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Jean-Pierre Brun
Olivier Dutour
György Pálfi
L'antiquité des tréponématoses dans l'Ancien Monde: évidences
historiques, archéologiques et paléopathologiques
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 3-4, 1998. pp.
375-409.
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Brun Jean-Pierre, Dutour Olivier, Pálfi György. L'antiquité des tréponématoses dans l'Ancien Monde: évidences historiques,
archéologiques et paléopathologiques. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10
fascicule 3-4, 1998. pp. 375-409.
doi : 10.3406/bmsap.1998.2525
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1998_num_10_3_2525Abstract
The antiquity of treponematoses in the old world : historical, archaeological and palaeopathological
evidences Summary. — The aim of this paper is to review the historical, archaeological and palaeo-
pathological data concerning the relationship between Europe and Africa during Antiquity and the
Middle Ages and the existence of treponemal diseases in prior to Columbus. The antique way of
life, spread by the romanisation in the whole of Europe, constitutes a sharp cultural break and it exhibits
all the parameters of the venereal way of transmission. The changes in the way of life brought about in
Europe by the diffusion of the Roman civilization could be an element explaining the passage from an
endemic form to a sporadic, venereal form of human treponematoses. There had been numerous
historically perceptible contacts between Europe and tropical Africa starting from the VIIth century B.C.,
the most intensive periods being classical Antiquity, the Crusades and the Renaissance. These two set
of data (romanization, exchanges between Europe and Africa) could explain the presence of venereal
treponematosis in Europe before 1493. Another alternatives than the return of Columbus crew are
possible to explain the epidemic of 1493 and the arrival of several hundred of thousands of African
slaves in Portugal around 1480 should also be taken into consideration in an epidemiological
perspective. The disproportion in palaeopathological cases of treponematoses between the New World
and the Old World can find explanations with the fundamental differences m the collection and
processing of osteoarchaeological data, with the disappearance of evidence caused by cremation in
ancient times and the destruction of bones in modern times and finally in the weight of a dogma.
Résumé
Résumé. — Cet article propose une synthèse des données historiques, archéologiques et
paléopathologiques portant sur l'existence de tréponématoses en Europe avant 1492. La romanisation,
en diffusant à l'ensemble de l'Europe, a imposé un nouveau mode de vie, réunissant tous les
paramètres de la « syphilisation » c'est-à-dire du passage d'une forme endémique de tréponématoses à
une forme sporadique, vénérienne. Les nombreux échanges entre l'Afrique et l'Europe, historiquement
perceptibles dès le VIIe siècle av. J.-C. et particulièrement actifs pendant l'Antiquité classique, les
Croisades et la Renaissance, constituent des arguments épidémiologiques supplémentaires. D'autres
explications alternatives à l'épidémie de 1493 en Europe que le retour des navires de Colomb, existent,
notamment l'arrivée au Portugal, autour des années 1480, de plusieurs centaines de milliers d'esclaves
africains. La disproportion du nombre de cas paléo-pathologiques de tréponématoses entre les deux
Mondes, peut s'expliquer par les différences fondamentales dans le mode d'acquisition et de gestion
des séries ostéo-archéologiques, par les nombreuses pertes d'information dues à la crémation des
corps dans l'Antiquité et à la destruction des ossements dans les périodes actuelles et enfin par le poids
d'un dogme.Bull, et Mém. de la Société d'Anthropologie de Paris, n.s., t. 10, 1998, Ъ-\, р. 375^09.
L'ANTIQUITÉ DES TRÉPONÉMATOSES
DANS L'ANCIEN MONDE :
ÉVIDENCES HISTORIQUES, ARCHÉOLOGIQUES
ET PALÉOPATHOLOGIQUES
Jean-Pierre Bran12, Olivier Dutour23, Gyôrgy Pálfi2>3>4
Résumé. — Cet article propose une synthèse des données historiques, archéologiques et
paléopathologiques portant sur l'existence de tréponématoses en Europe avant 1492. La romanisation,
en diffusant à l'ensemble de l'Europe, a imposé un nouveau mode de vie, réunissant tous les
paramètres de la « syphilisation » c'est-à-dire du passage d'une forme endémique de tréponématoses
à une forme sporadique, vénérienne. Les nombreux échanges entre l'Afrique et l'Europe, historique
ment perceptibles dès le VIIe siècle av. J.-C. et particulièrement actifs pendant l'Antiquité classique,
les Croisades et la Renaissance, constituent des arguments épidémiologiques supplémentaires.
