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Le fait social économique chez Durkheim - article ; n°4 ; vol.33, pg 641-661

De
23 pages
Revue française de sociologie - Année 1992 - Volume 33 - Numéro 4 - Pages 641-661
Philippe Steiner : El hecho social económico de Durkheim.
Este artículo estudia la manera como Durkheim considera los hechos económicos y qué elementos de reflexión se encuentran en su obra. La primera parte contornea las particularidades del hecho económico para indicar cómo Durkheim llega a hacerlo entrar bajo la categoría del hecho social : ello pasa por la evidencia del vínculo que entretiene el hecho económico con la opinión o aún las representaciones. La segunda parte, después de haber indicado algunos puntos especificos sobre la teoria de la regulación social, muestra cómo el intercambio es estudiado por Durkheim en oposición a las tesis de los economistas y emite la idea del valor social como fundamento del intercambio y de la justicia social.
Philippe Steiner : Der wirtschaftliche soziale Tatbestand bei Durkheim.
Dieser Aufsatz untersucht, wie Durkheim die wirtschaftlichen Tatbestände betrachtet und welche wirtschaftlichen Uberlegungselemente in seinem Werk vorhanden sind. Der erste Teil umreisst die Eigenheiten des wirtschaftlichen Tatbestandes, um aufzuzeigen, wie es Durkheim gelingt, ihn in die Kategorie des sozialen Tatbestandes einzubringen : der Weg führt hier über die Herausstellung der Verbindung, die zwischen dem wirtschaftlichen Tatbestand und der Meinung, oder gegebenenfalls den Darstellungen besteht. Der zweite Teil, nach Angabe einiger spezifischer Punkte zur Theorie der sozialen Regulierung, zeigt wie Durkheim den Tausch untersucht im Gegensatz zu den Thesen von Wirtschaftlichern, und setzt in den Vordergrund die Idee des sozialen Wertes als Grundlage des Tauschs und der wirtschaftlichen Gerechtigkeit.
Philippe Steiner : The economic and social event according to Durkheim.
This article studies how Durkheim deals with economic events and which elements of economic reflexion are to be found in his work. The first section underlines the particularities of the economic event in order to indicate how Durkheim manages to place it in the social event category : by proving the existence of a link between the economic event and opinion or representations. The second part, after a few specific points concerning the social regulation theory, illustrates how the exchange is studied by Durkheim in opposition to the theses of economists and presents the idea of social values as a foundation for exchange and for economic justice.
Cet article étudie la façon dont Durkheim considère les faits économiques et les éléments de réflexion économique qui se trouvent dans son œuvre. La première partie cerne les particularités du fait économique pour indiquer comment Durkheim arrive à le faire entrer sous la catégorie du fait social : cela passe par la mise en évidence du lien qu'entretient le fait économique avec l'opinion ou, encore, les représentations. La deuxième partie, après avoir indiqué quelques points spécifiques sur la théorie de la régulation sociale, montre comment l'échange est étudié par Durkheim en opposition aux thèses d'économistes et met en avant l'idée de valeur sociale comme fondement de l'échange et de la justice économique.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Philippe Steiner
Le fait social économique chez Durkheim
In: Revue française de sociologie. 1992, 33-4. pp. 641-661.
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Steiner Philippe. Le fait social économique chez Durkheim. In: Revue française de sociologie. 1992, 33-4. pp. 641-661.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1992_num_33_4_5629Resumen
Philippe Steiner : El hecho social económico de Durkheim.
Este artículo estudia la manera como Durkheim considera los hechos económicos y qué elementos de
reflexión se encuentran en su obra. La primera parte contornea las particularidades del hecho
económico para indicar cómo Durkheim llega a hacerlo entrar bajo la categoría del hecho social : ello
pasa por la evidencia del vínculo que entretiene el hecho económico con la opinión o aún las
representaciones. La segunda parte, después de haber indicado algunos puntos especificos sobre la
teoria de la regulación social, muestra cómo el intercambio es estudiado por Durkheim en oposición a
las tesis de los economistas y emite la idea del valor social como fundamento del intercambio y de la
justicia social.
