanisme, Luria (16).
2. Dans la terminologie pavlovienne, « direct » signifie « qui appartient
au premier système de signalisation » par opposition à « verbal ». LE NY. CONDITIONNEMENT ET SIGNIFICATION 73 J.-F.
que celui-ci ne produit par lui-même aucune modification) ; au bout d'un
faible nombre de conjugaisons (4 ou 5), on observe que le sang prélevé
après audition du métronome (non accompagné du choc) se coagule
avec rapidité. Markosian (19) a montré que ce phénomène pouvait
aussi être provoqué chez l'homme. Mais de plus, si l'expérimentateur,
au lieu de faire entendre le métronome, se contente de prononcer le
mot « métronome », il constate aussi l'accélération de la coagulation ;
celle-ci, il est vrai, se fait moins vite (elle commence après 70 s environ)
qu'après le choc ou l'audition du métronome (40 s environ) ; elle est
néanmoins plus rapide que dans des conditions neutres (où elle débute
après 90 s environ). Cette expérience, dont nous reparlerons, est assez
frappante en ce qu'elle montre comment le pouvoir du mot s'exerce
même sur des fonctions telles que la coagulation sanguine.
De l'objet au mot qui le désigne, il y a une relation toute naturelle,
et également du mot à l'objet. Et c'est évidemment le premier aspect
de la signification : ce que le mot « pomme » signifie d'abord, c'est la
pomme réelle.
Mais toutes les expériences de cette nature pourraient, somme toute,
être expliquées par un conditionnement de second ordre ou de nieme ordre.
Il n'est pas douteux que ce mécanisme joue un rôle important, notam
ment dans l'acquisition du langage par l'enfant. Mais cette simple liaison
en chaîne est incapable de rendre compte des aspects complexes de la
signification.
La généralisation sémantique
Les expériences de conditionnement ont elles-mêmes mis ce fait en
relief. En effet, ce n'est pas seulement le mot désignant le stimulus condi
tionnel direct qui hérite de l'efficacité de celui-ci, mais d'autres aussi.
Il y a d'abord, bien entendu, les mots phonétiquement (ou graphi
quement) proches du stimulus original. Ainsi dans l'expérience de
Markosian, non seulement « metronom » mais encore « metrostroi »,
« metropol » ou « mikroskop » sont capables d'accélérer la coagulation.
Ce n'est là cependant qu'une généralisation primaire du stimulus tout à
fait classique.
Mais, fait plus intéressant, si le stimulus original est « lampe » (19)
on constate que « ampoule » et « lumière », c'est-à-dire des mots de
signification voisine, provoquent aussi la coagulation, alors que « sifflet »
n'a aucun effet.
Les expériences sur la généralisation sémantique, fondées sur une
parenté de signification, ont bien établi la réalité du phénomène. Elles
ont de plus mis en évidence un fait important : la supériorité de la parenté
sémantique sur la similitude physique. Déjà Traugott (cf. 9) avait montré
que l'effet inhibiteur d'une lumière bleue se généralisait plus facilement
aux mots « bleu, bleu » qu'à une lumière rouge.
Une étude de Riess (34) avec une réaction psychogalvanique, ainsi
que les expériences bien connues de Razran (32, 33) ont confirmé ce itEVUES CRITIQUES 74
résultat. Riess avait encore montré (35), en prenant pour sujets des
enfants de 7 à 18 ans, qu'avec la croissance en âge, la généralisation
en fonction des similarités physiques (d'un mot à son voisin phonétique)
décroît ; par contre la généralisation sémantique (d'un mot à son
synonyme ou même à son antonyme) s'accroît.
Cette dynamique a été à nouveau mise en évidence par un autre
moyen que l'étude génétique, par l'administration de drogues.