D'autres explications alternatives à l'épidémie de 1493 en Europe que le retour des navires de
Colomb, existent, notamment l'arrivée au Portugal, autour des années 1480, de plusieurs centaines
de milliers d'esclaves africains. La disproportion du nombre de cas paléo-pathologiques de
tréponématoses entre les deux Mondes, peut s'expliquer par les différences fondamentales dans le
mode d'acquisition et de gestion des séries ostéo-archéologiques, par les nombreuses pertes
d'information dues à la crémation des corps dans l'Antiquité et à la destruction des ossements dans
les périodes actuelles et enfin par le poids d'un dogme.
Mots-clés : paléopathologie, histoire, syphilis, tréponématoses, Antiquité, Afrique
THE ANTIQUITY OF TREPONEMATOSES IN THE OLD WORLD : HISTORICAL, ARCHAEOLOGICAL
AND PALAEOPATHOLOGICAL EVIDENCES
Summary. — The aim of this paper is to review the historical, archaeological and palaeo-
pathological data concerning the relationship between Europe and Africa during Antiquity and the
Middle Ages and the existence of treponemal diseases in Europe prior to Columbus. The antique
way of life, spread by the romanisation in the whole of Europe, constitutes a sharp cultural break
and it exhibits all the parameters of the venereal way of transmission. The changes in the way of life
1. UMR 9968 CNRS / Centre Camille Jullian et Études d'Antiquités Africaines, Aix-en-Provence, France.
2. Centre Archéologique du Var, 14 Bd. de Bazeilles, 83000 Toulon, France.
3 UMR 6578 CNRS, Faculté de Médecine, Université de la Méditerranée, 27, Bd Jean Moulin, 13385 Marseille
Cedex 5, France
4. Département d'Anthropologie, Université József Attila, P.O Box 660, H-6701 Szeged, Hongrie. 376 JEAN-PIERRE BRUN, OLIVIER DUTOUR, GYORGY PÁLFI
brought about in Europe by the diffusion of the Roman civilization could be an element explaining
the passage from an endemic form to a sporadic, venereal form of human treponematoses. There
had been numerous historically perceptible contacts between Europe and tropical Africa starting
from the VIIth century B.C., the most intensive periods being classical Antiquity, the Crusades and
the Renaissance. These two set of data (romanization, exchanges between Europe and Africa) could
explain the presence of venereal treponematosis in Europe before 1493. Another alternatives than
the return of Columbus crew are possible to explain the epidemic of 1493 and the arrival of several
hundred of thousands of African slaves in Portugal around 1480 should also be taken into
consideration in an epidemiological perspective. The disproportion in palaeopathological cases of
treponematoses between the New World and the Old World can find explanations with the
fundamental differences m the collection and processing of osteoarchaeological data, with the
disappearance of evidence caused by cremation in ancient times and the destruction of bones in
modern times and finally in the weight of a dogma.
Key words : Palaeopathology, history, syphilis, treponematoses, Antiquity, Africa
INTRODUCTION
Une réflexion sur l'histoire des treponematoses ne peut pas ignorer le rôle de l'Afrique :
il existe de nombreux arguments biologiques pour considérer le continent africain comme
le premier réservoir géographique des humaines ainsi que l'ont supposé
initialement Hudson (1963, 1965)etCockburn (1961, 1963).
Cependant, de façon paradoxale l'existence de la syphilis vénérienne dans l'Ancien
monde ou plus largement celle de treponematoses européennes est jusqu'à présent soit
niée (notamment Baker et Armelagos, 1988), soit plus récemment assimilées à une
tréponématose non vénérienne telle le pian (Rothschild et Rothschild, 1996). Ces
interprétations se rejoignent finalement dans le cadre de la théorie colombienne (e.g.
Nicolle, 1933 ; Harrison, 1959 ; Dennie, 1962 ; Goff, 1967) qui soutient l'introduction en
Europe, par le retour des vaisseaux de Christophe Colomb à Barcelone en 1493, de la
forme vénérienne des infections tréponémiques.
