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De l'utilité des notions d'égocentrisme, de décentration et de prise de rôle dans l'étude du. développement - article ; n°2 ; vol.79, pg 589-622

De
35 pages
L'année psychologique - Année 1979 - Volume 79 - Numéro 2 - Pages 589-622
Résumé
Une recension critique d'une centaine de contributions où sont mises en évidence et analysées, dans les domaines cognitif et social, des conduites éclairantes à l'égard des notions d'égocentrisme, de décentralion et de prise de rôle, est présentée. Le bilan des recherches consacrées à l'inférence de la perception d'autrui dans des tâches spatiales fait apparaître principalement la coexistence, permanente au cours du développement, d'erreurs égocen-triques et non égocentriques avec des conduites de décentration. Le bilan concernant le domaine social va nettement dans le sens d'une mise en évidence de capacités sociales précocement développées. Ces résultats sont attribués à la considération de plus en plus exhaustive de conduites réellement représentatives des conduites habituelles de l'enfant. En conclusion, la valeur heuristique des notions étudiées est soulignée, bien que le rôle explicatif de celles-ci dans le développement soit quelque peu réduit par rapport aux hypothèses piagétiennes.
Summary
A critical review is given of about a hundred studies in the cognitive and social fields which focus analytically on the concepts of egocentrism, « decentration » and role taking. The net outcome of those studies dealing with the adoption of another person's perspective in spatial tasks shows in particular the continuing co-existence of both egocentric and non-egocentric errors together with « decentration » throughout the course of development. In the social field the balance of the evidence points towards early development of social skills. These results can be attributed to the increasing thorough concentration on behaviour which is representative of the child's normal experience. Finally some emphasis is laid on the heuristic value of the ideas under consideration even though their explanatory role in human development is rather more limited than in Piagetian hypotheses.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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J. Beaudichon
Jacqueline Bideaud
De l'utilité des notions d'égocentrisme, de décentration et de
prise de rôle dans l'étude du. développement
In: L'année psychologique. 1979 vol. 79, n°2. pp. 589-622.
Résumé
Une recension critique d'une centaine de contributions où sont mises en évidence et analysées, dans les domaines cognitif et
social, des conduites éclairantes à l'égard des notions d'égocentrisme, de décentralion et de prise de rôle, est présentée. Le bilan
des recherches consacrées à l'inférence de la perception d'autrui dans des tâches spatiales fait apparaître principalement la
coexistence, permanente au cours du développement, d'erreurs égocen-triques et non égocentriques avec des conduites de
décentration. Le bilan concernant le domaine social va nettement dans le sens d'une mise en évidence de capacités sociales
précocement développées. Ces résultats sont attribués à la considération de plus en plus exhaustive de conduites réellement
représentatives des conduites habituelles de l'enfant. En conclusion, la valeur heuristique des notions étudiées est soulignée,
bien que le rôle explicatif de celles-ci dans le développement soit quelque peu réduit par rapport aux hypothèses piagétiennes.
Abstract
Summary
A critical review is given of about a hundred studies in the cognitive and social fields which focus analytically on the concepts of
egocentrism, « decentration » and role taking. The net outcome of those studies dealing with the adoption of another person's
perspective in spatial tasks shows in particular the continuing co-existence of both egocentric and non-egocentric errors together
with « decentration » throughout the course of development. In the social field the balance of the evidence points towards early
development of social skills. These results can be attributed to the increasing thorough concentration on behaviour which is
representative of the child's normal experience. Finally some emphasis is laid on the heuristic value of the ideas under
consideration even though their explanatory role in human development is rather more limited than in Piagetian hypotheses.