Zusammenfassung
Philippe Steiner : Der wirtschaftliche soziale Tatbestand bei Durkheim.
Dieser Aufsatz untersucht, wie Durkheim die wirtschaftlichen Tatbestände betrachtet und welche
wirtschaftlichen Uberlegungselemente in seinem Werk vorhanden sind. Der erste Teil umreisst die
Eigenheiten des wirtschaftlichen Tatbestandes, um aufzuzeigen, wie es Durkheim gelingt, ihn in die
Kategorie des sozialen Tatbestandes einzubringen : der Weg führt hier über die Herausstellung der
Verbindung, die zwischen dem wirtschaftlichen Tatbestand und der Meinung, oder gegebenenfalls den
Darstellungen besteht. Der zweite Teil, nach Angabe einiger spezifischer Punkte zur Theorie der
sozialen Regulierung, zeigt wie Durkheim den Tausch untersucht im Gegensatz zu den Thesen von
Wirtschaftlichern, und setzt in den Vordergrund die Idee des sozialen Wertes als Grundlage des
Tauschs und der wirtschaftlichen Gerechtigkeit.
Abstract
Philippe Steiner : The economic and social event according to Durkheim.
This article studies how Durkheim deals with economic events and which elements of economic
reflexion are to be found in his work. The first section underlines the particularities of the
event in order to indicate how Durkheim manages to place it in the social event category : by proving
the existence of a link between the economic event and opinion or representations. The second part,
after a few specific points concerning the social regulation theory, illustrates how the exchange is
studied by Durkheim in opposition to the theses of economists and presents the idea of social values as
a foundation for exchange and for economic justice.
Résumé
Cet article étudie la façon dont Durkheim considère les faits économiques et les éléments de réflexion
économique qui se trouvent dans son œuvre. La première partie cerne les particularités du fait
économique pour indiquer comment Durkheim arrive à le faire entrer sous la catégorie du fait social :
cela passe par la mise en évidence du lien qu'entretient le fait économique avec l'opinion ou, encore,
les représentations. La deuxième partie, après avoir indiqué quelques points spécifiques sur la théorie
de la régulation sociale, montre comment l'échange est étudié par Durkheim en opposition aux thèses
d'économistes et met en avant l'idée de valeur sociale comme fondement de l'échange et de la justice
économique.R. franc, sociol. ХХХШ, 1992, 641-661
Philippe STEINER
Le fait social économique
chez Durkheim
RÉSUMÉ
Cet article étudie la façon dont Durkheim considère les faits économiques et les
éléments de réflexion économique qui se trouvent dans son œuvre. La première partie
cerne les particularités du fait économique pour indiquer comment Durkheim arrive
à le faire entrer sous la catégorie du fait social : cela passe par la mise en évidence
du lien qu'entretient le fait économique avec l'opinion ou, encore, les représentations.
La deuxième partie, après avoir indiqué quelques points spécifiques sur la théorie de
la régulation sociale, montre comment l'échange est étudié par Durkheim en opposition
aux thèses d'économistes et met en avant l'idée de valeur sociale comme fondement
de l'échange et de la justice économique.
Alors que les économistes de l'époque ne dédaignèrent pas la première
partie de l'œuvre de Durkheim, celle-ci n'intéresse plus guère ceux d'au
jourd'hui et bien peu les sociologues concernés par les rapports entre la
sociologie et l'économie politique (1). Pour notre part, nous considérons
que la sociologie de Durkheim comporte des éléments de réflexion éco
nomique intéressants, éléments qui donnent lieu à ce qui déjà s'appelle la
sociologie économique.
