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La maturation sociale. Thème de recherche psycho-sociologique appliqué à l'étude de la jeunesse (approche bibliographique) - article ; n°2 ; vol.3, pg 131-152

De
24 pages
Revue française de sociologie - Année 1962 - Volume 3 - Numéro 2 - Pages 131-152
Jacques Jenny : A study of social maturation.
The author suggests a conceptual framework for the progress of those aspects of research in the humanistic sciences which deal with the various stages in the maturation process of the individual, particularly between the pre-pubescent age and maturity. He stresses the psychosociological and sociological aspects of their development and gives a critical sketch of the concept of social maturation, with a summary of his comparative research.
Jacques Jenny : La maduración social. Esquema bibliográfico.
El autor propone un marco conceptual general en el que puedan integrarse y combinarse entre ellos los trabajos de ciencias humanas referentes a los diversos aspectos del proceso de maduración de la persona durante las diferentes etapas de su desarrollo, y de manera más particular, entre la infancia prepubertaria y la llamada edad adulta. Insiste en los puntos de vista específicamente psicosociológico y sociológico de este proceso al bosquejar una critica del concepto de maduración social. Después, el autor resume su proyecto de investigaciones comparativas y longitudinales relativo a algunos temas y situaciones significativos.
Jacques Jenny : Der soziale Reifeprozess. Bibliographischer Versuch.
Der Verfasser schlagt einen allgemeinen Begriffsrahmen vor, der die Einbeziehung und das Kombinieren der die verschiedenen Aspekte des Reifeprozesses der Person bei den verschiedenen Etappen ihrer Entwicklung behandelnden Arbeiten der Wissenschaften vom Menschen ermöglicht, besonders von der Vorpubertät bis zum sogenannten Erwachsenenalter. Die spezifisch psychologischen und soziologischen Gesichtspunkte dieses Prozesses werden vom Verfasser betont, der eine Kritik des Begriffes des sozialen Reifeprozesses umreisst. Der Verfasser entwickelt dann kurz seinen Forschungsplan, der auf besonders bedeutungsvolle Themen und Situationen gerichtet ist.
Жак Женни : Социальное созреванье. Библиографический подход.
Автор предлагает общую познавательную рамку, в которую смогут включиться и согласоваться между собою работы гуманитарных наук, относящиеся к разным формам процесса «созреванья» личности в различных этапах ее развития, в частности между детством — до периода половой зрелости и возрастом, так сказать, возмужалости. Автор настаивает на точке зрения специфически психологической и социологической этого процесса, намечая критику концепта «социального созреванья». Затем автор излагает вкратце свой проект сравнительных изысканий, относящийся к некоторым темам и показательным положеньям.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jacques Jenny
La maturation sociale. Thème de recherche psycho-
sociologique appliqué à l'étude de la jeunesse (approche
bibliographique)
In: Revue française de sociologie. 1962, 3-2. pp. 131-152.
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Jenny Jacques. La maturation sociale. Thème de recherche psycho-sociologique appliqué à l'étude de la jeunesse (approche
bibliographique). In: Revue française de sociologie. 1962, 3-2. pp. 131-152.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1962_num_3_2_6065Abstract
Jacques Jenny : A study of social maturation.
The author suggests a conceptual framework for the progress of those aspects of research in the
humanistic sciences which deal with the various stages in the maturation process of the individual,
particularly between the pre-pubescent age and maturity. He stresses the psychosociological and
sociological aspects of their development and gives a critical sketch of the concept of social maturation,
with a summary of his comparative research.
Resumen
Jacques Jenny : La maduración social. Esquema bibliográfico.
El autor propone un marco conceptual general en el que puedan integrarse y combinarse entre ellos los
trabajos de ciencias humanas referentes a los diversos aspectos del proceso de maduración de la
persona durante las diferentes etapas de su desarrollo, y de manera más particular, entre la infancia
prepubertaria y la llamada edad adulta. Insiste en los puntos de vista específicamente psicosociológico
y sociológico de este proceso al bosquejar una critica del concepto de maduración social. Después, el
autor resume su proyecto de investigaciones comparativas y longitudinales relativo a algunos temas y
situaciones significativos.
Zusammenfassung
Jacques Jenny : Der soziale Reifeprozess. Bibliographischer Versuch.
