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La place méconnue du Canada dans l'immigration européenne en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle - article ; n°2 ; vol.29, pg 225-247

De
25 pages
Population - Année 1974 - Volume 29 - Numéro 2 - Pages 225-247
La population du Canada et particulièrement celle du Canada Français ont fait l'objet de nombreuses études auxquelles ont été consacrés plusieurs articles de la revue Population. Mais la question des migrations reste, comme toujours, plus difficile à traiter, les données statistiques étant loin de présenter les mêmes garanties que celles de l'état civil. En particulier, une émigration s'est produite du Canada aux Etats-Unis, compensant en partie l'immigration venue d'Europe au Canada, dans un délai plus ou moins long. Utilisant les statistiques disponibles, les travaux antérieurs de divers auteurs, et les déclarations de contemporains qualifiés des événements, M. Jean-Claude Lasserre, professeur de géographie à l'Université de Montréal présente ici les éléments d'une importante mise au point et en tire les conclusions.
SUMMARY During the six years 1886-1891 , Canadian statistics which have been relatively little known, until recently show that about 87 000 European migrants entered the United States across the Canadian border each year. This migratory flow has never been included in the official migration statistics published by the United States and Canada. The author discusses the corrections that would need to be made to figures of European immigration to North America, the part played by this migratory flow in Canadian demography and the changes involved in the components of the U.S. population growth.
RESUMÉN Del estudio de estadísticas canadienses poco conocidas, se desprende que durante el periodo 1886-1891 entraron a los Estados Unidos, por la frontera canadiense, un promedio anual de 87 000 migrantes europeos. Este flujo migratorio fué excluido de las estadísticas oficiales de migración publicadas tanto por los Estados Unidos como por Canada. El autor comenta las correciones que se deben hacer a las cifras de migración europea a America del Nořte, el papel desempeňado por esta corriente migratoria en la demograjia canadiense y en la evolución demográfica de los Estados Unidos.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean-Claude Lasserre
La place méconnue du Canada dans l'immigration européenne
en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle
In: Population, 29e année, n°2, 1974 pp. 225-247.
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Lasserre Jean-Claude. La place méconnue du Canada dans l'immigration européenne en Amérique du Nord à la fin du XIXe
siècle. In: Population, 29e année, n°2, 1974 pp. 225-247.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1974_num_29_2_16217Résumé
La population du Canada et particulièrement celle du Canada Français ont fait l'objet de nombreuses
études auxquelles ont été consacrés plusieurs articles de la revue Population. Mais la question des
migrations reste, comme toujours, plus difficile à traiter, les données statistiques étant loin de présenter
les mêmes garanties que celles de l'état civil. En particulier, une émigration s'est produite du Canada
aux Etats-Unis, compensant en partie l'immigration venue d'Europe au Canada, dans un délai plus ou
moins long. Utilisant les statistiques disponibles, les travaux antérieurs de divers auteurs, et les
déclarations de contemporains qualifiés des événements, M. Jean-Claude Lasserre, professeur de
géographie à l'Université de Montréal présente ici les éléments d'une importante mise au point et en tire
les conclusions.
Abstract
SUMMARY During the six years 1886-1891 , Canadian statistics which have been relatively little known,
until recently show that about 87 000 European migrants entered the United States across the
Canadian border each year. This migratory flow has never been included in the official migration
statistics published by the United States and Canada. The author discusses the corrections that would
need to be made to figures of European immigration to North America, the part played by this migratory
flow in Canadian demography and the changes involved in the components of the U.S. population
growth.
Resumen
RESUMÉN Del estudio de estadísticas canadienses poco conocidas, se desprende que durante el
periodo 1886-1891 entraron a los Estados Unidos, por la frontera canadiense, un promedio anual de 87
000 migrantes europeos. Este flujo migratorio fué excluido de las estadísticas oficiales de migración
publicadas tanto por los Estados Unidos como por Canada. El autor comenta las correciones que se
deben hacer a las cifras de migración europea a America del Nořte, el papel desempeňado por esta
corriente migratoria en la demograjia canadiense y en la evolución demográfica de los Estados Unidos.— v*
LA PLACE
MÉCONNUE DU CANADA
DANS
L'IMMIGRATION EUROPÉENNE
EN AMÉRIQUE DU NORD,
A LA FIN DU XIXe SIÈCLE w
Canada Population. auxquelles La population Français ont Mais été la ont du consacrés question Canada fait l'objet plusieurs des et particulièrement migrations de articles nombreuses reste, de la celle comme études revue du
toujours, plus difficile à traiter, les données statistiques étant
loin de présenter les mêmes garanties que celles de l'état civil.