Pour mettre ce point en évidence, nous préciserons d'abord comment
les faits économiques sont sociaux et verrons ainsi comment ils ac
quièrent le statut d'institution, ce qui permettra d'établir une nette relation
avec les thèmes développés par T. Veblen. Nous aborderons ensuite l'ana
lyse que Durkheim fait de Y échange dans le cadre de la division du travail
et des conditions sous lesquelles elle peut jouer son rôle socialisateur. Cela
permettra de dégager l'importance des représentations et notamment de
celles qui sont à la base de la détermination de la «valeur sociale».
(1) Certains travaux font exception comme ceux de J.-C. Filloux (1977, chap. 5), P.-L.
Assoun (1976), B. Lacroix et B. Landerer (1972) et G. Aimard (1962).
641 Revue française de sociologie
I. - Le fait social économique comme institution
L'intérêt de Durkheim pour l'économie politique semble assez mince :
il n'écrit rien d'économique à proprement parler et il ne signe aucun
compte rendu dans la cinquième section de L'Année sociologique consacrée
à la sociologie économique, alors qu'il participe par des comptes rendus
à toutes les autres sections de la revue. En outre, on connaît son jugement
négatif sur l'économie politique; dans une lettre à Célestin Bougie (cf.
Durkheim, éd. 1975, II, p. 392), il se déclare déçu par ses lectures éco
nomiques même s'il laisse entendre à son correspondant que l'emploi de
l'histoire et des statistiques permettrait de faire de belles découvertes en
ce domaine. Au-delà de ce jugement négatif - qui laisse pourtant place à
un aspect plus prometteur, notons-le - il est assez fréquent de voir Dur
kheim expliquer comment on peut dépasser les limites de l'économie po
litique «orthodoxe». Mais puisque nous ne traitons pas ici des débats
méthodologiques sur l'économie politique, il est plus intéressant de consi
dérer l'effort de Durkheim pour résoudre une difficulté majeure : en quoi
les faits économiques sont des faits sociaux.
La question est de savoir si les faits économiques sont redevables de
la définition du social en termes de représentations et d'actions imposées.
En premier lieu, Durkheim explique qu'il ne saurait être question, à la
suite d'Auguste Comte et de sa critique de l'économie politique, d'exclure
les faits économiques du domaine des faits sociaux (Durkheim, 1903,
p. 130), et il rejette l'approche de G. Simmel sur ce point précis (Dur
kheim, 1900, p. 17) et ses errements en matière de théorie économique
dans la Philosophie de l'argent {2). La raison en est que les faits écono
miques, eux aussi, s'imposent à l'individu et que par là ils satisfont à l'un
des critères du social. Toutefois, cette caractéristique n'est pas sans poser
quelques problèmes dans le cas des faits économiques. Dès 1887, dans
son article sur la science sociale allemande, il note que les faits écono
miques, «sous certaines conditions» (p. 275), sont des faits moraux, c'est-
à-dire ont ce caractère obligatoire par lequel il définit ces derniers. Dans
les Règles, il précise la raison de cette restriction : la contrainte qui joue
(2) II reproche à Simmel sa vision trop scientifique des solutions que les économistes
générale : «La philosophie ne doit pas cher- ont, jusqu'à présent, données du problème,
cher à se substituer à une science qui existe ; Mais il nous semble que le progrès consiste
c'est faire œuvre rétrograde que de traiter à perfectionner ces solutions, à rectifier les
philosophiquement, c'est-à-dire par voie méthodes par lesquelles elles ont été obte-
ď aperçus généraux et schématiques, des nues, à les rendre plus exactes, et non à r
equestions qui sont d'ores et déjà traitées venir à des procédés encore plus imprécis»
scientifiquement, c'est-à-dire par voie d'in- (Durkheim, 1901b, p. 181). La même idée est
vestigations techniques et spéciales. Or, c'est reprise dans son autre compte rendu de cet
le cas de la question de la valeur. Certes nous ouvrage à propos de la conception de la mon-
sommes loin de nous exagérer la portée naie (cf. Durkheim, 1901c, p. 144).