Der Verfasser schlagt einen allgemeinen Begriffsrahmen vor, der die Einbeziehung und das
Kombinieren der die verschiedenen Aspekte des Reifeprozesses der Person bei den verschiedenen
Etappen ihrer Entwicklung behandelnden Arbeiten der Wissenschaften vom Menschen ermöglicht,
besonders von der Vorpubertät bis zum sogenannten Erwachsenenalter. Die spezifisch
psychologischen und soziologischen Gesichtspunkte dieses Prozesses werden vom Verfasser betont,
der eine Kritik des Begriffes des sozialen Reifeprozesses umreisst. Der Verfasser entwickelt dann kurz
seinen Forschungsplan, der auf besonders bedeutungsvolle Themen und Situationen gerichtet ist.
резюме
Жак Женни : Социальное созреванье. Библиографический подход.
Автор предлагает общую познавательную рамку, в которую смогут включиться и согласоваться
между собою работы гуманитарных наук, относящиеся к разным формам процесса «созреванья»
личности в различных этапах ее развития, в частности между детством — до периода половой
зрелости и возрастом, так сказать, возмужалости. Автор настаивает на точке зрения
специфически психологической и социологической этого процесса, намечая критику концепта
«социального созреванья». Затем автор излагает вкратце свой проект сравнительных изысканий,
относящийся к некоторым темам и показательным положеньям.R. franc. Sociol., 1962, III, 131-152.
La maturation sociale
Thème de recherche psycho-sociologique
appliqué à t 'étude de la jeunesse
(approche bibliographique) (**)
par Jacques Jenny
Si la littérature consacrée à la jeunesse déconcerte par sa dispersion et
son manque de cohésion, cela ne nous paraît pas imputable à quelque raison
extrinsèque fortuite, mais à la complexité du problème, faite d'une interd
épendance de facteurs très divers. H. Wallon dit, à propos de l'étude de l'ado
lescence (le terme étant pris dans son sens étymologique le plus large) :
« Mieux que toute autre, elle permettra peut-être un jour de séparer à la
manière d'un prisme les composantes physiologiques et sociales de la per
sonne, d'en reconnaître les influences réciproques et les structures com
binées » [1].
Il est dans la logique du développement des sciences de l'homme de
n'aborder cette étude de façon globale et systématique qu'à un stade avancé
des connaissances générales sur l'individu, enfant ou adulte, d'une part, et
sur la société, d'autre part. Les recherches consacrées à la jeunesse sont
actuellement encore cloisonnées entre des perspectives génétiques et des spé
cialisations par thèmes (types de comportements ou d'activités ou de groupes
sociaux, le « normal » et le « pathologique »...), auxquelles s'ajoutent les
spécialisations par disciplines (pour ne pas dire « écoles »).
Des raisons apparemment contingentes ont stimulé les recherches sur la
« prime adolescence» ou « adolescence pubertaire », leur permettant d'acquérir
peu à peu leur autonomie et laissant entrevoir une certaine convergence des
(*) Nous proposons ici un canevas d'analyse et de classement des faits et idées qui
sont en connexion avec le concept de maturation sociale et constituent le champ de notre
prospection bibliographique. C'est pour pouvoir situer notre projet d'enquête systématique
— dont le thème recouvre nécessairement un champ beaucoup plus limité — dans un
univers conceptuel cohérent que nous avons établi ce canevas général.
(**) Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes en bas de page, les cro
chets carrés à la bibliographie en fin d'article. française de sociologie Revue
résultats : elles puisent en effet l'essentiel de leurs matériaux d'enquête dans
des institutions relativement récentes, comme l'instruction et l'éducation de
masse, l'orientation scolaire et professionnelle, la prévention et le traitement
de l'inadaptation sociale des mineurs pénaux. Elles reçoivent, en échange des
connaissances qu'elles apportent dans ces domaines, une « reconnaissance
d'utilité publique » et une impulsion nouvelle.
