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Du lien social dans l'entreprise. Travail et individualisme coopératif - article ; n°2 ; vol.36, pg 325-354

De
32 pages
Revue française de sociologie - Année 1995 - Volume 36 - Numéro 2 - Pages 325-354
Christian Thuderoz : El lazo social en la empresa. Trabajo e individulismo cooperativo
Fruto de una investigación realizada en el cuadro del programa Paroles 2 (CNRS-CFDT), este artículo trata de demostrar que hoy en dia en el taller, se combinan diferentes elementos con el fin de diseflar una nueva situación social y productiva. Se puede constatar asi : a. una neuva reaction en común, es decir : nuevas maneras de organizarse y de cooperar, sobre la base de pedido y toma de la palabra y de intercambios de comunicación después de las décadas de silencio productivo ; b ; una reescritura del lazo social, a medida que se construyen las nuevas identitades obreras, sobre una base de crisis de los anteriores proyectos colectivos, taies como los sostenidos históricamente por el sindicalismo ; c. la afirmación del obrero-sujeto, animado por un individualismo cooperativo y experimentando nuevos juegos sociales.
Christian Thuderoz : Vom sozialen Band im Unternehmen. Arbeit und kooperativer Individualismus.
Dieser Aufsatz ist das Ergebnis einer im Rahmen des Programme Paroles 2 (cnrs-cfdt) durchgeführte Untersuchung und möchte auch aufzeigen, dass heute verschiedene Elemente in einem Betrieb zusammenfugen zu einer neuen sozialen und produktiven Gegebenheit. Somit können festgestellt werden : - ein neues gemeinsames Handeln, das heisst neue Arten der Organisation und des Zusammenwirkens, vor dem Hintergrund von Aussprachen und Meinungsaustauschen nach Jahrzehnten produktiven Schweigens ; - eine Neufassung des sozialen Bandes im Verlauf der Konstruktion neuer Arbeiteridentitäten, vor dem Krisenhintergrund der vorherigen Kollektivprojekte wie sie historisch durch die Gewerkschaften getragen wurden ; - die Bestätigung des Arbeiters als Subjekt, belebt von einem kooperativen Individualismus und neue soziale Spiele prufend.
Christian Thuderoz : Social links in a company. Work and cooperative individualism
This article is the result of a study carried out as part of the Paroles 2 program (cnrs-cfdt) and aims at showing the different elements combined today in a workshop depicting a new social and productive order. There exists a new way of working together, in other words, a different way of organizing and cooperating based on communicational exchange and open speaking after decades of silent production ; - the redefining of social links as the new identities of workers develop against a hampering backcloth of old collective projects, such as those introduced by trade unionism in the past ; - the affirmation of the worker-subject, animated by cooperative individualism, experimenting new social games.
Fruit d'une recherche menée dans le cadre du programme Paroles 2 (cnrs-cfdt), cet article entend montrer que différents éléments se combinent aujourd'hui dans l'atelier pour y dessiner une nouvelle donne sociale et productive. On peut ainsi constater : - un nouvel agir en commun, c'est-à-dire de nouvelles façons de s'organiser et de coopérer, sur fond de prise de paroles et d'échanges communicationnels après des décennies de silence productif; - une réécriture du lien social, à mesure que se construisent de nouvelles identités ouvrières, sur fond de crise des projets collectifs antérieurs, tels ceux portés historiquement par le syndicalisme ; - l'affirmation de l'ouvrier-sujet, animé par un individualisme coopératif ti expérimentant de nouveaux jeux sociaux.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Christian Thuderoz
Du lien social dans l'entreprise. Travail et individualisme
coopératif
In: Revue française de sociologie. 1995, 36-2. pp. 325-354.
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Thuderoz Christian. Du lien social dans l'entreprise. Travail et individualisme coopératif. In: Revue française de sociologie.
