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La mémoire de travail : structure, fonctionnement, capacité - article ; n°3 ; vol.90, pg 403-427

De
27 pages
L'année psychologique - Année 1990 - Volume 90 - Numéro 3 - Pages 403-427
Résumé
Les recherches visant à caractériser les processus qui régissent les activités cognitives complexes postulent toutes l'existence d'une mémoire de travail. Celle-ci est définie comme un système, de capacité limitée, qui assure une double fonction de traitement et de stockage temporaire de l'information. L'objectif de cet article est de faire une revue des travaux réalisés au cours des quinze dernières années, en privilégiant les recherches centrées sur le fonctionnement de la mémoire de travail dans la lecture et la compréhension. Dans la première partie, nous présentons les données qui permettent de distinguer mémoire à court terme et mémoire de travail ; la seconde partie est consacrée au modèle de Baddeley et la troisième traite de la capacité de la mémoire de travail, en accordant une large place à l'approche de Daneman.
La mémoire de travail n'est pas une entité conceptuellement univoque. Dans la conclusion, nous tentons de clarifier l'évolution que traduisent les recherches des toutes dernières années, évolution qui conduit les auteurs à considérer la mémoire de travail non pas comme un système « généraliste », mais comme constituée de plusieurs systèmes spécialisés impliqués dans des tâches spécifiques. Dans cette perspective l'étude de la mémoire de travail doit être étroitement associée à celle des processus qui régissent les activités cognitives particulières.
Mots clés : mémoire de travail, lecture, compréhension de textes.
Summary : Working memory : structure, function and capacity.
Investigations of the processes underlying complex cognitive tasks all assume the intervention of a working memory. This is considered to be a system responsible for both temporary storage and information processing. The purpose of this paper is to survey the studies published during the last fifteen years, focusing on experiments dealing with working memory in reading and comprehension. In the first part, the data which allow us to distinguish working memory from short-term memory are presented ; the second part is focused on Baddeley's model and the third one deals with the question of the capacity of working memory, particularly with the Daneman's approach.
Working memory is not an unequivocal conceptual entity. In conclusion, we attempt to describe the evolution which can be seen in the studies published in recent years. Working memory tends to be considered not as an unified, general purpose system, but as composed of several specialized systems, each of them being implied in specific tasks. In this view, it is clear that the investigation of working memory must be narrowly tied to the study of the processes underlying particular cognitive activities.
Key-words : working memory, reading, text comprehension.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Marie-France Ehrlich
Max Delafoy
La mémoire de travail : structure, fonctionnement, capacité
In: L'année psychologique. 1990 vol. 90, n°3. pp. 403-427.
Citer ce document / Cite this document :
Ehrlich Marie-France, Delafoy Max. La mémoire de travail : structure, fonctionnement, capacité. In: L'année psychologique.
1990 vol. 90, n°3. pp. 403-427.
doi : 10.3406/psy.1990.29415
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1990_num_90_3_29415Résumé
Résumé
Les recherches visant à caractériser les processus qui régissent les activités cognitives complexes
postulent toutes l'existence d'une mémoire de travail. Celle-ci est définie comme un système, de
capacité limitée, qui assure une double fonction de traitement et de stockage temporaire de
l'information. L'objectif de cet article est de faire une revue des travaux réalisés au cours des quinze
dernières années, en privilégiant les recherches centrées sur le fonctionnement de la mémoire de
travail dans la lecture et la compréhension. Dans la première partie, nous présentons les données qui
permettent de distinguer mémoire à court terme et mémoire de travail ; la seconde partie est consacrée
au modèle de Baddeley et la troisième traite de la capacité de la mémoire de travail, en accordant une
large place à l'approche de Daneman.
La mémoire de travail n'est pas une entité conceptuellement univoque. Dans la conclusion, nous
tentons de clarifier l'évolution que traduisent les recherches des toutes dernières années, évolution qui
conduit les auteurs à considérer la mémoire de travail non pas comme un système « généraliste », mais
comme constituée de plusieurs systèmes spécialisés impliqués dans des tâches spécifiques. Dans
cette perspective l'étude de la mémoire de travail doit être étroitement associée à celle des processus
qui régissent les activités cognitives particulières.
Mots clés : mémoire de travail, lecture, compréhension de textes.
Abstract
Summary : Working memory : structure, function and capacity.