Nous pensons qu'il en sera bientôt de même pour les recherches sur la
période suivante dite de « l'adolescence juvénile » ou du « jeune adulte »,
encore très peu étudiée (i). Divers facteurs vont hâter le développement de
ces recherches : la. prolongation de la scolarité ou, plus généralement l'allo
ngement de la période de transmission des rôles sociaux; la tendance à ins
taurer un statut juridique particulier entre la majorité pénale d'une part et
la majorité civique ou la maturité physiologique d'autre part; l'introduction
de méthodes scientifiques de sélection et d'entraînement dans l'institution
militaire; enfin la tendance à rationaliser et à planifier les essais empiriques
d'action socio-éducative et socio-culturelle pour «jeunes », sous forme d'ins
titutions locales extra-scolaires (« Maisons de jeunes » publiques et laïques,
de quartier ou de village).
Cette liaison entre le développement des institutions et des structures
sociales d'une part, et le ou la spécialisation des sciences
humaines, d'autre part, nous oblige à prendre un certain recul (2) : il faut
dans une certaine mesure se dégager du mythe et des préoccupations pragmat
iques qui contribuent à la naissance d'une « science de la jeunesse » comme
branche particulière des sciences de l'homme, et à sa fusion avec la « science
de l'adolescence », dont elle est le prolongement indispensable.
Le concept de maturation que nous proposons de mettre au centre de
notre étude ne procède pas d'un choix arbitraire ou a priori. Il s'est imposé
comme axe principal d'une « science de l'adolescence et de la jeunesse »,
aussi bien à la lecture des principaux ouvrages et articles de langues française
et anglaise traitant de la question juvénile que lors de nos premières enquêtes
d'exploration.
Les aspects biopsychologiques et psycho-sociaux ont déjà fait l'objet de
nombreux ouvrages, traités (3) et relevés bibliographiques [cf. 8]. Si l'on
considère l'aspect sociologique du problème, plus rarement étudié, il faut
mentionner les articles de synthèse de G. Lapassade [9] et de N. de Maupeou-
Leplatre [10], ainsi qu'un ouvrage général de S.N. Eisenstadt [11] accom
pagné d'une abondante bibliographie. Citons également certains recueils
d'articles parus dans des revues ou collections qui, s'ils ne représentent pas
encore des recherches collectives coordonnées, nous offrent des points de
vue différents et complémentaires sur des problèmes communs (A, B, C, D,
E, F, G, H).
nous ni dans (1)conviendrons Sans les nuances entrer d'appeler dans relatives les querelles grosso au sexe, modo de à définition la «adolescence» géographie, des mots à la l'histoire et période de délimitation ou 13-18 au ans milieu des et social, «jeuâges,
nesse » la période 18-25 ans. De même que le terme de paidologie recouvre les études
de toutes les disciplines consacrées à l'enfance prépubertaire, de même le terme d'hébé-
logie, proposé par M. Debesse, ou à'éphébologie, pourrait désigner les études de toutes
les disciplines consacrées à cette longue période qui s'étend de la puberté à la maturité
physiologique (soit de 13 à 25 ans environ). Les bornes de cette période sont certes
fluctuantes, imprécises et variables, mais moins relatives et moins subjectives que toute
autre.
(2) Voir à ce sujet l'article de R. Girod [2].
(3) Nous en signalons quelques-uns parmi ceux qui tiennent largement compte des
facteurs sociaux et culturels dans l'étude du processus de maturation [3 à 7].
I32 maturation sociale La
Une première série d'enquêtes d'exploration, entreprise sur le terrain dès
1957, nous a permis, conjointement à l'analyse bibliographique dont il est
rendu compte ici et à de nombreux contacts avec différents groupes et grou
pements de jeunes ou d'adultes intéressés à la question, d'élaborer différentes
perspectives de recherche. Etant donné le caractère provisoire des résul
tats, ces enquêtes n'ont pas toutes été publiées ou n'ont eu qu'une diffusion
restreinte (4).
Nous avons exposé ailleurs nos premières hypothèses de travail sur la
maturation sociale des jeunes [15], en considérant que de nombreuses études
sont indispensables pour départager les connaissances scientifiques acquises,
les hypothèses vraisemblables, les hypothèses fragiles et les affirmations
erronées. En l'état présent, embryonnaire, de la psycho-sociologie de la jeu
nesse, un tel partage serait prématuré; en revanche, la confrontation des
opinions et des théories les plus variées, fussent-elles partisanes, représente
encore, à ce stade empirique de la recherche un remarquable stimulant.
