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La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans l'espace social - article ; n°1 ; vol.43, pg 121-150

De
32 pages
Population - Année 1988 - Volume 43 - Numéro 1 - Pages 121-150
Bozon Michel et Héran François. — La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans l'espace social. Effectuée en 1983-1984 auprès de 3 000 personnes de moins de 45 ans vivant en couple, marié ou non, l'enquête « Formation des couples » se propose d'étudier le fonctionnement concret du marché matrimonial en France. Dans ce second article, les modes de rencontre (bal, voisinage, études, travail, etc.) sont mis en relation avec les propriétés sociales des individus concernés. N'importe qui ne rencontre pas son conjoint n'importe où. Une opposition majeure se dessine entre les espaces fermés ou réservés, où se rencontrent préférentiellement les classes supérieures, et les lieux publics, ouverts à tous, où se forment surtout les couples d'origine populaire. Les variations sociales de la sociabilité constituent ainsi une médiation essentielle dans la production de l'homogamie, sans qu'il faille voir nécessairement dans ce processus l'effet de stratégies matrimoniales explicites.
Bozon Michel and Héran François. — Finding a Spouse. II. The Meeting Place in Social Space. The Formation of Couples survey which was carried out in 1983-1984 on a sample of 3 000 (people under 45, belonging to couples, married or unmarried) investigated mechanisms at work in the marriage market. In this second article, the places where the couple first met (public dance, neighbourhood, school, work, etc.) are studied in relation to the social origins of the individuals concerned. Anyone does not meet one's spouse anywhere. There is a major difference between closed or reserved social settings, where members of the upper classes generally meet, and public places open to all, where working class couples first meet. Variations within sociability represent a key mediating stage in the production of homogamy, although this does not necessarily imply that the process is a result of conscious matrimonial strategies.
Bozon Michel y Héran François. — El descubrimiento del cónyuge. II. Escenas de encuentro en el espacio social. La encuesta « Formación de las uniones », realizada en los aňos 1983-1984, sobre la base de una muestra de 3 000 personas de menos de 45 aňos que vivian en union, casadas o no, se propone estudiar el funcionamiento concreto del mercado matrimonial en Francia. En este segundo articulo se ponen en relación los modos de encuentro de los cónyuges (bailes, vecindad, estudios, trabajo, etc.) con sus caracteristicas sociales. No se encuentra a su cónyuge en cualquier parte. Se observa una oposición entre los lugares de encuentro de las clases superiores, sitios cerrados о reservados, y los lugares publicos, abiertos a todo el mundo, donde se forman principalmente la parejas de origen popular. La variaciones sociales de la sociabilidad constituyen una mediación esencial en la producción de la homogamia, sin que sea necesario ver en este proceso el efecto de estrategias matrimoniales explicitas.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Michel Bozon
François Héran
La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans
l'espace social
In: Population, 43e année, n°1, 1988 pp. 121-150.
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Bozon Michel, Héran François. La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans l'espace social. In: Population, 43e
année, n°1, 1988 pp. 121-150.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1988_num_43_1_17014Résumé
Bozon Michel et Héran François. — La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans
l'espace social. Effectuée en 1983-1984 auprès de 3 000 personnes de moins de 45 ans vivant en
couple, marié ou non, l'enquête « Formation des couples » se propose d'étudier le fonctionnement
concret du marché matrimonial en France. Dans ce second article, les modes de rencontre (bal,
voisinage, études, travail, etc.) sont mis en relation avec les propriétés sociales des individus
concernés. N'importe qui ne rencontre pas son conjoint n'importe où. Une opposition majeure se
dessine entre les espaces fermés ou réservés, où se rencontrent préférentiellement les classes
supérieures, et les lieux publics, ouverts à tous, où se forment surtout les couples d'origine populaire.
Les variations sociales de la sociabilité constituent ainsi une médiation essentielle dans la production de
l'homogamie, sans qu'il faille voir nécessairement dans ce processus l'effet de stratégies matrimoniales
explicites.
Abstract
Bozon Michel and Héran François. — Finding a Spouse. II. The Meeting Place in Social Space. The
"Formation of Couples" survey which was carried out in 1983-1984 on a sample of 3 000 (people under
45, belonging to couples, married or unmarried) investigated mechanisms at work in the marriage
market. In this second article, the places where the couple first met (public dance, neighbourhood,
school, work, etc.) are studied in relation to the social origins of the individuals concerned. Anyone does
not meet one's spouse anywhere. There is a major difference between closed or reserved social
settings, where members of the upper classes generally meet, and public places open to all, where
working class couples first meet. Variations within sociability represent a key mediating stage in the
production of homogamy, although this does not necessarily imply that the process is a result of
conscious matrimonial strategies.