Schwartz (39) conditionne un réflexe d'adaptation à l'obscurité au
mot « doktor » ; il constate que « vratch » et « lekar » qui signifient aussi
« médecin » donnent la même réaction ; par contre « diktor » (speaker
de radio) qui est seulement un voisin phonétique ne provoque aucune
réponse. Mais le tableau change lorsqu'on donne aux sujets de l'hydrate
de chloral : les synonymes ne provoquent plus alors aucune général
isation, tandis que « diktor » donne une réponse généralisée manifeste ;
l'auteur attribue ces changements à un état d'inhibition dans lequel se
trouvent les sujets. Que les similitudes sémantiques puissent ainsi
dominer les similarités phonétiques et graphiques, nous le comprenons
mieux si nous admettons que les premières sont acquises, probablement
par association et conditionnement, et peuvent ainsi se superposer aux
caractéristiques physiques des stimuli (14). Il est alors naturel que cette
dominance s'accroisse avec la pratique (donc avec l'âge), et qu'elle soit
dégradée dans des conditions défavorables. Mais en même temps, on
voit mieux comment ce que nous appellerons la parenté d'un mot a pu
se constituer. Dans le cours de l'expérience d'un sujet, un mot (et son
contenu initial, qui n'est d'abord, on peut le penser, que l'objet signifié,
auquel il se réfère) entre en relations diverses avec toute sorte d'autres
mots et réalités ; il gagne ainsi de la signification ; son contenu s'enrichit.
Si ce mot est, à un moment donné de l'histoire individuelle du sujet,
mis à l'épreuve par une technique de conditionnement et de générali
sation, il va révéler les diverses sortes de relations qu'il entretient avec
d'autres mots, et la force de ces relations.
Ivanov-Smolenski (10) avait rapporté des exemples de généralisation
d'une lumière verte (stimulus positif) au mot « herbe », d'une lumière
bleue (stimulus inhibiteur) au mot « ciel ». Il rapportait aussi une
expérience où la généralisation se faisait du mot « animal sauvage »
aux mots « loup », « tigre », « ours » ainsi qu'aux images représentant ces
animaux, et de la même façon, de « oiseau », à « hirondelle », « moineau »,
« canard », « coq ». Goodwin, Long et Welch (6) ont trouvé des résultats
semblables. Malheureusement ces diverses expériences sont justiciables
de la critique qu'Osgood (25) adresse à la dernière : il n'est pas exclu que
les sujets aient pris conscience de la relation entre les stimuli et aient
adopté une catégorisation cognitive explicite.
Nous ne rappellerons ici que pour mémoire l'expérience de Razran (33)
conduite, elle, avec une technique bien contrôlée dans laquelle il montre
et classifie les espèces de relations sémantiques qui peuvent donner lieu
à généralisation : dérivation, subordination et superordination, coordi- LE NY. CONDITIONNEMENT KT SIGNIFICATION 75 J.-F.
nation, synonymie, antonymie, relations du tout à la partie ou de la
partie au tout, rapports des éléments dans un mot composé.
Luria et Vinogradova (17), Vinogradova et Heissler (50), Maru-
chevski (20) ont également étudié ce que les premiers appellent des
« systèmes sémantiques », c'est-à-dire le réseau des connexions, domi
nantes ou secondaires, qui entourent implicitement un mot.
Avec une technique moins précise que celle de Razran, Vinogradova
et Heissler (50) s'attachent à déterminer à quels mots vont se généraliser
non plus une, mais deux réactions, déclenchées originellement par un
mot stimulus. Elles utilisent une particularité des réactions vaso-
motrices mise en évidence par Vinogradova (49) et E. N. Sokolov (41) :
leur rôle de composantes de la réaction d'orientation. Si on enregistre
simultanément les modifications vasculaires au doigt et à la tempe,
on constate que tout stimulus nouveau provoque une réaction divergente :
vaso-constriction au doigt, vaso-dilatation à la tempe. Mais si, en
accompagnant ce stimulus d'un choc électrique, on lui conditionne une
réaction de défense, celle-ci est accompagnée par une vaso-constriction
parallèle du doigt et de la tempe.
Après habituation de la réaction divergente (d'orientation) à tout
mot, Vinogradova et Heissler conditionnent une réaction de défense au
mot « violon » ; puis elles testent d'autres termes ayant des relations
diverses avec le stimulus original. Elles constatent que certains de ces
mots-tests provoquent une réaction parallèle (conditionnelle de défense) :
ce sont des mots tels que « corde » (d'instrument), « archet », « violoniste »
que les auteurs définissent comme ayant une « relation de situation »
avec le stimulus original ; provoquent également, mais avec une fr
équence moindre, la réaction conditionnelle généralisée, des noms d'autres
instruments à corde (« guitare », « mandoline », « balalaïka »). Par contre
d'autres mots ne provoquent pas la généralisation de la réaction condi
tionnelle ; mais ils évoquent (avec une force variable) la « réaction
divergente », c'est-à-dire la composante vaso-motrice de la
d'orientation : ce sont en général tous les noms d'instruments de
musique. D'autres, enfin, ne provoquent aucune réaction ; parmi ceux-là
se trouvent, non seulement des mots évidemment neutres, du point de
vue de la signification, mais encore certains qui ont un rapport avec la
musique. Les mots phonétiquement voisins du stimulus original ne
donnent non plus aucune réaction, à l'exception du plus proche, skrepka
(violon se dit skripka) qui donne lieu à une réaction d'orientation.