C'est pourquoi il ne nous a pas paru utile d'établir ici un catalogue cri
tique des définitions des concepts de maturation-maturité-immaturité, d'ailleurs
peu nombreuses [cf. par exemple 16] ou des concepts voisins qui y sont géné
ralement associés (croissance, apprentissage, mûrissement, développement,
évolution, équilibre, harmonie, épanouissement, structure-structuration,
adaptation, intégration, socialisation). D'ailleurs, la plupart des auteurs qui
emploient les termes de maturation sociale pour définir un processus, ou de
maturité-immaturité pour définir un état, ne les enferment pas dans des
formules rigides: ils poursuivent, ou invitent à poursuivre, les recherches
théoriques et empiriques nécessaires à l'élaboration d'une définition [cf. 17]
ou, chez certains, préoccupés de quantification, à la construction d'échelles
destinées à mesurer le « degré de maturité sociale » (5). Tout en soulignant
l'utilité méthodologique et opératoire de ce concept, nous indiquerons cepen
dant certains des développements théoriques qu'il implique et essaierons de
nous approcher d'une définition provisoire en vue d'une application sans équi
voque à la recherche empirique.
(4) Les principaux thèmes de ces études préliminaires sont les suivants :
— La description morphologique et la représentation par les parents des problèmes
de la vie du jeune dans sa famille et dans le logement familial d'une part, hors de sa
famille et dans la « cité résidentielle » d'autre part (ch. IX et X d'un ouvrage collectif
du Groupe d'Ethnologie sociale, 12); interviews dans 43 ménages (56 jeunes de 14 à
25 ans) de trois groupes d'habitations nouvelles.
— Le phénomène des groupes restreints et spontanés de jeunes à base locale, et les
problèmes psycho-sociologiques concernant les équipements socio-culturels pour les jeunes
dans les nouveaux groupes d'habitation [13] ; confrontation des réponses à deux inter
views distinctes auprès de 109 jeunes de 14 à 25 ans et de 31 parents (65 jeunes de
14 à 25 ans) dans les mêmes groupes d'habitations nouvelles.
— Les motivations et les aspirations des jeunes travailleurs à l'égard de la formation
physique et sportive en rapport avec les autres aspects de la formation sociale et culturelle
(non publié) ; interviews auprès de 25 éducateurs spécialisés du Haut Commissariat à la
Jeunesse et aux Sports (soit 32 « Centres d'Initiation sportive » ou « Centres d'Activités
physiques » dans 20 départements).
— Le comportement et les aspirations socio-culturelles des « jeunes-adultes » et des
adultes jeunes en milieu ouvrier urbain [14] ; interviews intensives auprès d'un échant
illon comparatif stratifié de 25 animateurs et de 215 usagers de 24 centres locaux d'acti
vités culturelles (grâce à l'active collaboration du Centre de Culture Ouvrière).
(s) II existe bien déjà de telles échelles [18 à 22] sans parler des tests de socia
bilité d'inspiration sociométrique appliqués surtout dans le cadre scolaire [22 à 24],
mais leur validité est encore contestée. Ainsi s'exprime par exemple un rapporteur anglais
au VIe Congrès international de Défense sociale [25] : « We have not as yet got further
than beginning to recognise the enormity of the problem ». française de sociologie Revue
I. — Le concept général de maturation de la personne.
Intérêt théorique et méthodique
Son application psycho-sociologique est assez récente et il tend à supplanter,
pour plusieurs raisons, les concepts d'adaptation ou d'intégration sociale, voire
d'insertion sociale et de socialisation, jugés aujourd'hui insuffisants ou
inadéquats (6).
i) II met d'emblée l'accent sur l'aspect dynamique de l'être humain. L'ado
lescent est un être en mouvement, avec une mémoire du passé et une repré
sentation de l'avenir, et son développement s'insère dans un contexte social
également fluant et complexe, qu'il contribue d'ailleurs à modifier (7).
On ne peut en effet transposer telles quelles, dans nos civilisations à évo
lution et à différenciation accélérées, les méthodes ethnologiques qui ont fait
leurs preuves dans les sociétés dites traditionnelles, relativement simples,
fermées, et à évolution lente, où la jeunesse pouvait constituer une classe
d'âge homogène, aux structures et aux fonctions durables d'une génération à
l'autre [29]. Même si elle représente une institution ou un groupe large à
fonctions spécifiques, étroitement intégré dans l'organisation sociale globale,
et non une simple catégorie démographique, la « jeunesse » d'un pays indust
rialisé demeure hétérogène et soumise à des changements plus ou moins
rapides (8) selon le rythme de l'évolution sociale. Sa cristallisation en tant
que classe ďáge n'apparaît pas aussi clairement, ni à un degré semblable, dans
les divers milieux socio-culturels [30, 31].