Investigations of the processes underlying complex cognitive tasks all assume the intervention of a
working memory. This is considered to be a system responsible for both temporary storage and
information processing. The purpose of this paper is to survey the studies published during the last
fifteen years, focusing on experiments dealing with working memory in reading and comprehension. In
the first part, the data which allow us to distinguish working memory from short-term memory are
presented ; the second part is focused on Baddeley's model and the third one deals with the question of
the capacity of working memory, particularly with the Daneman's approach.
Working memory is not an unequivocal conceptual entity. In conclusion, we attempt to describe the
evolution which can be seen in the studies published in recent years. Working memory tends to be
considered not as an unified, general purpose system, but as composed of several specialized systems,
each of them being implied in specific tasks. In this view, it is clear that the investigation of working
memory must be narrowly tied to the study of the processes underlying particular cognitive activities.
Key-words : working memory, reading, text comprehension.L'Année Psychologique, 1990, 90, 403-428
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie cognitive
de la Communication (EPHE)
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René- Descartes, CNRS, URA 316s-
LA MÉMOIRE DE TRAVAIL :
STRUCTURE, FONCTIONNEMENT, CAPACITÉ
par Marie-France Ehrlich et Max Delafoy
SUMMARY : Working memory : structure, function and capacity.
Investigations of the processes underlying complex cognitive tasks all
assume the intervention of a working memory. This is considered to be a
system responsible for both temporary storage and information processing.
The purpose of this paper is to survey the studies published during the
last fifteen years, focusing on experiments dealing with working memory
in reading and comprehension. In the first part, the data which allow us to
distinguish working memory from short-term memory are presented ; the
second part is focused on Raddeley's model and the third one deals with
the question of the capacity of working memory, particularly with the
Daneman's approach.
Working memory is not an unequivocal conceptual entity. In conclusion,
we attempt to describe the evolution which can be seen in the studies published
in recent years. Working memory tends to be considered not as an unified,
general purpose system, but as composed of several specialized systems,
each of them being implied in specific tasks. In this view, it is clear that
the investigation of working memory must be narrowly tied to the study of
the processes underlying particular cognitive activities.
Key-words : working memory, reading, text comprehension.
Qu'est-ce que la mémoire de travail ? C'est dans les années soixante-
dix que le terme de Working Memory est apparu dans la littérature,
dans certains des écrits consacrés aux modèles de la mémoire, mais
aussi dans les études visant à modéliser les activités cognitives complexes
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 404 Marie-France Ehrlich el Max Delafoy
(Newell et Simon, 1972 ; Simon, 1976 ; Kintsch et Van Dijk, 1978).
Aujourd'hui, l'usage du terme est très répandu, le caractère nécessaire
de l'entité est largement admis, mais le concept est loin d'être univoque.
Cet article a pour objectif de présenter les axes autour desquels se sont
développées, au cours des quinze dernières années, les recherches
centrées sur la mémoire de travail. Dans une première partie, nous
présenterons les données expérimentales à partir desquelles le concept
de mémoire de travail a été défini ; nous exposerons ensuite le modèle
de la structure et du fonctionnement de la mémoire de travail proposé
par Baddeley, avant de traiter des problèmes de capacité avec les
travaux de Daneman.
Cette revue ne prétend pas être exhaustive. Nous avons fait le choix
de privilégier les recherches portant sur le fonctionnement de la mémoire
de travail dans la lecture et la compréhension, en raison de notre champ
d'intérêt et de compétence, mais aussi parce que tous les modèles
actuels de cette activité hautement complexe impliquent une mémoire
de travail.
1. LA MÉMOIRE A COURT TERME
EST-ELLE UNE MÉMOIRE DE TRAVAIL ?
1.1. LES RECHERCHES EXPÉRIMENTALES DE BADDELEY ET HITCH (1974)
ET DE HITCH ET BADDELEY (1976)
Les modèles de mémoire à registres multiples (stage model), du type
de celui proposé par Atkinson et Shifîrin (1968), comportent trois
systèmes : le registre sensoriel, le système de stockage à court terme et
le système de stockage à long terme. Le second système ou mémoire à
court terme (mct) est supposé jouer un rôle central dans la réalisation
des tâches cognitives par nombre d'auteurs, et, en 1971, Atkinson et
Shifïrin lui confèrent le statut de mémoire de travail (mt) (Atkinson et
Shifîrin, 1971). Cependant, Baddeley et Hitch (1974) remarquent que
cette conception ne repose pas sur des données expérimentales spéci
fiques. Ils vont réaliser une série d'expériences dont le but est de
répondre à deux questions : 1. Les tâches d'apprentissage, de raisonne
ment et de compréhension mettent-elles en jeu un même système de
mémoire de travail ? 2. Quelle relation ce système entretient-il avec la à court terme ?
