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Histoire de la littérature grecque (Croiset)/Tome 5/Texte entier

De
206 pages
Alfred Croiset et Maurice Croiset : Histoire de la littérature grecque, tome 5 (-p. 542)
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
PAR
ALFRED CROISET MAURICE CROISET Mcmbrc dc Ylustitut Profosscur dc
Litténturc Graoquc Doycn do ln Faculté des Lcttres an ` de Paris. Collège de
France.
TOME CINQUIÈME
PÉRIODE ALEXANDRINE, par Alfred Croiset
PÉRIODE ROMAINE, par Maurice Croiset
PARIS
ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR
Libraire des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome
du Collège de France et de l'École Normale Supérieure
4, RUE LE GOFF, 4
1899
Droits do induction et do reproduction réservés.
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
V
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-S-SEINE. — A. PICHAT
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
PAR
ALFRED CROISET MAURICE CROISET Mcmbrc dc Ylustitut Profosscur dc
Litténturc Graoquc Doycn do ln Faculté des Lcttres an ` de Paris. Collège de
France.
TOME CINQUIÈME
PÉRIODE ALEXANDRINE, par Alfred Croiset
PÉRIODE ROMAINE, par Maurice Croiset
PARIS
ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR
Libraire des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome
du Collège de France et de l’École Normale Supérieure
4, RUE LE GOFF, 4 1899
Droits de traduction et de reproduction réservés.
PÉRIODE ALEXANDRINE
par
Alfred CROISET
CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA PÉRIODE ALEXANDRINE
Sommaire
Introduction : transformation politique du monde grec ; conséquences littéraires ; les divers centres
intellectuels. — I. Athènes. Conditions politiques nouvelles; les genres littéraires ; le nouvel esprit
attique ; ...
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Alfred Croiset et Maurice Croiset : Histoire de la littérature grecque, tome 5 (-p. 542)
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
PAR
ALFRED CROISET MAURICE CROISET Mcmbrc dc Ylustitut Profosscur dc
Litténturc Graoquc Doycn do ln Faculté des Lcttres an ` de Paris. Collège de
France.
TOME CINQUIÈME
PÉRIODE ALEXANDRINE, par Alfred Croiset
PÉRIODE ROMAINE, par Maurice Croiset
PARIS
ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR
Libraire des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome
du Collège de France et de l'École Normale Supérieure
4, RUE LE GOFF, 4
1899
Droits do induction et do reproduction réservés.
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
V
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-S-SEINE. — A. PICHAT
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE
PAR
ALFRED CROISET MAURICE CROISET Mcmbrc dc Ylustitut Profosscur dc
Litténturc Graoquc Doycn do ln Faculté des Lcttres an ` de Paris. Collège de
France.
TOME CINQUIÈME
PÉRIODE ALEXANDRINE, par Alfred Croiset
PÉRIODE ROMAINE, par Maurice Croiset
PARIS
ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR
Libraire des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome
du Collège de France et de l’École Normale Supérieure
4, RUE LE GOFF, 41899
Droits de traduction et de reproduction réservés.
PÉRIODE ALEXANDRINE
par
Alfred CROISET
CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA PÉRIODE ALEXANDRINE
Sommaire
Introduction : transformation politique du monde grec ; conséquences littéraires ; les divers centres
intellectuels. — I. Athènes. Conditions politiques nouvelles; les genres littéraires ; le nouvel esprit
attique ; le nouveau dialecte attique. - II. Les autres capitales littéraires : Alexandrie ; Pergame. Les
centres secondaires (l’Asie-Mineure, la Sicile, les iles. Antioche. Tarse, etc.) Les dialectes
poétiques et la χοινή. — III. Conclusion. Esprit général de cette période littéraire ; qualités et
défauts ; ressemblances et différences avec les époques antérieures et postérieures. Méthode a
suivre dans l’exposition de cette histoire.
Le règne d’Alexandre accomplit dans le monde grec une transformation profonde :
ce n’est pas seulement Athènes qui disparait du premier rang, où elle n’avait guère
cessé de se maintenir depuis les guerres médiques : c’est la vieille Grèce tout
entière, la Grèce des cités indépendantes et rivales, ardentes a se disputer
l’hégémonie, qui est irrémédiablement brisée avec Athènes et qui perd a jamais sa
primauté politique. I ` 2 CHAPITRE 1*. — CARACTERES GENERAUX mais la
Macédoine, les nouveaux royaumes semés par Alexandre A travers l’0rient vont
devenir les facteurs essentiels de la vie politique du monde grec, prodigieu—
sement élargi. Les Antipater, les Ptolémée, les Antio- chus refoulent dans le lointain
de l’histoire les Nicias, les Cléon, les Démosthene, les Phocion. Des peuples im-
menses, A demi barbares ou formés par de vieilles civi- lisations que la Grece
connaissait mal, cntrent dans lc cercle de l’hellénisme. De nouvelles cités, A moitié
grecques et A moitié orientales, plus peuplées, plus ri- ches que les anciennes, des
cites A la mesure dc cet hellénisme nouveau, surgissent comme par enchante-
ment. Ijhellénisme n’est plus seulement cn Grece; il O est partout on les armes
d’Alexandre ont pénétré, et il
y brille parfois d’un si vif éclat qu’il y semble plus chez
I lui que dans sa patrie d’origine et qu’on est sans cesse tenté d'oublie1· combien il
y est superficiel. I I Une pareille revolution politique, la plus grande que - le monde
ait vue avant l’empire remain, ne pouvait manquer d’avoir des conséquences
immenses pour la littérature. La vieille capitale littéraire des deux sie- _ cles
précédents, Athenes, avait désormais des rivales plus jeunes, et toutes diiférentes,
dans ces villes nou- velles qui s'appelaicnt Alexandrie, Antioche, Tarse, ‘ Pergame.
Elle-meme, d'ailleurs, ne ressemble plus A ce ' qu’elle avait été autrefois. Ni le Grec
d’Alexandrie, ni ` 1’Atl1énien du m° sieele ne sont le méme homme que 1’Athénien
contemporain de T hucydide ou de Platon. Les oeuvres, par conséquent, dilfcrent
aussi. D’une maniere ‘ générale, on peut dire que la difference essentielle est _
celle-ci : la littérature grecque, durant la période d’in· dépendance nationale, avait
toujours vécu de la vie meme de la cité, dont cnc avait reflété tres fidélement
l’évoIution naturelle ; (yéwit une littérature populaire, L. traditionnelle, une ijuémtuye
de << plein air ». Désor— E J-—-···-—_. . _ / -
� .. , A.THEN.ES _ 3 mais, la cite n’etant plus que l’ombre d’elle-·meme, la.
litterature devient a la fois plus individuelle et plus cosmopolite, plus savantc aussi;
elle ne sort plus des entrailles memes de la cite ; c’est une litterature d’ecole, de
cenacle, de bibliotheque, de cabinet, moins marquee de traits-regionaux et qui
exprimesurtout la.culture grecque en tant qu’el1e est, par tous. pays, la culture des
gens bien eleves. Avant d‘entrer dans le detail des faits, il faut jeter un coup d’ceil
sur los divers theetres on cette litterature se developpe et sur les conditions
d’existence qu’elle y trouve. . I ' Athenes, ii premiere vue, semblc avoir peu change.
