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Raymond Bruyer
L'hémisphère cérébral gauche est-il chez l'homme davantage
dépendant du temps que le droit ?
In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°2. pp. 247-259.
Résumé
La relation particulière entre le fonctionnement de l'hémisphère gauche et le temps est suggérée depuis plusieurs décennies
sous deux aspects : la probable supériorité de cet hémisphère dans des tâches de perception du temps, et l'importance des
paramètres temporels dans les conceptions théoriques relatives à ce même hémisphère (décrit comme analytique, sériel,
séquentiel...). On met ici l'accent sur un troisième type possible de relation, sur la base d'un examen des travaux expérimentaux
récents. Plus précisément, on suggère que l'hémisphère gauche, davantage que le droit, a besoin de temps pour développer une
performance optimale. Ceci semble être le cas pour des échelles de temps très courtes (durée de la stimulation tachisto-
scopique), intermédiaires (durée de l'expérience) ou longues (familiarité).
Mots clés : hémisphère gauche, temps.
Abstract
Summary : Is the left hemisphere of the human brain move time-dependent than the right ?
The particular relationship between the functioning of the left hemisphere (LH) and time is well known for two aspects : the
suspected davantage of the LH over the right in tasks of perception of time and the importance of time in theoretical descriptions
of LH specialization (the LH is described as analytical, serial, sequential, etc.). The present review emphasizes a third form of
relationship. It is suggested that the LH needs time to develop an optimal efficiency of performance. Empirical arguments are
found in three areas. First, on a microgenetic level, it appears that performance of the LH increases with stimulus exposure
duration, even within the limits of the tachistoscopic durations used in neuropsychology (from about 10 to 250 ms). Second, there
is reason to think that the efficiency of the LH increases from the beginning to the end of an experiment or experimental session.
Finally, it seems that the LH is particularly able to process material for which the subject has been familiarized, over a long period
of time.
Key words : left hemisphere, time.
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Bruyer Raymond. L'hémisphère cérébral gauche est-il chez l'homme davantage dépendant du temps que le droit ?. In: L'année
psychologique. 1986 vol. 86, n°2. pp. 247-259.
doi : 10.3406/psy.1986.29143
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1986_num_86_2_29143L'Année Psychologique, 1986, 86, 247-259
NOTE
Université catholique de Louvain
Unité de Neuropsychologie expérimentale
de l'adulte1
L'HÉMISPHÈRE CÉRÉBRAL GAUCHE
EST-IL CHEZ L'HOMME DAVANTAGE DÉPENDANT
DU TEMPS QUE LE DROIT?
par Raymond Bruyer
SUMMARY : Is the left hemisphere of the human brain move time-
dependent than the right ?
The particular relationship between the functioning of the left hemisphere
(LH) and time is well known for two aspects : the suspected advantage of
the LH over the right in tasks of perception of time and the importance of
time in theoretical descriptions of LH specialization (the LH is described
as analytical, serial, sequential, etc.). The present review emphasizes a
third form of relationship. It is suggested that the LH needs time to develop
an optimal efficiency of performance. Empirical arguments are found in
three areas. First, on a micro genetic level, it appears that performance
of the LH increases with stimulus exposure duration, even within the limits
of the tachistoscopic durations used in neuropsychology (from about 10
to 250 ms). Second, there is reason to think that the efficiency of the LH
increases from the beginning to the end of an experiment or experimental
session. Finally, it seems that the LH is particularly able to process material
for which the subject has been familiarized, over a long period of time.
Key words : left hemisphere, time.
INTRODUCTION
Des relations particulières entre l'hémisphère gauche et le
temps sont suspectées depuis longtemps. Trois formes de relations
1. nexa 5480, av. Hippocrate 54, B-1200 Bruxelles (Belgique). 248 Raymond Bruyer
peuvent être décelées ; les deux premières sont relativement bien
connues, et la brève revue qui suit traitera particulièrement de la
troisième, plus récente.