642 Philippe Steiner
en matière économique - comme en ce qui concerne le langage - n'est
qu'indirecte (Durkheim, 1901a, pp. 5, 12; cf. aussi 1900, pp. 27, 29) (3).
Cela signifie que les faits économiques ont une plasticité plus grande et
une organisation moins définie que les faits sociaux plus formellement
contraignants comme les règles juridiques ou morales. La caractéristique
problématique des faits économiques tient à leur moindre cristallisation
sociale, d'où leur moindre résistance à la transformation, au changement
(Durkheim, 1900, p. 29). Plus tard, Durkheim réduit la spécificité des faits
économiques en établissant un rapport entre l'économique et l'opinion. La
différence entre les faits dont traitent la sociologie et l'économie politique,
explique-t-il dans une séance de la Société d'économie politique, tient à
ceci que les premiers sont essentiellement des choses d'opinion : dans la
sociologie religieuse, morale, juridique, etc., on s'occupe d'idées. «Au
contraire, les richesses, objet de l'économie politique, sont des choses, en
apparence essentiellement objectives, indépendantes, semble-t-il, de l'opi
nion. » (Durkheim, 1908a, p. 220) Pour autant l'économie politique n'est-
elle pas redevable de la science sociale? Est-il impossible de concevoir
une sociologie économique? Non, répond Durkheim qui explique que les
faits économiques sont dépendants, eux aussi, de l'opinion : la valeur des
biens dépend des opinions, comme c'est le cas avec la religion musulmane
pour la viande de porc, ou pour le salaire minimum, ou bien encore pour
la diffusion de certaines formes de production (4). Suite à une remarque
de M. Villey, il précise qu'il ne veut pas dire que les faits économiques
dépendent entièrement de l'opinion mais qu'ils en dépendent en partie, ce
qui lui suffit pour pouvoir intégrer l'économie politique dans le domaine
de la sociologie {ibid., p. 223).
Finalement, et tout en tenant compte des difficultés que nous venons
d'évoquer, Durkheim envisage les faits économiques dans sa sociologie
de la façon suivante : le fait économique sera considéré comme fait social
en cela qu'il peut prendre un caractère moral et revêtir une forme inst
itutionnelle ; et les deux idées sont étroitement liées. La première caracté
ristique s'explique par l'ensemble de la pensée de Durkheim pour qui le
terme de social signifie, s'identifie même à celui de moral (5). C'est la
(3) Cela amène Durkheim à suggérer d'un manque d'aisance de sa part en écono-
deux approches des faits sociaux: on les re- mie politique? Quoi qu'il en soit, nous
connaîtra soit par un caractère extérieur (pou- verrons qu'il appliquait, dans des textes
voir de coercition repérable par les sanctions antérieurs, l'idée directrice de son argumen-
prévues en cas de non-respect de la règle), tation de 1908 avec plus de subtilité au tra-
soit par la diffusion dans le groupe. Cette vers de l'idée d'évaluation sociale,
deuxième possibilité, plus simple à utiliser, (5) La démonstration de ce lien indisso-
est explicitement associée au fait économique ciable entre le fait moral et le fait social est
(Durkheim, 1901a, pp. 11-12). particulièrement achevée dans deux textes
(4) Ibid. L'argumentaire de Durkheim est consacrés à la morale : L'éducation morale
ici assez peu convaincant et en tout cas man- (1898-1899) et «La détermination du fait mo
que d'originalité. Peut-être est-ce la marque rai» (1906).