1995, 36-2. pp. 325-354.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1995_num_36_2_4405Resumen
Christian Thuderoz : El lazo social en la empresa. Trabajo e individulismo cooperativo
Fruto de una investigación realizada en el cuadro del programa Paroles 2 (CNRS-CFDT), este artículo
trata de demostrar que hoy en dia en el taller, se combinan diferentes elementos con el fin de diseflar
una nueva situación social y productiva. Se puede constatar asi : a. una neuva reaction en común, es
decir : nuevas maneras de organizarse y de cooperar, sobre la base de pedido y toma de la palabra y
de intercambios de comunicación después de las décadas de silencio productivo ; b ; una reescritura
del lazo social, a medida que se construyen las nuevas identitades obreras, sobre una base de crisis de
los anteriores proyectos colectivos, taies como los sostenidos históricamente por el sindicalismo ; c. la
afirmación del obrero-sujeto, animado por un individualismo cooperativo y experimentando nuevos
juegos sociales.
Zusammenfassung
Christian Thuderoz : Vom sozialen Band im Unternehmen. Arbeit und kooperativer Individualismus.
Dieser Aufsatz ist das Ergebnis einer im Rahmen des Programme Paroles 2 (cnrs-cfdt) durchgeführte
Untersuchung und möchte auch aufzeigen, dass heute verschiedene Elemente in einem Betrieb
zusammenfugen zu einer neuen sozialen und produktiven Gegebenheit. Somit können festgestellt
werden : - ein neues gemeinsames Handeln, das heisst neue Arten der Organisation und des
Zusammenwirkens, vor dem Hintergrund von Aussprachen und Meinungsaustauschen nach
Jahrzehnten produktiven Schweigens ; - eine Neufassung des sozialen Bandes im Verlauf der
Konstruktion neuer Arbeiteridentitäten, vor dem Krisenhintergrund der vorherigen Kollektivprojekte wie
sie historisch durch die Gewerkschaften getragen wurden ; - die Bestätigung des Arbeiters als Subjekt,
belebt von einem kooperativen Individualismus und neue soziale Spiele prufend.
Abstract
Christian Thuderoz : Social links in a company. Work and cooperative individualism
This article is the result of a study carried out as part of the Paroles 2 program (cnrs-cfdt) and aims at
showing the different elements combined today in a workshop depicting a new social and productive
order. There exists a "new way of working together", in other words, a different way of organizing and
cooperating based on communicational exchange and open speaking after decades of silent production
; - the redefining of social links as the new identities of workers develop against a hampering backcloth
of old collective projects, such as those introduced by trade unionism in the past ; - the affirmation of the
worker-subject, animated by cooperative individualism, experimenting new social games.
Résumé
Fruit d'une recherche menée dans le cadre du programme Paroles 2 (cnrs-cfdt), cet article entend
montrer que différents éléments se combinent aujourd'hui dans l'atelier pour y dessiner une nouvelle
donne sociale et productive. On peut ainsi constater : - un nouvel agir en commun, c'est-à-dire de
nouvelles façons de s'organiser et de coopérer, sur fond de prise de paroles et d'échanges
communicationnels après des décennies de silence productif; - une réécriture du lien social, à mesure
que se construisent de nouvelles identités ouvrières, sur fond de crise des projets collectifs antérieurs,
tels ceux portés historiquement par le syndicalisme ; - l'affirmation de l'ouvrier-sujet, animé par un
individualisme coopératif ti expérimentant de nouveaux jeux sociaux.franc, sociol. XXXVI, 1995, 325-354 R.
Christian THUDEROZ
Du lien social dans l'entreprise
Travail et individualisme coopératif*
RÉSUMÉ
Fruit d'une recherche menée dans le cadre du programme Paroles 2 (cnrs-cfdt),
cet article entend montrer que différents éléments se combinent aujourd'hui dans l'ate
lier pour y dessiner une nouvelle donne sociale et productive. On peut ainsi constater :
- un nouvel agir en commun, c'est-à-dire de nouvelles façons de s'organiser et de
coopérer, sur fond de prise de paroles et d'échanges communicationnels après des
décennies de silence productif; - une réécriture du lien social, à mesure que se
construisent de nouvelles identités ouvrières, sur fond de crise des projets collectifs
antérieurs, tels ceux portés historiquement par le syndicalisme ; - l'affirmation de l'ou-
vrier-sujet, animé par un individualisme coopératif ti expérimentant de nouveaux jeux
sociaux.