Selon notre interprétation, les deux modèles convergents proposés par Baker et
Armelagos (1988) et Rothschild et Rothschild (1996) se retrouvent actuellement face à
un sérieux problème conceptuel. L'existence d'une forme ancienne d'infection
tréponémique en Afrique est supportée par un certain nombre de travaux, tant du côté des
infectiologues, des primatologues, des microbiologistes que des anthropologues (Fribourg-
Blanc, 1972; Fribourg-Blanc et Mollaret, 1968; Basset et al, 1994; Maleville,1976;
Livingstone, 1991; Ortner, 1992; Froment, 1994a,b). La réinterprétation récente de
périostite chez Homo erectus en terme de tréponématose (Rothschild et ai, 1995) vient
renforcer par ailleurs la thèse de l'ancienneté des treponematoses en Afrique et même de
son passage en Europe dès le Pleistocene moyen.
Malgré ceci, en dehors des modèles proposés par Hudson et Cockburn, peu d'auteurs
(Livingstone, 1991 ; Moulin et Delors, 1991) signalent la possibilité de l'introduction en des tréponématoses dans l'ancien monde 377 l'antiquité
Europe précolombienne de tréponèmes par l'existence de relations fréquentes entre
l'Europe et l'Afrique. Il est selon nous actuellement difficile de nier l'existence de cas
paléopathologiques européens de tréponématoses antérieurs au XVIe siècle, suite aux
dernières découvertes que nous détaillerons plus loin. L'argument de l'absence totale de
preuves ostéo-archéologiques de en Europe, présenté comme dirimant
par certains auteurs (notamment Baker et Armelagos, 1988 ; Grmek, 1983 ; Thillaud, 1996)
paraît s'affaiblir devant les nouvelles découvertes faites en Angleterre, en France, ou en
Italie.
Une analyse systématique des données historiques et archéologiques concernant les
relations de l'Europe antique et médiévale avec le continent africain est développée dans
cet article: selon notre interprétation, c'est l'existence de ces relations qui permet
d'expliquer la présence de tréponématoses en Europe avant le XVe siècle. De plus, le
changement de mode de vie en Europe induit par la diffusion de la civilisation romaine
nous paraît être un élément de nature à expliquer le passage d'une forme endémique à une
forme vénérienne, sporadique de tréponématoses humaines.
L'AFRIQUE ET L'ORIGINE
DES TRÉPONÉMATOSES HUMAINES
П у a actuellement trois points de consensus relatifs : les origines de l'homme se situent
en Afrique; l'homme et les grands singes africains ont une ancestralité commune;
l'infection tréponémique est une infection dont le, ou les, germes se sont depuis longtemps
adaptés à l'homme (Cockburn 1961).
Ces trois points de consensus permettent de mettre en valeur d'autres éléments :
— seuls les grands singes africains présentent des tréponématoses naturelles, proches
dans leur expression clinique des tréponématoses humaines, notamment du pian (e.g.
Fribourg-Blanc, 1972 ; Fribourg-Blanc et Mollaret, 1968), alors que les singes asiatiques
et du Nouveau Monde paraissent totalement indemnes de ce type d'infection.
— l'Afrique, contrairement à l'Amérique, abrite actuellement trois des quatre
tréponématoses humaines (pian, béjel et syphilis vénérienne). De nombreux auteurs
s'accordent pour voir dans la répartition géographique du pian en Amérique, le témoignage
d'une importation africaine par la traite des Noirs (Hudson 1964 ; Hackett 1967). La
pinta, seule tréponématose actuelle spéficiquement américaine mais sans atteinte viscérale,
est la moins bien connue. Pour les biologistes de l'évolution, l'expression à l'intérieur
d'un taxon d'une biodiversité beaucoup plus importante dans une aire géographique
donnée, s'interprète comme le signe de l'aire d'origine du taxon ancestral. La taxonomie
actuelle regroupe d'une part une espèce Treponema pallidum avec trois sous-espèces
(endemicum, pertenue ci pallidum) correspondant respectivement au béjel, au pian et à la
syphilis vénérienne et un autre espèce Treponema carateum pour la pinta. 378 JEAN-PIERRE BRUN, OLIVIER DUTOUR, GYÔRGY PÁLH
Si l'on découple le problème de l'origine de la forme vénérienne de celui de l'origine
de l'infection tréponémique humaine, il n'est pas vraisemblable de considérer une origine
américaine des infections tréponémiques humaines et d'envisager que les premiers arrivants
se soient contaminés au Paléolithique supérieur au contact d'une souche animale. Le seul
argument paléontologique aurait pu être un cas animal ancien de tréponématose américaine
qui a été décrit sur un squelette d'ours datant de la fin du Pleistocene (Rothschild et
Turnbull, 1987). Cependant ce cas est discuté quant au diagnostic (Neiburger, 1988 ; Powell,
1988). De plus, on ne connait actuellement pas de tréponématose chez les grands
mammifères autres que les primates (Cockburn, 1971, 1979 ; Froment, 1994a).