1.1.1. Précharge, charge concurrente et rappel libre de listes de mots. —
Baddeley et Hitch (1974) étudient le rappel libre de listes de 16 mots en
employant des techniques de précharge et de charge concurrente. Ces
techniques consistent à présenter aux sujets avant la liste de mots
(précharge) ou pendant — et à plusieurs reprises — (charge concur- La mémoire de travail 405
rente), un certain nombre d'items (chiffres, lettres) à maintenir en
mémoire et à reproduire par écrit après le rappel de la liste de mots.
La précharge et la charge concurrente varient selon trois modalités :
1, 3 ou 6 items (chiffres ou lettres). Six chiffres constituant une charge
proche de l'empan mnémonique des sujets, les auteurs s'attendaient à
observer, avec une telle charge, une forte réduction de l'effet de récence.
Cette hypothèse découlait de la conception classique selon laquelle
l'empan mnémonique et l'effet de récence sont deux manifestations de
la limitation de la mémoire à court terme.
Or, avec les deux techniques, et bien que les items « chargés » soient
parfaitement rappelés, Baddeley et Hitch observent une diminution du
rappel des mots pour les positions sérielles 1 à 9, mais aucune réduction
de l'effet de récence.
Ils sont alors amenés à conclure que l'empan mnémonique et l'effet
de récence ne sont pas dépendants d'un même système de stockage.
1.1.2. Précharge, charge concurrente et raisonnement verbal. —
Baddeley et Hitch (1974), puis Hitch et Baddeley (1976) utilisent les
techniques de précharge et de charge concurrente dans une tâche de
raisonnement verbal. La tâche du sujet est de vérifier le caractère Vrai
ou Faux d'un énoncé qui décrit l'ordre de deux lettres. Par exemple,
l'énoncé « A n'est pas précédé par B » est suivi de « AB ». La difficulté
de la tâche varie en fonction du verbe (suivre/précéder), de la forme
(active/passive) de l'énoncé et de sa valeur de vérité (Vrai/Faux). Le
sujet doit donner sa réponse le plus rapidement possible et on analyse
les temps de réponse.
Une précharge de 1 ou 2 items s'avère être sans effet significatif
sur le temps de réponse. En élevant la précharge à 6 chiffres, le temps
de réponse n'est toujours pas significativement affecté, à condition que
la consigne ne souligne pas l'importance du rappel de la précharge.
Le sujet semble adopter une stratégie de « temps partagé » (time
sharing) entre le raisonnement et la répétition implicite de la précharge.
Pour empêcher l'apparition de cette stratégie, les auteurs utilisent une
procédure de charge concurrente, avec, outre la condition contrôle, les
trois conditions suivantes : pendant le raisonnement, les sujets doivent
répéter à un rythme de 4 à 5 items par seconde : soit « The-The-The... »,
soit la suite ordonnée des chiffres de « un à six », soit enfin une suite
de six chiffres aléatoires qui change d'un essai à l'autre. Les auteurs
observent alors un allongement global des temps de réponse dû, princ
ipalement, à la dernière condition. Cependant, cet effet n'apparaît pas
sur le taux d'erreurs ; les raisonnements sont effectués avec une exacti
tude égale à celle de la condition contrôle.
Un modèle à registres multiples aurait prédit qu'un sujet dont la
mct est saturée ne peut pas effectuer ces tâches. Or, le en est
capable malgré les charges supplémentaires concurrentes (charges 406 Marie-France Ehrlich et Max Delafoy
pouvant aller jusqu'à 8 chiffres dans une expérience de Baddeley et
Lewis non publiée, citée par Baddeley, 1986). L'exécution de la tâche
est ralentie mais le taux de réussite reste élevé (95 % dans cette dernière
recherche). Ces résultats sont en faveur de l'existence d'un espace de
travail, également à capacité limitée, dont la mct n'est pas l'analogue.
1.1.3. Précharge, charge concurrente et compréhension. — Toujours
dans l'article de 1974, Baddeley et Hitch étudient l'effet d'une précharge
de 6 chiffres sur la compréhension de textes présentés oralement. La
précharge diminue les scores de compréhension pour les textes descriptifs
et narratifs, mais non pour les textes argumentatifs. La compréhension
est mesurée à l'aide d'une épreuve de complètement (1 mot sur 5 éli-
liné), laquelle évalue, selon les auteurs, le rappel mot à mot plutôt
que la compréhension.
