La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

La coopération chez les primates - article ; n°1 ; vol.95, pg 119-130

De
13 pages
L'année psychologique - Année 1995 - Volume 95 - Numéro 1 - Pages 119-130
Résumé
Une activité comportementale au cours de laquelle des individus coopèrent semble impliquer des processus cognitifs hautement intégrés propres à l'être humain. Pourtant les biologistes proposent une modélisation de la dynamique de la coopération dans un cadre évolutionniste : la coopération est étudiée comme une capacité qui se transmet génétiquement de génération en génération, et des modèles calculant l'évolution de différentes stratégies comportementales au sein des populations animales sont élaborés. Dans cette perspective néo-darwinienne, sinon sociobiologique, la question de la démonstration de l'existence chez les animaux de la coopération intentionnelle n'est pas abordée. En revanche, dans le cadre d'une extension de la psychologie cognitive appliquée à l'animal, le problème est plutôt de fixer des critères permettant de définir une activité de coopération, afin de décider si elle existe chez les animaux et d'étudier éventuellement comment elle est acquise. Dans ce travail, nous proposons une définition « cognitive » de la coopération et nous discutons sa nature chez les primates non humains.
Mots-clés : coopération, communication, intentionnalité, primates.
Summary : Cooperation among non-human primates.
The behaviour of cooperative individuals appears to involve cognitive abilities specific to human beings. However, biologists have proposed mathematical models to investigate the dynamics of cooperation in an evolutionary framework ; cooperative behaviour is assumed to be transmitted genetically from one generation to another. These mathematical models calculate the costs and benefits of cooperative behaviour and predict the evolution of different behavioural strategies in animal populations. In this neo-darwinian perspective, the question of the existence of intentional cooperation in animals is not approached. From a cognitive-psychological perspective, the problem is to determine the criteria that allow us to define cooperation, to decide if cooperative behaviour exists in animais, and possibly, to explain how this behaviour is acquired. We propose a « cognitive » definition of cooperation and discuss the nature of this ability in non-human primates.
Key words : cooperation, intentionality, communication, primates.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

R. Chalmeau
Alain Gallo
La coopération chez les primates
In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°1. pp. 119-130.
Résumé
Une activité comportementale au cours de laquelle des individus coopèrent semble impliquer des processus cognitifs hautement
intégrés propres à l'être humain. Pourtant les biologistes proposent une modélisation de la dynamique de la coopération dans un
cadre évolutionniste : la coopération est étudiée comme une capacité qui se transmet génétiquement de génération en
génération, et des modèles calculant l'évolution de différentes stratégies comportementales au sein des populations animales
sont élaborés. Dans cette perspective néo-darwinienne, sinon sociobiologique, la question de la démonstration de l'existence
chez les animaux de la coopération intentionnelle n'est pas abordée. En revanche, dans le cadre d'une extension de la
psychologie cognitive appliquée à l'animal, le problème est plutôt de fixer des critères permettant de définir une activité de
coopération, afin de décider si elle existe chez les animaux et d'étudier éventuellement comment elle est acquise. Dans ce
travail, nous proposons une définition « cognitive » de la coopération et nous discutons sa nature chez les primates non humains.
Mots-clés : coopération, communication, intentionnalité, primates.
Abstract
Summary : Cooperation among non-human primates.
The behaviour of cooperative individuals appears to involve cognitive abilities specific to human beings. However, biologists have
proposed mathematical models to investigate the dynamics of cooperation in an evolutionary framework ; cooperative behaviour
is assumed to be transmitted genetically from one generation to another. These mathematical models calculate the costs and
benefits of cooperative behaviour and predict the evolution of different behavioural strategies in animal populations. In this neo-
darwinian perspective, the question of the existence of intentional cooperation in animals is not approached. From a cognitive-
psychological the problem is to determine the criteria that allow us to define cooperation, to decide if cooperative
behaviour exists in animais, and possibly, to explain how this behaviour is acquired. We propose a « cognitive » definition of
cooperation and discuss the nature of this ability in non-human primates.
Key words : cooperation, intentionality, communication, primates.
Citer ce document / Cite this document :
Chalmeau R., Gallo Alain. La coopération chez les primates. In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°1. pp. 119-130.
doi : 10.3406/psy.1995.28810
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1995_num_95_1_28810L'Année psychologique, 1995, 95, 119-130
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Neurobiologie et Comportement
Université Paul Sabotier, Toulouse1
LA COOPÉRATION
CHEZ LES PRIMATES
par Raphaël CHALMEAU et Alain GALLO
SUMMARY : Cooperation among non-human primates.