L'interprétation classique de l'asymétrie cérébrale en termes
de nature verbale (hémisphère gauche : hg) vs non verbale ou
visuospatiale droit : hd) du matériel à traiter, a été
bousculée par diverses alternatives sous la pression des données de
pathologie et d'expérimentation (pour des revues sur les modèles
de l'asymétrie cérébrale, voir par exemple Bradshaw et Nettleton,
1981 ; Cohen, 1982 ; Allen, 1983). Essentiellement, l'évolution
théorique s'est produite de la nature des stimuli vers la nature des
opérations pour lesquelles chaque hémisphère semble le plus
adapté, cette évolution étant partiellement due à la renaissance
d'une psychologie cognitive et d'approches basées sur des concepts
de traitement de l'information. Un glissement modéré s'est d'abord
opéré du stimulus verbal vs visuospatial vers un type verbal vs
visuospatial d'opérations. Mais des développements plus radicaux
ont généré des dichotomies en termes de traitement digital vs
analogique, focal vs diffus, propositionnel vs appositionnel, sériel
vs parallèle, ou analytique vs holistique (ou globaliste, ou gestal-
tiste) ; ces deux dernières dichotomies étant devenues très popul
aires. Ces modèles mettent l'accent sur une liaison entre I'hg
et des opérations séquentielles ou successives (vs une liaison
entre I'hd et des opérations parallèles simultanées). En d'autres
termes, I'HG est suspecté d'être particulièrement apte à gérer des
tâches dans lesquelles l'ordre temporel des opérations est important
telles le langage, l'organisation des gestes, ou la discrimination
entre deux stimuli par des comparaisons successives. En bref,
I'hg utiliserait un mode de traitement dans lequel le temps est un
paramètre fondamental.
Une seconde forme de relation entre I'hg et le temps résulte
des études relatives au traitement du temps, les auteurs cherchant
des indices d'asymétrie cérébrale dans diverses tâches cognitives
où le temps est le stimulus (durées, intervalles, séquences, etc.).
Bien que les zones d'incertitudes restent abondantes, en parti
culier pour ce qui concerne les durées utilisées, il existe des
indications d'une participation prédominante de I'hg dans la
perception du temps (par exemple Efron, 1973 ; Brandeis et
Babkoiï, 1985 ; ou Contreras, Mayagoitia et Mexicano, 1985 ;
Bruyer et Bontemps-Devogel, 1979).
En résumé, il semble bien que le temps soit probablement mieux L'hémisphère gauche et le temps 249
traité par I'hg que le droit et soit en outre un paramètre inhérent
aux opérations pour lesquelles I'hg semble spécialisé. Dans la
suite de ce texte, j'aimerais passer en revue des données expéri
mentales récentes qui mettent en évidence une troisième forme
d'affinité entre le temps et I'hg. Il apparaît en effet, et quelle
que soit la « véritable » nature des opérations spécifiquement
réalisées par I'hg (et largement inconnue), que les performances
attribuées à ont besoin du temps pour être optimales. En
d'autres termes, comme le vin, les qualités de I'HG augmentent
avec le temps. Gomme nous le verrons, cette règle paraît applicable
pour les échelles temporelles brèves, intermédiaires et très larges,
même si une interprétation en termes de familiarité peut être
suggérée pour les deux dernières catégories. Cette évolution
récente des connaissances résulte vraisemblablement de l'appar
ition de considérations théoriques où les asymétries hémisphér
iques sont conçues d'une manière dynamique et en termes de
coopération, ainsi que d'une attention plus soutenue qu'aupara
vant aux propriétés physiques des stimuli et des tâches.
Les expériences que nous allons examiner concernent la
présentation latéralisée de stimuli à des adultes normaux en vue
de détecter des différences de performances entre les deux côtés
d'entrée du matériel (hémichamps visuels, oreilles, ou mains),
chacun étant principalement connecté à l'hémisphère cérébral
contralateral.
