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La folie maniaque-dépressive - article ; n°1 ; vol.16, pg 164-214

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52 pages
L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 164-214
51 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Alfred Binet
Th. Simon
La folie maniaque-dépressive
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 164-214.
Citer ce document / Cite this document :
Binet Alfred, Simon Th. La folie maniaque-dépressive. In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 164-214.
doi : 10.3406/psy.1909.3791
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1909_num_16_1_3791VII
LA POLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE
I. — HISTORIQUE
Les anciens. — Pour aucune maladie mentale, l'historique n'a
plus d'intérêt que pour la maladie si anciennement connue sous
les noms de manie et de mélancolie, et que Kraepelin a appelée tout
récemment la folie maniaque-dépressive. En parcourant cet histo
rique, on voit comment les idées des aliénistes se sont modifiées au
cours des âges; on voit surtout comment tel critérium qui a paru
bon à une certaine époque, pour reconnaître et constituer une
forme morbide, a été ensuite rejeté pour faire place à un critérium
meilleur. Ce fut comme une lutte constante pour essayer de saisir,
à travers des apparences changeantes et trompeuses, une réalité
qui longtemps a réussi à se cacher.
Ce sont surtout les apparences qui frappèrent les premiers alié
nistes; ou, pour parler en termes plus techniques, les premières
classifications des aliénistes furent essentiellement symptomatiques.
Ils avaient affaire à deux groupes de phénomènes, les uns consti
tués surtout par de l'agitation, les autres surtout par de la dépres
sion ; les caractères de chaque groupe étaient si frappants, et en
même temps si opposés à ceux de l'autre groupe, que d'emblée on
fut conduit à admettre qu'il y avait là deux maladies distinctes,
absolument indépendantes. A la première, celle de l'agitation, on
donna le nom de manie, et à la seconde, celle de la dépression, le
nom de mélancolie.
Ces termes sont parmi les plus anciens de l'aliénation. Il est
parlé de maniaques dans Hippocrate et la description par Celse de
la mélancolie est restée classique et, par beaucoup de traits, exacte.
Au siècle dernier, Pinel et Esquirol continuent de séparer la manie
de la mélancolie. Ils en faisaient deux affections autonomes, et certes
ils auraient eu raison de le faire, s'il était permis de constituer les
maladies d'après leur aspect extérieur, car rien ne diffère plus d'un
maniaque qu'un mélancolique : autant le premier est excité, exu
bérant et gai, autant le second est déprimé, taciturne, douloureux.
La première conception unitaire. Les folies circulaires. — Cependant,
on trouve déjà dans Esquirol de vagues réserves. Il observait des
malades qui, de maniaques, devenaient mélancoliques, et inverse- ET SIMON. — LA FOLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE 165 BINET
ment. Ce passage d'un état à l'autre chez le même malade prit
plus tard dans l'esprit des aliénistes une importance croissante. Il
les amena à mettre au premier plan comme principe de classifica
tion des maladies mentales la considération de leur évolution;
c'était une brèche à la classification symptomatique des premiers
auteurs.
En 1834, Falret et Baillarger démontrent en effet, de manière
irréfutable, que manie et mélancolie peuvent ne constituer qu'une
seule et même affection, et ils arrivent à cette notion d'une maladie
qui, en poursuivant son cours, donne lieu à deux périodes tout à
fait différentes séparées par des intervalles lucides plus ou moins
longs, avec retour des accès. Nous n'avons pas l'intention de décrire
ici toutes les particularités de cette maladie. Elle a été désignée
sous des noms bien divers. Ceux de folie circulaire, folie à double
forme, folie à formes alternes, rappellent les combinaisons sous le
squelles se présente l'union de la mélancolie et de la manie1. Mais
cette succession de manie et de avec transformation de
l'une dans l'autre ne s'observait pas non plus constamment, et l'on
continuait à admettre, pour les cas qui restaient en dehors de la
conception précédente de Falret, une manie et une mélancolie
simples, distinctes l'une de l'autre, c'est-à-dire deux entités mor
bides caractérisées uniquement par de la manie et l'autre
uniquement par de la mélancolie.