The behaviour of cooperative individuals appears to involve cognitive
abilities specific to human beings. However, biologists have proposed
mathematical models to investigate the dynamics of cooperation in an
evolutionary framework ; cooperative behaviour is assumed to be transmitted
genetically from one generation to another. These mathematical models
calculate the costs and benefits of cooperative behaviour and predict the
evolution of different behavioural strategies in animal populations. In this
neo-darwinian perspective, the question of the existence of intentional
cooperation in animals is not approached. From a cognitive-psychological
perspective, the problem is to determine the criteria that allow us to define
cooperation, to decide if cooperative behaviour exists in animals, and possibly,
to explain how this behaviour is acquired. We propose a « cognitive »
definition of cooperation and discuss the nature of this ability in non-human
primates.
Key words : cooperation, intentionality, communication, primates.
LA COOPÉRATION RÉSULTANT DE LA SÉLECTION NATURELLE
Les observations réalisées en milieu naturel se réfèrent le plus sou
vent à la sélection naturelle pour expliquer l'existence de la coopération
au sein des groupes de primates. Dans l'étude des interactions sociales, le
concept de coopération est utilisé pour décrire plusieurs comportements
1 . 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex. Raphaël Chalmeau et Alain Gallo 120
(Barnett, 1981 ; McFarland, 1987 ; Walters et Seyfarth, 1987 ; Harcourt,
1991), comme le lustrage (grooming) qui non seulement débarrasse les
individus des ectoparasites mais semble renforcer les liens affiliatifs entre
les concernés. Les auteurs suggèrent que cette activité est éga
lement utilisée pour développer les relations de coopération. Les autres
comportements de coopération sociale incluent les cris d'alarme qui
signalent la présence d'un prédateur, la défense collective contre les pré
dateurs, la défense collective d'un territoire, le partage de nourriture, la
tolérance mutuelle sur les sites de nourrissage et enfin la formation d'al
liances. Les comportements coopératifs chez les primates apparaissent
donc très diversifiés. Ils sont le plus souvent situés dans le cadre de la
théorie de l'altruisme réciproque (Trivers, 1971 ; Seyfarth et Cheney,
1984; Harcourt, 1987, 1991; Bercovitch, 1988). Pour cette théorie, l'o
bservation de comportements dirigés vers un but commun permet d'infé
rer l'existence d'une coopération, existence qui est expliquée par un
bénéfice en terme de fitness (la probabilité de répandre ses gènes dans la
population) pour les individus qui coopèrent. On, ne cherche pas à savoir
comment cette capacité est acquise par l'animal, ni ce qu'il connaît et/ou
comprend de la situation.
Depuis les travaux de Hamilton (1964), la coopération observée chez
diverses espèces dans leur milieu naturel est, en effet, interprétée comme le
résultat de l'action de la sélection naturelle : un animal coopère si cela
améliore la fitness à la fois de l'acteur et du receveur de ces actions. A la
suite de Hamilton, certains chercheurs (Axelrod et Hamilton, 1981 ; May-
nard Smith, 1982 ; Bull et Rice, 1991) proposent une modélisation de la
dynamique de la coopération au sein d'une population. Cette démarche
consiste à observer comment un comportement particulier (par exemple,
coopérer) se répand au sein d'une population en fonction de la valeur sélec
tive qu'on attribue initialement à cette stratégie comportementale ainsi
qu'aux autres stratégies présentes dans la population. Ces travaux, ont
montré qu'avec diverses conditions de base au sein d'une population (fr
équence d'une stratégie dans la population, types de stratégies développées
par les individus...), la dynamique des stratégies pouvait mimer ce que l'on
retrouve dans les populations naturelles. Ces modélisations impliquent que
les individus possèdent certaines stratégies fondées sur une réponse au
comportement du partenaire (c'est l'exemple du « Tit for Tat » dans le jeu
du « Dilemme du prisonnier »). En effet, les stratégies sont exprimées par
des algorithmes du type « si le partenaire coopère, je coopère », ou bien
« s'il coopère, je ne coopère pas... » suivant la stratégie fixée pour chacun
lors de la modélisation. En clair, ces modèles ne prennent pas en considé
ration les compétences probables des animaux, ni leur mode de fonctionne
ment social. Ils permettent en fait de comprendre comment un comporteparticulier (par exemple, coopérer) est maintenu ou non au sein
d'une population en fonction des fréquences des autres stratégies dans
cette population. La coopération chez les primates 121
A partir de ces études, des travaux en primatologie ont appliqué les
modèles de la théorie des jeux (Aoki, 1984 ; Bercovitch, 1988 ; Noe, 1990)
pour rendre compte de certains comportements sociaux comme notam
ment la formation d'alliances et de coalitions chez les primates. Par
exemple, Noe (1990) utilise un modèle issu de la théorie des jeux pour illus
trer la formation de coalitions chez des babouins mâles (Papio cl cynoce-
phalus). Son modèle prend en compte la réciprocité et la coopération
comme stratégies intervenant dans la formation de coalitions. Cependant,
il ne permet pas de comprendre si et comment l'animal en vient à coopérer,
s'il dispose de cette capacité génétiquement ou si elle est soumise, comme
de nombreux comportements sociaux, à un apprentissage spécifique. En
effet, c'est toujours dans le contexte théorique de la sélection naturelle que
ces stratégies sont modélisées.