Un voyageur qui l’aurait .quittee au temps du proces de la Couronne aurait pu la
revoir, trente ans plus tard, sans etre trop .depayse. Il y aurait retrouve les memes
monuments, le meme peuple vif et curieux, presque les memes institutions,.en tout
cas les memes fetes re- ligieuses, les memes concours dramatiques et lyriques,
parfois aussi les memes querelles personnclles, les me- mes enthousiasmes,et.les. memes denigrements. Une studs plus attentive l’aurait pourtant vite averti que_
l’antique decor encadrait une piece nouvelle. Cette vie politique apparente n’etait
plus qu’une ombre. Pendant dix ans, de 318 a 308, Demetrius .de Phalere avait
ete, au nom de Cassandre, le maitre d’Athenes, un maitre a la main legere etala
parole ileurie, mais un maitrc impose par»la tmsséasms. Ensuite etait venu
Demetrius Poliorcete, A qui‘les.Atheniens donnerent le·titre deroi. Plus tard,
le»_joug de l’etranger sembla parfois s’al1e— ger. Mais en somme, aux moments
memes on il fut le . I
� L I I 4 CHAPITBE I". — CARAGTERES GENERAUX
moins lourd, Atlienes n’eut plus guere que des libertes
, municipales, et toute vie politique vraiment activelui fut fermee. Meme la vie des
affaires alla s’alI`aiblissant. Le ` Pirée reeevait toujours des navires, mais il n’etait
plus le principalentrepet du commerce dans le monde grec. Les llottes et les
caravanes prenaient la route d’Alexan- drie. De plus en plus, Athenes glissait vers
ce demi si- lence des vieilles capitales dechues, oi) le passe tient plus de place
que le present et oi) le gout des belles cu- riosités survit au desir de l’action. Elle
avait encore tres grand air et le souvenir de sa gloire passee lui fai- sait une
aureole. La finesse de l’esprit et la delicatesse du gofit, naturelles sur le sol de
l’Attique, s‘y etaient encore allermies par l’heredite d'une longue culture. Ou. venait
toujours 21 Athenes comme a la patrie de l’atti- cisme. Mais ce melange d’activite
pratique et de specu- ` lation, qui avait donne e l’ancien atticisme son caractere
unique de ponderation et d‘harmonie, avait disparu, et la noble cite des Pericles et
des Thucydide tendait e de-. venir une ville-musee, ou encore une ville de
disputeurs oisifs et de beaux-esprits. Dans cette atmosphere, beaucoup de genres
litterai- res qui avaient fleuri au v° et au 1v° siecle vont s’etioler. Ne parlons pas de
l’epopee, qui est morte depuis long- temps, ni du lyrisme, qui est devenu deja
depuis un sie- cle un article de production courante et hanale plutet qu'une forme
d’art vraiment vivante; ni enfin de la` tragedie, qui n’a plus, au 1v° siecle meme,
qu'une exis-’ tence assez factice. Mais l’éloquence qui, sous ses trois formes
liistoriques, a rempli du bruit de ses periodes, pendant plus d’un siecle, la place
publique, les tribu-' naux, les reunions, que wja-tlelle devenir? Elle subit une
complete eclipse. Les discours deliberatifs, d’abord, ont disparu awjec
l’activite‘politique. .Les tribunaux, il est' vrai, continiicnt d‘entendre'des"plaidoyers,
mais la vie=
� ATHENES 5 _ —et l’éclat s’en sont retirés : il n’y a plus d’aH`aires politi- ques,
plus de ces causes bruyantes qui étaient l’épilogue ' ordinaire des luttes de la
tribune aux harangues ; et quant aux affaires civiles, aprés un siécle de rhétorique et
d’exemples oratoires, c’est un métier plus qu’un art de les plaider ; beaucoup sans
doute y réussissent, mais on ne sait plus leurs noms, qui n’intéressent que leurs
clients. L’éloquence d’apparat, enfin, ne peut guere, apres Isocrate, faire autre
chose que se répéter; tous les secrets du bien dire sont connus ; ils le sont méme
trop : on ne peut plus, dans cette voie, frapper beaucoup les imaginations; la
rhétorique va devenir affaire d’école et instrument d’éducation plus encore qu’objet
d’art et de pratique solennelle. Voila donc bien des genres qui -meurent ou qui
déclinent. Que reste-t·il? Il reste d’a- bord, en poésie, la comédie, mais la comédie
dite a nou- ·velle », celle de Ménandre; comédie de mceurs privées, de {ine
observation psychologique, de morale facile, ii- dele image de cette société polie
et spirituelle ' ; ensuite certains genres secondaires, parfois satiriques, comme les
Silles de Timon. I1 reste surtout deux grandes voies ouvertes a l’activité
intellectuelle et ou la foule des es- prits se précipite avec une ardeur incroyable :
l’une est celle du savoir proprement dit, sous ses formes diverses, histoire du
passé, connaissance des choses naturelles, étude et recherche de tous les faits
positifs de tout ordre; l’autre est celle de la spéculation philosophique et morale qui
s’attache a régler la vie humaine. La science de la nature et la philosophie avaient
été jadis une seule et meme chose; elles tendent maintenant a se séparer, a
mesure qu’il entre dans la science de la nature plus de recherche positive et
d’érudition, et, dans la philosophie, 1. Cette comédie a été étudiée précédemment,
au tome III, a cause des liens étroits qui la rattacbent a la comédie antérieure.
� 6 CHAPITRE I". -i GABACTERES GENERAUX plus de preoccupation morale.