La folie intermittente. — La tendance unitaire s'accuse davantage
avec Magnan. Il enseigne que lorsqu'un malade présente des accès
de même nature, que ces accès soient uniquement mélancoliques
ou uniquement maniaques, du moment qu'ils affectent un carac
tère intermittent, c'est-à-dire qu'ils sont séparés par des intervalles
de pleine santé mentale, on peut, on doit attribuer ces accès à la
folie périodique et appauvrir d'autant les manies et mélancolies
simples. Sans doute le caractère uniforme des accès, accès toujours
maniaques par exemple, semble éloigner ces malades de la folie
circulaire de Falret-Baillarger. Mais cette différence ne paraît plus
aussi importante qu'autrefois.
Il se produit alors un changement dans la terminologie. On ne
peut plus conserver pour l'affection le nom de folie à double forme,
bien que souvent, à la suite de plusieurs accès maniaques simples,
on vit chez le même malade la forme alterne s'établir. C'est l'exis
tence d'intervalles entre les accès à répétition qui paraît le point de
contact de toutes ces variétés, c'est ce caractère intermittent qui
devient beaucoup plus important que le ton émotionnel de chaque
accès. Le terme de folie intermittente est alors substitué par Magnan
aux dénominations précédentes; il est plus vaste que l'ancien, il
atteste une préférence plus accentuée en faveur de l'idée d'évolution.
Krsepelin et la folie maniaque-dépressive. — Le travail d'unifica
tion n'était cependant pas encore complet. A côté de la folie inter-
1. Cf. pour un historique plus étendu de toute cette période : Ritti. La
folie à double forme. Paris, 1882. 166 MÉMOIRES ORIGINAUX
mittente, Magnan maintient, comme entités distinctes, la manie et
la mélancolie. Un malade peut avoir un accès maniaque, guérir,
et ne plus jamais retomber. On ne peut parler à son sujet de folie
intermittente. Erreur, dit Kraepelin. Qu'un malade n'ait dans toute
son existence qu'un accès ou qu'il en ait plusieurs, il n'en est pas
moins atteint de la même maladie. Mais c'est abandonner l'idée
d'intermittence. Par un singulier retour des idées la conception de
l'évolution, conception grâce à laquelle on avait fait l'unité, perd
maintenant de sa valeur.
Kraepelin n'a pas réalisé la réforme en une fois. C'est d'ailleurs
une remarque générale à faire que ses idées changent beaucoup
d'une édition à l'autre de son Traité ; il ne modifie que lentement
la position qu'il a prise d'abord. Esprit scrupuleux, il met
de réserve à proposer les modifications qu'il apporte et on a quel
quefois même de la difficulté à connaître où il en est de son évolu
tion, car il s'abstient, et avec raison; de donner à ses propositions
un caractère définitif.
Ici, il paraît avoir été frappé d'abord par des analogies cliniques.
Ayant scruté un accès de manie simple et un accès de manie inter
mittente, il écrit : « Je mets au défi quelque aliéniste que ce soit de
distinguer un cas de manie simple d'un accès de manie à répéti
tion, tant les manifestations en sont semblables1. » Sur ce point, il
est en opposition avec la plupart des aliénistes français, mais nous
croyons bien que c'est lui qui a raison. Ainsi s'abat la séparation
en apparence si légitime et en fait si fructueuse qu'avait créée
l'évolution. Krœpelin ne repousse pas cependant l'idée d'évolution,
mais il l'envisage d'un autre point de vue, il n'attache d'importance
qu'à la terminaison des accès; or ici elle est identique : récupérat
ion par le malade de ses facultés mentales, une fois passés les
accidents d'excitation.
Pour la mélancolie, Krœpelin reste plus hésitant. Il y a une
forme de mélancolie qu'il a longtemps eu de la répugnance à
faire entrer dans la folie maniaque-dépressive : c'est celle qui
aboutit à une déchéance intellectuelle rapide. Aussi constitue-t-il
avec ces cas une maladie spéciale, qui est remarquable par sa fr
équence chez les vieillards, d'où son nom de mélancolie (Tinvolution
ou présénile. On annonce déjà qu'à la suite du travail d'un de ses
élèves, Dreyfus, il va renoncer à cette conception et faire -rentrer la
mélancolie d'involution dans la folie maniaque-dépressive. Il y est
déterminé par une analogie d'évolution, car on trouve fréquemment
des états mélancoliques antérieurs à l'accès qui annonce la dé
chéance; de plus on observe quelquefois la guérison ou la rechute de
cet accès de mélancolie présénile. Mais surtout Kraepelin reconnaît
à tous ces états une identité symptomatique : et c'est le point
important que nous voulons mettre en lumière.