Ces éléments permettent donc de supposer que la souche ancestrale de l'infection
tréponémique humaine se situe, comme pour l'ancestralité de l'homme, sur le continent
africain (Maleville,1976 ; Basset et al, 1994) et que l'expansion des tréponèmes a suivi
celle de l'homme moderne (Cockburn, 1963 ; Froment, 1994b). L'ancienneté de la (ou
des) tréponématose(s) dans le Nouveau-Monde serait donc la même que celle du
peuplement de l'Amérique aux environs du dernier maximum glaciaire pleistocene, vers
20000 ans BP ou postérieure à ce dernier (Carlisle, 1988).
La présence ancienne de tréponématose sur le continent africain, sous une forme
ancestrale que certains attribuent au pian (Froment, 1994b ; Rothschild, 1995, 1996), permet
de réexaminer les cas antiques et médiévaux de tréponématoses européennes dont
l'existence ne peut plus être objectivement contestée depuis le symposium international
de Toulon (Dutour et al, 1994). Une nouvelle analyse des données archéologiques et
historiques portant sur les relations de l'Afrique et de l'Europe méditerranéenne pendant
l'Antiquité s'avère donc nécessaire.
LES RELATIONS ENTRE L'AFRIQUE ET L'EUROPE DANS
L'ANTIQUITÉ: DONNÉES HISTORIQUES ET ARCHÉOLOGIQUES
Les méditerranéens et les Européens ont-ils connu et fréquenté l'Afrique subsaharienne
dans l'Antiquité classique? La question fait l'objet de débats entre les partisans d'une
fréquentation relativement régulière et ceux qui pensent que l'Afrique noire n'était pas
directement connue des Anciens. Les premiers mettent en avant l'existence de textes qui
évoqueraient des navigations autour de l'Afrique ou le long des côtes orientales et
occidentales jusqu'au niveau de l'Equateur. Les seconds, très critiques au sujet de ces
textes, tentent de démontrer qu'ils ne contiennent aucun fait précis et qu'ils ont toutes
chances de rapporter des affabulations. Les uns et les autres évoquent les conditions de
navigation de l'époque, l'attrait des ressources exotiques (or, épices, ivoire, animaux,
esclaves) et la présence ou l'absence de vestiges archéologiques. Pour tenter de clarifier
le débat, il convient de reprendre l'ensemble du dossier de façon critique. Dès l'abord, il l' l' ancien monde 379 antiquité des tréponématoses dans
faut rappeler combien notre documentation est tronquée et lacunaire : les textes antiques
qui nous sont parvenus ne sont que quelques bribes d'une littérature autrement plus
abondante. De plus, pour les questions qui nous intéressent, les récits de navigation ne
sont jamais de première main ; on doit se contenter de versions abrégées, confuses,
déformées, voire mal comprises dans des ouvrages plus généraux tels que l'Histoire
Naturelle de Pline ou la Géographie de Ptolémée. Bien des difficultés d'interprétation
viennent de cette transmission indirecte.
Peut-on compenser cet handicap par les vestiges archéologiques ? Certes, à condition
de ne pas accorder trop d'importance aux arguments a silentio. En effet, si des vestiges
archéologiques peuvent assurer la fréquentation de certains secteurs par des marins
méditerranéens, leur absence n'a pas la signification inverse. D'une part, certaines
explorations sans lendemains commerciaux peuvent ne pas laisser de traces ; d'autre part
toute découverte nouvelle peut bouleverser ce que l'on croyait acquis. A contrario, la
présence d'objets méditerranéens antiques à l'intérieur du continent noir n'est pas la preuve
de la présence effective d'individus : elle peut être due à un commerce effectué par les
peuplades africaines de proche en proche.