De ces deux ordres d’ac- tivité, il est difiicile de dire lequel, au m' siecle, a été I le
plus fécond : le nombre des écrits historiques, éru- ditsgscientifiques, est immense,
comme celuigdes ouvra- ges philosophiques. Mais c'est certainement la philoso-
phie qui fait le plus de bruit dans le monde et tient le premier rang dans la pensée
des contemporains. Les éru- -dits sont isolés et silencieux. La philosophie, au con-traire, s’organise en écoles qui ont des chefs, des disci- ples nombreux, des-
établissements presque officiels, une tradition, toute une hiérarchie et une continuité
qui sont lecaractere des grandes institutions. Ces écoles attirent en foule les
étrangers. Jeunes gens et hommes faits s’y enrolent comme dans des ordres
religieux et y restent généralement fidéles. El1es· se disputent d’ai1- leurs entre
elles, et le bruit de leurs discussions remplit Athenes, comme, au moyen age, les
querelles d’·Abai— lard et de S. Bernard,ou des Dominicains et des Francis-
cains, remplissaient l’Université de Paris. Les cigales dont parlait Socrate dans le
P/zédre ne sont pas mor- tes; elles eontinuent de babiller sans relache :·l’Acadé-
mie, le Lycée, le Portique, le jardin d’Epicure retentis- ` sent de leurs disputes. Les
philosophes sont si bien il la mode que e'est d'eux que se moquent les satiriques,
un Timon, par exemple, dans ses Silles, un Philemon dans ses comédies.` ·
L’esprit attique, dans ces emplois nouveaux, conserve quelques-unes de ses
qualités essentielles : la curiosité intelligente et vive, la finesse déliée, le goint de la
sim- plieité élégante, et meme une certaine indépendance incoereible de la
pensée, sinon du caractére : la foule, qui éléve des statues aux tyrans, les
chansonne ; les philosophes, docilement soumis au régime macédonien, s’enivrent
d’une liberté intellectuelle illimitée. Le sen- timent de l’art pourtant s’aH`aiblit a
certains égards: il se
� ~ 1 arumuns 7 mele moins naturellement a toutes les oeuvres de la pen- sée.
Dans la complexité croissante de la vie intellec- tuelle, une separation plus grande
s‘établit entre ce qui est du domaine de l’art et ce qui n’en est pas. G’est la marche
naturelle des choses et1’atticisme ne pouvait s’y soustraire. Mais ce qui manque le
plus e. cet esprit du m° siecle, c'est le ressort de la volonté, le gout de Faction, et
par suite le contact avec la réalité. Il est dangereux pour l’intelligence de trop
s’enfermer en elle-meme, dans ses raisonnements ou dans ses lectures. A ce
régime,certains défauts naturels vont s’accuscr da- vantage et d’autres prendront
naissance. De la dos his- toriens qui perdent pcu a peu le sens de la politique et »
des choses militaires, sans acquérir d’ailleurs lc sens l plus profond et plus subtil de
la difference des temps et l des pays, que l’antiquité en general a peu connue. De la
q des philosophes qui se cloitrent dans leurs systemes et les poussent jusqu’au
paradoxc ou jusqu’a l’absurdc, avec une sérénité d’aftirmation que Platon, tout
aussi hardi, avait su pourtant éviter. De la enfin, dans la morale, un systeme comme
l’épicurisme, qui est le code meme de ce temps et, a beaucoup d’égards, la plus
fidele image de ses intimes défaillanccs. Nous n’oublions pas que Fame attique, a
cette date, n’est pas seule en scene dans les oeuvres d’Athenes, et que
beaucoupd’étrangers, sur- tout dans les écoles philosophiques, se melent aux indi-
genes. Quelques-uns sont d’importance, par exemple Zénon. Mais les traits que
nous venons d’indiquer 1'€S· tent, malgré tout, foncierement attiques, et ce n’est
pas le mélange des étrangers qui les a créés. La langue se modifie comme l’csprit.
Quand on étudie la suite des inscriptions attiques, on voit certai- nes formes
d‘orthographe, de déclinaison, de conjugai- son, certaines constructions
grammaticales meme, dis- paraitre vers le temps d’Alexandre, et d’autres prendre
� · N N N N 8 CHAPITRE I"- ·— CARAGTERES GENERAUX leur place *.' Mais
ce n’est pas de ces changements-la que nous voulons surtout parler : car la
signification litte- raire en est tres faible, et d’ailleurs obscure. Il semble pourtant que
cette evolution s’est operee dans le sens d’un affaiblissement des caracteres
propres du dialecte attique et d’un rapprochement avec les autres dialectes, ce qui
n'estfpas sans interet. On voit ainsi, en eifet, par la forme meme des mots, le
dialecte attique s’ac- commoder 21[son rele futur de << langue commune >> de
toute la Grece pensante et ecrivante. Mais ce n’est le, en- core une fois, qu’une
evolution assezsuperficielle et se- condaire. N Ce qui est plus important, c’est le
changement assez N sensible du vocabulaire, de la phrase, des habitudes de N
style. L’ancien attique etait une langue qui rendait pres- N que facile de bien ecrire
en prose, comme le francais du N xvu° siecle 3 une langue par elle-meme
savoureuse et saine. Le vocabulaire en etait tres simple, tres concret, N tres
homogene, nullement charge d’abstractions nide ter- mes techniques. Iletait a
l’image de la vie d’alors,ou l’on N voyait un meme homme, grace it la simplicite de
toutes N choses, etre tour a tour general, amiral, homme d’etat, N orateur, et
exceller en tout. La langue populaire se pre- tait aussi a tout dire, et a le bien dire,
prenant partout N des metaphores expressives, sans pedantismeet sans ef- N fort
laborieux. Le vocabulaire de Xenophon est., comme aurait dit Montaigne, << tel au
papier qu'a la bouche. » N Platon batit un systeme sans avoir besoin de plus d’un N
mot technique (ieéa.) Démosthene et Eschine ecrivent la N langue de tout le
monde. Et ce vocabulaire savoureux N i. Par exemple, le nom. pl. paaixiq deviant
Bamkztg; 1’acc. Baca- N Mac, Bacclck ; le géuitif Hsipatég, Hnpanéwg; le
geuitibdatif Buoiv, Gum. "Onwq, au sens iinal, se construit avec le subjonctif, sans
Ev. N Et ainsi de suite. Cf. Meisterhans, Grammatik der Altischen Inschri- N [Yen(Berlin, {885). p. 56, 70, 109, etc. N N N N N N ~ N N
� ` ATHENES 9 s’enehasse en des phrases qui ont toute la souplesse, toute la
variete, tout le naturel de la conversation d’un ` a honnete homme » qui pense tout
haut, qui sourit
ou qui se [ache, et qui n’est d’aucune profession ni
d’aucune robe. On objectera peut-etre Gorgias et Iso- crate; mais Gorgias n’est
qu’une exception et Isocrate lui-meme a beaucoup de veritable atticisme. Enfin
cette langue naturellement excellente est ecrite par des Atheniens de la vieille
roche, qui l’ont, pour ainsi dire, dans le sang et dans les moelles, qui l’aiment, qui
en sentent toutes les finesses, et qui ont le souci cons- tant de la beaute litteraire.