643 Revue française de sociologie
thèse qui est énoncée dès les premières pages de son premier ouvrage et
c'est ainsi qu'il approche le phénomène division du travail : «Les services
économiques qu'elle peut rendre sont peu de chose à côté de l'effet moral
qu'elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs
personnes un sentiment de solidarité» (Durkheim, 1902, p. 19). Sans entrer
trop longuement dans les détails on doit préciser que, pour Durkheim,
l'utile et le moral sont très nettement distincts : si l'activité économique
n'est perçue que sous l'angle de l'utile, de l'augmentation de la production,
elle n'a alors aucun caractère de moralité, elle est du domaine de l'indif
férence éthique (ibid, p. 13). Aussi Durkheim doit-il trouver une voie ori
ginale par rapport à celle des économistes pour relier le fait économique
au fait moral, et cette voie passe par la recherche de ce qui fonde la so
lidarité sociale. Ce dernier point, comme nous le verrons plus longuement
par la suite, est très étroitement lié à l'introduction du temps dans l'analyse
des faits sociaux et des faits économiques.
La deuxième caractéristique trouve son origine dans un principe de mé
thode souvent énoncé : l'étude du social doit se centrer, dans cette période
que Durkheim considère comme celle de l'enfance de la science sociale,
sur ce qui est le plus à portée du sociologue, à savoir ce qu'il a de plus
permanent dans la vie sociale, c'est-à-dire les faits sociaux cristallisés qu'il
oppose aux libres courants de la vie sociale (Durkheim, 1901a, pp. 14,
44). Ces faits sociaux cristallisés, M. Mauss et P. Fauconnet (1901, p. 150)
suggéreront de les appeler des institutions, et Durkheim reprendra imméd
iatement à son compte cette suggestion dans la préface à la deuxième
édition des Règles (Durkheim, 1901a, p. xxii) (6). A partir de là on trouve
souvent, chez Durkheim et chez les durkheimiens (7), une approche de la
sociologie économique, c'est-à-dire une étude sociologique des faits éco
nomiques, définie en termes d'institutions économiques. Ainsi, lorsqu'il
aborde la division de la sociologie en sciences sociales particulières, Dur
kheim présente la sociologie économique de la façon suivante: «Enfin,
(6) On trouve chez T. Veblen une défini- rites du passé. Ainsi les hommes reçoivent
tion des institutions analytiquement très d'une époque antérieure les institutions -
proche de celle de Durkheim. Pour Veblen, c'est-à-dire les habitudes de pensée - qui
«les institutions sont des habitudes mentales gouvernent leur vie, d'une époque plus ou
prédominantes, des façons très répandues de moins reculée, sans doute ; en tout cas, les
penser les rapports particuliers et les fonc- institutions ont été élaborées dans le passé
tions particulières de l'individu et de la so- avant d'être transmises» (ibid., p. 126; cf.
ciété» (1899, p. 125). Ce à quoi Veblen aussi p. 139).
rajoute l'aspect contraignant des institutions (7) Nous pensons ici à F. Simiand et plus
sur les formes de pensée des individus et leur particulièrement à la classification de la
caractère «hérité» : «L'état des choses d'au- matière de la sociologie économique qu'il
jourd'hui donne forme aux institutions de de- élabore progressivement dans L'Année socio-
main, par un processus sélectif et coercitif : logique à partir du volume 4 et qu'il reprend
il agit sur la façon habituelle de voir les dans le premier volume de la deuxième série
choses et, ce faisant, il modifie ou renforce de L'Année en 1925 (cf. Simiand, 1925,
un point de vue ou une attitude mentale hé- pp. 720-723 ; Steiner, 1992).
644 Philippe Steiner
il y a les institutions économiques : institutions relatives à la production
des richesses (servage, fermage, entreprise patronale, régime corporatif,
production en fabrique, manufacture, en chambre, etc.), institutions rela
tives à l'échange (organisation commerciale, marchés, bourses, etc.), ins
titutions relatives à la distribution (rente, intérêt, salaire, etc.). Elles
forment la matière de la sociologie économique» (Durkheim 1909a,
p. 150).