Citer ce document / Cite this document :
Beaudichon J., Bideaud Jacqueline. De l'utilité des notions d'égocentrisme, de décentration et de prise de rôle dans l'étude du.
développement. In: L'année psychologique. 1979 vol. 79, n°2. pp. 589-622.
doi : 10.3406/psy.1979.28288
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1979_num_79_2_28288L'Année Psychologique, 1979, 79, 589-622
Laboratoire de Psychologie génétique (ERA au CNRS)
Université René- Descartes (Paris V)1
DE L'UTILITÉ DES NOTIONS D'ÉGOCENTRISME,
DE DÉCENTRATION ET DE PRISE DE RÔLE
DANS L'ÉTUDE DU DÉVELOPPEMENT
par Janine Beaudighon et Jacqueline Bideaud
SUMMARY
A critical review is given of about a hundred studies in the cognitive and
social fields which focus analytically on the concepts of egocentrism,
« decentration » and role taking. The net outcome of those studies dealing
with the adoption of another person's perspective in spatial tasks shows in
particular the continuing co-existence of both egocentric and non-egocentric
errors together with « decentration » throughout the course of development. In
the social field the balance of the evidence points towards early development
of skills. These results can be attributed to the increasing thorough
concentration on behaviour which is representative of the child's normal
experience. Finally some emphasis is laid on the heuristic value of the ideas
under consideration even though their explanatory role in human develop
ment is rather more limited than in Piagetian hypotheses.
La notion d'égocentrisme est à maintes reprises définie par Piaget
comme recouvrant, à certains moments du développement, une double
indifférenciation : indifférenciation de l'activité propre et des transfor
mations de l'objet, du point de vue propre et de celui
d'autrui. Deux aspects de la connaissance sont donc impliqués dans la
définition, dont l'un renvoie aux objets physiques, matériels, et l'autre
aux faits et aux actions psychologiques et sociaux.
Au cours de la dernière décennie, une littérature considérable a fait
référence aux notions d'égocentrisme, de decentration et de prise de
rôle, à partir des observations et interprétations piagétiennes concer
nant d'une part les relations spatiales et d'autre part le langage enfantin.
Après avoir rappelé l'historique et les définitions de ces notions, nous
1. 46, rue Saint-Jacques, 75005 Paris. 590 J. Beaudichon et J. Bideaud
présentons une recension critique des travaux où elles sont invoquées
à titre explicatif et mises à l'épreuve des faits. Deux domaines de
recherche sont considérés : le développement de l'espace projectif
(égocentrisme - décentration ou inference de la perception d'autrui),
celui de la communication (égocentrisme ou prise de rôle social).
RAPPEL DES DÉFINITIONS
ET HISTORIQUE DES NOTIONS
L'égocentrisme, tel qu'il est défini plus haut, comme l'assimilation
du réel physique et social au moi et à l'activité de l'enfant, a tenu une
place centrale dans la perspective piagétienne du développement. La
notion apparaît dès le premier ouvrage (Piaget, 1923), s'élargit et
s'affine au cours d'études successives (Piaget, 1924, 1926, 1927, 1932) pour
trouver un peu plus tardivement sa forme la plus ample (Piaget, 1947 ;
Piaget et Inhelder, 1955).
L'égocentrisme intervient ici en tant que caractéristique majeure de
l'organisation mentale de l'enfant au cours de la période allant de 2 à
10-11 ans. Tout particulièrement entre 4 et 7-8 ans, il est invoqué pour
expliquer certaines conduites erronées qui apparaissent dans tous les
aspects considérés du développement : causalité, opérations logico-
mathématiques et spatio-temporelles, conservation des quantités, lan
gage, communication et jugement moral. Il constituerait, en quelque
sorte, le sous-produit temporaire d'organisations nouvellement établies,
sous-produit qui peut ressurgir bien au-delà de l'enfance.
Entre 4 et 7-8 ans s'organise en effet la pensée intuitive « dominée
par le rapport immédiat entre le phénomène et le point de vue du
sujet » (Piaget, 1947, p. 164). Elle évolue vers la décentration, produit
d'une nouvelle organisation, celle des « opérations », naissant « d'une
sorte de dégel des structures intuitives » (p. 166). La qui
repose sur l'intériorisation des coordinations d'actions du sujet, permet
la considération et la coordination des multiples aspects des objets et
des situations. Il en résulte qu'égocentrisme et décentration entre
tiennent au cours du développement, mais à des degrés divers, des
relations d'exclusion mutuelle. Celles-ci ont davantage été étudiées
par Piaget dans le développement intellectuel que dans celui des inter
actions sociales, mises à part cependant les études, relativement
anciennes, du langage enfantin (Piaget, 1923, 1924) et de la coordina
tion des perspectives propres et de celles d'autrui, dans la construction
de l'espace projectif (Piaget et Inhelder, 1948).