Depuis Thucydide jusqu'a Demosthene, tous les ecrivains attiques sont des
artistes. Apres Alexandre, les choses sont bien differentes. Faisons exception,
cependant, pour la comedie, qui, par sa nature meme, est une imitation de la vie
quotidienne, et qui reste par consequent plus fidele que les autres gen- res a la
simplicite traditionnelle du langage attique et a sa vivacite gracieuse. Mais si l’on
prend la plupart des ecrits en prose, histoires, traites philosophiques, on aper- coit
aussitot un changement notable. Les ouvrages en prose ne sont plus du tout,
comme dans la periode pre- cedente, d‘exquises oeuvres d‘art : ce sont des ecrits
sa- _ vants ou ingenieux, composes par des hommes qui ont de l’instruction, mais
qui ne sont pas artistes, et qui usent d’une matiere moins belle qu’aux siecles ante-
rieurs. Les mots simples cedent peu a peu la place a des composes plus lourds,
qui n’en sont pas plus expressifsi Les termes abstraits abondent ', et ce sont
souvent en outre des termes techniques, etrangers au parler de tout 1. Epicure dit
toujours 6ia1¤p.6émv (comprendre), la ou Platon dirait 1ap.6dv¢¢v. 2. Xénophon
disait, en termes concrets : 2wxpém;, efmrep lyi- yvmcxzv. 0·5·t¢o; Dayav (Mém. I,
1, 4); Epicure écrit d’une maniére abstraitc Z cfm Zcovralcoi rei; Myou; al ·np&Eu;
&1¢61ou0ei (Sentences, 25). L.
� 10 CHAPITRE 1°". ·- CARACTERES GENERAUX le monde, que les initiés
souls peuvent comprendre *. I La phrase est généralement claire dans sa structure.;
car, depuis Isocrate, tout le monde sait composer une pé- . riode correete; mais elle
est monotone, souvent senten- cieuse, plutat didactique que vivante. Ces
altérations de lalangue et du style ne sont pas toutos illégitimes : l’em· ploi des mots
techniques peut étre, au point de vue scien- tifique, un progres. Mais l’art y perd. Et,
de fait, l’art `du style ne préoccupe guero les principaux esprits de ee temps.
Quelques·uns, bien que domiciliés a Athenes, sont étrangers d’origine, et n’ont pas
respirél’atticisme en naissant. D’autres, comme Epicure, alfectent de ne s’en point
soucier. De la, chez tous, des habitudes de negligence inconnues a l’age
classique : car cette negli- gence n’est plus l'abandon aimable qui donnait parfois .
tant de grace au style d’uu Xénophon ou d’un Platon : c’est une facheuse ineurie qui
laisse la phrase se gon- tler au hasard de mots incolores et inexpressifs 2. Et
cependant, a Athenes du moins, il subsistait une tradition. La langue qu’on écrivait
était, a peu de chose pres, celle que parlait le peuple. ll n’en élait pas de meme
ailleurs, at l’on voit alors cette nouveauté, de . grands centres intellectuels, une
Alexandrie, une An- tioche, on`1 les lettrés ne sont pas compris d’une partie de la
population. II Alexandrie est la premiere en date et de beaucoup la plus importante
de ces villes nouvelles, nées de la con- l. EplClll°6 Bl. Zél’10!] 80Dt 188
l!]V6DtGI11’S Cl’ �I16f0I1l8 de CBS {OFFICE. 2. Par exemple,1e fastidieux
éxoqepéq, avec son dérivé ékocxepéq, presque aussi chers a Epicure qu’a
Polybe.
� ALEKANDRIE ii quéte d’Alexand1·e, qui disputent a Athenes la primaute dans
les cboses de l’esprit ’. Entre le canal de Pharos et le lac Mareotis, sur une longue
bande de terre, vegétait une obscure ville egyp- tienne. Alexandre comprit
l’avantage unique de cet em- placement et y fonda Alexandrie. Cinquante ans plus ·
tard, sous les premiers Ptolemées, la jeune cite comp- tait plus de trois cent mille
habitants ; c’etait la plus grande ville du monde. Cette prodigieuse croissance, qui
ressemble a celle de certaines villes americaines e d’aujourd’bui, avait son origine
dans le commerce. Alexandrie se trouvait au point de contact des differen- tes
civilisations de llantiquitez l’Egypte, l’0rient, la J Grece, la Mediterranee occidentale
se donnaient ren- · dez·vous dans son immense port. Toutes les marchan- dises du
monde s’y entassaient, amenees par des hom- mes de toute race, de toute religion,
de toute culture. Les echanges y creaient d'immenses fortunes. A come t de la
vieille ville,· Rhacotis, ou survivait l'ancienne “ Egypte des Pharaons, la ville
nouvelle,Neapolis, deve- loppa l’imposante magnilicence de ses larges rues droi-
tes ou s’elevaient des edifices grecs. Les Ptolemees etaient intelligents etambitieux. Quand jls virent leur capitale devenir la plus riche cite du monde, ils
voulu- rent qu’elle en fut aussi la plus savante et la plus let- tree. Deja Ptolémee
Soter avait commence a y reunir des livres : il avait charge de cette tache, dit-on,
De- metrius de Phalere, chasse d’Atl1•`2nes par le Poliorcete. Mais c’est surtout
Ptolemee Philadelphe, fils et succes- seur de Soter, qui fut le veritable createur de
la supre- matie litteraire d’Alexandrie, si c’est a lui qu'on doit attribuer, comme il est
probable, la fondation du Musee 1. Sur Alexandrie, cf. Strabon, XIII, p. 19i. V. aussi
Couat, Poésie Alexandrine, ch. I, ou 1’on trouvera d’abondants details sur ce qui ne
peut étre ici qu’eft1euré, et Particle Alexandrie dans l'Encyclopedie de Pauly. l
� ' 12 CHAPITRE I". — cxaxcrmazs GENERAUX et l’installation definitive de la
bibliotheque. Celle-ci, r au moment de la mort de Soter, comptait deja, dit-on, deux
cent mille volumes. Mais Philadelphe la doubla, et construisit pour la loger un
edifice approprie, qui faisait partie, semble-t-il, des batiments du Musee. Une
seconde bibliotheque, logee au Serapeum, contenait en- core environ cinquante
mille volumes, probablement ‘ des doubles de la grande bibliotheque. Evergete,
apres Philadelphe, continua d’enrichir la collection avec une ardeur passionnée qui
ne reculait devant aucune de- pense : on raconte qu’ayant emprunte aux Atheniens,
moyennant une caution de soixante-quinze mille francs, l’exemplaire officiel des
tragiques, copie autrefois sous l’orateur Lycurgue, il abandonna sa caution et garda
·l’exemplaire ’. Bref, la bibliotheque finit par compren- dre environ sept cent mille
volumes; c’est le chiffre qu’elle avait atteint lorsqu’elle fut brulee en 47, apres
l’entree de Cesar a Alexandrie ’. Deja des particuliers, avant les Lagides, avaient
forme des collections de li- vres. La plus importante avait ete, dit-on, celle d’Aris-
tote, qui du reste fut achetée en bloc par Philadelphe 3. Aucune n’etait comparable