D'autres travaux se focalisent sur le comportement des animaux lors
d'un acte de prédation. Dans ce cadre, la coopération est généralement
attribuée au comportement de deux ou plusieurs individus qui agissent
ensemble pour atteindre un but commun : se saisir de la proie (Goodall,
1968 ; Busse, 1978 ; Schaller, 1972). La définition utilisée dans ce contexte
fait directement référence à l'activité des animaux. Certains primatologues
ont proposé d'opérationaliser la définition de la coopération suivant une
complexité croissante d'organisation entre les chasseurs (Boesch et Boesch,
1989). Ils distinguent quatre niveaux de coopération, qui sont fondés sur
l'existence ou non de simultanéités de comportements dans le temps et
dans l'espace. Ils proposent d'utiliser la notion de similarité lorsque les
chasseurs concentrent des actions similaires sur la même proie, mais sans
relation spatiale ou temporelle entre eux ; cependant, au moins deux chas
seurs agissent toujours ensemble, pour que l'on puisse parler de coopérat
ion. Au second niveau, la synchronie, les chasseurs essaient de relier leurs
actions dans le temps. Au troisième niveau, la coordination, les chasseurs
essaient de relier leurs actions dans le temps et dans l'espace. Enfin, le
niveau de la collaboration est caractérisé par des actions complémentaires
des chasseurs vis-à-vis de la proie. Si l'opérationalisation de la définition
de la coopération (Boesch et Boesch, 1989) permet de classer les actes de
chasse observés suivant le degré de complexité de leur organisation, elle ne
préjuge pas des capacités cognitives sous-jacentes nécessaires à une telle
activité. C'est en ce point que l'apport de la psychologie expérimentale
prend toute son importance.
COOPÉRATION, INTENTIONNALITÉ ET COMPRÉHENSION
A ce type d'analyse biologique peut se substituer et/ou s'ajouter une
analyse qui relève du domaine de la psychologie « cognitive » appliquée à
l'animal. Comme le soulignent par exemple Cheney et Seyfarth (1988), la
coopération chez les primates non humains s'exprime principalement dans 122 Raphaël Chalmeau et Alain Gallo
le domaine social. Les études expérimentales sur la coopération sont plus
rares. Cependant, dans les deux cas, la définition minimale de la coopéra
tion met en œuvre deux individus (au moins) qui agissent ensemble pour
atteindre un but commun. L'hypothèse d'une communication intention
nelle s'impose alors très rapidement puisque l'on peut supposer qu'un
minimum de communication entre les partenaires est nécessaire pour
atteindre ce but commun.
L'étude récente de Petit, Desportes et Thierry (1992) sur des macaques
en semi-liberté (Macaca tonkeana et M. rhésus), montre que les actes de
coproduction, qu'ils définissent comme la production d'un effet commun
par deux ou plus d'individus, sont très rares chez les macaques tonkéan
(4 % du total des actions) et quasi inexistants chez les rhésus.