De nombreux auteurs ont appliqué plus spécifiquement les notions
d'égocentrisme et de décentration à l'étude des relations du sujet avec
l'environnement humain, à partir des réflexions de Sarbin (1943). l'utilité des notions d' égocentrisme 591 De
Sarbin, s'inspirant de Mead (1934), accorde une place essentielle
à la prise de rôle (role taking) dans la réalisation de conduites inter
personnelles ajustées. La prise de rôle permet l'appréhension des carac
téristiques pertinentes d'autrui (attributs de rôle) et c'est en cela qu'elle
est proche de la décentration.
La prise de rôle relève à la fois de la contagion, de l'identification
et d'une construction intellectualisée d'autrui. Pour percevoir, anticiper
le comportement d'autrui, le sujet doit en assumer le rôle, ce qui est
possible grâce à la synthèse de deux ordres d'informations : celles qui
proviennent de la connaissance des réactions probables d'autrui, appuyées
largement sur les inferences antérieures ; celles qui résultent de la per
ception immédiate des réactions de « l'autre », dans la situation donnée.
La connaissance des probables permet d'anticiper les compor
tements d'autrui ; la lecture de ces comportements actuels corrige les
anticipations et module les réponses du sujet dans ses interactions
sociales.
Des points communs et des divergences apparaissent entre la posi
tion de Piaget et celle de Sarbin. Chez les deux auteurs, on trouve la
nécessité d'une organisation préalable sur laquelle s'appuie l'adaptation
à la situation présente. Mais, selon Piaget, la décentration s'avère le
résultat d'un processus d'équilibration entre assimilation et accommod
ation qui repose lui-même sur la coordination et l'intériorisation pro
gressives des actions du sujet : c'est un aboutissement. Chez Sarbin,
au contraire, la prise de rôle est le moyen d'une intellectualisation de
l'information nécessaire à l'ajustement des interactions entre le sujet
et autrui.
Nous nous proposons, à travers la recension critique des travaux qui,
à partir des interprétations de Piaget et de Sarbin, font référence à
l'égocentrisme, à la décentration et à la prise de rôle, de dégager le
caractère heuristique de ces concepts. Nous tenterons également d'ap
porter des éléments de réponse à l'interrogation suivante : l'enfant, au
cours de son développement, présente-t-il des comportements spéci
fiquement égocentriques, susceptibles d'entraver la prise de rôle, et
caractéristiques d'une étape de développement ?
ËGOCENTRISME ET REPRÉSENTATION
DE L'ESPACE PROJECTIF
LA PERSPECTIVE PIAGÉTIENNE
Dès le stade sensori-moteur, l'enfant construit un espace pratique
dont les phases successives ont été décrites par Piaget en termes de
géométrie topologique puis projective et euclidienne. La constitution du
groupe pratique de déplacements, qui permet à l'enfant de situer son 592 J. Beaudichon el J. Bideaud
corps et ses mouvements par rapport aux objets et à autrui, nécessite
une libération de l'égocentrisme perceptif et moteur, c'est-à-dire une
série de décentrations successives.
A cet espace d'action succède un espace représenté qui s'élabore
entre 2 et 11-12 ans, selon les mêmes étapes que l'espace précédent.
Cette élaboration nécessite également l'abandon d'un certain égocen-
trisme spatial qui n'est autre que la soumission au point de vue propre.
L'obligation de cette libération est particulièrement sensible dans la
construction de l'espace projectif telle qu'elle est observée par Piaget
et Inhelder (1948) à l'aide de l'épreuve des trois montagnes dont nous
rappelons brièvement le dispositif expérimental.
Ce dispositif est constitué par une maquette de carton-pâte repré
sentant trois montagnes. De sa position, l'enfant voit au premier plan,
sur sa droite, la montagne verte avec une maison, sur sa gauche, la
montagne brune surmontée d'une croix et à l'arrière-plan la montagne
grise au sommet enneigé. Dix tableaux représentent ces mêmes mon
tagnes vues de diverses perspectives correspondant aux déplacements
d'une poupée.