21 celle d’Alexandrie. Toute la litterature grecque etait la, depuis Homere jusqu’aux
plus récents philosophes. Un bibliothecaire en chef, as- siste sans doute de
collaborateurs nombreux, surveillait ‘ce tresor. Il ne se bornait pas a le surveiller; il
s’appli- . quait a le rendre plus accessible et plus utile, a l’accroi- tre aussi, par des
tables, des catalogues, des commen- taires, des editions nouvelles, des études
lexicologiques et grammaticales de toutes sortes. Chaque bibliothecaire etait
nomme a vie. Tous furent des savants illustres. Le premier en date est Zenodote ;
viennent ensuite Cal- 1. Galien, In Hippocr. Epidem., III, 2. l 2. Auiu-Gene, Nuils
Azziques, VI, 17. 3. Strabon, XIII, p. 608; Athenee, I, p. 3, B. l
� - L`E Muses- . 13 limaque, Eratosthene, Apollonios de Rhodes, Aristophane de
Byzance, Aristarque '. Un musée est, selon l’etymologie, un lieu consacre aux
Muses. Le Musee d’Alexandrie etait un etablisse- ment considerable, comprenant
des edifices et des jar- Jins, avec une organisation par laquelle il tenait A la fois du
temple, de l’Academie, et de l’Universite *. Les edilices etaient nombreux : l’un
d’eux, probablement, servait in logerla bibliotheque; d’autres contenaient des salles
de dissection, des observatoires astronomiques. Dans les jardins, ily avait des
animaux rares et des plantes exotiques. Des portiques environnaient l’ensem- ble
des bétiments. En suivant ces portiques, on arrivait 21 un edifice elegant qui
renfermait deux salles impor- tantes. L’une etait l’e.2:édre, qui servait aux reunions
des _ savants attaches au Museo: l`auI1·e, la piece on) ils pre- naient leurs repas
en commun ’. Car un personnel nom- breux vivait at l’ombre du Musee. C`etait
d’abord un grand pretre, charge de l’administration; puis une foule do savants et de
lettres, nommes par le roi, pensionnes par lui, et qui se livraient, dans l’admirable
etablisse- ment ou s`ecoulait leur vie, soit at des rechcrehos per- sonnelles et libres,
soit aux plaisirs de la conversation entre gens de memes gonlts et de meme
culture, soit enfin a l’enseignement. Les ecoles philosophiques d'A- thenes,
l’Academie ou le Lycée par exemple, presen- taient quelques traits analogues;
mais nulle part rien d’aussi grand ni d’aussi complet n’avait été fait. C'e-. taient
vraiment toutes les Muses que les rois d‘li]gypte · avaient logees dans ce beau
palais. a Voliere des Mu-. ses », disait le satirique 'l`imon‘. Le mot etait mechant ;°·
|. Couat, p. 22. i ` · R 2. Couat, p. 15-19. 3. Strabon, XVII. p. 793-195. _ ·` ` · -` 4.
Dans Athénée, I. p. 22, D. · · ‘ `. —
� 14 CHAPITRE I". — GARACTERES GENERAUX qui oserait dire qu’il ffnt tout a
fait injuste? Les Muses. domestiquees d’Alexandric ne sont certainement plus tout
e fait les memes que ces libres deesses de l’Helicon, qu’Hesiode voyait << agiter
en cadence leurs pieds deli- l cats sur la haute et sainte montagne, aupres de la
fon- q taine aux eaux violettes, devant l’autel du puissant fils A de Kronos ’ ». Apres
Alexandrie, Pergame est une autre capitale· litteraire. Les Attales rivaliserent avec
les Lagides. On sait qu’ils attirerent de nombreux artistes et que Per- game fut au
m° siecle le siege d’une florissante ecole de sculptcurs. Ils fonderent aussi une riche
biblio- theque. Ce|le—ci, moins considerable que la bibliotheque d’Alexandrie,
n‘etait guere moins precieuse, s’il est vrai que Marc-Antoine, apres l’incendie quiavait con- sume la bibliotheque des Ptolemees, put trouver it Per- game deux cent
mille volumes qui contcnaient. tous des ouvrages dilferents, et en faire present a
Cleopetre ’. Autour de cette bibliotheque, les travailleurs affluerent. i Les Attales
furent toujours en relations etroites avec l Athenes, en particulier avec l’Academie et
le Portique. Il vint donc 21 Pergame quelques philosophes, mais sur? tout il y vint ou
il s‘y forma des erudits, historiens et philologues, attires par ces milliers de
volumes. . Antioche, la capitale des Seleucides, devenue rapide- . ment une riche et
luxueuse cite, .eut aussi une biblio- theque celebre, et par consequent des
bibliothecaires, 0,6Sl-ll-dlI‘B des erudits. Le plus connu est Euphorionde Chalcis,
qui y vint ela fin du III° siecle, sous ;Antio· ` chus III le Grand. Mais le sejour
d’Antioche etait evi- demment peu favorable a l’etude; on y songeait plus au plaisir
qu’au travail. Les rois y attirerent parfois 4. Théogcnie, debut. _ t E _ 2. Plutarque,
Marc·Antoine, 58, 3. _ _ __ __ _ _ ·
� PERGAM.E, ANTIOCHE, ETC. 1.5 quelques poetes etrangers, mais le pays lui-
meme ne produisit rien de notable jusqu’au temps de l’empire. A cete de ces trois
grandes villes, il faut encore nom- mer Syracuse, qui eut, sous Hieron_ II, la gloire
de pro- duire le plus grand poete et le plus grand ingenieur de cette periode,
Theocrite et Archimede. ll faut aussi accorder un souvenir _a quelques villes qui
furent, au moins en passant et par une heureuse fortune, de petits foyers litteraires :
Qos, par exemple, a cause du poete Philétas, et Rhodes, a cause de son école de
rhetorique si souvent mentionnee par Ciceron ; —— ou encore a_ une cite comme
Tarse, en Cilicie, que Strabon nous montre si ardente a l’etude, une verita- ble
pépiniere de travailleurs, mais qui ne les forme pas elle-meme, faute de
ressources, et qui se contente de les envoyer dans les grandes cites *. La petite
ville de Soles, voisine de Tarses, produit, des le Ill° siecle, le peripateticien
Clearque et le sto'icien Chrysippe. En somme, on travaille partout dans le monde
grec, et par- fois meme en dehors. ll y a des hellenisants jusqu’a Carthage, oa
Hannibal savait le grec ’·, ou Carneade trou- vait son meilleur disciple, un certain
Asdrubal, qui prit le nom grec de Clitomaque. Mais ce sont la des faits iso- les,
dans le detail desquels nous n’avons pas a entrer ici. Ce qui determine, en resume,
les caracteres gene- raux de la litterature de ce temps, hors d’Athenes (ajou- tons si
l’on veut, mais dans une certaine mesure seule- ment, hors de Syracuse et de
quelques villes purement grecques), c’estl’etat de choses qui regne a Alexandria, a
Pergame, a Antioche. Ce sont ces conditions qu’il s’agit de deiinir et dont nous
avons a deduire les consequen- ces. Quel est donc le public auquel s’adressent les
ecri- l l. Strabon, XIV, p. 673. 2. Corn. Nepos, Hannibal,, 13; Justin, Xx, 5, 11.