Le théorème est désormais connu : on assisterait aujourd'hui à une crise
substantielle du taylorisme, autant par le fait d'une résistance ouvrière ac
crue à la rationalisation que par sa disqualification comme méthode d'or
ganisation. On peut citer, parmi les raisons avancées pour comprendre ce
déclassement social, une rigidité organisationnelle tenue pour incompatible
avec les nouvelles modalités de la concurrence, une efficience moindre
dans un contexte d'économie de variété et de complexité des produits, un
cloisonnement entre services et un mode vertical de coordination jugés
contraires à une nécessaire circulation des informations. Les entreprises
semblent alors redécouvrir certains principes élémentaires de gestion des
hommes, tels ceux que Elton Mayo et son équipe, il y a plus d'un demi-
siècle, avaient su dégager de leurs observations à la Western Electric. Mais
* Cet article s'appuie sur une communi- site de Montréal et le Département de rela-
cation au Colloque franco-québécois de juin tions industrielles de l'Université Laval à
1994 sur «Les perspectives de recherche en Québec.
relations industrielles», organisé conjointe- Je remercie en outre Jean Bunel et Denis
ment par le gdr 4i du cnrs «Relations pro- Segrestin pour leurs commentaires et sugges-
fessionnelles, négociations et conflits», par tions.
l'Ecole de relations industrielles de l'Univer-
325 française de sociologie Revue
on aurait tort de réduire les transformations à l'œuvre aujourd'hui dans
l'entreprise à de simples itérations du passé. Une nouvelle donne - sociale
et productive, technique et organisationnelle - est aujourd'hui en gestation
dans l'entreprise de production. Elle recompose les relations sociales an
térieures, redessine des figures ouvrières, redéfinit le rapport de l'individu au
collectif. Elle réécrit le lien social. Il importe d'en prendre l'exacte mesure.
Depuis les premières recherches sur le thème de l'expression des sala
riés, suite aux lois Auroux de 1982, nombre d'hypothèses et d'interpréta
tions théoriques ont été proposées : les prodromes d'une intervention
autogestionnaire (Lojkine, 1985); l'esquisse d'une nouvelle culture d'en
treprise, faite de coopération, de médiation et de solidarité (Gautrat, 1986) ;
le «remaniement substantiel des formes de sociabilité et des modes d'in
tégration des salariés dans l'entreprise», joint au risque, avec le passage
du clandestin au licite, d'une menace sur l'autonomie des salariés (Borzeix
et Linhart, 1988); la constitution de nouvelles cultures et de capacités
d'action des salariés (Sainsaulieu, 1987); l'émergence de modèles post
rationnels susceptibles de rendre obsolètes les stratégies syndicales anté
rieures ou de fragiliser l'organisation syndicale dans l'entreprise (Tixier,
1992). Pour la plupart d'entre elles - et même leur antagonisme -,
la pertinence de ces hypothèses demeure entière, tant le phénomène de
l'expression des salariés s'offre à des lectures plurielles du fait de l'hé
térogénéité de ses formes, des enjeux qu'il soulève et des recompositions
qu'il génère ou cristallise dans l'atelier.
Fruit d'une recherche dans différents sites industriels de métallurgie et
de sidérurgie, le propos consistera ici à focaliser l'attention sur l'atelier
lui-même et sur ceux qui, à ce niveau, vivent quotidiennement les chan
gements qui s'y produisent. L'ambition est donc la suivante : décrire des
situations sociales nouvelles, des configurations émergentes, en donnant
la parole à ceux qui les vivent, les agencent ou les redoutent. Une vision
«d'en bas» donc, depuis les chaînes de montage ou les fours de cokerie.