D'une manière générale, les travaux sur l'adolescence et la jeunesse ont
un caractère d'autant plus objectif et scientifique qu'ils précisent les périodes
évolutives sur lesquelles ils portent et soumettent les individus à des observa
tions longitudinales, espacées dans le temps. An contraire on les suspecte de
subjectivité s'ils présentent le Jeune comme une entité abstraite, opposée par
exemple à YAdulte ou à la Société — sans tenir compte des stades de déve
loppement et autres variables élémentaires (le sexe) ni des variables secon
daires ou parasites (9). Nous ferons plus loin allusion aux problèmes sou
levés par la mesure de l'âge (selon les unités universelles du calendrier astro
nomique, ou selon les étapes individualisées de la croissance somatique ou
(6) Cf., par exemple, le raccourci d'histoire de la criminologie brossé par G. Heuyer
dans sa préface au manuel de G. Moêne [26] et les raccourcis d'histoire des théories
psychologiques et sociologiques se rapportant à l'étude de l'enfant [par exemple 27, 28,
37, 42].
(7) J; Stoetzel [17] écrit en substance qu'il reste à savoir si ce que l'on appelle
immaturité est un stade inachevé de la formation des jeunes, ou si c'est la préfiguration
du style de maturité futur.
(8) II ne s'agit pas tant du renouvellment des membres — qui n'affecte pas néces
sairement la structure du groupe — que de la restructuration permanente de la jeunesse
dans son ensemble, sous l'action de profonds changements quantitatifs (le « renouveau
démographique » en France par exemple) et qualitatif (dans le système et le recrutement
scolaires par exemple).
(9) Remarquer le nombre d'observations et de jugements portés sur les jeunes qui ne
font état ni du sexe ni de l'âge, ni du milieu social, alors qu'en fait ils se réfèrent
implicitement à ceux-là seuls qui « font problème » (les garçons en « crise d'opposition »,
par rapport aux filles) ou qui sont plus souvent étudiés pour des raisons de commodité
(les scolaires par rapport aux apprentis non scolarisés et aux jeunes travailleurs). La maturation sociale
encore de la croissance sociale) et par sa classification en « tranches » dis
continues.
Du point de vue psycho-sociologique qui nous intéresse, on aboutirait à des
généralisations ou à des extrapolations abusives si l'on ne prenait en consi
dération la dynamique sociale. Entendons par là non seulement ce qui diffé
rencie les individus du point de vue statique selon leur milieu géographique,
écologique, socio-économique, socio-culturel (critères dont tient compte, en
principe, toute psychologie différentielle), mais encore les courants de mobil
ité sociale qui agitent plus ou moins les classes et les groupes, et plus part
iculièrement leurs jeunes membres, plus plastiques [15, 31 à 34]. Nous ver
rons qu'il n'est pas possible de parler de processus de maturation à propos
des institutions et des groupes sociaux eux-mêmes, mais les sociétés contem
poraines n'en représentent pas moins des systèmes d'équilibre instable et pré
caire.
2) Le fait de considérer les problèmes psycho-sociologiques de l'ado
lescence et de la jeunesse sous l'angle de la maturation revêt un autre intérêt,
aux implications méthodologiques évidentes: en rappelant que la personnalité
forme un tout, dont la complexité et la dynamique ne doivent pas cacher le
caractère unitaire et continu, elle incite les chercheurs de chaque discipline
à faire appel aux disciplines voisines.
Le concept de maturation est, en effet, commun à plusieurs spécialités. И
encourage donc les échanges de vues et les recherches coordonnées en équipes
interdisciplinaires. Tout en permettant une division du travail, nécessaire,
selon les critères des techniques usuelles d'investigation (techniques propres
aux différentes sciences médico-physiologiques, psychologiques et sciences
sociales particulières), il est un gage de l'unité indispensable au stade de la
synthèse.