En particulier, une émigration s'est produite du Canada
aux Etats-Unis, compensant en partie l'immigration venue
d'Europe au Canada, dans un délai plus ou moins long.
Utilisant les statistiques disponibles, les travaux antérieurs de
divers auteurs, et les déclarations de contemporains qualifiés
des événements, M. Jean-Claude Lasserre, professeur de
géographie à l'Université de Montréal présente ici les éléments
d'une importante mise au point et en tire les conclusions.
A première vue, rien ne paraît plus assuré que nos connaissances
sur l'immigration européenne en Amérique du Nord. Nous disposons,
en effet, sur ce sujet, d'une information statistique considérable, comp
ortant un rare luxe de détails, par exemple sur l'âge, le sexe, la pro
fession, les origines ethnique et nationale des immigrants (1). Et ces
* Nous remercions M. Jacques Légaré, directeur du Département de Démog
raphie de l'Université de Montréal, qui a bien voulu lire le manuscrit et suggérer
d'utiles précisions.
(!) Dans la bibliographie placée à la fin de cet article, voir le paragraphe
sur les données statistiques. LE CANADA DANS L'IMMIGRATION EUROPÉENNE 226
données ne sont pas le fait de quelques chercheurs isolés, au contraire :
étant donnée la place qu'a tenue l'immigration européenne dans la vie
et le développement du Canada comme des Etats-Unis, elles ont été
rassemblées et publiées par les soins des gouvernements, offrant ainsi
toutes les garanties de sérieux et de respectabilité.
Or, en effectuant des recherches géographiques sur le rôle du Saint-
Laurent dans le peuplement, nous avons été amené à constater que ces
chiffres paraissent manifestement au-dessous de la réalité, au moins pour
un certain nombre d'années de la fin du xixe siècle, et c'est ce que nous
nous proposons de montrer dans cet article, en replaçant cette grande
migration dans l'espace : nous possédons un certain nombre de données
statistiques sur les entrées des immigrants européens au Canada et aux
Etats-Unis, mais dans quelle mesure tous ces nouveaux venus sont-ils
restés dans le pays où ils ont débarqué ? Plus précisément, la vallée
du Saint-Laurent, orientée de l'Atlantique vers le cœur des Etats-Unis,
c'est-à-dire la région des Grands Lacs, n'a-t-elle pas canalisé une partie
non négligeable du courant migratoire vers ce pays ? Est-il possible
d'isoler le flux d'immigrants européens entrés aux Etats-Unis par le
Canada, et dans une large mesure par la porte laurentienne ?
I. — TOUS LES IMMIGRANTS ONT-ILS ÉTÉ RECENSÉS ?
Puisque l'Amérique du Nord est partagée entre deux pays d'accueil,
la première question est en effet de savoir dans quelle mesure les stati
stiques publiées par les deux gouvernements concordent : n'y aurait-il pas
dans certains cas double emploi ou, au contraire, omission ?
Statistiques américaines. Du côté américain, la réponse est assez
simple à trouver : dans l'édition de 1890 du
Statistical Abstract of the United States, qui donne, pour la première
fois, de nombreux détails sur l'immigration, il est précisé, quoiqu'en tout
petits caractères, qu'« à partir du 1er juillet 1885, les arrivées en pro
venance du Mexique et des possessions britanniques en Amérique du
Nord ne sont plus comprises » (1). De même, un peu plus loin, dans un
tableau donnant la répartition des entrées annuelles entre quelques
grands ports, la dernière colonne, « Immigrants, tous autres ports », est
caractérisée par une chute brutale des chiffres entre 1885 et 1886, ce qui
donne lieu à une petite note : « Cette diminution est due au fait qu'on
a exclu des statistiques l'immigration en provenance du Mexique et de
(1> Arrivals from the British North American Possessions and Mexico are not
included after July 1, 1885, Statistical Abstract of the United States, 1890, p. 210. AMÉRIQUE DU NORD AU XIXe SIECLE 227 EN
l'Amérique du Nord britannique » (1). Ainsi se trouve résolue cette
défaillance que Paul Veyret avait déjà relevée dans les statistiques amér
icaines, et pour laquelle il n'avait pas pu trouver d'explication (2).