H. - La division du travail, l'échange
et la théorie de la socialisation
II s'agit maintenant de voir comment et sous quelles modalités Dur
kheim pense le fait économique comme fait social. Le mieux est de partir
de son premier ouvrage où il explicite sa théorie de la socialisation qu'il
applique à la société moderne caractérisée par un fait économique de pre
mière grandeur : la division du travail. Nous rappellerons quelques élé
ments de cette théorie de façon à pouvoir, ensuite, étudier précisément la
conception de l'échange exposée par Durkheim.
1. - La théorie de la socialisation
Cette théorie, un des noyaux analytiques de l'œuvre de Durkheim, se
présente comme une explicitation de ce qu'est la cohésion sociale. Nous
nous intéresserons ici uniquement à la deuxième forme décrite par Dur
kheim : la solidarité organique basée sur la division du travail.
La théorie de la socialisation est considérée sous deux modalités : le
processus d'intégration sociale et le processus de régulation sociale. Le
premier concerne la façon dont un groupe social attire à lui l'individu, se
l'approprie en quelque sorte; ce processus passe par des interactions fr
équentes entre les membres du groupe, puis par l'existence de passions uni
formes dans le groupe et, enfin, par la poursuite de buts communs. Le
second processus désigne un autre aspect en cela qu'il ne s'agit pas seu
lement d'intégrer les individus mais aussi de réguler, d'harmoniser les
comportements de ces individus; cela passe alors par l'existence d'une
hiérarchie sociale, par des passions socialement adaptées pour chacun sui
vant la place occupée dans cette hiérarchie et, enfin, par la justice et la
645 Revue française de sociologie
légitimité de la hiérarchie initiale. On peut résumer les divers moments
de ce processus de socialisation dans le tableau suivant (8) :
Niveau d'intervention Processus de socialisation
Intégration Régulation
Morphologie sociale Interaction des agents Hiérarchie sociale
Physiologie sociale Uniformisation des passions Modération des passions
Représentations Buts communs Justice et légitimité de la
hiérarchie
Ce point central étant rappelé, nous pouvons maintenant nous consacrer
à l'étude de la division du travail et de son élément constituant (l'échange
ou le contrat) pour étudier comment elle peut jouer, ou ne pas jouer, son
rôle socialisateur.
(8) Le fondement analytique de ce ta ciales ou faits physiologiques, c'est-à-dire ici
bleau devrait bien sûr être plus longuement l'uniformisation des passions d'une part, et
justifié puisqu'il traite d'un point crucial la modération de ces suivant la place
concernant l'interprétation de la problémati occupée dans la hiérarchie d'autre part. Enf
que durkheimienne. Il ne peut être question in, vient le niveau de la représentation des
de cela ici, toutefois nous préciserons les agents, c'est-à-dire leur rapport aux buts
communs et à la justice. Ce point est peut- points suivants. Premièrement, nous rejetons
les conceptions de ceux qui, à l'instar de être moins évident à première lecture. Tout
T. Parsons (1937 et 1959), gomment la dif efois, l'importance que Durkheim accorde à
férence entre intégration et régulation et nous la justice et au sentiment de justice chez les
suivons ceux qui, comme P. Besnard (1987) individus est patente dans toute son œuvre
par exemple, attirent l'attention sur l'impor mais, par ce troisième niveau, nous prenons
tance de ces deux processus dans la problé aussi acte du point de fuite de la problémat
matique de Durkheim. Nous aurons d'ailleurs ique de Durkheim lorsqu'il déclare : «Notre
l'occasion de montrer que, lorsqu'il s'agit de principal objectif, en effet, est d'étendre à la
l'approche «économique» de Durkheim, conduite humaine le rationalisme scientifi
cette distinction est analytiquement indispen que, en faisant voir que dans le passé elle
sable. Toutefois, à la différence de P. Bes est réductible à des rapports de cause à effet
nard, nous considérons que le processus de qu'une opération non moins rationnelle peut
régulation sociale n'est pas aussi négligé transformer en règles d'action pour l'avenir»
qu'il l'a laissé entendre et nous lui donnerons (1901a, p. ix). Ce qui se poursuit par cette
donc toute sa place ici. Deuxièmement, nous remarque méthodologiquement très import
distinguons dans le tableau trois niveaux ante : «D'une manière générale, nous est
d'application des deux processus de sociali imons que le sociologue ne s'est pas
sation pour suivre ce qui nous paraît être la complètement acquitté de sa tâche tant qu'il
hiérarchie analytique de Durkheim. La pr n'est pas descendu dans le for intérieur des
imauté, au moins au niveau méthodologique, individus afin de rattacher les institutions
des faits morphologiques (les manières d'être dont il rend compte à leurs conditions psy
sociales) ne fait aucun doute chez Durkheim chologiques. A la vérité, l'homme est pour
et nous y rattachons les interactions entre les nous moins un point de départ qu'un point
agents et la hiérarchie qui existent eux. d'arrivée» (1909b, pp. 184-185).