� · 1.6 . CHAPITRE 1**. — CARACTERES GENERAUX vains 7 Quels motifs les
poussent A écrire et quels ins- . truments ont-ils A leur disposition 7 Le peuple a
cessé d’étre un public pour les écrivains : voilA le fait essentiel. La foule qui remplit
les rues d’A· lexandrie se compose en majorité de fellahs égypticns, d’Asiatiques,
de Juifs, de courtisanes et d’esclaves. Dans cette foule bigarrée, on parle toutes les
langues de la terre. A Antioche, c’est A peu pres la meme chose. A Pergame, le
fond de la population est grec, mais comme la multitude n’a ni pouvoir politique ni
traditions littéraires, elle tombe A un genre d’existence inférieur, et s’éloigne des
lettres A mesure que celles-ci, de leur coté, par le progres meme et la comploxité
croissante du savoir, ont une tendance A devenir moins accessibles A tous. C’est
ce qui se produisait méme A Athénes, et par consequent aussi dans les autres
cités purement grecques, comme Syracuse. Ainsi, en tous lieux, par la nature des
hommes et par celle des choses, la littéra- ture. A cette date. se sépare du peuple.
Celui-ci peut bien N admirer encore des spectacles comme ceux que leur oflrent les
Ptolémées ot les Antiochus dans los fétes d’A- donis ou dans les processions du
Mont Carios; mais N c’est surtout par le rote extériour ou musical qu’il s`y associe.
La poésie qu’on y recite lui échappe en partie. A plus forte raison tout ce qui,
depuis cent ans, préoc- N cupe de plus en plus les esprits éclairés, c’est-A-dire la N
science du passe, la science de la nature, la morale,. tout cela lui reste étranger.
Les écrivains ne s’adressent N qu’A deux sortes de lecteurs : d’une part la cour,
grac- que d’origine et d’éducation, ordinairement lettrée, N quelquefois intéressée
par les études sérieuses, plus sou- N vent amie des formes littéraires brillantes ou
mondaines; ensuite des lettrés de profession, des hommes qui N vivent A l’ombre
des bibliotheques ou desécoles, et qui passent tout leur temps A lire, A écrire, A
disputer, cu- N N N N N L N
� 1 LA LANGUE _ 17 rieux de savoir positif ou raftinés d’art, quelquefois l l’un et
l’autre tout ensemble. La littérature nouvelle se modéle sur les goiits du public. En.
prose, elle cultive toutes les formes d’érudition que facilite et _prov0que l’existence
des grandes bibliothéques z- critique et com- mentaire des textes classiques,
devenus peu A peu loin- tains et obscurs pour la foule des lecteurs; métrique,biograplnie, mythologie, histoire érudite ou éloquente, de plus en plus étrangere A
l’intelligence des choses politiques et militaires; puis les sciences physiques et
mathématiques, A quoi il faut ajouter un peu de rhéto- rique en certains endroits, et
tres peu de philosophie (sauf A Athenes). En poésie, on compose quelques épo-
pées artiiicielles, quelques tragédies de cabinet, puis de petits poemes personnels
ou savants, hymnes, élégies, idylles, épigrammes, parmi lesquels on trouve, A cété
de quelques joyaux d’art, beaucoup de productions oil il y a plus de métier que
d’inspiration. La langue de tous ces écrits présente un caractere analogue : elle est
plus savante que spontanée. Elle a quelque chose d’appris et de convenu. Cela
n’exclut pas certaines trouvailles de génie, mais cela ote A la plupart des écrivains
de ce temps le plus grand charme de leur art, la saveur pénétrante du parfait
naturel. La prose se sert de la mw}: dtikmcroq, c’est-A·dire du dialecte atti- que
contemporain, devenu la langue commune de tous les gens bien élevés : A la cour,
dans les écoles, chez les lettrés, on ne parle plus et surtout on n’écrit plus une autre
langue. Il n’y a pas de difference A cet égard entre Alexandria et Pergame. Les
dialectes locaux ten- dent A devenir des patois, réservés Ala conversation familiére
ou A celle des petites gens *. L F2.i80DS t0llj0 �l’8 HDB exception BD f8.VOI1l’
(16 SYYSCIIBB, Ol) Archiméde semble avoir écrit ses traités de mécanique en
dorien. - c’est-A·dire dans la langue qui se parlait autour do lui. Hist. do la Litt.
greeqnn. — T. V. 2
� ` 18 CHAPITRE I". — CARACTERES GENERAUX Il en resulte que la plupart de
ceux qui eorivent lax.0w·}; enélaxroq ont dnl 1’apprendre e peu pres comme les
clercs du moyen-age apprenaient le latin, ou comme la haute societe europeenne
des derniers siecles apprenait le ' franeais. La a langue commune » n’est pas tout e
fait la langue maternelle de beaucoupde ceux quijl’emploient. Elle ne peut donc
avoir, sous leur plume, toute la finesse, ni toute la saveur, ni toute la purete, ni meme
toute la correction qu’on trouvait chez les ecrivains de ` l’ege precedent. On avait
deje vu sans doute, au v° et au IV° siecle, l’ionien, puis l’attique, tendre e un rele it
peu pres semblable; mais c’était encore 1’exception, et la tradition du bon langage
etait maintenue avec eclat par une foule d’ecrivains dont la langue etait bien e eux.