Si ces remarques préliminaires sur l'état de la documentation limitent la portée de nos
analyses, elles ne doivent pas nous détourner de tenter de faire le bilan des connaissances
actuelles.
Avant d'examiner les données archéologiques, il faut évoquer la conception que se
faisaient les Anciens de l'Afrique qu'ils nommaient Libye. Nul doute pour eux qu'il
s'agissait d'une île dont l'océan extérieur faisait le tour. Cela explique que l'on ait plusieurs
témoignages de tentatives de circumnavigation. Le premier récit nous est rapporté par
Hérodote (IV, 42). Des phéniciens auraient fait le tour de l'Afrique à la demande du
pharaon d'Egypte. Ce voyage d'exploration se serait passé à la fin du règne de Néchao,
au tout début du VIe siècle avant J.-C. Le périple peut se faire en trois ans avec les navires
dont disposaient les Phéniciens à l'époque. Mais les commentateurs modernes sont partagés
sur la réalité de ce périple sur lequel on manque d'élément concret (Desanges, 1978).
Aucune autre expédition ne prétend avoir fait le tour de l'Afrique. Même les témoignages
les plus troublants, tels le périple d'Hannon, n'évoquent pas une véritable circumnavigation.
Aussi, l'image que se faisaient les Anciens de l'Afrique était-elle assez éloignée de la
réalité : un continent tronqué, trapézoïdal dont la dimension en latitude était bien moindre
que celle de l'Europe. Au fil du temps, le progrès des connaissances imposa une avancée
vers le sud des limites des terres connues : c'est ce qu'expriment l'ouvrage de Pline au Ier
siècle et la géographie de Ptolémée au IIe siècle de notre ère, mais leur conception de la
partie méridionale de l'Afrique reste floue et rectiligne. Pline (N.H., V. 38) estime par
exemple que la largeur de habitée, telle qu'on la connaît à son époque d'après
les données d'Agrippa, gendre d'Auguste, mesure 910 milles (1300 km). En tout état de
cause, la partie la plus méridionale alors connue était appelée Ethiopie et on savait qu'elle
était peuplée de populations à la peau noire. 380 JEAN-PIERRE BRUN, OLIVIER DUTOUR, GYORGY PÁLR
Que des hommes de race noire aient été présents dans le Bassin méditerranéen depuis
une époque reculée ne fait pas de doute. Les anciens égyptiens ont mené de nombreuses
campagnes contre les populations de Nubie et du Soudan d'où ils ramenaient des captifs.
Au début du Ve siècle avant J.-C, les troupes que Xerxès envoya contre la Grèce
comprenaient des mercenaires noirs (Hérodote, VII, 69). Le commerce des esclaves en
introduisait régulièrement dans le monde méditerranéen et, au IVe siècle, il était du dernier
chic de posséder des esclaves noirs (Théophraste, Caractères, 2 1 ,4). Etant donné les mœurs
esclavagistes, le métissage était courant dès cette époque et Aristote en connaissait bien
les conséquences génétiques (De Gen. An. I, 18). Les représentations de noirs, peut-être
présentes dès l'époque Minoenne, deviennent courantes en Grèce au Ve siècle avant notre
ère, puis à hellénistique dans toute la Méditerranée, et notamment en Italie
(Vercoutter étal, 1991, pp. 137-198). À l'époque impériale romaine, elles sont devenues
banales. Mais la présence de ces individus dans le monde méditerranéen implique- t-elle
des contacts directs et répétés, commerciaux et sexuels, entre les populations tropicales et
d'éventuels marins méditerranéens ? Il faut distinguer trois modes de contacts et trois
secteurs : l'Afrique orientale fréquentée très anciennement à partir de la mer Rouge et de
la Haute-Egypte, l'Afrique centrale, peut-être atteinte par certaines expéditions sous
l'Empire romain et occidentale dont la fréquentation est la plus sujette à
polémiques.