NIVEAU MICROSCOPIQUE D ANALYSE :
DURÉE DE PRÉSENTATION DU STIMULUS
Justine Sergent est sans doute la principale représentante de
ce type d'approche. Dans une série de publications importantes
récentes, tant théoriques qu'empiriques, elle invite à mieux tenir
compte des propriétés de l'entrée (Tinput) dans la genèse des
asymétries de performance. Nous sommes en effet amenés à
considérer l'asymétrie cérébrale sous un point de vue plus adapté
aux mécanismes cérébraux qui traitent davantage l'énergie,
la durée, la taille, la position dans le champ, les contrastes, etc.
(c'est-à-dire 1' « input »), que des « stimuli » visuospatiaux,
verbaux ou faciaux (Sergent et Bindra, 1981 ; Sergent, 1983 a).
La nature de la tâche n'est évidemment pas évacuée, mais elle est
reconsidérée dans cette perspective.
Sur la base de la littérature en neurophysiologie et des 250 Raymond Bruyer
données de la psychologie expérimentale, Sergent suggère d'abord
que le « stimulus » visuel n'est pas intégralement disponible dès
qu'il est présenté : l'information complète ne devient
que progressivement, dans un processus de sommation et d'inté
gration. Par conséquent, la durée de présentation devient un para
mètre critique, tout comme l'excentricité rétinienne, ainsi que la
taille et la luminance du stimulus. Une autre considération est que
le matériel visuel est un ensemble complexe de diverses fréquences
spatiales qui ne sont pas accessibles simultanément, ne sont pas
toutes nécessairement utiles pour accomplir la tâche et ne sont
pas toutes présentes dans les mêmes proportions dans le stimulus.
Quatre familles d'arguments empiriques soutiennent ce point de
vue : les fréquences les plus basses sont accessibles plus tôt que les
hautes ; certains stimuli sont principalement consti
tués de hautes fréquences, certains de basses fréquences ; les fr
équences spatiales sont étroitement dépendantes de la taille, la
distance et l'excentricité du matériel ; enfin, certaines tâches cogni-
tives nécessitent l'extraction des hautes fréquences, tandis que
d'autres peuvent être réalisées simplement par un traitement des
basses fréquences.
En passant en revue les données de neuropsychologie expér
imentale relatives à la perception visuelle, Sergent conclut que
I'hg est particulièrement apte à traiter les hautes fréquences et le
droit les basses (Versace et Tiberghien, 1985). Cette conclusion
résulte de trois catégories d'observations : a) l'importance des
fréquences en fonction de la nature des stimuli et des tâches, b) les
expériences dans lesquelles les fréquences spatiales et l'énergie
lumineuse sont manipulées indirectement (en contrôlant l'excent
ricité, la durée, la taille ou la luminance : voir les données
empiriques de Sergent 1982 a, 1982 b, 1982 c, 1983 b), et c) les
expériences dans lesquelles les fréquences spatiales sont direct
ement manipulées par des techniques de filtrage (Keegan, 1981 ;
Sergent et Switkes, 1984 ; Sergent, 1985 a et 1985 b) ou de flou
(Bruyer, 1980).
Pour ce qui concerne la question examinée ici, on retiendra
donc que la performance de I'hg semble s'améliorer avec la durée
de présentation. Nous tirons cette conclusion du fait que I'hg traite
principalement les hautes fréquences et que celles-ci sont acces
sibles plus tard que les basses fréquences. Par conséquent, dans
les paradigmes neuropsychologiques habituels qui utilisent des
durées d'exposition inférieures à 250 ms, un accroissement des L'hémisphère gauche et le temps 251
capacités de I'hg entre le début et la fin de la stimulation physique
semble fortement suggéré.
Une telle conclusion est contredite par les résultats de Brad-
shaw, Nettleton, Wilson et Nathan (1984, Exp. 1). Dans cette
expérience la latence de dénomination de stimuli verbaux était
plus courte pour le matériel du champ droit (hg), sans interaction
avec la durée de présentation (de 50 à 800 ms). Toutefois, il se
pourrait que la nature orale de la réponse, sous contrôle de I'hg,
ait favorisé le traitement des stimuli directement présentés à
masquant ainsi une interaction possible entre le champ et la durée.