Bien que souvent hésitant, pour sa classification, entre un prin
cipe d'évolution et un principe de description, c'est décidément ce
1. Krjepelin. Psychiatrie, 1904. Tome II, p. 497. ET SIMON. — LA FOLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE 167 BINET
dernier qu'il a suivi ici. Mais le caractère symptomatique qu'il
remet en valeur n'est pas compris de manière aussi superficielle
que par les anciens auteurs. Son analyse est minutieuse, elle ne se
borne pas à cette apparence tout extérieure qui suffisait àPinel;
il dissèque les accès, et arrive ainsi à reconnaître que chaque forme
de manie ou de mélancolie présente trois éléments; pour la manie,
ces éléments sont : 1° la rapidité des idées; 2° l'élévation de
l'humeur; 3° le besoin d'activité; pour la mélancolie, c'est : 1° la
difficulté de pensée ; 2" l'humeur triste ; 3° l'inhibition psychomotrice.
Soit, en résumé, un élément intellectuel, un élément d'humeur
et un élément moteur, qui s'opposent avec une parfaite symétrie d'un
type à l'autre. C'est pour avoir constaté cette identité et cette unité
de composition mentale dans la mélancolie et la manie que Krse-
pelin s'est cru en droit de créer l'unité là où les apparences étaient
divergentes. L'unité de sa folie maniaque-dépressive repose donc
sur une analyse des symptômes; guidé aussi par un sens clinique
très délicat et très sûr, il a pu accomplir ainsi un travail très subtil,
et cependant très exact.
Après avoir prouvé que l'accès de manie et l'accès de mélancolie
ont une identité de composition, il a achevé sa démonstration en
faisant voir qu'il est possible de rencontrer le mélange de deux
accès de manie et de mélancolie en un accès unique ; ou plutôt que
des éléments empruntés à la fois à la manie et à la mélancolie
peuvent coexister dans le même accès. C'est là une de ses concept
ions les plus originales ; il a appelé états mixtes ces combinaisons
de mélancolie et de manie; elles se font dans des proportions
extrêmement variables, l'humeur triste, par exemple, s'accompa-
gnant de rapidité des idées. Après lui, d'autres ont repris cette
conception, on s'est même ingénié à la dépasser. Une des formes
les plus jolies qu'il ait ainsi présentées est la manie muette; elle
représente un alliage paradoxal d'agitation et de mutisme; l'agita
tion, élément maniaque, le mutisme, élément mélancolique, se
soudant ensemble, donnent au tableau morbide une allure pitt
oresque et bien expressive.
Il y a des idées remarquablement justes dans tout ce que nous
venons de résumer de la conception de Kraepelin. Il a eu notam-
mentraison de ne pas attacher trop d'importance à l'intermittence.
Un seul accès peut constituer la maladie. D'autres fois celle-ci
s'installe définitivement sans arrêt. D'autre part l'intermittence
n'est pas spéciale à la folie maniaque-dépressive. Souvent aussi la
folie avec conscience procède ainsi; et des accès séparés sont enfin
un mode de début fréquent dans la démence précoce.
Aussi pensons-nous que Kraepelin a eu raison de ne pas mettre au
premier rang, pour caractériser une maladie mentale, le mode
d'évolution. Et si dangereux qu'il soit de généraliser une règle en
aliénation, nous croyons pouvoir dire que l'analyse mentale appro
fondie est un principe de classification bien supérieur. 168 MÉMOIRES ORIGINAUX
II. — LES THÉORIES
Les théories qui ont été proposées jusqu'ici ont été présen
tées plutôt comme des explications psychologiques que comme
devant servir à une justification clinique des faits. De plus,
ce sont des théories toutes partielles, concernant surtout la
mélancolie ; et sans songer qu'une théorie de la folie maniaque-
dépressive ne peut être bonne que si elle est complète, et
s'étend à la fois à la manie et à la mélancolie, on a vaguement
laissé la manie de côté. Pour cette dernière en effet on a pré
tendu seulement que le mécanisme consiste en une extrême
accélération des associations d'idées ; les idées se pressant trop
rapidement, le malade ne peut les exprimer toutes, et de là
son incohérence, mais on admet une ideation qui reste nor
male. Cette explication simpliste a paru longtemps satisfai
sante. Krœpelin a été, croyons-nous, le premier à s'aviser de
la combattre, il s'est efforcé de montrer que les produits de
cette intelligence suractivée sont inférieurs à l'intelligence
habituelle du sujet. Les aliénistes précédents, au contraire, se
laissaient prendre au brio de tels sujets, à la vivacité de leurs
réparties, aux réflexions immédiatement provoquées par
nombre d'excitations sensorielles; ils écrivaient plus volontiers
que le niveau intellectuel du maniaque s'élève pendant l'accès.