Et qui plus est : à hauteur d'homme, en tentant de comprendre le sens
que donnent les individus à leurs actions et de repérer le système général
d'attitudes et de comportements qui sont les leurs (1). Ce qui nous conduir
a, au-delà du matériau rassemblé et exposé, à proposer quelques inter
prétations plus spéculatives.
Dans le cadre de cette recherche en coopération avec la fédération de
la métallurgie-CFDT (2), quatre entreprises ou établissements industriels ont
(1) On le devine : il ne s'agira pas ici de (2) Elle s'inscrit dans le programme
discourir sur le degré irréversible de partici- paroles 2, programme original de recherches,
pation des salariés à la gestion au-delà duquel associant conjointement (sur la base d'une
l'entreprise serait enfin tenue pour démocra- convention de collaboration scientifique si-
tique. L'exercice est inutile : le raisonnement gnée en février 1991 entre la confédération
conclura à la gravité de l'écart et, jugée à cfdt et le cnrs) sept fédérations syndicales
l'aune de la démocratie publique, l'entreprise et sept équipes de recherches du cnrs.
capitaliste sera toujours condamnée.
326 Christian Thuderoz
fait l'objet d'investigations : une entreprise sarthoise de 300 salariés, sous-
traitante pour l'automobile, filiale d'un groupe allemand; un site de
construction automobile, de 12000 salariés; deux établissements d'une
firme sidérurgique française, de 5 000 salariés chacun. Dans chaque cas,
selon une méthodologie similaire, plus d'une centaine d'ouvriers ou d'em
ployés ont été interrogés, soit à l'aide d'un questionnaire standardisé (3)
soit au cours d'entretiens semi-directifs. Les chercheurs ont également mis
en œuvre des techniques d'enquête proches de la sociologie d'intervention,
notamment la constitution, sur chaque site, de groupes d'ouvriers avec les
quels nous avons tenté d'appréhender le sens que ces derniers donnaient
à leur implication (ou à leur retrait) dans l'entreprise. Il s'agissait de
confronter des points de vue et des opinions au cours de séances de travail
en groupe, de faire débattre des individus dotés de rôles sociaux spécifi
ques, de porter au jour des regards et des jugements (4).
gènes d'une usine à l'autre. L'homologie des (3) Les résultats d'enquête sont tirés des
monographies suivantes : J. Bunel, C. Thuder résultats aux items les plus importants du
oz, Participation et syndicalisme dans une questionnaire est d'autant plus remarquable
usine du Mans, rapport Glysi, Lyon, mars que les procédures d'échantillonnage n'ont
1992 ; P. Bernoux, J. Bunel, C. Thuderoz, Ef pas été les mêmes sur chaque site : échantil
fet des actions participatives sur les attitudes lonnage totalement aléatoire, à partir de l'en
au travail et les relations professionnelles semble du personnel ouvrier dans l'entreprise
aux usines P***, rapport Glysi, Lyon, mai sous-traitante; échantillonnage simple, à part
1993 ; C. Thuderoz (avec la collaboration de ir des personnes ayant récemment participé
B. Maurines), L'acteur et la participation. Le à un cercle de qualité, sur le site automobile
cas d'une usine sidérurgique, rapport Glysi, (échantillon lui-même réparti sur quatre
septembre 1993; J. Bunel, B. Maurines, Le usines du site) ; échantillonnage aléatoire, à
partir de quelques secteurs seulement du site management participatif, l'action syndicale
et l'expression des salariés, rapport Glysi, sidérurgique. Dans ces deux derniers cas, la
Lyon, 1994. Elles sont regroupées dans un population enquêtée, pour deux-tiers environ,
rapport final : Changement social, participa avait fait l'expérience concrète, sous une
tion et syndicalisme dans l'entreprise aujour forme ou sous une autre, de la « participa
tion ». Cette homologie des résultats nous d'hui, Glysi, Lyon, octobre 1994.