Telles furent les conclusions du VI* Congrès international de Défense
sociale, qui s'est tenu récemment à Belgrade (mai 1961). Bien que les juristes
et les criminologues y aient occupé une place prépondérante, en fonction de
l'intérêt pragmatique de ce rassemblement et du thème proposé à la discus
sion (10), c'est autour du concept de maturation-maturité-immaturité que les
échanges entre biologistes, médecins, psychologues, psychiatres, sociologues,
travailleurs sociaux, criminologues, juristes et magistrats de vingt-deux pays
se révélèrent les plus fructueux. De même le 1" Congrès européen de Pédo
psychiatrie (Paris, septembre i960) avait inscrit le thème de la maturation au
centre de ses travaux : des médecins, psychiatres et psychanalystes y parti
cipaient en majorité, mais conservaient le souci d'une liaison avec les psycho
sociologues.
Un certain nombre d'écueils risquent cependant de faire échouer d'éven
tuels projets de recherches interdisciplinaires et internationales. Il convient
de les signaler maintenant.
(10) « Dans quelle mesure se justifient des différences dans le statut légal et le trait
ement des mineurs, des jeunes adultes et des adultes délinquants ? э En attendant la publi
cation des Actes du Congrès, on pourra consulter les rapports particuliers et généraux
au siège de la Société internationale de Défense sociale, 28, rue Saint-Guillaume, Paris.
Seules les contributions française et italienne ont déjà donné lieu à des publications
séparées (D, E). Cf. en outre (F, G). française de sociologie Revue
IL — Aspects de la maturation et points de vue de la recherche
Les nécessités de l'observation et de l'analyse ont conduit la plupart des
chercheurs à limiter leurs champs d'investigation aux frontières mouvantes
de leurs disciplines, de leurs pays et de leurs systèmes politiques respectifs.
Comme leurs efforts ont manqué jusqu'à présent de coordination, les différents
secteurs de recherche ne se trouvent pas tous au même niveau de développe
ment et les conditions d'une synthèse fructueuse, telles que la complémentar
ité ou la comparabilité des travaux, ne sont pas toujours réalisées.
Privilégier un secteur ou un aspect du processus de maturation est en soi
une attitude stimulante, voire nécessaire à titre d'hypothèse. Chaque progrès
dans un domaine particulier peut faire rebondir la recherche dans les
domaines voisins. Mais l'ignorance ou le mépris des autres secteurs de
recherche peut provoquer des dialogues stériles ou entraver la conclusion
d'un accord de synthèse (n). Inversement, un recours exagéré et systémat
ique à l'analogie nous ramènerait au stade d'une philosophie syncrétique des
sciences, semblable à l'évolutionnisme de Spencer.
C'est pourquoi tout travail interdisciplinaire exige une prise de conscience
des emprunts réciproques de concepts et de théories, dans une réflexion
épistémologique approfondie [35 et 36].
A) Les deux tendances principales qui s'opposent, sans toutefois
s'affronter ouvertement — car elles semblent parfois s'ignorer — se situent
surtout aux extrêmes de l'éventail des sciences de l'homme, dans les domaines
biologique et sociologique [37]. Aussi pourrait-on les qualifier plus largement
de naturalistes et de culturalistes pour évoquer les deux pôles du couple dia
lectique nature-culture auxquelles elles se réfèrent.
Pour rendre compte du processus complexe qui fait d'un enfant un
adulte (chacune ayant d'ailleurs sa définition propre de l'adulte), l'une met
l'accent sur les phénomènes de croissance somatique, l'autre sur les phéno
mènes de croissance sociale. Bien qu'elles s'expriment rarement de façon aussi
caricaturale, on pourrait schématiser ainsi les formulations de ces deux ten
dances :
1) D'un côté on parle de développement endogène, spontané, inéluctable,
(sauf cas pathologiques que suffiraient à expliquer des facteurs somatiques
constitutionnels ou des carences du milieu dit naturel), voire ď « imprégnat
ion г de l'organisme et du système nerveux, principalement sous l'influence
endocrinienne déclenchée à la puberté (12). Dans cette perspective, le temps, la
durée acquièrent en soi une importance primordiale, au point que l'on parle
(11) Une telle collaboration interdisciplinaire peut être qualifiée d'utopique dans l'état
actuel de nos connaissances. Il faut néanmoins se persuader de l'évidence suivante : tenir
compte des divers aspects du problème de la maturation, ce n'est pas « sortir du sujet »,
ce sujet fût-il confiné à un thème précis de recherche — c'est prendre conscience qu'on
sait peu de choses des points de vue complémentaires au sien, au lieu de croire
en sait assez ou, ce qui est pire, au lieu de se référer implicitement à des connaissances
irrationnelles en croyant qu'on en ignore tout.