Avec la procédure de la charge concurrente, la compréhension n'est
pas affectée par une charge de 3 chiffres, mais elle l'est par une charge
de 6 chiffres. La compréhension est ici testée à l'aide de 8 questions qui
ne reprennent pas les termes originaux des textes. Mais, toujours selon
les auteurs, ces questions peuvent être vues comme testant la rétention
des idées principales du texte et, une fois de plus, ne pas atteindre, de
manière spécifique, la compréhension.
Dans une étude ultérieure, Baddeley, Eldridge, Lewis et Thomson
(1984) utilisent une technique de vérification de phrases, similaire à
celle utilisée par Collins et Quillian (1969). La charge concurrente varie
de 0 à 8 chiffres et ils mesurent la latence et l'exactitude des réponses.
Les données montrent que la latence augmente en fonction de la charge
concurrente. Cependant, l'exactitude des réponses n'est pas significati-
vement affectée tant que la charge ne dépasse pas 6 chiffres.
Il semble donc que certains aspects de la compréhension dépendent
de la gestion d'un espace de travail, de capacité limitée. Le conflit entre
la vitesse de vérification et le stockage de la charge additionnelle
montre que l'interférence se produit à l'intérieur de cet espace de travail.
L'ensemble des résultats de cette série d'expériences suggèrent,
selon Baddeley et Hitch, que les tâches cognitives telles que le rappel
libre, le raisonnement verbal et la compréhension mettent en jeu un
même espace de travail, lequel est différent de la mémoire à court terme.
Cette mémoire de de capacité limitée, serait allouée, de manière
flexible, soit au stockage des informations, soit à leur traitement. La
première hypothèse des auteurs (formulée dès 1974) est que cette
mémoire est constituée d'un processeur central et de deux systèmes
périphériques qui fonctionnent comme des systèmes « esclaves » par
rapport au processeur central. La mémoire de travail 407
1.2. LES RECHERCHES DE KLAPP, MARSHBURN ET LESTER (1983)
Les recherches de Baddeley n'eurent, dans un premier temps, qu'un
faible impact ; Klapp et al. (1983) citent une bonne dizaine de manuels,
publiés entre 1977 et 1983, dans lesquels mémoire à court terme et
mémoire de travail sont une même entité. La démarche de ces auteurs
est proche de celle de Baddeley : ils réalisent huit expériences dans le
but de comparer les propriétés de la mémoire de travail, nécessaire à la
réalisation de tâches complexes, à celles de la mémoire à court
terme caractérisée en terme d'empan, mesuré par le rappel ordonné
d'items.
Dans une première série d'expériences, ils utilisent une tâche dite
« du chiffre manquant ». On présente séquentiellement huit chiffres
(donc pris dans l'intervalle (0-9)), dans un ordre aléatoire, et le sujet
doit déterminer quel chiffre manque. Il est supposé que cette tâche fait
intervenir une certaine forme de mémoire immédiate que le sujet va
« balayer » avant de répondre à la question. Les auteurs étudient le rôle
d'une présentation des chiffres par groupes successifs (alors que l'inter
valle entre deux chiffres est de 50 ms, l'intervalle entre deux groupes
de chiffres est de 300 ms). Ils constatent que si le groupement facilite
bien le rappel ordonné de la série de chiffres, conformément à un effet
maintes fois observé, il n'influence pas la production du chiffre manq
uant. De même, demander aux sujets de répéter une syllabe, « la »,
pendant la présentation des chiffres, diminue le rappel ordonné des
chiffres, mais n'affecte pas la production du chiffre manquant.
Ces résultats conduisent les auteurs à admettre qu'il existe une
forme de mémoire immédiate dont les propriétés ne sont pas identiques
à celles du système mis en jeu dans le rappel ordonné d'items.
Dans une seconde série d'expériences, Klapp et al. utilisent une
technique de précharge (6 lettres), similaire à celle de Baddeley, et des
tâches de raisonnement arithmétique simple (5 > 7 ?) ou de jugement
d'appartenance d'un nombre à un ensemble de quatre nombres préala
blement présentés. A condition qu'un intervalle de cinq secondes sépare
la précharge de la tâche, les temps de réponse ne varient pas en fonction
de la précharge. Ainsi, après avoir été l'objet d'une phase de consoli
dation, les items de la précharge peuvent être retenus et rappelés sans
interférer avec la réalisation d'une autre tâche. Ces données sont, selon
les auteurs, incompatibles avec l'hypothèse d'une capacité commune à
toutes les formes de mémoire immédiate.