Sur chaque site, entre 80 et 100 opérat semble constituer, au-delà de la rigueur mé
eurs, uniquement os et op, ont été interrogés thodologique qui a prévalu, un indicateur de
par questionnaire. Ce dernier, similaire sur leur probable robustesse et validité.
les quatre sites, comportait une cinquantaine (4) Sous la forme d'une mise en relation,
de questions fermées, concernant les attitudes le temps de quatre ou cinq séances de réu
au travail, les opinions ou jugements sur l'ex nions, entre une dizaine d'opérateurs (de fai
pression et la participation dans l'atelier. Si ble qualification ou dotés au contraire de
la proportion d'individus dotés d'un coeffi solides compétences professionnelles) et dif
cient inférieur ou égal au к 21 5 est plus im férents personnages (directeurs, syndical
portante dans les échantillons du site istes), constitutifs de la relation d'emploi.
automobile et de l'entreprise sous-traitante Couplée à des entretiens auprès du manage
et, à l'inverse, si la qualification des indivi ment (maîtrise, responsables du personnel,
dus des échantillons des deux sites sidérur initiateurs de démarches qualité) et auprès
giques est plus élevée, du fait des politiques des sections syndicales, cette technique de
sociales qui y ont cours, les résultats globaux, groupes de réflexion a permis que soient
à quelques exceptions près, dues aux inscrip mieux précisés les motifs, individuels et col
tions sociales différentes des individus dans lectifs, de l'implication des individus dans
l'espace productif, sont relativement leur entreprise.
327 Revue française de sociologie
La thèse qui sera développée est donc la suivante : différents éléments
se combinent aujourd'hui en atelier pour y dessiner une nouvelle donne
sociale et productive. On peut ainsi constater :
— un nouvel agir en commun, c'est-à-dire de nouvelles façons de s'or
ganiser et de coopérer, sur fond de prise de paroles et d'échanges commu-
nicationnels après des décennies de silence productif;
— une réécriture du lien social, à mesure que se construisent de nou
velles identités ouvrières, sur fond de crise des projets collectifs antérieurs,
tels ceux portés historiquement par le syndicalisme;
— l'affirmation de Г ouvrier- suj et, animé par un individualisme coopér
atif et expérimentant de nouveaux jeux sociaux.
Avant de descendre dans l'atelier, une rapide mise en perspective semble
nécessaire car cette nouvelle donne pose le problème de sa compréhension
et renvoie à de nombreux débats en cours, tant chez les sociologues que
chez certains économistes.
I. - Un changement de paradigme?
1. - De nouveaux modèles productifs ?
Que ce soit dans le bâtiment (Boulin, Maury et Tallard, 1989) ou l'in
dustrie manufacturière (du Tertre, 1989; Coriat, 1990; Zarifian, 1991) et
au-delà des inévitables spécificités sectorielles, les constats semblent les
mêmes : il y a remise en cause du paradigme taylorien de productivité,
développement de la polyvalence, stabilisation d'équipes autonomes de fa
brication, intellectualisation de la production, expérimentation de nouvelles
techniques de mobilisation de la force de travail.
L'entreprise semble aujourd'hui à la recherche de nouvelles structures
productives, allégées et décloisonnées et redécouvre les vertus de la par
ticipation des salariés. Cette vraisemblable péremption du taylorisme
conduit quelques auteurs à envisager le fait que nous serions entrés dans
une transition vers un ou des modèles post-tayloriens (Veltz et Zarifian,
1993) ou post-rationnels (Tixier, 1992). Il s'agirait en tous cas, chacun
s'attache à le souligner, d'un véritable «changement de perspective»
(Stankiewicz, 1988), voire d'un «changement de paradigme de l'entre
prise» (d'Iribarne, 1989). Nécessité deviendrait vertu et divers auteurs dé
clinent les relations logiques qui existeraient entre des types de conditions
économique et des modes d'organisation productive (ou entre des mutat
ions techniques et des principes du travail). Dans les deux
328 Christian Thuderoz
cas, les vocables de contrainte, d'obligation ou de nécessité rythment des
discours au style parfois hyperbolique (5).