1. — L'Afrique orientale
C'est du côté oriental que la pénétration des méditerranéens au coeur de l'Afrique fut
la plus ancienne et la plus régulière. Au cours des temps pharaoniques, les Egyptiens
s'étaient enfoncés à maintes reprises bien au delà des cataractes du Nil. Dès l'Ancien
Empire (début du IIP millénaire), les pharaons occupèrent la Nubie (le pays de Kouch
entre la 3e et le 4e cataracte est occupée sous Merenré, vers 2 000 av. J.-C). À partir de la
Ve dynastie, ils commencèrent des relations commerciales suivies avec le pays de Pount
qui pourrait être situé dans la zone entre Port Soudan et Khartoum. De là, les anciens
égyptiens importaient un grand nombre de produits exotiques : encens, or, ivoire, ébène,
peaux d'animaux tropicaux, esclaves, etc. Au VHP siècle av. J.-C, ce sont des pharaons
éthiopiens originaires du pays de Kouch qui assurent la reconquête et la réunification de
l'Egypte depuis leur capitale Napatá. Après le repli des éthiopiens, les rapports entre et le pays de Kouch et donc l'Afrique équatoriale deviennent plus épisodiques.
L'expédition des phéniciens de Néchao II montre la politique énergique de ce souverain
contre la piraterie en Mer Rouge, jusque dans le détroit du Bab-el-Mandeb.
Après la conquête du pays par Alexandre, les grecs s'intéressent vraiment à la
Trogodytique (région située au nord du Bab-el-Mandeb) et fondent des comptoirs
permanents à partir du règne de Ptolémée II. Les intérêts principaux résidaient alors dans
l'extraction de pierres précieuses des îles et dans la chasse aux éléphants de combat,
nouvelle arme utilisée dans les conflits de l'époque hellénistique. Leurs navires
fréquentaient la côte des Aromates jusqu'au Cap Guardafui pour en ramener de l'encens l'antiquité des tréponématoses dans l'ancien monde 381
et de la myrrhe ainsi que des éléphants. Sous le règne de Ptolémée VIII, les relations
directes avec l'Inde furent inaugurées par Eudoxe de Cyzique en utilisant la mousson(1).
Au cours d'un de ces voyages, déporté vers le sud, Eudoxe reconnut une partie la côte
somalienne.
Avec la défaite de Cléopâtre et d'Antoine, l'Egypte et la Mer Rouge entrèrent dans
l'empire de Rome. Dès le début de l'occupation, le commerce avec l'Inde et l'Afrique
orientale connut un accroissement notable qui se mesure non seulement dans les textes
mais aussi dans l'archéologie (Wheeler, 1946 ; Desanges et al., 1993 ; Smith et Wrigth,
1988).
Pour le Ier siècle de notre ère, c'est le Périple de la Mer Erythrée qui nous donne les
indications les plus sûres (Casson, 1989). L'île de Socotora est alors occupée et les navires
méditerranéens fréquentent alors la côte africaine bien au delà de l'Equateur : le point le
plus méridional que le Périple mentionne est le comptoir de Rhapta (à proximité de Dar
es Salam en Tanzanie) et l'île de Menouthias (Zanzibar ?). Plus tard, au IIe siècle, Ptolémée
(1, 9.3), donne le cap Prason (Cap Delgado au Mozambique) comme point le plus extrême
atteint par la navigation. Selon le Périple, l'essentiel du trafic d'importation portait sur
l'ivoire, l'ébène, les cornes de rhinocéros, l'encens et les esclaves. Le périple dit que les
esclaves de la meilleure qualité sont achetés à Oponè (aujourd'hui Hafun sur la côte nord
de la Somalie) {Periplous Maris Erythraei, 13).
Du côté du Soudan, les Romains menèrent une expédition militaire en 24 avant J.-C.
Conduite par C. Petronius, elle atteignit Napatá qui fut prise ; ses habitants réduits en
esclavage et vendus en Méditerranée. Plus tard, sous Néron, une expédition de prétoriens
explora la région de Méroé à la recherche des sources du Nil (Pline, N.H. VI, 181-186,
Sénèque Q.N. VI, 8, 3-4) ; ils en ramenèrent des cartes et des indications de distances.
L'influence et le commerce de Rome semblent avoir été à leur apogée au cours du IIe
siècle, mais dans la seconde moitié du IIIe siècle, son emprise sur la Haute-Egypte et la
mer Rouge déclina fortement sous la pression des nomades du désert et du royaume
ď Axoum. Constantin et Constance II développèrent à nouveau le trafic en Mer Rouge, et
au delà avec l'Inde et l'Afrique orientale où les découvertes de monnaies de Constantin et
ses fils sont relativement nombreuses et attestent un renouveau du commerce à cette
période. Outre les aromates dont le commerce est mentionné au milieu du IVe siècle par
l 'Expositio totius mundi et gentium, il semble que lâchasse aux animaux sauvages destinés
à l'amphithéâtre ait connu un nouvel essor dans cette zone. Ces relations sont matérialisées
par la découverte à Zanzibar de céramiques produites en Egypte au Ve siècle, mais peut-
être commercialisées par les Axoumites (Juma, 1995).