Maruchevski (20) avait trouvé des résultats semblables en utilisant
la réaction psycho-galvanique comme indicateur de la réaction d'orien
tation et une réaction motrice réponse conditionnelle : différents
stades de généralisation se manifestent également en fonction de la
similitude sémantique entre des mots.
Luria et Vinogradova (17) ont retrouvé les mêmes résultats avec
d'autres mots et une technique légèrement différente : la réaction
principale consistait cette fois à appuyer sur une clé ; les réac- REVUES CRITIQUES 70
tions vaso-motrices étaient enregistrées aussi au doigt et à la tempe.
Mais ces auteurs ont complété leur étude en l'étendant à des débiles,
d'âge et de niveau mental variable : ils constatent ainsi que plus la
débilité est profonde, ou l'âge peu avancé, plus la généralisation se fait
aisément aux mots phonétiquement voisins, moins bien elle se fait par
contre aux parents sémantiques. Les expériences montrent en outre
que ces effets évoluent de façon dynamique, en fonction de l'apprentissage
ou de la fatigue, et que les sujets sont incapables d'en rendre compte
verbalement dans un interrogatoire ultérieur. Mais ces évolutions ou
ces dégradations se font toujours conformément à la structure du système
sémantique ; aussi Luria et Vinogradova décrivent-ils celui-ci comme
constitué de 3 parties concentriques : 1) Le « noyau » du système sémant
ique, à savoir le mot-clé et ses voisins les plus proches ; 2) La périphérie
du système, les mots plus lointains ; 3) Les mots neutres, étrangers
au système.
Peut-être cette conception a-t-elle le tort de diviser trop nettement
en trois catégories des degrés de parenté ou de proximité qui varient
sans doute de façon plus continue. Néanmoins la notion de système ou de
réseau sémantique attaché à un mot est extrêmement parlante : elle
souligne bien que la signification est autre chose qu'une relation simple,
bipolaire, liant seulement le stimulus-objet et sa désignation verbale.
Elle implique de surcroît une somme de relations complexes entre ce mot
et des mots parents, et, du même coup, entre le stimulus-objet et les
mots parents du signifiant qui le désigne.
Ces relations sémantiques entre un mot et d'autres mots, on n'a pas,
sans doute, attendu le conditionnement pour les découvrir. Mais les
recherches sur le débouchent sur cette évidence par
une voie neuve ; et peut-être permettront-elles d'en repartir aussi par
des voies neuves.
II. — La signification au niveau du langage
Sans perdre de vue les relations entre le mot et l'objet, il est donc
possible d'étudier séparément les relations entre mots, c'est-à-dire la
signification au niveau du langage, à l'intérieur même du second sys
tème de signalisation. Nous nous en tiendrons à nouveau ici aux voies
d'approche plus ou moins liées au conditionnement.
Valeur associative et signification
Depuis longtemps on a utilisé la méthode des associations libres
pour déterminer le contenu, notamment affectif, d'un mot ; les noms de
Freud, de Jung, puis les premiers résultats expérimentaux de Kent-
Rosanoff sont liés à ces techniques.
Tout récemment encore Rosenzweig (37), comparant des associations
en Français et Anglais, puis Russell et Meseck (38) en y adjoignant une LE NY. — CONDITIONNEMENT ET SIGNIFICATION 77 J.-F.
étude en langue allemande ont montré que les contenus de ces associa
tions étaient, qualitativement au moins, extrêmement comparables
dans les trois langues.
En s'appuyant sur l'interprétation, inspirée par le conditionnement,
qui est souvent adoptée pour les associations verbales, on pouvait
chercher là une voie d'accès à la signification.