D'autres auteurs sont plus réservés ou s'attachent à identifier les im
perfections ou les vices cachés de ces nouveaux modèles. Ils s'interrogent
ainsi sur le degré d'inversion réelle et durable de l'ancienne division tay-
lorienne du travail. Le cas de l'usine de tôlerie du site automobile est
clair à cet égard. Lieu d'une importante expérimentation organisationnelle
lors de son automatisation il y a quelques années, elle n'est plus guère
aujourd'hui à la pointe de l'innovation sociale : on voit s'y côtoyer des
postures de travail relevant de la plus pure tradition taylorienne de l'a
utomobile et de somptueux robots articulés. Cette observation fait écho à
celle de M. Freyssenet (1992), dénonçant l'illusion d'un lien automatique
entre performances économiques et automatisation/organisation qualifiante.
Comment ne pas suivre cet auteur quand il nous invite à ne pas céder « à
la vision, oublieuse de l'histoire et fréquemment partagée aujourd'hui, se
lon laquelle l'efficacité technique exigerait nécessairement la qualification
systématique de la main-d'œuvre comme si la division de l'intelligence
du travail n'avait été jusqu'à ce jour qu'une gigantesque erreur histo
rique » ?
«Désarticulé et bancal, car a-synchrone», tel serait pour Daniele Linhart
(1991) le mode dominant du système organisationnel d'entreprise. Si l'au
teur ne nie pas l'importance du changement dans l'atelier - elle évoque
«la mise en place d'une véritable révolution organisationnelle» -, elle en
tend souligner l'absence de «rupture avec la logique du système taylo-
rien». Si l'on incite les exécutants à être inventifs et innovants au travers
des démarches participatives, estime-t-elle, «on les contraint d'être des
agents passifs en tant que producteurs». Plus grave, le participatif s'atta
querait aux collectifs de travailleurs, à leurs identités, mettant par là en
péril l'entreprise elle-même, «car ce sont ces collectifs qui produisent les
savoirs, les savoirs-faire, les savoirs-être productifs informels».
Sans nier l'émergence de ces nouveaux modèles d'efficience technico-
économique, D. Segrestin (1993) estime cependant que le débat gagnerait
en clarté s'il se dégageait des raisonnements liés «à la seule exigence de
production», le plus souvent soumise à différentes sortes d'arbitrages et
de constructions sociales. En déplaçant la réflexion du registre de la ra-
(5) « On pourrait dresser la liste des lorisation du travail et des fonctions. » Et plus
conditions économiques, écrivent par exem- loin dans l'ouvrage : « Les contraintes et exi-
ple H. Jacot et B. Maurin, qui rendent néces- gences dans lesquelles évoluent les systèmes
saires (c'est nous qui soulignons) de automobiles et japonais sont les mêmes (...)
nouvelles organisations productives : passage Elles résultent de l'obligation de mettre plus
d'une production de masse à une production fondamentalement en œuvre de nouvelles
différenciée, d'une économie d'échelle à une configurations productives pour faire face
économie de variété, ainsi que des objectifs dans tous ses aspects à la crise du "fordisme"
que les nouvelles organisations productives quelle que soit l'interprétation qu'on en ait. »
doivent satisfaire : fluidité, flexibilité, détay- (Jacot, 1990)
329 Revue française de sociologie
tionalité vers celui de la légitimité, on pourrait ainsi, estime l'auteur, mieux
se rendre compte de l'ampleur des transformations à l'œuvre, le système
productif se construisant par référence aux formes de coordination jugées
légitimes dans une société donnée. Il n'est d'ailleurs que de constater
l'usage aujourd'hui grandissant de notions de confiance, d'éthique ou de
morale - valeurs apparemment éloignées de la gestion de production -
pour se rendre compte des mécanismes de coordination entre acteurs ou
entre firmes, pour s'apercevoir que l'entreprise semble aujourd'hui bel et
bien devenue «une affaire de société» (Sainsaulieu, 1990). Ainsi, sur l'un
des sites sidérurgiques, le management insistera-t-il sur «l'épanouissement
personnel», «le partage des efforts» ou «l'intérêt général» (6).