Deux techniques sont principalement utilisées. Dans l'une, on
demande à l'enfant de choisir le tableau qui représente la position de
la poupée (trois positions B, G, D correspondent au milieu de trois côtés
de la maquette, la position A étant celle du milieu du côté placé face
à l'enfant). Dans la seconde, l'enfant doit placer la poupée à l'endroit
qui correspond à la perspective illustrée par un des tableaux.
Les observations des réponses de 100 enfants âgés de 4 à 12 ans per
mettent de déterminer trois stades principaux de développement.
Dans un premier stade, entre 4 et 7 ans, les réponses démontrent
une indifférenciation complète ou partielle entre le point de vue du
sujet et celui des autres observateurs représentés par la poupée dans ses
diverses positions.
Au cours d'un second stade, entre 7 et 8 ans, les enfants admettent
l'existence d'un autre point de vue que le leur, mais ne parviennent à
raisonner « que par prérelations impossibles à grouper en un système de
transformations cohérentes parce que chacune d'elles est encore centrée
sur le point de vue propre » (p. 272).
Le troisième stade est caractérisé, à partir de 8-9 ans, par la décou
verte que les rapports de placement (avant-arrière, gauche-droite)
entre les éléments se transforment selon les positions de l'observateur,
le rapport avant-arrière devenant plus précocement réversible que le gauche-droite et donc plus sujet à des réponses
non égocen triques. La coordination des deux systèmes de rapports et
de leurs transformations garantit la coordination d'ensemble des points
de vue.
En bref, « l'illusion égocentrique » (p. 260), ou centration de la
représentation sur le point de vue propre, est très nette au départ. La Vulililè des notions cl égocenirisme 593 De
différenciation des points de vue, qui succède à cette illusion, marque
un progrès, mais n'est pas suffisante : l'échec de la relativité naissante
est due au fait qu'elle prend en compte seulement les rapports entre la
position de l'observateur et l'un des éléments du tableau, et non le rap
port entre cette position et l'ensemble des éléments. C'est la considé
ration de la transformation des rapports entre les éléments selon la
position de qui permettra d'échapper aux erreurs égo-
centriques. La coordination des perspectives repose sur l'intériorisation
progressive des coordinations des actions du sujet, l'image n'étant à
sa source que le prolongement des accommodations de l'action.
Les interprétations piagétiennes des données observées à l'épreuve
des trois montagnes ont suscité de nombreuses recherches concernant
les relations entre l'égocentrisme, décentration perceptive, et l'élabora
tion d'un système de perspectives.
VÉRIFICATION DES OBSERVATIONS DE PIAGET ET INHELDER
1. Laurendeau et Pinard (1968) ont repris, parmi d'autres et avec
un matériel schématisé, l'épreuve des trois montagnes avec un échant
illon de 450 enfants âgés de 4;6 à 12 ans.
L'épreuve comporte deux parties qui correspondent aux deux tech
niques piagétiennes rapportées ci-dessus. Les résultats montrent que
les réussites, qui sont plus précoces dans la première partie de l'épreuve
(détermination des positions de la poupée d'après les photographies
des diverses perspectives), croissent avec l'âge.
L'étude des erreurs, conduite à partir des trois problèmes parti
culièrement significatifs de la première partie, permet aux auteurs de
décrire la construction d'un système de perspectives sous forme de
stades comparables à ceux de Piaget et Inhelder où l'on retrouve la
difficulté des relations gauche-droite par rapport aux relations devant-
derrière.
En s'appuyant sur les résultats observés également à deux autres
épreuves (gauche-droite et localisation de sites topographiques), Lau
rendeau et Pinard soulignent que « l'attitude égocentrique se manifeste
avec assez de régularité pour laisser croire qu'elle procède d'une forme
authentique et constante d'organisation mentale » (p. 357). Cependant
des erreurs égocentriques se manifestent à tous les niveaux d'âge et,
sur les 270 protocoles soumis à une analyse hiérarchique relative à l'égo
centrisme, 84, soit 40 %, ne se conforment pas à la hiérarchie fixée par
l'analyse du groupe, bien que les exceptions constatées correspondent,
d'après les auteurs, à des écarts minimes.