En guise de transition vers la section suivante, notons le tra
vail de Hannay et Rogers (1979) où les sujets devaient comparer
deux visages inconnus successifs, le premier étant présenté dans
un hémichamp latéral. Un avantage du champ gauche est apparu
pour les plus courts intervalles interstimuli (0 et 10 s), et un
avantage non significatif du champ droit au plus long inter
valle (20 s). De surcroît, les performances pour le champ gauche
diminuaient régulièrement en passant de 0 à 20 s, tandis que pour
le champ droit on ne notait pas de différence entre 10 et 20 s.
NIVEAU INTERMÉDIAIRE D'ANALYSE :
LA DURÉE DE L'EXPÉRIENCE
Je considère ici les études dans lesquelles les différences
latérales varient entre le début et la fin d'une expérience, d'une
session expérimentale, ou d'un bloc d'essais. Une fois encore, nous
observerons une amélioration des performances de I'hg, quel que
soit l'hémisphère finalement « dominant » dans la tâche examinée.
Il existe également des situations où se produisent des effets non
latéralisés d'entraînement, et d'autres où l'amélioration de I'hg
s'accompagne d'une détérioration progressive des performances
de I'hd. Nous rencontrerons surtout des travaux en modalité
visuelle, mais des observations similaires ont été effectuées dans
les modalités auditive et tactile ainsi que dans des tâches
motrices.
Dans la modalité visuelle, le classique avantage du champ
droit pour des opérations verbales (temps de réaction en déno
mination de symboles) est retrouvé par Gordon et Carmon (1976),
mais il faisait suite à une supériorité initiale du champ gauche,
sauf pour du matériel familier : le glissement résultait d'une
amélioration de vitesse pour les deux champs mais plus marquée à Raymond Bruyer 252
droite. De la même manière, Heilige (1976) notait un glissement
d'un avantage initial du champ gauche vers une supériorité du
droit (en qualité et vitesse de réponse) dans une tâche de discr
imination de paires de lettres. Ce glissement résultait principal
ement d'une amélioration de performance pour les stimuli pré
sentés dans le champ droit.
Nous devons toutefois mentionner certains contre-exemples.
Dans une expérience de reconnaissance de lettres en trois sessions,
Ward et Ross (1977, Exp. 1) observent un avantage du champ
droit (hg) dans la première, sans asymétrie au cours des deux
suivantes. Néanmoins, les sessions étaient accomplies en trois
jours différents ; de plus, la variable étudiée était le délai (stimulus
onset asynchrony) entre le stimulus et un masque central rétro
actif. En utilisant des mots présentés latéralement, Jackman
(1985, Exp. 4) enregistre une amélioration de performance lors
qu'ils apparaissent une seconde fois, cette répétition profitant
plus à I'hd qu'au gauche. Cependant, il semble que des durées
différentes d'exposition étaient utilisées pour chaque champ
(durée plus courte dans le droit) en vue d'égaliser les niveaux
de difficulté.