2. - Légitimité sociale et efficience productive
De nombreux travaux, ces trente dernières années, ont validé l'hypo
thèse d'une certaine indépendance entre structures sociales et performances
économiques. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, que se poursuivent, pas
sionnément, les vieux débats au sujet de la relation supposée entre démoc
ratie et efficacité. Mais au-delà du registre managerial d'une morale de
la modernisation se profilent d'étonnantes résurgences. Tout se passe en
effet comme si (re)devenaient légitimes des formes sociales de coordinat
ion économique jusqu'alors présentées comme un frein à l'efficience pro
ductive. L'actualité de la forme domestique dans l'industrie
(Eymard-Duvernay, 1987), jointe à l'attrait paradoxal qu'elle continue
d'exercer auprès de nombreux acteurs économiques, en est probablement
l'un des meilleurs indicateurs. Mais pas seulement : l'émersion d'une rhé
torique managériale de la solidarité, de la loyauté ou de la confiance mont
re, s'il en était besoin, qu'un système productif ne peut guère se tenir
longtemps à distance de divers referents sociétaux (Segrestin, 1992).
Certes, le taylorisme peut se lire comme un effort visant à rendre
congruents les enjeux qui liaient les salariés à d'autres sous-systèmes que
l'entreprise, tels la famille, le syndicat ou le quartier (Paradeise, 1990).
Mais l'actuelle déclinaison du rapport de l'entreprise à la société est de
nature à démultiplier ses effets dans l'atelier. Là, l'aspiration des individus
à se constituer en collectif, à se réunir en groupe ou à développer une
(6) «Faire de notre usine un lieu de dé- contribuer à l'intérêt général, vivre en har-
veloppement personnel et professionnel, de monie dans notre environnement : éducation,
plaisir et de passion», «Pour être des culture, solidarité, économie régionale»,
hommes fiers de progresser ensemble, déve- telles sont quelques déclinaisons du projet
lopper nos relations internes et externes dans d'entreprise sur ce site,
un esprit de réussite réciproque », « Pour
330 Christian Thuderoz
relation de solidarité peut y entrer en résonance avec l'offre managériale
de «travailler en groupe». Les dispositifs participatifs sont alors des f
igures essentielles du compromis civique/industriel (Boltanski et Thévenot,
1991). Mobilisation de l'énergie du collectif, évocation de dimensions re
levant de l'intérêt général («l'entreprise citoyenne», «une usine propre et
belle»), déploiement de différents objets ou outils relevant conjointement
de ces deux mondes («méthodes de résolution de problèmes», suivi sta
tistique des «actions de progrès», etc.), production de discours mettant
l'accent sur la dignité, le bien-être ou la motivation des personnes
(«L'homme, d'abord» énonce le projet d'entreprise de Sollac à Dunker-
que), telles sont les formes les plus visibles de ce compromis entre un
ordre fondé sur l'efficacité et un ordre référé au souci anthropique ou à
la citoyenneté.
3. - Un autre mode de contrôle social?
Le management des années 1990 redonne une actualité certaine aux
thèmes du fonctionnalisme parsonien. Dans un contexte où l'innovation et
l'initiative sont requises plus que la discipline, souligne J.-D. Reynaud
(1989), le contrôle se fait mieux sur le respect des valeurs que sur la f
idélité à des consignes. Après le temps fordien du contrôle social négocié
(où un comportement souhaité était échangé contre un avantage), l'ex
igence actuelle de conformité aux valeurs, dans un environnement incertain,
dessine les contours d'un autre mode de contrôle social, fondé sur les ca
tégories de confiance, de loyauté ou de qualité de la prestation.
En ce sens, les dispositifs participatifs peuvent être lus comme des pro
cédures à visée intégrative et d'essai de complétude du contrat salarial. Il
s'agit de compléter, par des techniques de management extra-contract
uelles, les clauses insuffisantes du contrat afin que celui-ci soit honoré
au-delà du strict minimum (Paradeise et Porcher, 1990). Recourir à ces
dispositifs, c'est tenter de rendre mieux conforme la prestation salariale,
en qualité, en intensité, en conscience professionnelle ou en compétence,
aux attentes du management. Sur fond de crise des modes traditionnels
de gestion de la main-d'œuvre, ces techniques d'engagement sont autant
de politiques d'intéressement à la productivité (Groux et Lévy, 1985) que
des manières d'éviter les défections (exit) ou les contestations (voice), en
misant sur le dévouement des salariés (loyalty) (Hirschman, 1970).