Resumen
Bozon Michel y Héran François. — El descubrimiento del cónyuge. II. Escenas de encuentro en el
espacio social. La encuesta « Formación de las uniones », realizada en los aňos 1983-1984, sobre la
base de una muestra de 3 000 personas de menos de 45 aňos que vivian en union, casadas o no, se
propone estudiar el funcionamiento concreto del mercado matrimonial en Francia. En este segundo
articulo se ponen en relación los modos de encuentro de los cónyuges (bailes, vecindad, estudios,
trabajo, etc.) con sus caracteristicas sociales. No se encuentra a su cónyuge en cualquier parte. Se
observa una oposición entre los lugares de encuentro de las clases superiores, sitios cerrados о
reservados, y los lugares publicos, abiertos a todo el mundo, donde se forman principalmente la
parejas de origen popular. La variaciones sociales de la sociabilidad constituyen una mediación
esencial en la producción de la homogamia, sin que sea necesario ver en este proceso el efecto de
estrategias matrimoniales explicitas.LA DÉCOUVERTE
DU CONJOINT
II. Les scènes de rencontre
dans l'espace social
rencontre à il faut la S» façon les rechercher individus avec de la le main conjoint, le voient mécanisme invisible volontiers et si d'Adam l'homogamie ou le la simple Smith marque sociale jeu oriente du de hasard est contrainte les importante, comportedans qui, la
ments dans une même direction. Après avoir décrit l'homogamie
sociale la France actuelle*, Michel Bozon** et François
Héran** proposent ici de prendre en compte la contrainte du lieu
de rencontre.
De nombreuses études*** ont mis en évidence l'homogamie
spatiale, mais le présent article entre dans un plus grand détail en
montrant comment la ségrégation des classes sociales dans l'espace
entraîne une ségrégation dans les rencontres qui favorise l'homo
gamie.
Si n'importe qui n'épouse pas n'importe qui, disions-nous au terme
du précédent article en reprenant une formule d'Alain Girard, l'une des
raisons en est sans doute que n'importe qui ne « choisit » pas n'importe
quel lieu pour « choisir » son conjoint. Prenant le relais de l'enquête sur
« Le choix du conjoint » menée en 1959 par Alain Girard,
« Formation des couples » donne les moyens d'établir ce constat pour les
couples formés depuis les années soixante. Elle permet d'affirmer que les
formes de sociabilité, très diverses d'une catégorie sociale à l'autre,
constituent l'une des principales médiations qui tendent à assurer de facto
l'homogamie des unions.
I. — Le clos et l'ouvert : catégories sociales et formes de rencontre
Une analyse spectrale Entre l'espace social et l'espace des rencontres
apparaissent en effet d'étroites connexions
(tableau 1 et figure 1). Le mode de représentation adopté ici met d'emblée
en évidence une hiérarchie sociale des lieux de rencontre, qui sont d'autant
*** ** * Voir INED. Voir la les lre études partie de de Jean cet Sutter. article dans Population, 6, 1987.
Population, 1, 1988, 121-150. l
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CATÉGORIE SOCIALE"
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юо°„ LIEUX DE RENCONTRE
Probabilité pour les hommes Très supérieure a la moyenne des couples (d'au moins 45 %)
d'une catégorie sociale de rencontrer
Supérieure a la moyenne (de 1 1 à 44 %) leur conjoint dans un lieu donné:
Proche de la moyenne (entre 10 % de plus et 10 % de moins)
Inférieure à la moyenne (de 1 1 à 50 %)
Très inférieure à la moyenne (d'au moins 50 %) IO[D
Figure 1. — Structure des rencontres par catégorie sociale et profil social des
lieux de rencontre
Voir en annexe l'explication du procédé graphique employé.
Source : Enquête « Formation des couples », INED, 1984.
Champ : Personnes vivant en couple, mariées ou non, et âgées de moins de 45 ans au 16r janvier 1984
(dans 98 % des cas la vie commune a débuté entre 1960 et 1984). Les couples sont classés ici selon
la profession de l'homme. LA DÉCOUVERTE DU CONJOINT 124
plus associés aux classes supérieures qu'ils sont plus fermés. Si la fonction
hautement sélective des lieux d'études n'est un secret pour personne, on
découvre à présent celle des lieux de vacances (les indices de surrepré
sentation présentés en annexe, tableau Al, montrent même qu'ils sont plus
sélectifs que les études dans le cas des ingénieurs et des cadres du privé).