Des glissements similaires ont été notés par plusieurs auteurs
avec du matériel non verbal. Streitfeld (1985) élabore une épreuve
où les sujets comparent la longueur de deux lignes ; l'expérience
est formée de quatre blocs, avec une période de repos entre le
deuxième et le troisième. Il s'est produit une amélioration de la
qualité des réponses pour les stimuli du champ droit, entre le
premier et le deuxième bloc ainsi qu'entre le troisième et le
quatrième. Aucun effet de ce genre ne s'est produit dans le champ
gauche. Par conséquent, un avantage initial du champ gauche
était suivi d'une disparition des différences latérales. Dans une
tâche de reconnaissance d'écritures naturelles, Bruyer et Secq
(1983) notent un avantage du champ gauche, mais les effets d'en
traînement sont plus importants pour le matériel présenté à droite
(en qualité et vitesse de réponse) ; dans une épreuve de discrimi
nation d'écritures, ils notent le glissement d'un léger avantage du
champ gauche vers une supériorité du droit, dans la qualité des
réponses ; l'amélioration dans le champ droit tendait à être plus
importante que l'appauvrissement dans le gauche. Avec une tâche
de reconnaissance de visages, Bruyer et Stroot (1984) enregistrent
un glissement de l'avantage initial du champ gauche vers une
supériorité du droit (latence des réponses), les effets d'entraî- L'hémisphère gauche et le temps 253
nement résultant principalement du champ droit ; de plus, ce
processus de familiarisation se poursuivait plus longtemps dans
le champ droit. En outre, dans cette étude ainsi que dans la
première expérience de Bruyer et Secq (1983), la dernière partie
de l'expérience ne révélait plus aucune asymétrie. Ross et Tur-
kewitz ont publié plusieurs travaux relatifs à cette problématique
et concernant le traitement des visages (Ross-Kossak et Turke-
witz, 1986). Leurs données ne confirment que partiellement
la thèse défendue ici. En résumé, ces auteurs notent deux types
de glissement dans les asymétries, correspondant à caté
gories de sujets. La moitié des sujets présentent un avantage
initial du champ gauche, puis une supériorité du droit et revien
nent enfin à l'avantage du gauche. Les autres sujets glissent
d'une supériorité initiale du champ droit vers un avantage du
gauche (Ross et Turkewitz, 1982 ; Ross-Kossak et Turkewitz,
1984).
Ajoutons pour terminer l'étude de Güntürkün (1985) concer
nant une tâche de discrimination chez des pigeons. Une supér
iorité de I'hg est observée dans la seconde partie de l'expérience,
sans asymétrie dans la première.
D'autres données relèvent de la modalité auditive. Kallman et
Corballis (1975) étudient la reconnaissance d'un son-cible en
situation d'écoute dichotique. L'avantage initial de l'oreille
gauche disparaît au cours du second bloc d'essais (latence des
réponses) par suite d'une amélioration des performances pour le
matériel présenté à droite : aucune asymétrie n'est observée dans
les trois derniers des quatre blocs. Chez Perl et Haggard (1975),
les sujets devaient détecter des cibles au sein de paires de sons
linguistiques perçus de manière dichotique. L'expérience compren
ait quatre blocs et l'interaction oreille X bloc s'est avérée
significative : il y avait un avantage du quatrième bloc sur les
trois autres en ce qui concerne l'oreille droite (hg) sans effet
des blocs pour la gauche (hd), ainsi qu'un avantage de I'hg dans le
quatrième bloc sans asymétrie durant les trois premiers. Toutef
ois, dans l'étude de Sidtis et Bryden (1978), la reconnaissance de
sons musicaux était meilleure à droite (hg) durant la première
moitié de l'expérience, puis l'avantage habituel de l'oreille gauche
se produisait (en qualité et latence de réponses) ; avec des mots,
l'avantage initial et inattendu de l'oreille gauche était suivi de la
supériorité classique de la droite et enfin d'une disparition des
différences latérales (latences). Ces profils de résultats étaient Raymond Bruyer 254
dus aux deux oreilles, non à l'évolution des performances pour
un côté particulier. Ces derniers résultats ne supportent donc
que faiblement la vue défendue ici.
En modalité tactile, les sujets de Streitfeld (1985) devaient
comparer les longueurs de deux tubes de plastique. Gomme en
modalité visuelle (ci-dessus) et dans chaque série de deux blocs
successifs, un avantage initial de la main gauche (latences) était
suivi d'une disparition d'asymétrie ; ce glissement était unique
ment dû à une amélioration de la main droite dans la première
partie et, dans la seconde, à la fois à une amélioration de la main
droite et une détérioration de la gauche. Un effet régulier d'en
traînement du début à la fin de l'expérience entière n'était observé
que pour la main droite. Dans l'étude de Bruyer et Stroot (1984),
les sujets devaient en outre reconnaître tactilement des visages de
marionnettes. Un effet général d'entraînement s'est produit, sans
effet de la main ni interaction, y compris au niveau individuel
(latences).