Viennent ensuite les manières de faire
646 Philippe Steiner
2. - La division du travail et l'échange comme institutions sociales
Le chapitre où Durkheim distingue la solidarité organique de la solidar
ité contractuelle de H. Spencer est essentiel pour notre propos (9). L'idée
de Spencer, telle que l'expose Durkheim, est que la société industrielle a
pour base le rapport d'échange entre les individus, rapport qui prend la
forme du contrat : «La solidarité sociale ne serait donc autre chose que
l'accord spontané des intérêts individuels, accord dont les contrats sont
l'expression naturelle. Le type des relations sociales serait la relation éco
nomique, débarrassée de toute réglementation et telle qu'elle résulte de
l'initiative entièrement libre des individus. En un mot, la société ne serait
que la mise en rapport d'individus échangeant les produits de leur travail
et sans qu'aucune action proprement sociale vienne régler cet échange»
(Durkheim, 1902, p. 180). A travers Spencer, Durkheim critique l'idée
d'une socialisation basée sur le fonctionnement du marché autorégulateur.
Durkheim ne fait pas grand cas du marché et de son mécanisme et,
puisqu'une bonne partie de son œuvre est contemporaine de celle de
L. Walras, nous pensons qu'il vaut la peine de tracer quelques filiations
entre ces deux grands classiques qui se sont très certainement ignorés (10).
Tous deux ont fait preuve d'un certain acharnement à constituer leur do
maine comme science, et cela ne va pas sans entraîner une remarquable
similitude entre les définitions des faits (social/prix) dont chacun s'occupe.
La définition du prix de Walras est méthodologiquement très proche de
celle du fait social durkheimien : «Le blé vaut 24 francs l'hectolitre. Re
marquons d'abord que ce fait a le caractère d'un fait naturel. Cette valeur
du blé en argent, ou ce prix du blé, ne résulte ni de la volonté de l'acheteur,
ni de la volonté du vendeur, ni d'un accord entre les deux» (Walras, 1900,
p. 26) (11). Cet accord de base ne va pas plus loin puisque, dans la théorie
de Durkheim, il n'y a pas de place pour l'idée que le comportement finalisé
des agents, par l'intermédiaire des effets d'agrégation, puisse aboutir à un
résultat social qui s'impose aux individus. Durkheim ne peut donc pas
comprendre qu'un individu maximisateur puisse être aussi «preneur de
prix» (price taker). Un autre argument intervient aussi car pour Durkheim
le marché walrassien est l'exemple même de ces relations sans portée so-
cialisatrice, notamment parce qu'elles sont dénuées de toute dimension
temporelle. Le fait que les prix donnent des informations sur les raretés
(9) Le fait que, très souvent, Spencer soit (10) Pour Walras, la sociologie c'est Gid-
Г auteur contre lequel Durkheim expose ses dens (cf. Walras, 1896, p. 5), alors que Dur-
propres idées est désormais bien connu (cf. kheim et les durkheimiens apprécient peu The
Jones, 1974; Conring, 1982; Turner, 1985). principles of sociology (cf. L'Année sociolo-
Cette opposition à Spencer n'avait d'ailleurs gique, vol. 1, pp. 144-152).
pas échappé aux premiers commentateurs et, (11) Cette convergence ainsi que la diver-
le plus souvent, ne les avait pas convaincus gence qui s'ensuit se retrouvent chez Simiand
(cf. notamment G. du Puynode, 1893). (1902, p. 1).