Au total, durant près de trois mille ans, et surtout sous l'Empire romain, les relations
avec l'Afrique orientale tropicale et équatoriale ont été fréquentes. À plusieurs reprises
des maladies épidémiques ont été introduites dans la Méditerranée par cette voie, mais
1 Elles devaient ensuite se multiplier et devenir régulières au cours du Ier siècle avant J -C. et des trois premiers
siècles de notre ère. 382 JEAN-PIERRE BRUN, OLIVIER DUTOUR, GYĎRGY PÁLH
selon Strouhal (1994), aucun cas assuré de syphilis ou tout du moins de tréponématoses
n'est attesté en Egypte au cours des temps pharaoniques et romains. Nous verrons plus
loin que l'étude des momies pose des problèmes spécifiques qui peuvent fausser la
recherche des tréponématoses, mais il est possible qu'elles se soient répandues par d'autres
voies. Il faudrait donc chercher si des contacts avec des zones équatoriales plus occidentales
n'ont pas pu permettre l'introduction de la maladie.
2. — L'Afrique centrale
La première expédition saharienne connue a été rapportée par Hérodote (II, 32-33).
Au VIe siècle, de jeunes chefs de la tribu nomade des Nasamons localisée entre le golfe
des Syrtes et l'oasis d'Aoudjila tentèrent une exploration des pistes du Sahara oriental et
attinrent vraisemblablement les abords du Lac Tchad où habitaient des populations
bigarrées composées de noirs et de guerriers à la peau plus claire (Carpenter, 1956).
Plus tard, Ptolémée (I, 8, 4) signale que, sous Domitien, Septimius Flaccus arriva
chez les Ethiopiens au terme d'une campagne de trois mois au départ de la Libye. À la
même époque, un commerçant nommé Julius Maternus profita de l'amitié du roi des
Garamantes pour participer à une expédition militaire de plus de quatre mois qui le conduisit
sur les versants sud du Tibesti ou même dans le bassin du Tchad, au pays des rhinocéros
bicornis qui commencèrent à être produits dans l'amphithéâtre à partir de cette époque.
L'archéologie n'offre pratiquement aucun indice, mais les sources écrites mentionnent
qu'il y avait des contacts transsahariens répétés, voire réguliers entre d'une part les
populations nomades des Syrtes (les Nasamons) et du Fezzan (les Garamantes) et d'autre
part les peuplades du Tibesti et du bassin du Tchad. D'autre part, le roi des Garamantes
exerçait, au Ier siècle de notre ère, une domination sur ces peuples. Cela implique
certainement outre le versement de tributs, la fourniture d'esclaves, notamment de femmes.
Enfin, au cours de la seconde moitié du Ier siècle au moins, les romains avaient des contacts
étroits avec les Garamantes et par leur intermédiaire avec l'Afrique subsaharienne, en
vue se procurer des rhinocéros bicornis pour les venationes.
Ces contacts avec l'Afrique subsaharienne semblent avoir été sporadiques. Leur rareté
n'interdit pas l'hypothèse d'une transmission d'une infection tréponémique et notamment
la syphilis étant donné sa contagiosité, mais la rend peu probable par cette voie.
3. — L'Afrique occidentale
L'exploration des côtes du Maroc actuel, au delà du détroit de Gibraltar (les Colonnes
d'Heraklès/Hercule) commença dès la fin du IIe millénaire ou le début du Ier millénaire
avant J.-C. (Lancel 1992, 13-29). Elle fut l'oeuvre des Phéniciens établis à Gadès (Cadix)
et à Lixus (Larache). De là, il gagnèrent progressivement le sud marocain fondant des
comptoirs de commerce. Le plus méridional dont on ait des traces certaines est celui de
Mogador au VIIe siècle avant J.-C. (Jodin, 1966). Hérodote décrit un processus de troc
auquel procédaient les Carthaginois après avoir supplanté les Phéniciens au cours du VIe

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