Plus récemment, le Bureau du Recensement américain a donné, sur
ce sujet, des informations définitives :
« Le dénombrement des arrivées aux frontières continentales
n'était pas exigé par les premières lois sur l'immigration, et l'enr
egistrement de telles arrivées n'est resté que très partiel, jusqu'à une
période postérieure à 1904. De 1820 à 1823, quelques arrivées aux
frontières continentales ont été incluses. Un enregistrement complet
fut tenté en 1855, avec un succès seulement partiel, fut interrompu
pendant plusieurs années par la Guerre de Sécession, et suspendu
en 1885. A partir de 1894, des immigrants européens qui arrivaient
aux ports canadiens avec l'intention déclarée de se diriger vers les
Etats-Unis ont été inclus dans les statistiques de l'immigration. Un
certain nombre d'immigrants ont été enregistrés aux postes des
frontières continentales établis en 1904. D'autres ont été ouverts
vers les années suivantes, mais l'enregistrement des arrivées aux n'a pas été pleinement établi avant 1908» (Я).
Ainsi, de 1885 à 1894, aucun des immigrants entrant aux Etats-Unis
par les frontières continentales n'a été recensé, tandis qu'avant 1885, et
de 1894 à 1908, un certain nombre d'entre eux ont été enregistrés, dans
des conditions d'exactitude statistique laissant fort à désirer. Dans la
mesure où un certain nombre d'immigrants européens ont pu se rendre
aux Etats-Unis par le Canada, est-il possible de les retrouver dans les
statistiques canadiennes ?
Les travaux de Paul Veyret. Dans son étude sur La population du
Canada, Paul Veyret a soulingé que,
dans l'ensemble, l'émigration, notamment vers les Etats-Unis, a toujours
été presque aussi forte — et parfois même plus importante — que
'1) Decrease caused by the exclusion of statistics of immigration from Mexico
and British North America, ibid., p. 214.
<-'> P. Veyret, La population du Canada, P.U.F. Paris, 1953, p. 49.
ГЛ) «Counting arrivals at the land borders was not required by the early
immigration acts, and the counting of such arrivals did not approach completeness
until after 1904. For 1820-1823, a few by land borders were included.
Complete reporting was attempted in 1855 with only partial success, was interrupted
for several years by the Civil War and was discontinued in 1885. Beginning in
1894, European immigrants who arrived at Canadian ports with the declared
intention of proceeding to the United States were included in the immigration
statistics. Some immigration was reported at land border stations established in
1904. More stations were opened in the following years, but reporting of land
border arrivals was not fully established until 1908 ». Historical Statistics of the
United States, Colonial Times to 1957, p. 48. LE CANADA DANS L'IMMIGRATION EUROPÉENNE 228
l'immigration. Ainsi, de 1851 à 1941, si 6 700 000 arrivées ont été
recensées, le Bureau fédéral de la statistique a calculé qu'il y avait eu,
en même temps, 6 300 000 départs, de sorte que cet auteur ne peut
que constater « la faiblesse étonnante du bilan de l'immigration nette :
400 000 personnes » (1). L'avance industrielle des Etats-Unis et la fasci
nation qu'ils ont exercée sur la population canadienne ont été telles qu'en
fait, « l'immigration a empêché que le Canada ne se vide vers les
Etats-Unis ». Il faut donc :
« lutter contre l'idée toute faite, qui représente le Canada comme
un pays progressivement peuplé par l'immigration, comme un
réservoir qui ne perdrait pas. En réalité, si l'on poursuit cette
image, on doit le comparer à un réservoir à deux robinets ouverts,
celui de l'alimentation ayant du mal à maintenir le niveau que la
vidange tend à faire baisser » '2|.
Le couloir laurentien, Etant donné qu'au xixe siècle, et même dans
voie de passage. une certaine mesure au xxe, l'axe laurentien
et son prolongement de Kingston à Windsor,
dans la presqu'île ontarienne, rassemblent la plus grande part de la
population canadienne (ai, ce relatif équilibre entre l'immigration et
l'émigration s'est traduit, sur le plan géographique, par un vaste dépla
cement de population du Nord-est vers le Sud-ouest, du golfe du
Saint-Laurent vers les Grands Lacs et le centre des Etats-Unis. Ce
schéma est certes très grossier, puisqu'il est établi qu'un certain reflux
s'est toujours manifesté, notamment vers le Royaume-Uni. Durant la
grande crise, le solde migratoire entre les deux pays a même abouti à des
pertes sensibles pour le Canada (41. Il n'en reste pas moins que ce pays,
et, tout particulièrement, le couloir laurentien, ont été la voie de passage
de l'un des courants de la grande migration européenne en Amérique du
Nord, et plus spécialement vers les Etats-Unis.