647 Revue française de sociologie
relatives n'est en rien créateur d'un processus de socialisation et encore
moins un principe de justice. Il aurait sans doute appliqué au marché wal-
rassien ce qu'il dit des règles relatives aux droits réels (ceux qui rattachent
les objets aux individus): «Ce n'est pas une solidarité véritable, ayant
une existence propre et une nature spéciale, mais plutôt le côté négatif de
toute espèce de solidarité. La première condition pour qu'un tout soit co
hérent, c'est que les parties qui le composent ne se heurtent pas en des
mouvements discordants. Mais cet accord externe n'en fait pas la cohésion;
au contraire, il la suppose. La solidarité négative n'est possible que là où
il en existe une autre, de nature positive, dont elle est à la fois la résultante
et la condition» (Durkheim, 1902, pp. 88-89).
L'idée centrale est que l'échange marchand des économistes et de Spen
cer n'assure ni l'intégration ni, surtout, la régulation sociale parce qu'il
se présente comme dépouillé de durée, c'est-à-dire qu'il ne peut vérit
ablement atteindre au statut d'institution. En conséquence, Durkheim va
montrer que l'échange ou le contrat ne peuvent se suffire à eux-mêmes
et qu'ils supposent un fondement non contractuel, fondement qui peut, lui,
assurer une socialisation normale.
Durkheim considère la nature de l'échange très tôt dans le cours de
son ouvrage et il présente sa réflexion de la façon suivante : «Si l'on a
souvent fait consister dans le seul échange les relations sociales auxquelles
donne naissance la division du travail, c'est pour avoir méconnu ce que
l'échange implique et ce qui en résulte. Il suppose que deux êtres dépen
dent mutuellement l'un de l'autre, parce qu'ils sont l'un et l'autre i
ncomplets, et il ne fait que traduire au-dehors cette mutuelle dépendance.
Il n'est donc que l'expression superficielle d'un état interne et plus pro
fond. Précisément parce que cet état est constant, il suscite tout un mé
canisme d'images qui fonctionne avec une continuité que n'a pas
l'échange. L'image de celui qui nous complète devient en nous-même i
nséparable de la nôtre, non seulement parce qu'elle y est fréquemment as
sociée, mais surtout parce qu'elle en est le complément naturel : elle
devient donc partie intégrante et permanente de notre conscience, à tel
point que nous ne pouvons plus nous en passer et que nous recherchons
tout ce qui en peut accroître l'énergie. C'est pourquoi nous aimons la so
ciété de celui qu'elle représente, parce que la présence de l'objet qu'elle
exprime, en la faisant passer à l'état de perception actuelle, lui donne plus
de relief» {ibid., p. 25). De cette présentation ressortent les thèmes sui
vants. Premièrement, Durkheim considère que l'incomplétude des agents
qui doivent passer par l'échange (ce qui assure leur interdépendance) est
ce qu'il y a de plus superficiel dans le phénomène. Deuxièmement, il ex
plique que l'état plus profond auquel renvoie le système d'échange de la
division du travail est constitué par un «mécanisme d'images» - par un
ensemble de représentations ou d'opinions dira-t-il plus tard - caractérisé
par la continuité, c'est-à-dire par une durée que l'échange proprement dit
ne possède pas, et par la fréquence qui réactive ces représentations. D'où,
finalement, la possibilité, au niveau psycho-sociologique pourrait-on dire,
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