La principale conclusion de Klapp et al. va dans le même sens que
celle de Baddeley et Hitch : la mémoire à court terme, qui assure le
rappel ordonné d'items discrets, et la mémoire de travail, de capacité
limitée, mises en jeu dans de nombreuses tâches cognitives doivent être
distinguées. Mais plutôt que de supposer un même système de me;
ARls Marie-France Ehrlich et Max Delafoy 408
de travail, doté éventuellement de plusieurs sous-systèmes, ils sug
gèrent plusieurs systèmes dont les propriétés seraient spécifiquement
liées aux caractéristiques particulières des informations à traiter.
1.3. LE STATUT DE L'EMPAN MNÉMONIQUE
L'empan mnémonique est une mesure de la capacité de la mémoire
à court terme. C'est un nombre qui indique combien de chiffres (Digit
Span) ou de mots (Word Span) une personne est capable de restituer
dans l'ordre, immédiatement après les avoir entendus ou lus. La méthode
de mesure est très simple : on présente au sujet une liste de n items qu'il
doit restituer dans l'ordre ; si le rappel est correct, on recommence
avec » = » + 1, sinon on présente une liste de n = n — 1, et ce,
jusqu'à ce qu'on atteigne un critère d'arrêt prédéfini.
La mct étant supposée être l'espace de travail dans lequel sont
traitées les informations, les auteurs étudient les corrélations entre
l'empan mnémonique et les performances de compréhension, de vitesse
de lecture, de résolution de problèmes, etc.
Si Hunt (1978) trouve des corrélations significatives, bien que pas
très élevées, entre l'empan chiffre et l'intelligence, Perfetti et Lesgold
(1977) concluent, après avoir analysé les résultats obtenus par divers
auteurs, qu'il n'y a pas de corrélation entre l'empan mnémonique et la
compréhension. Cette conclusion sera ensuite confirmée par Goldman,
Hogaboam, Bell et Perfetti, 1980 ; Daneman et Carpenter, 1980 ;
Masson et Miller, 1983 ; Dixon, Lefèvre et Twilley, 1988.
Le point de vue de Perfetti et Lesgold est que la compréhension du
langage met en jeu non pas la mct telle qu'elle est évaluée par les
mesures d'empan, mais une mémoire active, dite fonctionnelle, spécia
lisée dans le stockage et le traitement des informations de nature
verbale.
Les résultats des trois ensembles de recherches que nous venons de
présenter brièvement convergent vers les mêmes conclusions : la
mémoire à court terme ne joue pas le rôle d'une mémoire de travail ;
l'empan mnémonique ne mesure pas la capacité de la de travail.
Celle-ci, dont le caractère nécessaire à la réalisation des taches cognitives
complexes est souligné, doit être conçue comme une entité, dont les
capacités sont limitées, qui assure des fonctions de stockage et de
traitement. La question de savoir s'il convient de supposer une entité
à caractère général ou plusieurs entités spécialisées n'est pas encore
explicitement posée ; elle est néanmoins sous-jacente dans plusieurs
écrits2.
2. Dans son ouvrage de 1986, Baddeley parle de mémoire de travail
générale (wmg) et spécifique (wms), mais en considérant par là les deux
acceptions dans lesquelles il utilise le terme : le concept général de la
mémoire de travail et le modèle particulier qu'il a proposé avec Hitch. La mémoire de travail 409
Ces faits expérimentaux remettent en question une conception
largement admise. Baddeley va alors proposer une théorie de la mémoire
de travail qui sera le point de départ de nouveaux travaux et de nou
veaux débats.
2. STRUCTURE ET FONCTIONNEMENT
DE LA MÉMOIRE DE TRAVAIL
D'APRÈS BADDELEY
2.1. LE MODÈLE THÉORIQUE
En 1974, Baddeley et Hitch suggèrent que the core of the working
memory system consists of a limited capacity « work space » which can be
divided between storage and control processing demands (p. 76). Ils envi
sagent un système à trois composantes : l'une, centrale, assure le traite
ment, les deux autres, périphériques, permettent le stockage temporaire
des informations verbales et visuelles.