Peut-on cependant aller au-delà de ces constatations fort empi
riques ? Et de façon plus précise, est-il possible de vérifier dans quelle
mesure les statistiques canadiennes ont enregistré toutes les arrivées, et
peuvent ainsi compléter les données publiées par les Etats-Unis ?
(1> P. Veyret, La population du Canada, p. 52.
(2) Ibid., p. 52-53.
(3) Voir la répartition de la population par points et les graphiques présentés
pour les années 1851, 1871, 1901, 1921 et 1941 dans la carte n" 46 de Y Atlas
du Canada, Ministère des mines et des relevés techniques, Direction de la géogra
phie, Ottawa, 1957. Il y est précisé que le Canada d'avant la Confédération
groupait 71,9 % de la population de l'Amérique du Nord britannique, et que
l'Ontario et le Québec rassemblaient 78,1 % des habitants du Canada en 1871,
71,3 % en 1901, et 60,3 % en 1921.
<4) P. Veyret, ouvrage cité, p. 51. AMERIQUE DU NORD AU XIXe SIECLE 229 EN
Statistiques canadiennes. De façon tout-à-fait exceptionnelle, dans
les premières éditions de V Annuaire du
Canada tu ,ont été données, pour les années 1886 à 1891, trois séries
de chiffres au sujet de l'immigration : on y trouve d'abord le nombre
total des immigrants (tableau I, colonne 1). Ces chiffres paraissent
correspondre exclusivement aux entrées dans le Canada oriental, car,
du côté de l'Ouest, les relevés sont encore beaucoup trop imprécis. On
prend, en effet, bien soin de nous dire : « dans la Colombie anglaise, il
n'est fait aucune distinction entre les passagers et les immigrants, et les
chiffres de cette province sont seulement estimés » '-'.
Ce total des immigrants est ensuite divisé en deux catégories :
— ceux qui ne font que passer, pour se rendre aux Etats-Unis
(tableau I, colonne 2),
— ceux qui ont manifesté le désir de s'établir au Canada (tableau I,
colonne 3), et ce sont seulement ces derniers chiffres qui ont été retenus,
par la suite, dans les tableaux statistiques sur l'immigration annuelle au
Canada.
Tableau I. — L'immigraton au Canada de 1886 a 1891,
d'après les Annuaires du Canada, 1886-1891
Nombre de ceux qui ont Nombre total des Nombre de ceux qui passent manifesté le désir de Années immigrants pour se rendre aux E.U. s'établir au Canada
(1) (2) (3)
1886 122581 53429 69152
1887 175579 91053 84526
1888 174474 85708 88766
1889 176462 84862 91600
1890 178921 103 854 75067
1891 187378 105213 82165
Certes, ces chiffres doivent être considérés avec une grande prudence,
et en présentant les statistiques sur l'immigration au Canada, Kenneth
(1> L'Annuaire du Canada, publié à peu près chaque année depuis 1885
par le gouvernement d'Ottawa, est l'équivalent canadien du Statistical Abstract of
the United States, dont la première édition remonte à 1878. Jusqu'en 1888, il fut
publié sous le titre Canada, Résumé statistique. De 1889 à 1904, ce fut Y Annuaire
statistique du Canada. Le titre actuel est utilisé depuis 1905. Cette publication a
toujours été imprimée à la fois en français et en anglais en deux volumes séparés.
<21 Dans plusieurs éditions successives de Y Annuaire du Canada, dont celle
de 1888, p. 67. Cependant les rédacteurs de Y ne précisent pas de façon
claire si ces estimations sont incluses dans les statistiques publiées, ou si elles
en sont exclues. Au cas où elles seraient comprises, elles ne devraient pas modifier
énormément les chiffres du tableau I, puisque l'immigration chinoise pour les
années 1886-1891 est de 4 812 personnes, d'après Ferenczi, International Migrations,
Vol. I, p. 368. LE CANADA DANS L'IMMIGRATION EUROPÉENNE 230
Buckley énonce d'utiles mises en garde à ce sujet : il rappelle que, pendant
longtemps, dans la législation, « on n'avait pas pris de dispositions pour
s'assurer d'outils statistiques adéquats, de sorte qu'avant 1 920, l'exactitude
des statistiques sur l'immigration doit être sérieusement mise en ques
tion » m. Mais, comme aux Etats-Unis, les doutes les plus importants
doivent être émis au sujet des enregistrements le long des frontières
continentales, qui au xixe siècle correspondent davantage à des estimations
qu'à de véritables recensements. Au contraire, les dénombrements effec
tués dans les ports sont établis à partir des listes de passagers que
devait fournir tout capitaine de navire à son arrivée, et présentent donc
un degré d'exactitude beaucoup plus grand. Cependant, au-delà des
chiffres bruts de la colonne 1, la répartition des personnes entre les
colonnes 2 et 3 n'est fondée que sur les déclarations d'intention de
chaque individu adulte aux officiers de l'immigration (2).