C'est sur cette base que G.-E. Noble (22) a cherché à en obtenir une
détermination opératoire et quantitative. Il définit empiriquement la
signification d'un mot par l'ensemble des termes auquel celui-ci est
associé. Plus précisément, et s'appuyant sur la théorie de Hull, il la
considère comme la force de la liaison (habit strength) qui attache à un
stimulus un ensemble de réponses. Noble postule donc que les signif
ications « augmentent comme une fonction linéaire simple du nombre des
connexions entre stimulus et réponses multiples qui ont été acquises
dans l'histoire individuelle d'un organisme ».
Il s'agit là d'une définition purement quantitative, conduisant à un
index (que Noble appelle m) de mesure de la signification : la valeur de
m pour un mot donné sera la fréquence moyenne des associations conti
nues écrites par des sujets durant 60 s.
Noble demande à 4 groupes de sujets d'évoquer par écrit le maximum
de mots en réponse à 96 mots inducteurs ; les sujets doivent constam
ment se reporter au mot-clé (c'est ce que l'auteur appelle « l'association
continue », qui se distingue de l'association « libre » où un mot induit peut
à son tour devenir inducteur) ; les 96 mots présentés sont des disyllabes,
de fréquence diverse dans la langue, 20 % étant des mots artificiels.
Bien entendu pour certains mots inducteurs les sujets sont capables
d'évoquer beaucoup de réponses, pour d'autres moins. On calcule alors
simplement pour chaque mot la fréquence moyenne des associations
données ; les valeurs obtenues vont de 0,99 à 9,61 ; la fidélité calculée
sur les 4 groupes est remarquablement élevée : r = .975.
■ "** Rocklyn, Hessert et Braun (36) ont, depuis lors, étalonné le même
matériel sur des groupes d'âges divers, allant de 20 à 66 ans ; les mesures
se trouvent être pratiquement invariables : r = .96.
Cette méthode a évidemment le grave inconvénient de ne tenir
absolument aucun compte du contenu qualitatif des associations ; en
définitive l'index m n'est qu'une extension de « la valeur associative »
ou de la « richesse de signification1 » des syllabes de Glaze (5), Hull (7)
ou Witmer (51). Il a des propriétés voisines. Noble a pu montrer en
effet (23, 24) que dans l'apprentissage de séries comme dans l'apprentis
sage par couples, la mémorisation de mots était d'autant plus facile qu'ils
avaient une valeur plus élevée de m. Ces résultats ont été confirmés et
1. Au reste Noble a renoncé à parler de meaning et emploie plutôt meaning-
fulness pour caractériser son index. Notons qu'il a élaboré aussi un second
index m' ; comme il n'est pas, en son principe, différent de m, nous n'en par
lerons pas ici. 78 REVUES CRITIQUES
précisés par Kimble et Dufort (13) et par Dowling et Braun (3) , la « richesse
de signification » n'étant évidemment qu'un déterminant parmi d'autres,
qui entre en interaction avec divers facteurs.
L'idée que la signification d'un mot tient pour une part à la façon
dont ce mot est en quelque sorte « ancré » dans tout le système verbal
du sujet, et au delà dans tout le système des significations d'une langue,
avec son caractère social, est certainement une idée féconde. Il reste à
trouver des moyens expérimentaux plus raffinés que les index de Noble
pour les mettre en œuvre. Bousfield, Witmarsh et Danick (1) ont
essayé de au point une théorie plus précise qui rende compte,
sinon de la signification entière d'un mot, du moins de la similitude de
signification entre deux mots, de leur parenté sémantique telle qu'elle
s'exprime dans la généralisation.
Pour cela, ils vont tenir compte du contenu des réponses associatives ;
on pourrait évidemment imaginer, à partir de Noble, que la parenté
sémantique est liée simplement au nombre de réponses que
ces mots ont en commun ; mais cette idée trop simple ne résiste pas à
l'expérimentation.
Ces auteurs intègrent donc dans la signification non seulement les
réponses associatives mais aussi les réponses représentatives données
par le mot : « aiguille » par exemple n'évoque pas seulement « fil »,
« ciseaux » ou « piquer », mais aussi la représentation d'une aiguille réelle ;
il est probable que ce même mot évoque encore d'autres représentations
mais on ne voit guère de méthode qui permette d'en tenir compte. Par
contre on peut admettre sans grand risque que la représentation de
l'aiguille est évoquée à 100 %, dans un milieu culturellement normal,
par le mot « aiguille ».