La formulation du modèle va ensuite être précisée dans plusieurs
publications (notamment Baddeley, 1981, 1984, 1986, 1989 ; Hitch,
1984). La MT se compose d'un système central (Central Executive)
responsable de la sélection et de l'exécution des opérations de trait
ement ; sa capacité de traitement est limitée et une partie de cette
capacité peut être utilisée à des fins de stockage. Ce système central
gère deux systèmes « esclaves » : une boucle articulatoire (Articulatory
Loop) et un bloc-notes (ou plutôt bloc-à-croquis) visuo-spatial (Visuo-
spatial scratch-pad ou sketch-pad).
Les travaux de Baddeley ont essentiellement porté sur les caracté
ristiques fonctionnelles de ces deux systèmes.
2.1.1. La boucle articulatoire est un système, relativement passif,
qui a pour rôle de stocker du matériel verbal ou prononçable (speech-
like) de manière ordonnée, pendant une durée limitée. Dans les pre
mières études, il est considéré que le système utilise une opération de
répétition articulatoire pour maintenir disponibles les items. La boucle
articulatoire est imaginée comme une bande de magnétophone qui
boucle dans un intervalle d'une seconde et demie. Un tel système permet
de rendre compte de divers résultats expérimentaux, concernant,
notamment :
— l'effet de la similitude phonologique : des items phonologiquement
similaires sont moins bien rappelés que des items non similaires.
Une explication plausible de cet effet est que ces items sont plus
difficiles à discriminer vis-à-vis du code articulatoire sous la forme
duquel ils sont stockés ;
— l'effet de la longueur des mots : la mémoire immédiate de mots
courts est supérieure à celle de mots longs. On suppose ici que les 410 Marie-France Ehrlich ei Max Delafoy
mots courts sont plus rapidement articulés et, de ce fait, un plus
grand nombre d'entre eux peut être contenu dans la boucle tempo-
rellement limitée ;
— l'effet de l'articulation concurrente : la prononciation continue de
mots tels que the ou de chiffres3, pendant une tâche de mémoire
immédiate, diminue la performance. Cet effet négatif est interprété
en termes de codages concurrents dans la boucle articulatoire.
Les effets de similitude phonologique et de longueur des mots étant
supposés dépendre de ce système articulatoire, Baddeley s'attendait à
ce qu'ils disparaissent lorsque le système était bloqué à l'aide d'une
technique d'articulation concurrente. C'est effectivement ce qui est
constaté lorsque les items à retenir sont présentés visuellement. Dans le
cas d'une présentation auditive, les effets ne sont pas éliminés. Une
étude approfondie de ce problème a conduit Salamé et Baddeley (1982),
puis Baddeley, Lewis et Vallar (1984) à modifier la conception de la
boucle articulatoire : celle-ci est un système qui stocke des entrées
phonologiques, sous le contrôle d'un processus articulatoire.
2.1.2. Le bloc-à-croquis visuo-spatial (VSSP) est un système de
stockage temporaire capable de former et de maintenir des images
visuo-spatiales, et dont le fonctionnement peut être perturbé par des
traitements concurrents de type spatial. Ce système n'a pas fait l'objet
d'un aussi grand nombre d'études que la boucle articulatoire ; les
techniques utilisées sont complexes et les résultats obtenus sont parfois
difficiles à interpréter.
La démarche que Baddeley adopte pour étudier les caractéristiques
du vssp est la même que celle utilisée dans le cas de la boucle articula
toire : identifier les conditions dans lesquelles une tâche interférente
perturbe (ou non) le fonctionnement du vssp (notamment, Baddeley,
Grant, Wight et Thomson, 1975 ; Baddeley et Lieberman, 1980 ;
Baddeley, 1988). La complexité des études réside tant dans le choix
des tâches interférentes que dans celui des épreuves supposées mettre
en jeu le vssp.
Par exemple, dans les expériences de Baddeley et Lieberman, la
tâche principale est de rappeler des énoncés qui décrivent le contenu
d'une matrice imaginaire 4x4. Après avoir montré la matrice au
sujet et lui avoir indiqué le carré qui est le point de départ, l'expér
imentateur indique oralement le contenu de la matrice avec des énoncés
comportant soit des termes spatiaux : « dans le prochain carré à droite,
mettre un 2 » (condition S), soit des adjectifs qui rendent les énoncés
non significatifs : « dans le prochain carré à rapide, mettre un 2 » (condi-
3. Cette activité est supposée supprimer le codage articulatoire des
items à retenir ; Baddeley parle de l'effet de la suppression articulatoire.