Conclusions provisoires. En gardant ces réserves à la mémoire, on
peut cependant tirer de ces chiffres deux
premières conclusions provisoires :
1) Pour la période 1886-1891, les données statistiques sur l'immi
gration publiées au xxe siècle par le Canada et les Etats-Unis sont mani
festement en-dessous de la réalité, puisque du côté canadien, on n'a
retenu que le nombre de ceux qui ont déclaré leur désir de s'établir dans
le pays, tandis que, du côté des Etats-Unis, on ne donne en fait que le
total des immigrants enregistrés dans les ports. Aussi, de 1886 à 1891,
y a-t-il eu de 50 000 à 1 00 000 immigrants par an qui ont traversé le
Canada pour se rendre aux Etats-Unis, et qui n'ont pas été comptés, par
la suite, dans les statistiques (:si / Pour avoir une idée plus exacte de
l'immigration européenne en Amérique du Nord au cours de ces six
années, il convient donc d'ajouter aux données publiées par les deux
(1> No provisions were made for adequate statistical controls, with the
result that the accuracy of immigration statistics prior to the nineteen-twenties
must be seriously questioned. Historical Statistics of Canada, p. 9.
'-'» Ibid., p. 9-11.
<3) Pourtant, dans ses Notes on Immigration Statistics of the United States,
Journal of the American Statistical Association, Vol. 53, No. 284, dec. 1958,
p. 963-1025, E.P. Hutchinson signale que les données officielles du Canada au
sujet du courant migratoire des Européens à destination des Etats-Unis via le
territoire canadien ne sont pas passées inaperçues des autorités américaines. En
effet, les chiffres de notre tableau I, colonne 2, ont également été publiés dans
Y Annual Report of the Superintendent of Immigration des Etats-Unis pour l'année
fiscale 1892, p. 30, et E.P. Hutchinson les cite à son tour, p. 986. Mais dans le
cadre d'un paragraphe sur les arrivées aux frontières continentales (p. 985-988),
cet auteur traite à la fois de l'immigration des Européens par le Canada et de
l'immigration des Canadiens, et s'il montre l'insuffisance des statistiques officielles
des Etats-Unis, il n'en tire aucune autre conclusion. AMÉRIQUE DU NORD AU XIXe SIÈCLE 231 EN
pays ce courant migratoire fort important qui va d'Europe aux Etats-Unis
par le Canada.
2) Si, à la suite d'une étude démographique comme celle de Paul
Veyret, nous constations, de façon fort empirique, que l'équilibre entre
l'immigration et l'émigration au Canada s'est traduit, sur le plan géo
graphique, par un constant déplacement de population de l'Est vers
l'Ouest, de l'Atlantique vers le centre de l'Amérique du Nord, la découv
erte de ce flot d'immigrants supplémentaires et « oubliés » amplifie
encore le rôle très important du Canada, et particulièrement du couloir
laurentien, comme grande porte continentale de l'immigration européenne,
à destination non seulement du Canada, mais aussi des Etats-Unis (1).
Cependant, nous aimerions nous assurer davantage de la valeur de
ces données sur l'immigration européenne aux Etats-Unis par le Canada.
Dans quelle mesure les recensements américains de 1880 et 1890
pourraient-ils confirmer l'existence de ce flux supplémentaire ?
II. — L'APPORT DES RECENSEMENTS DES ÉTATS-UNIS
Grâce à l'enregistrement des personnes nées en Europe, les recen
sements des Etats-Unis permettent d'obtenir une estimation de la migra
tion nette européenne vers ce pays. Le 1er juin 1880, 5 744 311 personnes
nées en Europe ont été comptées, et le 1er juin 1890, 8 020 608 (2). Ce
groupe de population s'est donc accru de 2 276 297 personnes au cours
de la décennie 1880-1890, mais il faut y ajouter les nées en
Europe et mortes pendant la période intercensitaire.