Ils faisaient par là une confusion regrettable entre deux don
nées dont la distinction est extrêmement importante : l'activité
et le niveau intellectuel. Il est même singulier que quelques
aliénistes français qui se sont faits chez nous les propagateurs
des idées de Krœpelin aient commis cette confusion.
Les théories relatives à la mélancolie ont subi plus dire
ctement l'influence des idées modernes sur la nature des émot
ions. Les vues de James et de Lange ont eu beaucoup de
vogue dans le monde des philosophes. On sait que d'après
ces auteurs une émotion n'est que la conscience d'un boule
versement organique : c'est un changement respiratoire, une
modification de la circulation, ou des sécrétions du tube
digestif et d'autres organes internes, qui produits par un
agent extérieur, sont perçus par le sujet et réalisent ainsi un
état d'âme particulier, constituant l'émotion; celle-ci ne serait
donc qu'une perception de désordre organique. Gomme on
constatait que les mélancoliques ont des symptômes physiques
très accusés : sécheresse de la peau, altération du teint, peu- BINET ET SIMON. — LA FOLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE 169
tesse du pouls, abaissement de température, saburre de la
langue, constipation opiniâtre, etc., on s'est dit: « C'est l'occa
sion ou jamais d'appliquer les théories de James-Lange », et l'on a
fait de la mélancolie la conscience d'un état misérable du corps.
C'est ainsi qu'est née cette théorie qui donne à la mélancolie
une base cénesthésique. Nous ne la croyons pas importante,
parce qu'elle nous paraît être peu démontrée; on n'a pas. encore
réussi à prouver que ce trouble de la cénesthésie, ou sens du
corps, consiste en ceci ou en cela; on n'a pas démontré
davantage que ce trouble existe dans la mélancolie sous des
formes différentes de celui qu'il peut affecter dans l'hystérie,
par exemple, ou dans la paralysie générale, ou la démence
précoce; ce sont là des pseudo-explications, qui ressemblent
beaucoup, pour leur banalité, à celles que Janet a proposées
autrefois l'hystérie quand il attribuait cette maladie à
« une misère psychologique ». On arrive ainsi à des théories
tellement vagues qu'on pourrait les appliquer indistinctement
à toutes les autres maladies mentales. C'est même une chose
curieuse qu'on ait pu imaginer qu'en plantant en pleine ali
énation une théorie psychologique de l'émotion, qui a été
conçue pour un but tout différent, on arriverait à aider à
la définition clinique de la mélancolie. Nous constatons à ce
propos pour la seconde fois la tendance qu'ont les aliénistes
à accepter trop à l'aveuglette des théories psychologiques, qui
deviennent pour eux de simples formules verbales. Nous avons
vu déjà, à propos de la folie avec conscience, avec quel
empressement ils ont mis les obsessions sur le compte d'états
émotifs, surtout parce que les psychologues les avaient con
vaincus que l'émotion est à la base de la pensée. Le verba
lisme et le goût de la mode, voilà tout ce qu'il y a au fond de
ces explications.
Ce qui est plus important, c'est la façon dont on a envisagé
les relations des états intellectuels et émotionnels entre eux.
On est arrivé à cet égard à des notions assez compliquées, car
elles sont différentes pour les états intellectuels proprement dits
et pour le délire.
Ainsi Séglas, après avoir fait l'étude des troubles de la res
piration, de l'appareil digestif, etc., chez le mélancolique, écrit :
« Voilà une première cause de la douleur morale, je dirais
même volontiers la principale, mais ce n'est pas tout. Il s'est
établi des connexions étroites entre les sensations organiques
et les diverses opérations de la pensée et, c'est de là, des troubles nO MÉMOIRES ORIGINAUX
cénesthésiques que dérivent les premiers troubles intellectuels.