On prend également la mesure de la sélectivité des fêtes amicales :
elle est aussi puissante que celle des pratiques culturelles ou sportives
impliquant l'adhésion à une association ou, tout au moins, la fréquentation
régulière d'un équipement. C'est dire que les choix individuels qui
délimitent de proche en proche le cercle des invités constituent une forme
de cooptation qui n'a rien à envier à certaines procédures formalisées. Un
examen plus attentif révèle toutefois que ces deux modes de sélection ne
sont pas tout à fait interchangeables : l'activité associative assemble
davantage de couples dans les professions à capital intellectuel (profes
seurs, instituteurs, travailleurs sociaux...) que dans les professions à forte
composante économique (ingénieurs, cadres du privé, libéral
es...). Celles-ci, à l'inverse, font un plus grand usage de la sociabilité
privée.
On retrouve à l'autre extrémité du monde social des oppositions
« locales » de ce type, qui ne remettent pas en cause le principe global de
hiérarchisation. Ainsi, plus souvent que les autres fractions du monde
ouvrier, les ouvriers non qualifiés sont contraints, pour trouver un
partenaire, de s'en remettre à la bonne fortune de ces marchés ouverts que
sont les bals et les lieux publics. Ils recourent peu, en revanche, aux fêtes
de famille ou aux rencontres en boîte et discothèque. Ces lieux semi-
ouverts (qui sont, en quelque sorte, les plus fermés des lieux ouverts) sont
surtout accessibles aux fractions supérieures des classes populaires. On
mesure au passage l'écart qui sépare le public des boîtes du public des
bals : la substitution de l'un par l'autre ne peut être que très partielle,
comme il apparaissait déjà dans l'aperçu historique.
Les rencontres sur le lieu de travail ressortissent à une autre logique.
Elles sont particulièrement fréquentes pour les hommes travaillant dans
des secteurs professionnels fortement féminisés : l'enseignement, le travail
social, la fonction publique ou, dans les entreprises, le monde des
employés. Elles prennent une signification particulière dans le cas des
professeurs ou des instituteurs, dont l'univers de travail, peu différencié
(puisque les distinctions entre catégories ne définissent pas des subordi
nations hiérarchiques), réalise mieux qu'ailleurs les conditions de l'h
omogénéité sociale et, par là, de l'homogamie. Quant aux artisans et aux
commerçants, leurs rencontres sur le lieu de travail prennent plusieurs
formes : leur partenaire peut n'être au départ qu'une cliente (cas le plus
fréquent), une de leurs employées ou, s'ils sont encore salariés, une
camarade de travail.
Devant cette collection de profils, qui constituent autant de spec-
trogrammes des lieux et des milieux, une double tentation est à rejeter.
Celle, d'une part, qui consisterait à établir une stricte correspondance entre LA DÉCOUVERTE DU CONJOINT 125
classes sociales et modes de rencontre, clairement démentie par les
données (si une telle correspondance existait, elle serait connue de tous
et il n'y aurait nul besoin du sociologue pour l'établir...). Et celle, tout aussi
forcée, qui consisterait à tirer argument des dégradés visibles dans la
plupart des profils pour conclure à l'existence d'un « continuum » social
autorisant de proche en proche toutes les rencontres : l'argument est
classique dans les études de mobilité sociale, où le passage de plusieurs
générations s'accompagne de telles dérives, mais il n'est d'aucune utilité
lorsqu'il s'agit, comme c'est le cas ici, de dessiner à un moment donné du
temps, pour des sujets individuels et non pour des lignées, l'univers des
pratiques probables et improbables, ce que Weber déjà appelait « la
structure des chances d'accès ». C'est à cette vieille alternative de la
ségrégation absolue et du continuum que Г analyse spectrale pratiquée ici
permet d'échapper.
La partie centrale du graphique est loin de donner partout une image
d'ordre. Comment s'en étonner ? Non seulement les deux nomenclatures
sont trop fines pour cela, mais leur croisement sur une même matrice
impose pour chacune une hiérarchie linéaire des catégories, alors que les
formes de rencontre, tout comme les positions sociales, se déploient sur
de multiples dimensions. Mais c'est précisément quand on garde ces
limitations présentes à l'esprit qu'on est en mesure d'apprécier comme il
convient la mise en relation de l'espace des rencontres et de l'espace
social : le fait même qu'elle soit aussi productive, en dépit de son caractère
linéaire, est en soi un résultat remarquable. On verra plus loin que l'étude
des cas « atypiques » qui se tiennent, si l'on peut dire, à distance de la
diagonale (par exemple les quelques jeunes de classes supérieures qui
trouvent un partenaire dans un lieu ouvert), loin d'affaiblir la liaison ici
constatée entre lieux de rencontre et milieux sociaux, vient encore la
renforcer.