Piaget (1968), analysant les conclusions des deux auteurs, souligne
l'ambiguïté du terme d'égocentrisme dont il avoue se servir « de moins
en moins ». Il y discerne deux aspects indissociables, l'un positif, l'autre
négatif. Le second indique un défaut de décentration. Le premier 594 J. Beaudichon et J. Bidcaud
marque un effort systématique pour comprendre toute situation en
l'assimilant à ce qui est déjà connu, « C'est d'un tel point de vue positif
qu'il devient légitime de parler d'une « organisation mentale » primitive,
dont le trait dominant est l'assimilation du réel à l'action, ce qui est
très rationnel, mais dont le concomitant irrationnel est le primat de
l'action et de la perspective propres, seules connues au départ » (p. 7).
2. Flavell, Botkin et Fry (1968) utilisent une double série de conf
igurations géométriques (l'une pour l'expérimentateur, l'autre pour le
sujet) de difficulté croissante. Les sujets, âgés de 7 à 17 ans, doivent
reconstruire à l'aide de ces formes la perspective de l'expérimentateur
dans diverses positions. Les résultats, conformes à ceux de Piaget et
Inhelder, indiquent cependant que si les plus jeunes enfants commettent
des erreurs égocentriques aux tâches les plus faciles, la majorité des
sujets de 17 ans sont incapables de reconstruire fidèlement la plus
difficile des perspectives de l'examinateur. Si tous les sujets comprennent
le problème, ils diffèrent dans la capacité de s'y ajuster, et cela en fonc
tion de l'âge et des caractéristiques spécifiques des diverses tâches.
Les auteurs conçoivent alors une série de situations plus facilement
applicables à de jeunes enfants. Un nombre assez important d'enfants
de 3-4 ans réussit les plus faciles d'entre elles. Cependant, la compar
aison avec les performances d'enfants de 5-6 ans conduit les auteurs à
confirmer les stades de Piaget, à cela près cependant qu'ils s'interrogent
sur les stades de transition. Lorsque l'enfant cesse de commettre des
erreurs purement égocentriques, peut- on caractériser cette période par
une réduction quantitative des erreurs, ou par un changement qualitatif
de celles-ci ? Les conclusions de Flavell et al. sont à l'origine de nom
breuses recherches relatives aux relations entre égocentrisme et carac
téristiques de la tâche, à la précocité de certaines acquisitions et aux
changements qualitatifs qui apparaissent avec l'âge.
ÉGOCENTRISME ET CARACTÉRISTIQUES DE TÂCHES SPATIALES
1. Fishbein, Lewis et Keiffer (1972) utilisent le principe de l'épreuve
des trois montagnes pour étudier les effets de la complexité de la tâche
(nombre d'objets présentés) et du type de réponses demandé (désigna
tion de la photographie correspondant au point de vue de l'expérimen
tateur ou rotation du dispositif de manière à ce que la perspective nou
velle du sujet corresponde à celle de l'autre observateur).
Les résultats de deux expériences conduites, d'une part, sur
120 enfants âgés de 3;5 à 9;5 et, d'autre part, sur 64 enfants âgés de 5;7
et 64 âgés de 7;7, sont les suivants :
— la réponse « rotation » est plus facile que la réponse « choix de la
photographie ». Toutefois, si, dans le premier cas, les erreurs de sujets l'utilité des notions d'égocenlrisme 595 De
plus âgés sont moins nombreuses, la proportion des erreurs égocen-
triques se révèle plus importante que chez les plus jeunes enfants ;
— là difficulté de la tâche (et donc les erreurs égocentriques) augmente
avec le nombre des objets présents dans le dispositif.
En conclusion, les auteurs avancent que le développement d'un
système de perspective peut être décrit plus avantageusement sous
forme des règles suivantes utilisées successivement que sous forme de
stades : 1) « Vous voyez ce que je vois et je vois ce que vous voyez » ;
2) « Si vous n'êtes pas à ma place vous ne voyez pas ce que je vois »
(et inversement) ; 3) « Si j'étais à votre place, je verrais ce que vous
voyez » (et inversement).