Finalement, Taylor et Heilman (1980) ont étudié l'évolution
des performances dans la produclion de mouvements par chaque
main. En résumé, il est apparu que les sujets dont la main gauche
avait été entraînée s'amélioraient davantage de bloc en bloc que
ceux dont la main droite avait été exercée ; de plus, la supériorité
de la main entraînée sur la non-entraînée était plus importante
lorsque la main entraînée était la droite. Ces effets étaient
particulièrement le fait des sujets masculins.
En conclusion, nous notons donc que les asymétries de per
formance dans diverses modalités sensorielles et différents
types de réponses varient entre le début et la fin des expériences.
D'une manière générale, il semble que la probabilité d'observer un
avantage de I'hg s'accroît avec le nombre d'essais, et que
l'efficience de I'hg augmente plus rapidement avec le temps,
quelle que soit l'asymétrie finale ou globale. Mais cette conclusion
nécessite des réserves. En effet, nous avons rencontré des cas où
les variations d'asymétrie résultaient des deux hémisphères, ou
même du seul droit. Ces glissements, par ailleurs, peuvent être
reliés à un accroissement latéralisé de familiarité avec le matériel.
Ceci serait en rapport avec des suggestions de Sergent (Sergent
et Bindra, 1981 ; Sergent, 1983 a) : les fréquences spatiales
élevées seraient extraites plus facilement d'un matériel connu, de
sorte que la discrimination ou la reconnaissance de traits spéci
fiques seraient facilitées. L'hémisphère gauche et le temps 255
Un dernier point indiquera que ces glissements d'asymétrie au
cours de l'expérience pourraient résulter de particularités des
sujets eux-mêmes. Les sujets peuvent en effet parfaitement
difïérer dans l'évolution des stratégies cognitives élaborées pour
traiter un matériel de plus en plus familier (Ross-Kossak et
Türke witz, 1986).
LARGE ÉCHELLE DE TEMPS : LES STIMULI FAMILIERS
Ces effets de la familiarité sur les profils d'asymétrie seront
donc particulièrement attendus si on considère le traitement
d'un matériel hautement familier pour le sujet. Dans cette ligne,
il serait intéressant de chercher des glissements d'asymétrie sous
un angle développemental, mais ce point s'écarte de l'objectif de
la présente revue.
Le matériel pour lequel un avantage de I'hg est classiquement
observé (une fois de plus, voir Sergent et Bindra, 1981) peut être
caractérisé de familier et formant un ensemble limité et fini
d'éléments (mots, syllabes, phonèmes, lettres, chiffres, objets
dénommables, visages connus, etc.). Par conséquent, nous notons
ici une relation directe entre I'hg et le temps, dans la mesure où la
familiarité est d'emblée liée à la durée. Nous avons déjà observé
cette liaison pour la « familiarité » dans un sens plus restreint, en
rapport avec la durée d'une expérience. Inversement, le matériel
pour lequel I'hd semble particulièrement équipé peut être décrit
comme non familier et formant un ensemble potentiellement
infini d'éléments. En outre, notons les glissements d'asymétrie à
ce niveau plus large de l'échelle temporelle : avec le temps (ici,
la familiarité), on observe un avantage initial de I'hd puis
une supériorité du gauche. Donc, les performances de I'hg
s'améliorent avec le temps.
Il existe des arguments additionnels plus directs. Par
exemple, la supériorité classique de l'oreille gauche (hd) dans le
traitement de mélodies non familières (sans asymétrie claire pour
les familières) se renverse en un avantage de l'oreille droite
lorsqu'on examine des musiciens professionnels (Bever et Chia-
rello, 1974). De même, les visages sont mieux traités dans le champ
gauche lorsqu'il s'agit de inconnus des sujets, mais mieux
dans le droit lorsqu'il s'agit de personnes connues. De plus,
Umiltà, Brizzolara, Tabossi et Fairweather (1978) ont montré que
ceci résultait bien de la familiarité, et non de la possibilité d'un