(12) Les variations chronologiques d'apparition moyenne des phénomènes pubertaires
selon les époques, les civilisations et les groupes sociaux sont souvent invoquées à
l'appui des thèses culturalistes, mais rarement étudiées avec la rigueur méthodologique
souhaitable [38]. Il semble que l'amplitude de ces variations ait été exagérée et qu'on
doive les attribuer plus à des facteurs d'origine constitutionnelle ou nutritive, voire
climatique, qu'à des facteurs exogènes du milieu culturel proprement dit. Quant au
I36 maturation sociale La
de « causalité chronogène», un peu au sens d'un mécanisme d'horlogerie
remonté dès la fusion des gamètes. La fixation des étapes ou périodes évolu
tives de maturation et involutives de sénescence ne serait plus qu'affaire
d'observation descriptive, médicale et anthropobiométrique, et d'élaboration
statistique. L'apport des autres sciences humaines se révélerait alors négli
geable, sinon pour expliquer indirectement certains dérèglements ou pertur
bations du mécanisme.
Malgré leur caractère parfois outrancier, il semble qu'il y ait beaucoup à
attendre de telles recherches dans la mesure où elles parviendraient à recons
tituer le processus « naturel » dans une normalité théorique et fictive aussi
vierge que possible des empreintes de la vie en société. La biotypologie géné
tique nous présente un tableau des « pulsations » endogènes de la maturation
[39 à 41] sous la forme d'hypothèses générales cohérentes :
— Succession de changements d'état, à la fois qualitatifs et quantitatifs, dans un sens
invariable et irréversible, et à, un rythme décroissant en fonction quasi logarith
mique, jusqu'à épuisement de l'énergie vitale ; le concept evolution-involution
s'appliquerait sans réserve au développement ontogénique.
— Alternance rythmique, à l'intérieur de chaque cycle évolutif, d'une phase à évolution
rapide, où domine un processus d'extension, de type catabolique, plus ou moins
anarchique et disproportionné, et d'une phase à évolution lente, où domine un
processus d'assimilation, de type anabolique et d'harmonisation ; de nombreux
autres couples d'attributs antagonistes et complémentaires peuvent être associés
à ces phases, tels que extraversion-intraversion, tension-détente, pulsion-réflexion,
activité-sensibilité.
— Principe homêo statique de la restructuration dynamique des divers facteurs, —
endogènes et exogènes, — de la maturation, dans une tension perpétuelle vers
une intégration harmonieuse ; d'où les aspects plus ou moins « épanouis » aux
différentes phases du processus, selon que l'équilibre est ou plus menacé.
De telles théories sont discutables, d'autant qu'aucune expérience de
laboratoire ne peut les vérifier à l'état pur, lès observations de l'homme
« sous vide social » étant inconcevables (13). Mais, dans leur formulation
générale et abstraite, qui vise à dégager l'essence virtuelle du phénomène,
elles n'en présentent pas moins une grande utilité pour le sociologue.
Elles situent à leur place, secondaire, un certain nombre de faux pro
blèmes : par exemple, de savoir si le processus est continu ou discontinu, si
l'adolescence est une crise [42], la question de la délimitation précise des
seuils d'âge, qui a surtout un intérêt méthodologique ' (détermination des
classes d'âge statistiques) ou pragmatique (14).
En revanche elles remettent en cause quelques idées bien enracinées, telles
que l'unicité du processus de maturation au cours de chaque existence indivi
duelle. Supposons que la maturité puisse se reconnaître à des caractères
objectifs, intrinsèques, comme l'épanouissement ou l'harmonie structurale
(nous en reparlerons plus loin), et non à quelque critère subjectif comme
l'acmé de tel caractère physique ou psychique privilégié arbitrairement par
rapport à d'autres (la tendance à ramener l'âge adulte à la « pleine possession
déclenchement lui-même du processus pubertaire il reste encore inexpliqué. Les glandes
sont identifiées, ainsi que les hormones qu'elles sécrètent, mais non le mécanisme de
leur mise en action [39].