Les macaques avaient à soulever ensemble de lourdes pierres pour récupé
rer de la nourriture. Les auteurs considèrent que ces singes n'ont pas
appris à agir ensemble, car aucune évidence d'une communication entre les
participants n'a été observée. Une expérience similaire de coopération chez
les babouins (Papio papio) en milieu naturel donne des résultats négatifs.
Les singes devaient soulever des lourdes pierres pour récupérer de la nour
riture : sur 900 pierres appâtées, l'auteur n'a observé que 4 cas de coopéra
tion (Fady, 1972).
D'autres études (Menzel, 1972 ; Beck, 1973) ont interprété les compor
tements observés en terme de coopération sans avoir nécessairement ana
lysé la communication entre les sujets, mais en considérant seulement l'at
teinte d'un but commun. Ainsi, Menzel (1972) décrit le développement
spontané d'utilisation de branches et de troncs en guise d'échelle dans un
groupe de jeunes chimpanzés (Pan troglodytes). Ceux-ci parviennent à
exercer des actions complémentaires sur ces troncs pour atteindre des
arbres inaccessibles depuis l'enclos. Suivant la définition de Boesch et
Boesch (1989), cette observation rendrait compte d'un niveau élevé de coo
pération (niveau 4 : collaboration). Malheureusement, aucune donnée sur
une communication éventuelle entre les sujets n'est disponible. L'expé
rience de Beck (1973) est plus discutable dans la mesure où deux apprent
issage individuels superposés peuvent rendre compte des résultats. En
effet, l'auteur décrit une expérience dans laquelle un babouin mâle (Papio
hamadryas) a appris à se servir d'un outil (en forme de L) pour récupérer
de la nourriture hors d'atteinte. Dans une seconde phase, l'expérimenta
teur pose l'outil dans une cage adjacente dans laquelle le mâle ne peut pas
se rendre, et il observe qu'une femelle apprend « à apporter l'outil au
mâle ». Ensuite, les deux congénères « partagent » la nourriture. L'auteur
interprète ces observations en terme de coopération. Cependant, la femelle
peut simplement apprendre à apporter l'outil dans la cage du mâle, il s'en
suit pour elle un renforcement positif en terme d'accès à la nourriture. Le
terme de coopération a été attribué par l'auteur en fonction du résultat
considéré comme l'atteinte d'un but commun par les deux individus. L'ab
sence d'une analyse fine du comportement ne permet pas de choisir entre La coopération chez les primates 123
une interprétation en terme de coopération et la juxtaposition de deux
apprentissages individuels : des données concernant la communication
entre les individus auraient été nécessaires pour pouvoir choisir une des
interprétations possibles.
Des travaux dans le domaine de la communication nous montrent
que l'analyse fine des comportements peut permettre d'appréhender
l'existence d'une communication intentionnelle (Woodruff et Premack,
1979; Cheney et Seyfarth, 1985; Cheney, Seyfarth et Smuts, 1986; De
Waal, 1987; Dennett, 1988; Whiten et Byrne, 1988; Gomez, 1990; Bard,
1992 ; Deputte, 1992). Par définition, n'importe quel événement de com
munication implique un émetteur et un destinataire, et un signal
portemental qui conduit l'information entre les deux (MacKay, in
Woodruff et Premack, 1979). Pour Woodruff et Premack (1979), la com
munication intentionnelle est plus qu'un simple transfert d'information,
c'est un transfert déterminé, fondé sur le savoir de l'émetteur sur l'effet
que ses actions peuvent avoir sur le destinataire. Dans une étude portant
sur la communication entre chimpanzés et êtres humains en vue de local
iser un objet caché, les auteurs montrent que le chimpanzé est capable
de produire et de comprendre les indices comportementaux (par exemple,
montrer du doigt, direction du regard) qui permettent de localiser la
cible lorsque l'être humain coopère avec lui. En revanche, lorsqu'ils sont
en compétition, le chimpanzé apprend à refuser l'information de l'être
humain et se met à lui fournir des informations trompeuses. La commun
ication intentionnelle, au cours de certains comportements sociaux
comme la tromperie, a été observée chez diverses espèces de primates
(Whiten et Byrne, 1988).