Le triangle des rencontres Sous l'apparente diversité des lieux, s'éta
blit un réseau de correspondances entre
équivalents fonctionnels. En témoigne le fait qu'une typologie très agrégée
des lieux, tenant en trois postes seulement, peut encore mettre en évidence
des différences sociales d'une grande amplitude (figures 2a et b). Que l'on
considère la situation sociale de la femme ou celle de l'homme, c'est toute
la pyramide sociale qui apparaît dans ce triangle des rencontres.
Du côté des classes populaires apparaissent surtout les lieux publics,
ouverts au tout venant, sans autre principe de sélection éventuel qu'un
modique droit d'entrée : fêtes publiques, foires, bals, rue, cafés, centres
commerciaux, lieux de promenade, cinéma, moyens de transport... Les
classes supérieures, pour leur part, font plutôt la connaissance de leur
conjoint dans des espaces étroits où n'entre pas qui veut. C'est pourquoi
on qualifiera ces derniers de lieux réservés ou de lieux choisis : association
ou club, lieu d'études, lieu de travail, restaurant, boîte de nuit, salle de
concert, salle de sport... Sans doute cette liste paraîtra-t-elle hétéroclite, 126 LA DÉCOUVERTE DU CONJOINT
LIEUX RESERVES
a) Hommes
Figures 2 a et b. — Le triangle des rencontres. Répartition en pourcentage des
hommes et des femmes de chaque catégorie socio-professionnelle entre les
trois classes de lieux : publics, privés, réservés
mais elle tire son unité relative du fait que l'admission n'y est pas
seulement subordonnée à l'acquittement d'un droit d'entrée; elle repose
sur l'application d'un numerus clausus qui peut être obtenu formellement,
par le recours à des épreuves de sélection ou à des procédures de
cooptation, ou, tout aussi sûrement, sur un mode plus symbolique, par
l'effet dissuasif qu'exercent certaines règles de comportement propres à
l'institution (de ce point de vue, la sortie au restaurant est plus exigeante
que le café, le concert plus que le cinéma, et ainsi de suite). Parce qu'elle
est plus culturelle qu'économique, cette forme de sélection détache tout
spécialement les professions intellectuelles (plus précisément : les profes
sions dont le capital est pour l'essentiel de nature intellectuelle). Ce sont
elles que l'on trouve au plus près du sommet des lieux « réservés » et non
les cadres du privé, patrons ou professions libérales, un peu plus à l'aise,
quant à eux, dans une troisième forme de sociabilité : celle qui se pratique
en privé, c'est-à-dire entre amis ou en famille.
On ne peut pratiquer dans l'ensemble des emplois féminins les
mêmes distinctions entre fractions que chez les hommes. Par exemple, les
femmes occupant (ou ayant occupé) un poste de cadre dans le secteur privé
sont en trop petit nombre pour qu'on puisse les isoler. Travaillant le plus LA DÉCOUVERTE DU CONJOINT 127
LIEUX RÉSERVÉS
b) Femmes ROFESSIONS
INTERMEDIAIRES
Public* * Entreprise
dont enseignement) л Santé, Travail
commerce
Commerçante • Personne
Ouvrière V^de service
non Qualifiée
"LIEUX PUBLICS" bal, lête publique, rue. commerce, sorties de groupe en ville, voisinage RESERVES" association, lieu d'études, lieu de travail, boite, concerts, sorties de groupe
au restaurant, cinéma, sport, lieux de vacances, animation culturelle "LIEUX PRIVES" domicile privé, fête de famille, lête entre amis
souvent dans l'enseignement, les femmes cadres tiennent dans la pyramide
des lieux une place équivalente à celle des professeurs ou cadres de la
fonction publique dans la pyramide masculine. Considérées en bloc pour
les mêmes raisons, les ouvrières qualifiées tendent nettement à se détourner
des rencontres en lieux publics pratiquées par les ouvrières sans qualifi
cation. On peut, en revanche, faire le détail des professions intermédiaires
et des employées, ce qui permet d'observer notamment d'importants écarts
entre le personnel des services directs aux particuliers (coiffeuses, femmes
de ménage (1)), les employées de commerce et les employées de bureau. Au
total, il est clair que, masculine ou féminine, la pyramide sociale des
formes de rencontre s'organise selon les mêmes principes.