(13) Sur ce point, se reporter à la note (26).
(14) On fait parfois remarquer que les seuils d'âge juridiques (par exemple la
majorité pénale à 18 ans) « surprennent г le plus souvent les individus à leur insu ;
que l'on prône ou non l'individualisation des règles sociales, le problème consiste à
faire coïncider au plus près les normes juridiques avec des modes, des moyennes ou des
médianes statistiques (cf. D, E). française de sociologie Revue
de ses moyens » ne serait qu'une illusion naïve, car les courbes de dévelop
pement des « aptitudes » sont loin d'être synchronisées [cf. no]) ou éthique,
comme l'efficacité sociale optimale (par analogie avec le fruit qui est appelé
mûr quand il est consommable) ; on pourrait alors aussi bien parler d'une
multiplicité de maturations successives, entre chaque poussée de transformation
rapide et chaque palier de relative stabilité : par exemple en moyenne de
3-4 ans à 5-6 ans, de 6-9 ans à 9-12 ans, de 13-18 ans à 18-25 ans> de 25-35 ans
à 35-50 ans, et de 50-70 ans à la mort [41], avec de légers décalages d'un
sexe à l'autre. D'ailleurs on distingue déjà la maturation intra-utérine de la
maturation post-natale, et on remarque des ressemblances frappantes entre la
« crise d'opposition » de l'enfant de 3 ans et la « crise d'originalité » de
l'adolescent pubère, entre la stabilité de l'enfant de 9 à 12 ans, et celle du
« jeune adulte » de 18 à 25 ans (périodes pourtant marquées par d'importants
changements de statut social). Même si l'on s'en tient à la conception tradi
tionnelle de l'unicité, on peut affirmer que le processus de maturation n'est
pas uniforme ou « monotone » mais ponctué par des « âges de grâce » ou
« états francs » avec équilibration optimale, et par des « de transition »
ou « états troubles » avec rupture d'équilibre (déstructuration et restructura
tion simultanées).
2) La tendance contraire insiste sur les provocations exogènes du milieu
social, dont les structures, les institutions et les normes, coutumières ou juri
diques, auraient le pouvoir de fixer des statuts — à la limite, arbitraires —
aux membres de la collectivité différenciés selon le sexe, l'âge ou tout autre
critère [43 et 44]. Ces statuts impliquent des ensembles d'interdits, de droits
et de devoirs, des gammes de rôles sociaux, imposés ou seulement autorisés,
très variables quant à l'étendue du choix et quant au prestige qui leur est
accordé [cf. 63]. Leur succession dans le temps serait la définition même du
processus de croissance sociale et permettrait une identification de Г « âge
social » des individus [45 à 47], voire une identification des « classes d'âge »,
formelles ou informelles, lorsque d'autres modes de stratification ne s'y
opposent pas [29 à 31].
La linguistique pourrait être ici d'un grand secours. La simple enumeration
des termes qui désignent les catégories d'âge successives témoigne de la
façon dont chaque pays, chaque groupe social, chaque « culture » reconnaît
des statuts différenciés entre la naissance et la mort. Si le langage courant
ne permet pas d'identifier les seuils d'âge avec précision, au moins indique-t-il
clairement qu'il tranche dans le continuum quantitatif des âges par des
attributs qualitativement différents. En outre la confusion ou l'ambiguïté des
termes, même scientifiques, peut être interprétée le plus souvent comme une
indécision du statut social des tranches d'âge correspondantes: ainsi en est-il
par exemple des mots servant à désigner en France les personnes des deux
sexes entre l'enfance et l'âge adulte.
On prête également attention au système des rites, cérémoniels ou non, ou
à leurs substituts, qui utilisent les émotions collectives pour marquer le
passage des individus d'un statut à un autre, consacrer leur adhésion à des
groupes et à des valeurs [29, 112]. Mais les rites auraient une fonction
conservatrice [48], consistant à exorciser les menaces de corruption que fait
peser sur la collectivité toute modification de sa composition (entrée ou
sortie de ses membres et de ses « nouveau-nés sociaux » que sont les ado
lescents) ou de sa structure (agrégation ou séparation, d'ordre matrimonial
principalement). Une analyse spécifiquement sociologique consisterait à
déceler ce qu'il reste de cette fonction conservatrice dans les substituts actuels
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