L'existence d'une communication intentionnelle suppose que l'animal
comprend (ou connaît) l'intention de son partenaire, en se fondant à la fois
sur des éléments du comportement de ce partenaire et sur des expériences
antérieures. Cette capacité a été démontrée chez des chimpanzés entraînés
à utiliser un langage symbolique (Savage-Rumbaugh, Rumbaugh et Boy-
sen, 1978 ; Bechtel, 1993). Ils ont été capables de transmettre une informat
ion grâce à des symboles graphiques (yerkish) pour se demander l'un à
l'autre les outils nécessaires à l'obtention de récompenses qu'ils peuvent
ensuite partager : ils ont donc appris à coopérer à l'aide d'un langage arti
ficiel. Cette compréhension de la coopération rejoint la theory of mind pro
posée par Premack et Woodruff (1978) dans laquelle un individu impute
des états mentaux à lui-même ainsi qu'aux autres. Certains auteurs ont
tenté d'appréhender la compréhension de l'animal dans une situation de
coopération grâce à une procédure de renversement de rôles. Une étude
concernant la coopération interspécifique homme-chimpanzé (Povinelli,
Nelson et Boysen, 1992) a montré que le chimpanzé était capable de coo
pérer avec un sujet humain pour obtenir une récompense. Le chimpanzé
pouvait être un informateur, en pointant du doigt l'endroit où se trouvait
de la nourriture, inaccessible pour lui, mais accessible à l'opérateur, dans 124 Raphaël Chalmeau et Alain Gallo
un dispositif à quatre choix. Il pouvait à l'inverse apprendre le rôle d'opé
rateur qui, ne voyant pas la nourriture, devait à choisir l'en
droit désigné par l'informateur pour acquérir la récompense. De plus, une
procédure de renversement de rôles a montré que le chimpanzé pouvait
« se mettre à la place de l'autre ». Cette faculté d'empathie n'a, en
revanche, pas été révélée chez les macaques rhésus (Povinelli, Parks et
Novak, 1992).
De nombreux travaux en primatologie étudient les capacités cogni-
tives nécessaires pour rendre compte d'un comportement observé. Le plus
souvent, dans un cadre de psychologie comparée, ces études utilisent très
largement l'apport de Piaget. Celui-ci considère que la coopération
implique une réciprocité entre les individus qui sont capables de différen
cier leurs points de vue (Piaget, 1967). Cette capacité apparaîtrait au cours
du stade des opérations concrètes pour l'enfant humain (vers 7-8 ans)
après les périodes préconceptuelle et sensorimotrice. Ce stade est également
caractérisé par l'acquisition de la réversibilité, de l'identité et de la conser
vation, mais n'implique pas la possibilité, pour l'acteur, de réaliser un dis
cours logique sur l'action réalisée. Les études concernant l'acquisition de
capacités propres au stade de l'intelligence opératoire chez les primates
non humains sont très rares. L'étude de Woodruff, Premack et Kennel
(1978) en fournit un exemple. Ces auteurs démontrent, en effet, la capacité
de conservation de quantités liquides et solides chez un chimpanzé. Ils
montrent que leur chimpanzé Sarah, entraîné à l'utilisation d'un « lan
gage » symbolique, juge des différences sur la base d'inférences plutôt que
sur l'évaluation perceptive des quantités. Cette étude a été reprise par
Muncer (1983) qui confirme ces résultats.
DÉFINITION DE LA COOPÉRATION
Une définition minimale et commune à l'ensemble des chercheurs qui
étudient la coopération pose que deux individus doivent agir ensemble
pour atteindre un but commun. Soit les auteurs se réfèrent à la théorie
sociobiologique de l'altruisme réciproque pour expliquer l'émergence de la
coopération au sein d'une population, soit les auteurs, en majorité des psy
chologues, tentent de cerner ce que l'animal comprend de la situation et,
par conséquent, comment il acquiert cette capacité au cours de sa vie
sociale et ce qu'il comprend des interactions dans lesquelles il est engagé
(Premack et Woodruff, 1978 ; De Waal, 1987, 1992 ; Premack, 1988 ; Che
ney et Seyfarth, 1990 ; Rumbaugh, 1990 ; Povinelli, Nelson, Boysen, 1990).