Calcul du nombre de décès. Pour calculer le nombre de ces décès,
nous pouvons reprendre la formule uti
lisée par Yolande Lavoie pour estimer l'émigration nette des Canadiens
aux Etats-Unis, d'après les données des mêmes recensements améri-
(1) Des études historiques ont décrit avec précision l'importance des deux
principaux couloirs de migration des Européens pénétrant en Amérique du Nord :
celui du Saint-Laurent, et celui de l'Hudson et de la Mohawk. Voir Guillet E.C.,
The Great Migration, the Atlantic Crossing by Sailingship since 1770, 2nd Ed.,
University of Toronto Press, 1963, XII/284 p., plus un supplément à la Г'г éd.
de 20 pages; et Hansen M.L., The Atlantic Migration, 1607-1860, Harvard Univers
ity Press, 1941, 410 p. Bien qu'ils s'attachent plutôt aux décennies du milieu
du xix" siècle, ces ouvrages, appuyés le premier sur de nombreuses lettres et
narrations de l'époque, le second sur les journaux et les archives officielles,
montrent que si l'une de ces routes était canadienne, l'autre américaine, chacune
d'entre elles alimentait aussi la colonisation dans l'autre pays.
(2) U.S. Bureau of the Census, Historical Statistics of the United States,
Colonial Times to 1957, Washington, D.C., 1960, Séries С 218-257, p. 66 (pour
les chiffres), et p. 8 (pour les dates des recensements). 232 LE CANADA DANS L'IMMIGRATION EUROPÉENNE
cains (1). Cependant, un tel calcul est fondé sur le taux de mortalité de
ces immigrants européens aux Etats-Unis, et l'évaluation d'un tel taux
est tout aussi difficile que celle du taux de mortalité des emigrants
canadiens aux Etats-Unis. Dans ce dernier cas, Yolande Lavoie écrit :
« Faute de données plus précises, nous considérerons que les taux de
mortalité des emigrants canadiens sont du même ordre de grandeur que
ceux de l'ensemble de la population » (2).
Or, au cours de la décennie 1881-1890, le taux de mortalité des
résidents du Massachusetts a été en moyenne de 19,56 %< {H). Dans la
même période, Yolande Lavoie attribue aux emigrants canadiens aux
Etats-Unis un taux de mortalité de 19,7 %( (4). En même temps, parmi
les personnes nées en Europe qui se trouvent aux Etats-Unis en 1890,
on trouve deux groupes assez différents :
— les personnes déjà recensées en 1880 sont les plus nombreuses,
mais elles sont également caractérisées par un vieillisement qui doit
rendre le taux de mortalité plus élevé que celui de l'ensemble de la
population;
— au contraire, celles qui sont arrivées au cours de la période
intercensitaire doivent être beaucoup plus jeunes. Effectivement, l'e
nsemble des immigrants entrés aux Etats-Unis, au cours de cette même
décennie, constitue une population mâle dans une proportion qui varie
selon les années, mais qui se situe aux environs de 60 %, et on n'y
trouve guère plus d'une personne sur 10 ayant plus de 40 ans (5). Même
si ces gens ont voyagé dans des conditions très difficiles, sur le plan du
confort comme sur le plan sanitaire, et même si en arrivant en Amérique,
la plupart doivent se livrer à des travaux extrêmement durs, le taux de
mortalité doit être pour ce groupe légèrement inférieur à celui de
l'ensemble de la population.
(i) Décès = Eo x 10 tm (o) + (ДЕ + d) X 5 tm (ДЕ), où ДЕ = E1 — Eo
Eo = personnes nées en Europe présentes aux Etats-Unis au début de la
période intercensitaire.
El = nées en Europe présentes aux à la fin de la
période
d = décès survenus chez les immigrants de la période intercensitaire
ДЕ
ДЕ
1-5/ш(ДЕ)
tm (o) = taux de mortalité des Eo
tm (ДЕ) = de des immigrants de la période intercensitaire,
d'après Yolande Lavoie, L'émigration des Canadiens aux Etats-
Unis, Mesure du phénomène, Collection « Démographie cana
dienne », n° 1, Les Presses de l'Université de Montréal, 1972, p. 21.
<2> Ibid., p. 18. Voir aussi la discussion de ce problème, p. 17-20.
(3) D'après Historical Statistics of the United States, Series В 155, p. 30.
(4) Ouvrage cité, p. 20.
<•">> Historical Statistics of the United States, Series С 133-138, p. 62.

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