La dernière règle n'implique pas, de soi, la réussite, l'enfant ayant
encore à imaginer ce que l'autre voit. Interviennent alors les facteurs
cognitifs qui permettent la coordination des relations entre objets dans
des perspectives différentes.
2. Brodzinsky, Jackson et Overton (1972) étudient le rôle de la
réduction des indices perceptifs par masquage chez 72 sujets âgés
de 6-7, 8-9 et 10-11 ans. Deux situations sont proposées, toutes deux
inspirées de l'épreuve classique. Dans l'une des deux le dispositif expé
rimental est masqué pendant le choix de la photographie correspondant
à la perspective de l'expérimentateur. Les résultats montrent que le
masquage n'a aucun effet à 6-7 ans, un effet facilitateur à partir de
8-9 ans plus important à cet âge qu'à 10-11 ans. Contrairement aux
observations précédentes, les auteurs ne trouvent aucune différence
dans les erreurs en fonction du nombre d'objets présentés.
Huttenlocher et Presson (1973) ont observé comme Fishbein et al.
la diminution des erreurs égocentriques dans la situation de rotation
chez des enfants de 5;6 et 7 ans. Les auteurs ne trouvent aucune rela
tion entre l'âge et les erreurs égocentriques. Ils en concluent que celles-ci
dépendent davantage des indices perceptifs des tâches que du caractère
absolu, à un certain âge, de l'approche égocen trique.
3. Hoy (1974), Minnigerode et Carey (1974), Eliot et Dayton (1976)
ont tenté d'évaluer plus systématiquement, à partir d'adaptations de
l'épreuve piagétienne, les rapports qui ont été observés entre les réponses
non égocentriques et les caractéristiques de la tâche.
Hoy observe, sur un échantillon de 78 enfants âgés de 6, 8 et 10 ans,
que la prédiction correcte du point de vue d'autrui dépend à la fois du
type et du nombre des dimensions spatiales qui doivent être consi
dérées simultanément (devant-derrière, gauche-droite, variations de
forme, etc.). La variation des formes est maîtrisée précocement. La
représentation de la dimension gauche-droite est difficile chez les plus
jeunes enfants et plus particulièrement lorsque la réponse exige le choix
d'une image au lieu du placement de la poupée. 596 J. Beaudichon et J. Bideaud
Les résultats de Minnigerode et Carey confirment ceux de Hoy.
Lorsque le dispositif implique la relation devant- derrière, les réponses
correctes de 67 enfants de 5 et 7 ans sont, aux deux niveaux d'âge,
supérieures à celles observées lorsque le dispositif implique la relation
gauche-droite et cela dans le cas où un seul objet est en cause. Aux deux
niveaux d'âge aucune différence n'apparaît liée au nombre d'objets.
C'est le type et le nombre des dimensions impliquées, plus que le nombre
en soi des éléments, qui constituent les facteurs de facilité ou de diff
iculté. Ce dernier résultat semble s'opposer à ceux de Fishbein et al.
qui observaient plus de réponses correctes avec un seul objet. Un examen
attentif de leur matériel montre que seule la dimension derrière-devant
était impliquée pour un seul objet alors que d'autres dimensions étaient
en cause dans le cas de multiples objets. La contradiction n'est donc
qu'apparente.
Eliot et Dayton, qui ont étudié les réponses de 830 enfants âgés de
3 et 4 ans et de 260 adultes, confirment la persévération des erreurs
égocentriques bien au-delà de l'enfance. Celles-ci s'avèrent davantage
fonction de la complexité de la tâche que d'une incapacité absolue
d'adopter le point de vue d'autrui.
ÉTUDE DES CONDUITES NON ÉGOCENTRIQUES PRÉCOCES
En simplifiant extrêmement la tâche, Masangkay, McCluskey,
Mclntyre, Sims- Knight, Vaughn et Flavell (1974) ont cherché à mettre
en évidence des conduites très précoces d'inférence de la perception
d'autrui.