Au m° siecle, au contraire, le nombre de ceux qui ecri- p vent en dialecte attique
hors d’Athenes devient immense. Le veritable atticisme est comme submerge sous
ce de- luge, qui reflue jusque dans Athenes elle-meme, et la “ purete de la langue,
en prose, est partout alteree. En poesie, il en est e peu pres de meme : les poetes
n’em- ploient pas plus que les prosateurs le dialecte du pays q ou ils sont nes ; ils
se servent du dialecte litteraire pro- pre au genre qu’ils traitent, ele l’ionien s’ils
composent une epopee, du dorien s’ils font une oeuvre lyrique, et ainsi de suite. ll
n’y a que le mime et l’idylle qui s’at- l tachent au dialecte vrai des persounages
qu’ils mettent l en scene. Dans les autres genres. les poetes eerivent une l langue
artificielle. En eela, il est vrai. ils se conforment l e la tradition poetique de la Greco :
ni Sophocle, dans les l chuzurs de ses tragedies, ni Piudare. ni sans doute [lo- l
mere lui-meme n’avaient fait autrement. Mais il y a l pourtant ici une double
nouveaute tres importante : d’abord, au u1° siecle, la langue poetique est infiniment
l plus bigarree qu’elle ne l’avait jamais ete ; on puise lar- gement, non toujours avec
assez de goint, dans le tresor
� VALEUR MORALE ET LITTERAIRE 19 immense du passe; on est bien aise
d‘etaler son savoir; on y met du pedantisme. Ensuite, comme la langue am- biante
est prosaique, on associe parfois d’une maniere etrange des hardiesses
archaiques a la platitude con- temporaine. La langue de la poésie, dans la Grece
an- cienne, avait eu son vocabulaire propre et sacré, pour ainsi dire, dont les
elements, malgre leur diversite d’o— rigine, s’etaient fondus, par la vertu de l’usage
et de la tradition, en un tout harmonieux et homogene. Mais cette harmonie etait
delicate et fragile. Au IlI° siecle. elle subit plus d’une atteinte. Et cependant, jamais
poétes ne furent plus savants que quelques-uns des Alexandrins, ni meme plus
curieux d’art. Si leur langue ressemble trop a une mosaique, elle en a aussi les qua-
lites. Jamais on ne prit plus de souci de bien clioisir cheque mot et de l’enchasser a
la meilleure place. Chez un artiste comme Theocrite, ce souci delicat donne des
finesses exquises de ton. Chez beaucoup d’autres, le re- sultat n’est pas en
proportion de l’etfort. III La littérature alexandrine, comparée a cello des ages
precedents, ‘ est incontestablement une litterature de decadence. Et si la litterature
est en haisse, c`est que l’homme luiiméme vaut moins. Il y a la un grand fait et une
grande leqon. Ce n’est pas 21 dire que chaque homme' alors soit moins `
intelligent, moinslaborieux, moins savant que ses pre- decesseurs ; mais, au milieu
de ses livres, dans son école ou dans son cenacle, dans les plaisirs dc la cour, il vit
en somme d’une vie moins complete et moins noble que dans les vieilles cites
grecques. L’air qu’il respire est l� L 20 CHAPITRE I". -‘ canacrsams GENEBAUX . i moins fortiiiant. L’individu
s’isole et s’amoindrit ; sa vie .r particuliere, detachee du sol ou elle s’attacl1ait
autre- fois, ballottee dans l’immensite de l’espace et du temps, va a la derive; ou
bien elle se replie sur elle-meme et s’absorbe dans un egofsme plus ou moins
intelligent, mais qui atrophie ses plus hautes facultes. L’homme n’e- prouve plus
guere, en dehors de 1’interet pratique,que l’attrait du plaisir ou la curiosite du
dilettante. La reli- gion, qui remplissait les coeurs d‘enthousiasme dans les
panegyries d’autrefois, n`est plus, pour l’elite, qui seule s’occupe encore de
litterature, qu’une mythologie. Le patriotisme est mort avec les patries. Les choses
de la guerre n’interessent que les soldats de profession. La politique se concentre
dans le cabinet de quelques prin- ces. La cour, les erudits, les lettres, les poetes, ne
cher- chent au fond que leur propre amusement, sous des formes differentes. Une
sorte d’epicurisme pratique en- vahit toute cette societe. Les hautes sources
d’inspira- tion sont taries, et ainsi1’abaissement moral a pour con- sequence
directe l’abaissement litteraire et artistique. Jamais on ne vit plus clairement le
danger de cette theorie qui se resume dans le mot celebre, a l’art pour l’art ». La
formule n’est peut-etre pas fausse en elle- “ meme, si l’on entend par la quel’art ne
doit pas se sub- { ordonner a la morale au point de se faire predicateur de religion,
de patriotisme ou de morale. Mais elle est extremement perilleuse si elle conduit a
oublier que tant vaut l’ame de 1’artiste, tant vaut son art, et qu’un artiste qui cesse
d’etre un homme dans la plus large acception du mot, est bien pres de devenir un
simple virtuose, c’est-a-dire un manoeuvre plus ou moins habile, capable de tout
dire, mais incapable de rien trouver qui vaille la peine d‘etre dit. Le labeur des
erudits n’est pas non plus une mauvaise chose en sei. Mais si l’eru- dit ne porte pas
dans ses recherches le sens profond de
� U VALEUR MORALE ET LITTEHAIRE 21 la vie, la preoccupation de quelque
chose de plus grand que l’objet particulier de sa recherche, il ne fait en somme
qu’une ceuvre assez mediocre. C’est ce qui arrive trop souvent dans la periode
alexandrine. On trouve ca et la quelques fleurs exquises de poésie, quelques
grandes vues morales, quelques belles pages d’histoire. On y rencon- tre aussi des
savants, et meme de grands savants, par- ce que le propre de la science est de
progresser toujours, a moins d’un cataclysme social : ici, les resultats s’ad-
ditionnent et il se rencontre de temps en temps des hommes qui en font la synthese.
Mais,en somme, l’origi- nalite veritable est rare. Les plus belles creations {artis-
tiques de cet age portent la marque de1’epoque : abus des souvenirs, de l’erudition
seche; raflinement qui se montre jusque dans l’exces d’une naivete qui n’est pas
simple. Le mot d’A Iexandrinisme est devenu synonyme, en art, d’une delicatesse
un peu mievreet d’une lnabileté trop savante, trop bornee a Pexterieur des choses.
Il s’app1ique avec une entiere justesse a toute la poésie de cette périozle, dont il
exprime bien les défauts, en meme temps que la qualite essentiolle aussi, c’esI;-a-
dire un gout persistant de la beauté, une recherche de la perfection qui, meme en
des tentatives incompletcment heureuses, méritent pourtant d’etre loues. ll faudrait
un autrc mot pour caractériser les prosateurs de co temps, si generalement
étrangers au souci de l’art. Disons que leur malheur est peut-etre de s’etre trop
bornés a faire, en tout genre, des inventaires. La Grece classique etait morte,
embaumee dans les bibliotheques et dans los mu- sées. ll s’agissait de la
cataloguer et do l`cxpliquer, de la faire connaitre aux nouveaux-venus, qui etaient
meme en partie des etrangers. Le sentiment qui ani- mait ces travailleurs avait son
ceté noble : l’admiration et le respect du passe, une curiosité infatigable. Leur
défaut, ce fut de vivre trop exclusivement dans ce passe
� Es
22 CHAPITRE I". - CARACTERES GENERAUX `
‘° sans assez le comprendre. S’ils avaient eux·mémes vécu d’une vie plus pleine, ils
auraient mieux pénétré le ca- ' ractere propre en meme temps que la vie si riche de
ce
passé. Dans la période romaine, si inférieure a celle·ci
pour la poésie et l’art, on trouve du moins une inquié-
{ tude morale qui est un germe de grandeur et de renou- vellement. Le monde
ancien se sent alors malade; il a { conscience de la crise qu’il subit et cherche des
remedes, · qu’il no trouve d’ailleurs pas toujours 5 mais la recher- che du mieux, en
morale comme en art, est déja une i belle chose et une bonne chose. Les
Alexandrins sont trop persuadés qu’ils continuent directement les géné- rations
précédentes 3 ils les étudient avec sérénité; leur curiositén’a pas d’angoisses. Les
stoiciens sont presqueles seuls, dans cette période, qui aient eu quelque ar-
deur agissanhe et une sorte de tourment sur eux·mé- mes. Aussi le stoicisme,
malgré ses paradoxes, est-il alors ce qu’il y a de plus vraiment grand et de plus
fécond. Polybe aussi, grace a des circonstances excep- tionnelles, a vécu d’une vie
plus pleine et vu plus loin que les autres. Il est sorti du cercle étroit des purs . lettrés.