Ainsi, derrière la multiplicité des scènes de rencontre se fait jour une
logique sociale qui est déjà celle de l'homogamie. L'opposition principale
des lieux publics et des lieux réservés, jointe à l'opposition secondaire des
lieux réservés et des lieux privés, tend à segmenter le marché matrimonial
sans qu'il faille nécessairement y voir l'effet de stratégies spécifiquement
matrimoniales : une part considérable du travail de sélection se réalise déjà
О Ceci ne comprend pas les femmes de ménage employées par des entreprises de
nettoyage, qui sont rangées parmi les ouvrières non qualifiées. LA DÉCOUVERTE DU CONJOINT 128
en amont, à travers des stratégies plus générales de sociabilité, plus
particulièrement celles par lesquelles les classes supérieures s'emploient à
éviter la foule, les lieux ouverts, toutes les circonstances où l'individu, du
fait du grand nombre des participants, doit souvent laisser au hasard le
soin de ménager les rencontres. Forts de cette sélection pour ainsi dire
déposée dans les choses, les enfants de bonne famille peuvent désormais
se permettre de brocarder les rencontres ouvertement arrangées (2). Et il est
vrai que les marieuses ou, comme on dit en anglais, les match-makers, ces
agents qui prétendent apparier ou assortir les couples, « en font trop » en
introduisant dans le système plus de stratégie qu'il n'est nécessaire : ils
attirent l'attention sur des calculs d'intérêts que l'amour a déjà silencie
usement intégrés.
Il serait sans doute faux de soutenir qu'à l'opposé, les milieux
populaires ignorent toute forme de sociabilité sélective. Ils ont eux aussi
leurs lieux favoris, mais il s'agit pour l'essentiel de lieux publics (3). S'ils
sont les seuls à faire un usage matrimonial d'espaces formellement ouverts
à tous, c'est que la désertion de ces derniers par les classes supérieures leur
laisse finalement le champ libre. Dès lors, ils n'ont nul besoin de poser
des barrières à l'entrée du cercle où ils évoluent; il leur suffit de miser sur
le nombre des présents pour accroître les chances d'une rencontre inté
ressante.
Le temps d'une danse L'attitude des divers milieux face au rôle
matrimonial de la danse est également très
diverse. Mais pour la caractériser, il faut revenir sur sa signification plus
générale. Alain Girard disait du bal qu'en provoquant des rencontres entre
inconnus ou en permettant à ceux qui s'étaient déjà remarqués de se revoir,
il faisait « sauter les barrières que les diverses contraintes sociales placent
entre les individus des deux sexes. » Le déclin inexorable du bal au profit
d'autres formes de loisir ne remet pas en cause cette analyse, qui vaut aussi
bien pour la danse en général. Cette remarquable institution sociale
accompagne la rencontre du conjoint dans des proportions qui débordent
largement le seul cadre du bal (figure 3). La période de l'Occupation mise
à part, les rencontres dansées n'ont cessé de progresser des années vingt
<2) Comme on le voit dans certains des entretiens semi-directifs réalisés en complément
de l'enquête par questionnaire, et dont il sera fait plus longuement état dans une autre
publication. On s'explique ainsi l'impact relativement limité des « rallyes » aristocratiques ou
bourgeois. Bien que ces manifestations soient organisées à tour de rôle par les mères qui
cherchent ouvertement un parti pour leurs filles, il semble qu'elles jouent surtout un rôle
d'apprentissage social dans le maniement des réseaux de relations. Voir aussi D. Merllié et
Y. Cousquer, « Mariage et relations familiales dans l'aristocratie rurale : deux entretiens »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 31, 1980, pp. 22-34, ainsi que Ph. Manez, « Carnet
de bal B.C.B.G. », Autrement, 51, juin 1983, pp. 52-58.
(3) L'enquête « Contacts » de l'INSEE montre que le taux d'adhésion des milieux
populaires aux associations est très faible (à l'exception toutefois des associations sportives).
Pour une observation précise des formes de sociabilité populaire, voir M. Bozon, Vie
quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province, Lyon, Presses Universitaires
de Lyon, 1984, spécialement chapitre 4 : « Lieux publics et groupes sociaux », pp. 73-99.

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