Dans une première expérience, deux situations sont présentées suc
cessivement à 25 enfants de 2 et 3 ans : 1) on donne à l'enfant une carte
rigide qui porte un dessin sur chacune de ses faces (deux objets sem
blables : pomme-pomme, ou deux différents : chien-chat) ; l'enfant tient
la carte verticalement entre lui et l'expérimentateur et on lui demande
ce qu'il voit lui-même et ce que voit ; 2) quatre
objets sont placés en diverses positions autour de l'enfant, qui doit
selon la direction du regard de désigner l'objet que
celui-ci fixe. Un nombre important de réponses correctes aux tâches
critiques de la première situation (objets différents) et aux diverses posi
tions de la seconde est observé. On peut toutefois s'interroger, avec les
auteurs, sur la réalité de l'inférence. La réponse de l'enfant peut ren
voyer dans la première situation à « ce qui est derrière la carte » et non
à « ce que voit l'expérimentateur » ; de même, l'enfant peut avoir inter
prété la position des yeux de l'expérimentateur exactement comme il
le fait lors de la désignation avec le doigt, c'est-à-dire comme indiquant
la place de l'objet et non l'objet vu par l'expérimentateur.
Deux autres expériences conduites sur des enfants de 3 à 5;6, à
partir de situations analogues, permettent aux auteurs d'affiner ces De l'utilité des notions d'égocenlrisme 597
données. Deux niveaux de développement de 1' inference de la per
ception d'autrui sont distingués : un niveau I, précoce, où l'enfant est
centré sur la description de l'objet, le « cela » et le « quoi » ; un niveau II,
plus tardif, où apparaît le « comment » qui tient compte de l'expérience
visuelle d'autrui. Il est probable que chez ces très jeunes enfants la
perspective propre et celle d'autrui ne présentent pas la différenciation
nécessaire à la résolution du problème des trois montagnes. Cependant,
le jeune enfant paraît comprendre réellement qu'une autre personne
peut ou ne peut pas voir le même objet que lui. Les auteurs s'interrogent
toutefois sur la pertinence des descriptions des deux niveaux retenus
et sur les processus qui peuvent rendre compte de leur différence.
Borke (1975) a repris l'épreuve des trois montagnes en l'adaptant à
des enfants de 3 et 4 ans (objets familiers à la place des montagnes et
rotation du plateau au lieu des choix de l'image ou du placement de la
poupée). Dans les situations où sont utilisés des jouets, tous les enfants
réussissent totalement. Le score est moins élevé dans l'épreuve simplif
iée des montagnes. Toutefois 42 % des réponses des enfants de 3 ans
sont correctes et 67 % de celles des enfants de 4 ans.
Les résultats suggèrent, selon Borke, que les erreurs dites égocen-
triques résultent de l'incapacité des enfants à résoudre des tâches trop
difficiles pour eux. Dans ce cas, ils donnent la seule réponse qui leur est
possible, à savoir leur propre perspective.
ÉTUDE DES FACTEURS RESPONSABLES DES CHANGEMENTS QUALITATIFS
AU COURS DU DÉVELOPPEMENT DE L'ESPACE PROJECTIF
Les facteurs qui sont invoqués sont principalement ceux qui relèvent
de la différenciation perceptive, qu'ils soient ou non favorisés par l'inter
action verbale.
1. L'étude de Kielgast (1971) repose sur une critique d'une expé
rience d'Aebli (1968) que nous résumons brièvement. Aebli tente de
démontrer que le choix égocentrique de la perspective propre est une
réaction substitutive, apprise, qui apparaît lorsque l'enfant est mis en
présence d'une tâche, pour lui insoluble. Des enfants de 6 à 8 ans, à qui
l'on apprend à considérer les différentes perspectives d'un objet, sont
ensuite répartis en deux groupes : le groupe expérimental entraîné à
résoudre des tâches selon la perspective propre, le groupe contrôle que
l'on occupe à une tâche quelconque. Contrairement aux résultats
attendus, le nombre d'erreurs égocentriques est sensiblement le même
dans les deux groupes. Aebli, cependant, pense que son hypothèse est
vérifiée dans la mesure où la proportion des erreurs égocentriques
par rapport aux erreurs totales est plus importante dans le groupe
expérimental.
Kielgast (1971) critique cette appréciation. Selon lui, si les erreurs
égocentriques sont du même ordre dans les deux groupes, la différence
A.P — 21

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