Il a compris Rome et s’est inquiété de l’avenir. Mais la foule des érudits n’a pas
cette vigueur; ils lisent, annotent, commentent, compilent, enfermés dans leurs livres
et ne voyant qu’eux, ce qui n’est pas la meilleure maniere de les lire. Comme ils ont,
sans le savoir, réduit en eux-memes presque a rien la volonté, la sensibilité,
l’imagination, toutes les forces actives de l’ame, qui sont aussi les sources de la
littérature, il en résulte que tout leur zele et tout leur labeur n’aboutissent le plus sou-
vent qu’a un travail utile sans doute, méritoire meme i a beaucoup d‘égards, mais
en somme banal, mediocre et impersonnel. Nous n’avons donc pas a étudier cette
période de la meme maniére que les précédentes. Dans celles-ci, la , l l
� VALEUR MORALE ET LITTERAIRE 23 science elle—méme était souvent
littéraire, parce que l’eil`ort pour exprimer des idées nouvelles donnait a
l’expression de ces idées une saveur personnelle. Dans la période Alexandrine, au
contraire, les genres autre- fois les plus littéraires, comme l‘histoire et la philoso-
phie, le deviennent de moins en moins,parce que la per- sonnalité de l’écrivain s’y
alfaiblit. Jamais il n’y avait eu tant d‘écrits et si peu d‘écrivains. L’étude détaillée de
tous ces ouvrages formerait un catalogue, non une his- toire de la littérature. Notre
tache nous est tracée d’a- Vance par la nature des choses : chaque fois que nous
rencontrerons un talent original, nous essaierons de le détinir et de le mettre en
pleine lumiere. Pour le reste, nous nous attacherons moins a faire connaitre des
indi- vidus dénués de physionomie, qu‘a marquer le carac- tere général des
groupes et les grands mouvements de la pensée collective a travers la foule des
écrits indis- tincts ‘. 1. Pour le catalogue détaillé des écrits et des écrivains, les cu-
rieux devront se reporter an tres savant et tres eonsciencieux ou- vrage de F.
Susemihl, Geschzbhte der grieclzirchen Litteratur in der Alcxandrinerzeit, 2 vol.
in·8·, Leipzig, 1891-1892.
� C H A P I T R E I I LA PHILOSOPHIE AU III° SIECLE nrnnroonnnrm
TH1¥:o1>11nAs·rn. Ce qui nous reste des ceuvres de Théophra ste (en dehors des
fragments, tres considérables) est divisé entre plusieurs manuscrits ditférents : d'un
coté l’Hist0ire des plantcs, de l’autre les Caractéres. Le plus ancien ms. de
l’Histoire des plumes est un ms. de la Vaticane (n° 61). Le ms. 1823 de la bi-
bliothéque nationale de Paris contient des extraits de Théo- phraste qui proviennent
aussi d'une bonne source. Les autres mss. sont considérés comme inférieurs. Voir,
sur ce point, la preface de 1’édition Wimmer. Pour les Caractéres, les plus an-
ciens mss. sont le 1983 et le 2977 de Paris, du x° et du x1• siécle, qui ne
contiennent que les quinze premiers caractéres; le reste des Camczéres se trouve
dans divers mss. dont les principaux sont le 110 du Vatican (XIII° siécle), le 505 de
Munich (xv° siécle), et divers mss. de la Renaissance. — Edi- tions: Aldine
(princeps), 1496; Wimmer (Bibl. Teubner. 1854- 1861), 3 vol. contenant les oeuvres
d'histoire naturelle et les fragments, avec apparat critique.Editions speciales des
Car0.cte· res : Casaubon (avec riches commentaires), 1592 ;Ast_. 1816 ; Dub- ner
(Biblioth. Didot), 18i1 ; U ssing, 1868 ; et surtout Theophrasts Charactere, edit.
avec trad. et commentaires, donnée par la so- ciété philol. de Leipzig, Teubner,
1898. — A consulter aussi, pour la critique du texte, Diels, Theophrastea (progr.),
Berlin, 1883. —La traduction francaise des Curactéres, par La Bruyére, n’a
aujourd’hui qu’un intéret historique. Texte et trad. par Stiévenart, Paris, 1852.
E1>1cUnr;:. Edition capitale de Usener, Epicurea, Leipzig, 1887
� PHILOSOPHIE 25 (Teubner), contenant les Lettres, d'aprés Diogéne Laerce, et
les fragments, avec une importante Introduction. Pour les autres philosophes, dont il
ne nous reste que des fragments, les indications nécessaires seront données au
cours du chapitre. Sonnnuuz. Introduction. — I. L’Ancienne Académie. Caractére
général. Speusippe. Xénocrate. Polémon. Crates. Crantor. — II. Le Lycée.
Caractére général. Théophraste. Eudéme. Aristoxéne. Dicéar- que. Straton. Lycon.
Ariston de Céos. Critolaos de Phasélis. Hiéronyme de Rhodes. Cléarque de Soles.
— III. Eccles de Cyréne et de Mégare. Ecole cynique: Ménippe de Gadara. — IV.
Le stoicisme. Caractére général.Les fondateurs de l'Eco1e : Zénon; Cléanthe;
Chrysippe. La doctrine stoicienne. La valeur morale du stoicisme. Sa valeur
littéraire. — V. L’Epicurisme. Vie d'E· p picure. Ses ouvrages. Méthode et doctrine
épicuriennes. Valeur morale de l’Epicurisme. Epicure écrivain. Destinées
ultérieures de l’Ecole. — VI. Le scepticisme. Pyrrhon. Timon de Phlionte : Les Sille:.
— VII. La moyenne et la nouvelle Académie. Arcési· las. Carnéade. — VIII.