L'index consistera donc à faire le rapport entre les associations
communes et la représentation spécifique : pour deux mots donnés (soient
« aiguille » et « ciseaux »), on détermine les réponses communes données
par un échantillon de sujets dans une épreuve d'associations ; on fait
ensuite, pour l'un des mots, la somme des effectifs de ces réponses asso
ciatives communes et l'on divise par le nombre de réponses représen
tatives (ou si l'on veut par le nombre de sujets de l'échantillon, puisque
la proportion de réponses représentatives est postulée être de 100 %).
Les auteurs utilisent cet index dans une expérience conduite sur
80 sujets ; ils 10 paires de mots. Dans chacune le premier terme
sert de stimulus dans un apprentissage par couples : on l'associe par une
méthode d'anticipation, avec un nombre de 1 à 10 ; une fois cet apprent
issage réalisé, on présente aux sujets les seconds termes, avec la consigne
de donner, le plus vite possible, le premier nombre de 1 à 10 qui leur vient
à l'esprit. Les cas de concordance entre la réponse au second et au premier
termes de la paire sont comptés comme des cas de généralisation. Enfin
on calcule la corrélation entre les nombres de généralisations trouvées et
les nombres de généralisations prédites (par l'index) ; on trouve, calculé
sur 4 listes différentes, r — .589. i.-V. LE NY. — CONDITIONNEMENT ET SIGNIFICATION 79
Le différenciateur sémantique
On s'éloigne un peu de la méthode stricte des associations avec le
« différenciateur sémantique » d'Osgood (25, 29) ; pas tellement cepen
dant puisque l'auteur caractérise cet outil comme inspiré à la fois des
techniques associatives et de jugement. Osgood s'est beaucoup intéressé
à la signification ; il n'a pas seulement élaboré un instrument destiné à
la mesurer, mais aussi une théorie qui essaie de rendre compte de sa
ature ; mais l'un et l'autre sont parallèles plutôt que véritablement
intégrés (cf. 29, p. 2559 et p. 319). Nous présenterons donc d'abord le
premier.
Le « différenciateur sémantique » est né de l'idée qu'il fallait chercher
le meilleur indicateur de la signification dans le langage lui-même ;
c'est, comme on peut voir, une orientation opposée à celle que nous avons
décrite dans notre première partie.
La méthode, relativement simple, consiste à faire juger un mot sur
des échelles à 7 cases, définies par une paire d'adjectifs opposés ; soit par
exemple la paire « léger-lourd », l'échelle ira « d'extrêmement léger »
à « extrêmement lourd » en passant par 5 intermédiaires dont une valeur
neutre. Le sujet doit cocher sur l'échelle la case qui lui paraît adéquate.
On utilise une série d'échelles (« bon-mauvais », « lent-rapide »,
« dur-doux », etc.), et on peut obtenir ainsi, pour un mot déterminé, un
certain profil de signification. Il est possible, en faisant juger un autre
mot sur les mêmes échelles, d'obtenir un autre profil, comparable au
premier. Une mesure globale de la distance D entre les deux peut être
obtenue en numérotant de 1 à 7 les cases de chaque échelle, en faisant,
sur chacune, la différence d des notes des deux mots, et en calculant
D = v/ScP.
Cette technique repose sur la conception que chaque mot peut être
situé dans un « espace sémantique »an dimensions, chacune de ces
dernières étant définie par la paire d'adjectifs déterminant les échelles.
On aperçoit immédiatement la difficulté à laquelle s'est heurté
Osgood : ces dimensions ne sont-elles pas en nombre illimité ? comment
peut-on faire juger un mot sur toutes les dimensions ? et si on ne le fait,
comment choisir les dimensions à utiliser ? Osgood pose ici un autre
postulat : il estime que l'on peut échapper à la multiplicité sans limite
des dimensions, parce que beaucoup de celles-ci corrèlent. Il a donc
entrepris un travail psychométrique considérable qui a conduit au livre
publié avec Suci et Tannenbaum (29) ; s'appuyant sur plusieurs analyses
factorielles, ces auteurs estiment que 3 dimensions principales suffisent
à expliquer la plus grande partie des variations des jugements : ce sont
les facteurs d'évaluation, de puissance et d'activité. Un nombre d'échelles
relativement faible, et stable, permet de les atteindre.
Le « différenciateur sémantique » est alors d'un usage facile ; il permet
de comparer non seulement deux mots entre eux, mais encore un même
mot à lui-même, par exemple avant et après une intervention psycho-

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