Cette relation, d'ailleurs, n'aura rien qui puisse vous sur
prendre, si vous vous rappelez l'influence... de la fatigue...
sur les diverses opérations de l'esprit '. »
Si nous comprenons bien l'auteur des lignes précédentes, et
si nous cherchons en outre à interpréter la lettre d'explication
qu'il a eu l'amabilité de nous écrire, nous arrivons à la conclu
sion suivante : la douleur morale de la mélancolie est un ph
énomène primitif, en ce sens qu'il dérive de l'état misérable de
l'organisme, qu'il en est l'expression consciente ; la gêne que
ces malades éprouvent à faire fonctionner leur intelligence,
par exemple leur difficulté à comprendre les questions qu'on
leur pose, leur lenteur à évoquer, réunir et associer leurs
idées, tout cela constitue aussi des phénomènes primitifs ; ils
dérivent, comme la douleur morale, d'un état organique morb
ide. Pour reprendre la vieille comparaison de Büchner, la
sécrétion de la pensée par le cerveau serait tarie chez ces
malades comme paraît l'être également chez eux la sécrétion
lacrymale. Il faut ajouter une complication; la conscience de
cette gêne de la vie mentale, se répercutant chez les malades,
et aggravant toutes les autres sensations pénibles issues de
l'organisme, devient pour eux un motif supplémentaire de tris
tesse et de douleur morale.
Par une disposition inattendue, les défenseurs de la théorie
établissent une relation toute différente entre l'état émotionnel
et le délire. Le délire, selon les auteurs dont nous exposons ici
l'opinion, est d'une part secondaire et d'autre part explicatif.
Il est secondaire, c'est-à-dire que ce n'est pas par exemple à
l'idée d'un crime soi-disant commis par lui que le malade souffre,
c'est parce qu'il souffre que son imagination le représente à
lui-même comme criminel. Cette invention idéationnelle a en
second lieu un caractère de solution logique; l'attitude du
malade est celle d'un écolier en face d'un problème. Une femme
mélancolique, ayant une cénesthésie douloureuse et une gêne
intellectuelle, se dira : Je suis triste, épouvantée; pourquoi?
Conclusion : Je suis une mère indigne.
Enfin, nous devons noter que tout récemment une théorie
nouvelle est née en Allemagne et a été proposée en France ; c'est
la théorie de la cyclothymie. On a d'abord donné ce nom à des
1. Séglas. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1895. Leçons X, XI
et XII, p. 282 et suiv. ET SIMON. — LA FOLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE 171 BINET
formes frustes de la folie maniaque-dépressive, et ce sens n'est
pas bien intéressant. Mais plus tard, peut-être sous l'influence
principale de l'aliéniste français Deny ', la cyclothymie a été
prise pour désigner un défaut d'équilibre des sentiments affec
tifs, une irritabilité particulière des émotions d'humeur, avec
tendance aux changements brusques ; ce serait là, non pas une
maladie à proprement parler, mais une constitution psycholo
gique qui, servant de base aux accès de la folie maniaque
dépressive, présiderait à leur apparition, et survivrait à leur
effacement. Si cette vue ingénieuse est juste, il en résulterait
une théorie psychologique nouvelle de cette affection; une
théorie qui aurait un caractère unitaire, car elle s'appliquerait
à la fois à l'excitation et à la dépression, à la manie comme à
la mélancolie. Mais, bien entendu, cette théorie, toute nouvelle,
n'a pas encore été étudiée dans ses détails, et on n'a pas expliqué
comment cette rupture de l'équilibre affectif rend compte des
états mixtes de Krsepelin, où de l'inertie motrice par exemple
s'associe à de l'excitation intellectuelle. Il ne faut voir encore
dans la cyclothymie qu'une intéressante indication 2.