De ce point de vue, nous proposons trois conditions nécessaires pour pou
voir légitimement parler de compréhension lors d'une activité de coopéra
tion : on doit pouvoir mettre en évidence une communication intentionnelle
et une réciprocité entre les partenaires au cours d'une activité visant à
atteindre un but commun. Cette définition correspondrait aux niveaux 3 coopération chez les primates 125 La
et 4 (coordination et collaboration) proposés par Boesch et Boesch (1989),
avec en supplément, l'évidence d'une communication entre les partenaires,
et l'existence de réciprocité dans la tâche. La coopération suppose en effet
une réciprocité, notion que l'on retrouve aussi bien dans la définition de
Piaget (1967) que dans le principe des expériences avec renversement de
rôles (Povinelli, Parks et Novak, 1991). A notre connaissance, très peu
d'expériences répondent à ces critères, et c'est seulement chez les chim
panzés (Pan troglodytes) qu'une telle investigation a porté ses fruits
(cf. tableau I).
TABLEAU I. — Evaluation des expériences portant sur la coopération
en fonction de la définition proposée par Boesch et Boesch (1989) pour
les chimpanzés chasseurs, et de notre définition comprennant 3 cri
tères : but commun, communication et réciprocité.
Evaluation of research on cooperation as a function of the definition
proposed by Boesch and Boesch (1989) for chimpanzees (hunters)
and our definitions using the criteria of common goal,
communication, and reciprocity.
Coopération Coopération :
selon Boesch et but commun,
Boesch (1989) : communication,
Auteurs Espèce Niveaux de 1 à 4 et réciprocité
Papio hamadryas But commun Synchronie (2) Fady (1972)
(rare)
Papio papio But Beck (1973) Collaboration (4)
Macaca mulatto Non Non Povinelli, Parks
et Novak et Homo sapiens
(1991)
Petit et al. Macaca mulatto Non Non tonkeana But commun Synchronie (2) (1992)
(rare)
Pan troglodytes But Collaboration (4) Savage- Menzel (1972) Oui (4)
Ru mbaugh entraînés au
et al. (1978) gage (Yerkish)
Boesch et Pan troglodytes Collaboration (4) Oui (inference) (1989)
Woodruff et Pan Oui (4)
et Homo sapiens Premack
(1979)
Pan troglodytes Oui Povinelli, Nelson Collaboration (4)
et Boysen et Homo sapiens
(1992)
Pan troglodytes Oui Chalmeau et Coordination (3)
Gallo (1995) 126 Raphaël Chalmeau et Alain Gallo
En effet, d'une part, l'expérience de Savage-Rumbaugh et al. (1978)
avec deux chimpanzés entraînés dans l'apprentissage d'un « langage »
symbolique, et d'autre part, la coopération interspécifique (homme-chimp
anzé) dans l'expérience de Povinelli, Nelson et Boysen (1992) répondent
aux trois critères de la coopération. Enfin, une expérience portant sur
l'acquisition d'une tâche de coopération chez des chimpanzés captifs
semble également répondre à ces critères (Chalmeau, 1994 ; Chalmeau et
Gallo, 1995). En effet, nous avons réalisé une expérience dans laquelle
deux chimpanzés devaient tirer simultanément une poignée pour obtenir
une récompense. Les résultats montrent que les partenaires (essentiell
ement un mâle adulte et une jeune chimpanzé de 2 ans) ont appris à agir
ensemble dans le temps et l'espace (coordination), quelle que soit la poi
gnée utilisée (réciprocité). De plus, la communication appréhendée grâce
à l'analyse du regard, semble montrer que le mâle adulte a compris l'i
mportance de l'activité du jeune au dispositif. En effet, il apprend à tirer
la poignée seulement après avoir regardé si le jeune tirait l'autre poignée
(Chalmeau et Gallo, 1995).
En accord avec la grille piagétienne, ces expériences, de même que
celle de Woodruff et al. (1978), devraient donc indiquer que le chimpanzé
possède certaines compétences propres au stade des opérations concrètes.
Aussi, Tomasello, Kruger et Ratner (1993) considèrent que l'apprentissage
en collaboration (collaborative learning) est un processus culturel qui
émerge chez l'enfant humain à partir de 6-7 ans. Leur définition de l'a
pprentissage en collaboration implique une création culturelle et une
coconstruction d'un savoir, et est, de ce fait, réservée à l'espèce humaine.