D'où l'irritation de l'observateur quand il constate la limite tenue, dans
nombre d'entreprises qu'il observe, entre un travail rhétorique de mobili
sation et un discours idéologique d'imposition, entre une communication
d'entreprise visant l'autonomie du salarié et une communication tendant
à canaliser cette autonomie. Les «projets d'entreprise» oscillent ainsi bien
souvent entre l'enregistrement de pratiques historiques («les traditions de
331 Revue française de sociologie
l'entreprise») et la manipulation de celles-ci (7). Cet habile mélange entre
descriptif et prescriptif peut alors prêter le flanc à toutes les critiques à
l'égard de ces stratégies d'influence (Etchégoyen, 1991).
II. - Une nouvelle donne en atelier
1. - Des situations ambivalentes
On notera tout d'abord - et le point est d'importance - l'amphibologie
certaine des phénomènes observés. Décrire ce qui se passe aujourd'hui en
entreprise, c'est assurément accumuler des paradoxes. C'est en effet au
moment où certaines entreprises s'offrent à devenir des «entreprises c
itoyennes» soucieuses de leur environnement ou désireuses de conjuguer
innovation et modernisation des relations sociales (Riboud, 1987) que d'au
tres - ou les mêmes ! - licencient brutalement leurs salariés, délocalisent
des productions, ferment des sites. Tous nos interlocuteurs syndicalistes
l'ont souligné : des collectifs de travail sont mis à mal, broyés par les
restructurations et les modernisations non négociées. Dans le même temps
s'offre pourtant aux individus de l'atelier la possibilité de se réunir en
groupe de travail ou en cercle de qualité, de résoudre par eux-mêmes un
problème technique ou d'améliorer collectivement la fabrication d'un pro
duit. Alors que là une direction des ressources humaines met aujourd'hui
l'accent sur des logiques de compétence plutôt que de poste pour classer
et rémunérer les opérateurs et signe des accords d'entreprise en ce sens (8),
ici, de nombreux cadres et agents de maîtrise, craignant pour leur emploi
et leur devenir, se crispent sur des procédures d'administration des hommes
héritées du taylorisme, illustrant par là «l'impossible et éternelle modern
isation» des entreprises françaises (Linhart, 1991). Ambiguës, ambiva-
(7) Sur tel site automobile, on initiera minimal de carrière » pour chaque opérateur,
ainsi une campagne visant « à tout mettre en cet accord apparaît assez novateur. Etudiant
œuvre pour ne pas stopper le flux» des pro son contenu en problématisant la notion de
duits en recourant à des engagements écrits «compétences», L. Tanguy note avec jus
tesse l'étroite similitude - sémantique et de salariés, affichés dans l'atelier; ailleurs,
conceptuelle - entre les catégories déployées dans telle entreprise papetière, on diffusera
une charte définissant les «règles de vie dans l'institution scolaire et celles mobilisées
commune » : « accueillir l'autre avec amabill'accord acap 2000 (Ropé et Tanguy,
ité », « ranger les choses à leur place », 1994). Remarquons cependant, au-delà des
difficultés d'application, que c'est désormais «écouter l'autre», etc.
(8) Cf. l'accord acap 2000 (Accord sur la dans l'entreprise, au sein même des organi
conduite de l'activité professionnelle dans les sations productives, que s'élaborent ces no
entreprises sidérurgiques) signé en décembre tions de « logique de compétence », débattues
1990 dans le groupe Usinor-Sacilor. En dis paritairement et résultant de longues séances
sociant poste de travail occupé et qualifica de négociation collective. Il y a là, incon
tion individuelle, en instituant un «parcours testablement, une innovation majeure.
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