Nous ne critiquerons pas longuement toutes ces interpréta
tions, parce qu'elles ne rentrent pas exactement dans les données
où nous voulons rester pour le moment. Il y a plusieurs sortes
1. Kahn. La cyclothymie. Préface de Deny. Paris, 1909.
2. Les rapports entre chaque forme morbide et l'état normal mérite
raient d'être étudiés dans un chapitre à part. Il s'est produit à ce sujet
une exagération intéressante. Chaque auteur qui prenait corps à corps
une maladie mentale a été étonné, presque effrayé de voir combien elle
ressemble à l'état normal. A propos de la folie maniaque-dépressive, on
a écrit (Voir Ballet. La mélancolie intermittente, Presse médicale, 1902,
p. 459. — Deny et Camus. La psychose maniaque-dépressive, Paris, Baillière,
1907. — Antheaume. Les psychoses périodiques, Paris, Masson, sans date.)
que le monde est plein de circulaires qui passent de la gaieté au désespoir
ou à l'indifférence, sans motifs suffisants, et par périodes; on s'est même
demandé si la circularité n'est point une loi du fonctionnement du sys
tème nerveux; et là-dessus une foule de bavards pleins d'érudition et
dépourvus de sens critique se sont plu à accumuler les preuves de la
périodicité non seulement dans le fonctionnement du système nerveux,
mais même dans la nature. A notre avis, la folie maniaque-dépressive ne
ressemble ni plus ni moins que les autres formes morbides à l'état
normal : il y a des transitions entre l'état normal et chacune d'elles; il
existe dans l'humanité normale des types qui ont des liens de famille
avec les principaux types vésaniques. Nous verrons par exemple, à propos
de la folie systématisée, les mêmes questions se poser; nous verrons que
des auteurs prétendent que le normal passionné ressemble étrangement
à un systématisé. Nous avons vu déjà la peine qu'il y a à distinguer lasug-
gestibilité normale de celle de l'hystérique. Et rappelons enfin que les
fous lucides sont si bien apparentés aux normaux que ce sont eux qui four
nissent les trois quarts des gens qu'on appelle les demi-fous. 172 MÉMOIRES ORIGINAUX
d'interprétations possibles dans le domaine de l'aliénation.
Celles-ci sont des theoiies de causalité, peut-on dire; elles n'ont
rien moins que l'ambition d'expliquer un phénomène psycho
logique comme étant l'effet d'un autre phénomène, posé comme
cause. Ainsi, toute la théorie de Janet sur la psychasthénie est
une théorie de causalité. Ce sont là des vues extrêmement inté
ressantes, mais évidemment elles restent toujours un peu diffi
ciles à prouver, car il est assez obscur de savoir si tel phéno
mène se produit chronologiquement avant tel autre ou après,
et s'il est la cause ou l'effet de l'autre, ou un simple accom
pagnement, ou encore une autre face du même phénomène.
Dans la mélancolie, nous voyons qu'il y a parmi les auteurs
une tendance générale à poser les états affectifs ou la cénesthesie
comme étant la base, ou la cause des changements dans l'acti
vité motrice et dans l'état de l'intelligence. Mais cela n'est pas
encore tout à fait prouvé, si probable que cela paraisse, et du
reste ce rôle d'antécédent causal ne peut pas expliquer tout
l'état mental, si particulier, si hautement spécifique, qui se
réalise dans la folie maniaque-dépressive. C'est donc à l'étude
de cet état mental que nous allons maintenant procéder. Au
lieu de faire des recherches de causalité, nous continuerons à
faire des constatations d'état, des procès-verbaux de ce qui est.
III. — L'ÉTAT MENTAL
DANS LA FOLIE MANIAQUE-DÉPRESSIVE
Considérations préliminaires. — Tout en rendant justice à
l'analyse profonde de Krœpelin, qui est parvenu à constater
dans la mélancolie et la manie la présence des mêmes éléments,
au nombre de trois, intellectuels, affectifs et moteurs, on est
bien obligé de reconnaître que cette analyse n'est pas encore
suffisante pour donner une idée adéquate de cette affection
puisque, aujourd'hui encore, on reste dans l'indécision sur les
signes qu'on doit employer pour distinguer le maniaque-
dépressif et les aliénés différents qui sont agités ou mélancol
iques.
Le diagnostic différentiel est à ce point délicat que dans
beaucoup de cas le médecin préfère ne pas trancher la question ;
il se borne à faire un diagnostic de syndrome ; il écrira sur son
certificat : « état maniaque » ou « état mélancolique », termes
bien élastiques, car ils laissent en suspens la question de savoir