Cependant, une étude récente de Brownell et Carriger (1990) montre que la
capacité de coopération (coordination pour Tomasello et al., 1993) chez
l'enfant apparaît déjà à partir de 18 mois, et devient coordonnée à
24 mois. Ainsi, cette capacité de coopération pourrait émerger plus tôt
dans l'ontogenèse que Piaget ne l'avait proposé, et pourrait correspondre
au dernier stade de l'intelligence sensori-motrice tertiaire (stade 6), ou au
tout début de la période préconceptuelle. Les recherches concernant l'inte
lligence sensorimotrice chez les primates montrent que les singes anthro
poïdes (orangs-outans, gorilles, chimpanzés) atteignent le dernier stade de
l'intelligence sensori-motrice (Mathieu, Bouchard, Granger et Herscovitch,
1976; Mathieu, Daudelin, Dagenais et Décarie, 1980; Vauclair, 1982 ; Che-
valier-Skolnikoff, 1983; Lethmate, 1982; Natale, Antinucci, Spinozzi et
Poti, 1986; Bard, 1990, Schino, Spinozzi et Berlinguer, 1990; Parker et
Gibson, 1990). En revanche, d'autres études montrent que les singes non
anthropoïdes n'atteignent pas le stade 6 (Parker et Gibson, 1977 ; Natale
et al., 1986 ; Natale et Antinucci, 1989; Schino et al., 1990). Cependant, des
controverses subsistent pour savoir si les singes Cebus atteignent ou non ce
stade (Parker et Gibson, 1977, Chevalier-Skolnikoff, 1989; Schino et al.,
1990).
Même si la question n'est pas tranchée à l'heure actuelle concernant les La coopération chez les primates 127
Cebus, on peut dire d'une manière globale que les anthropoïdes atteignent
le stade 6 de l'intelligence sensori-motrice. Si effectivement la capacité de
coopérer apparaît au cours de ce stade, les gorilles et les orangs-outans
devraient donc se montrer capables de coopérer, comme les chimpanzés.
Des expériences à ce sujet n'existent pas à l'heure actuelle. Cependant, de
nombreux auteurs sont d'accord pour dire que les anthropoïdes sont très
proches entre eux, tant au niveau génétique, que sur un plan anatomique.
De plus, Rumbaugh (1990), par exemple, propose que l'encéphalisation
plus importante des anthropoïdes soit à l'origine de leur intelligence supé
rieure à celle des autres singes. Il est donc très probable que les autres
espèces d'anthropoïdes, qui possèdent les mêmes compétences au niveau de
l'intelligence sensori-motrice que les chimpanzés, soient capables de coopér
er. Des expériences le vérifiant seront très utiles à l'avenir.
En conclusion, les chimpanzés, seuls anthropoïdes testés à ce jour,
répondent aux critères de la coopération tels que nous les avons définis :
but commun, communication et réciprocité entre les partenaires. Cette
capacité qui apparaît au cours de la deuxième année chez l'enfant a donc
sa correspondance chez des primates non humains. Dès lors, la manifestat
ion de conduites coopératives ainsi que la compréhension de son propre
rôle et de celui du partenaire ne peuvent donc plus être considérées comme
spécifiquement humaines. Cependant, cette capacité ne semble plus
dépendre de l'atteinte du stade des opérations concrètes : les chimpanzés
(et peut-être plus généralement les singes anthropoïdes) qui coopèrent
pourraient atteindre au moins stade 6 de l'intelligence sensori-motrice, ce
qui est cohérent avec les nombreux résultats qui portent sur d'autres acti
vités comportementales.
RÉSUMÉ
Une activité comportementale au cours de laquelle des individus coopèrent
semble impliquer des processus cognitifs hautement intégrés propres à l'être
humain. Pourtant les biologistes proposent une modélisation de la dynamique
de la coopération dans un cadre évolutionniste : la coopération est étudiée
comme une capacité qui se transmet génétiquement de génération en générat
ion, et des modèles calculant l'évolution de différentes stratégies comportement
ales au sein des populations animales sont élaborés. Dans cette perspective
néo- darwinienne, sinon sociobiologique, la question de la démonstration de
l'existence chez les animaux de la coopération intentionnelle n'est pas abordée.
En revanche, dans le cadre d'une extension de la psychologie cognitive appli
quée à l'animal, le problème est plutôt de fixer des critères permettant de défi
nir une activité de coopération, afin de décider si elle existe chez les animaux
et d'étudier éventuellement comment elle est acquise. Dans ce travail, nous pro
posons une définition « cognitive » de la coopération et nous discutons sa
nature chez les primates non humains.
Mots-clés : coopération, communication, intentionnalité, primates.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin