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Le mariage à Madagascar - article ; n°1 ; vol.4, pg 9-46

De
39 pages
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1913 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 9-46
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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G. Grandidier
Le mariage à Madagascar
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série, tome 4 fascicule 1, 1913. pp. 9-46.
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Grandidier G. Le mariage à Madagascar. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série, tome 4
fascicule 1, 1913. pp. 9-46.
doi : 10.3406/bmsap.1913.8571
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1913_num_4_1_8571GRANDIDIER. — LE MARIAGE A MADAGASCAR 9 G.
LE MARIAGE A MADAGASCAR.
Par M. G. Grandidier.
La puberté est assez précoce chez les peuplades des côtes de l'ile de
Madagascar de même que chez les indigènes du centre à faciès négroïde;
elle l'est moins chez ceux du type malais. Cette précocité est souvent
avancée par suite des relations que les petites filles ont fréquem
ment avec des jeunes gens avant d'être nubiles : sur la côte Ouest, chez
les Antifiherenana, par exemple, une fille perd très souvent sa vir
ginité avant d'être réglée, parce que, disent les mères, « s'il n'en était
pas ainsi, le sang ne sortirait pas et les étoufferait » ; il faut attribuer à
la même crainte superstitieuse l'usage dont parle Vincent Noël : « les
jeunes filles du Boina se déflorent elles-mêmes quand elles n'ont pas été
déflorées dès leur bas âge par leur mère ».
La menstruation apparaît d'ordinaire de 11 à 12 ans, quelquefois seu
lement de 12 à 13 ans, chez les femmes malgaches d'origine indo-méla
nésienne, à cheveux crêpés, et de 12 à 13 ans seulement, comme en
Europe, chez celles d'origine javanaise, à cheveux droits et lisses. Elles
sont, en général bien réglées; l'écoulement menstruel, peu abondant,
cesse vers la 40e année en moyenne ; elles n'ont jamais de relations avec
les hommes pendant les époques.
Le mariage à Madagascar diffère totalement du mariage tel qu'il existe
en Europe, où, depuis longtemps, il est considéré, tout à la fois, comme
un sacrement et comme un pacte légal qui établit entre les époux un double
lien religieux et civil, en quelque sorte comme un contrat synallagma-
tique par lequel les époux se promettent assistance, amour et fidélité, où
la jeune fille apporte en dot sa virginité. A Madagascar, c'est un accord
purement verbal, une association de deux contractants résultant du simple
échange des volontés requises par la coutume, accord, association toujours
précédés, avant que la famille soit appelée à les sanctionner, d'une période
plus ou moins longue d'essai, d'union libre.
La beauté morale de la virginité et de la chasteté, le charme de la
pudeur ne sont ni compris, ni appréciés par les Malgaches qui n'attachent
aucune importance a la chasteté des jeunes filles, ni à la virginité de
leurs épouses : « la chasteté, écrivait Eilis, en 1863, est contraire à la loi
malgache et jamais un homme qui se marie n'y compte », et Razafiman-
dimby, un fin lettré malgache bien connu sous le pseudonyme de Nimbol
Samy, dit : « Nous ne tenons pas à la virginité; au contraire, elle nous
1 Cette étude est le résumé du chapitre sur : Le Mariage, qui paraîtra prochai
nement dans le tome II de Y Ethnographie de Madagascar, par A, et G. Grandidier/ 10 16 janvier 1913
rend défiants, inquiets ». Les parents favorisent les rapports de leurs
filles avec les hommes ; dès qu'elles sont en âge de comprendre, souvent
même avant la puberté, avant la menstruation, à 10, à 11 ans et
plus tôt, leur éducation de femme commence et elles peuvent a leur gré
se livrer à qui bon leur semble, ce dont elles ne se font pas faute,
sans avoir à craindre de ne pas trouver à se marier plus tard, car plus une
femme a d'enFants, plus elle est recherchée : un Malgache à qui deux
femmes plaisent également, prend toujours pour épouse légitime cellequi
a déjà eu des enfants, surtout celle qui les a encore vivants, et ces enfants
11 les aime comme les siens. Il est en effet .universellement admis que
les jeunes filles, dès qu'elles sont pubères, doivent suivre leurs inclina
tions; les relations sexuelles entre un jeune homme et une jeune fille,
entre un homme et une femme sont, aux yeux des Malgaches, un acte
tout naturel, nullement reprehensible et qui n'a pas à redouter le grand
jour, et la jeune fille comme la femme non mariée se donne ou plutôt
se prête à qui elle veut, sans qu'il en rejaillisse sur elle le moindre
discrédit ni la moindre défaveur, pourvu toutefois qu'elle respecte
certaines interdictions. Il ne convient pas cependant qu'une jeune fille
change continuellement d'amoureux, à moins qu'elle n'y trouve son inté
rêt, car où il y a profit, il n'y a pas de honte-
Dans quelques clans de la côte Sud-Est, les jeunes filles ont plus de
retenue et on y trouve assez souvent de grandes jeunes filles encore
vierges; le Dr Catat dit que « entre Fort-Dauphin et Vangaindrano, con
trairement à ce qui se voit partout ailleurs à Madagascar, le mariage est
le commencement de la vie de la femme, au lieu d'en être la fin ».
Du temps deFlacourt, au xvue siècle, «les femmes et les filles n'étaient
pas si débordées (débauchées) chez les Zafibrahim (Zafy Boraha, habitants
de l'île Sainte-Marie et de la côte voisine qui descendaient d'immigrants
juifs) que du côté d'Anosy et du Malitanana; elles sont d'aussi difficile
accès que nos filles de France, car les pères et les mères les gardent aussi
soigneusement ». On peut s'écrier « Quantum mutatus ab Mo!», car, aujourd
'hui, elles sont toutes pareilles aux autres Malgaches, probablement
depuis que les pirates européens ont, au xvme siècle, établi leurs repaires
sur cette côte et que leurs bâtards en sont devenus les maîtres. Vincent
Noël dit que, dans le Boina, « les princesses, contrairement à l'usage
général, restent intactes ou du moins sont censées demeurer telles jus
qu'à leur mariage. Manifester le moindre doute à cet égard est- un crime
de lèse majesté ». Les princes du Nord-Ouest ont en effet adopté, dans
une certaine mesure, les mœurs musulmanes.
11 semble ressortir de ce que nous venons de dire que la pudeur et là
chasteté sont, ou du moins étaient tout récemment encore, des vertus
inconnues des Malgaches ; ce qui n'a rien d'étonnant, étant données leur
morale spéciale et la vie que leur imposent le climat de leur pays et
leur état social ; cependant il faut dire avec Flacourt : « les femmes
malgaches ont en certaines choses de la vergogne », car elles ont honte
d'accomplir certains actes en public, de montrer leur nudité, surtout aux GRANDIDIER. — LE MARIAGE A MADAGASCAR 1 1 G.
très proches parents et on ne peut pas dire qu'elles soient sans pudeur.
Quant à la chasteté, elle est, à quelques rares exceptions près, ignorée,
incomprise de la jeune fille malgache aussi bien que de la femme mariée,
qui n'ont ni scrupules, ni retenue sexuelle ; il y a cependant des cas par»
ticuliersoùla femme entre en retraite et doit, sous peine des plus terribles
châtiments, momentanément garder une chasteté absolueetles malgaches
arabisés, Roandriana ou Nobles Antanosy et surtout Nobles Antaimorona,
s'abstiennent ou plutôt s'abstenaient de toutes relations, même avec leurs
femmes légitimes, pendant le dernier mois de l'année, le mois de jeûne
et d'abstinence qu'ils appellent Mifehi-vava.
Puisque la jeune fille malgache, tant qu'elle n'est pas mariée, est
maîtresse absolue de son corps, dont elle use et abuse a son gré, il n'est
pas étonnant que, avant le mariage, le concubinage ou plutôt les unions
libres soient de règle à peu près partout à Madagascar.
Les parents, en effet, ignorants des devoirs que nous enseignent la
civilisation et la morale chrétienne, ne se préoccupent nullement de sauve
car,' comme garder la vertu de leurs filles, dont ils trafiquent volontiers,
nous l'avons dit, la virginité n'a nul prix à leurs yeux tandis qu'au con
traire la grossesse est un honneur. « La crainte de Dieu n'est, dit Flacourt,
aucunement connue de la nation malgache, qui ne vit que selon la loi
naturelle et bestiale. Les petits garçons et les petites filles se jouent en
présence de leurs parents qui s'en rient et qui mêmes les y incitent
Avant que d'êtres mariées, elles se prostituent à tous venants, pourvu qu'ils
paient» et si un homme a manqué à les payer, elles vont effrontément lui
arracher son pagne, sans qu'il ose se défendre, mais il tâche d'apaiser
celle qui lui demande paiement, de peur de recevoir un affront. Ainsi, c'est
la coutume de ce pays que la fornication entre gens non mariés n'est point
un péché envers Dieu et envers les hommes ». Et, en 1657, l'abbé Bour-
daise écrivait : « A Fort-Dauphin, les pères et les mères n'attendent pas
que leurs enfants de l'un et de l'autre sexe aient l'usage de la raison pour
leur apprendre comment on perd la pureté; ils les y excitent eux-mêmes ».
Ellis constate de son côté que les Hova ne croient pas que hommes ou
femmes doivent garder la continence avant de se marier et le capitaine
Carayon a trouvé que, sur la côte orientale, « les filles ont des mœurs
dissolues et ne sont pas déconsidérées pour avoir disposé d'un bien qui
leur appartient en propre, tant qu'elles ne l'ont pas aliéné en contractant
mariage ».
En effet, les jeunes filles malgaches suivent librement leurs instincts
sans que personne y trouve à redire : l'amour n'apas une grande partdans
ces liaisons, non pas qu'elles n'aient leurs préférences, qu'elles neressentent
des inclinations qui sont même quelquefois profondes, ne montrent
à certains de leurs partenaires plus d'abandon, plus de chaleur qu'à
d'autres, qu'elles gardent même à quelques-uns une certaine fidélité, mais
c'estque ceux-là savent mieux émouvoir leurs sens, et leur cœur y est rare
ment engagé : Les Malgaches se servent du même mot «mitangy» pour dire
« se louer à gage », comme domestique ou ouvrier, et « avoir desrela- 12 16 JANVIER 1913
tions intimes avec un amant », car, non seulement les étrangers donnent
des cadeaux à leurs concubines malgaches, mais les indigènes doivent, eux
aussi, leur faire quelque présent, petit présent certainement qui ne se peut
comparer a ceux que font d'ordinaire les Européens, mais qui n'est pas
moins la rémunération de leurs bons services, et, à celui qui manquerait
à ce devoir, elles arracheraient, comme le raconte Flacourt, son lamba et
lui ferait publiquement affront de sa lésinerie. Elles ne se montrent pas
du reste très exigeantes sous ce rapport et se contentent de sauvegarder
leur amour-propre : ainsi, par exemple, les jeunes filles Sakalava du
Ménabé prisent fort les têtes de « Kelilamana » ou pigeons verts (Vinago
australû), qu'elles considèrent comme des philtres d'amour, et que vont
chasser dans les forêts en leur honneur leurs amants, et celles qui peuvent
en montrer le plus sont très fières, et, en Imerina, si au Fandroana, au
nouvel an, un galant manquait au devoir traditionnel, à donnera sa belle
le jaka comme ils disent, il avait toutes chances de s'entendre répondre à
la première faveur réclamée : « Excusez-moi, mon ami, la source de
l'amour s'est tarie dernièrement le jour du Fandroana et je n'ai plus de
caresses à votre disposition ».
Dans son Grand Dictionnaire manuscrit, le chevalier de Froberville dit:
« Que, dans le Nord de Madagascar, lorsqu'une femme qui vit en union
« libre avec un homme devient enceinte et meurt soit pendant sa grossesse,
« soit en couches, le droit coutumierveut que cet homme donne un certain
« nombre d'esclaves à la famille de la défunte et un seul s'il n'y a que
« l'enfant qui meurt ».
On peut préjuger, d'après l'exposé que nous venons de faire des us et
coutumes des Malgaches et. des idées qu'ils ont au sujet des rapports
d'hommes à femmes, que, chez un peuple aussi adonné aux plaisirs
charnels, les conversations étaient fort licencieuses, et que les mots les plus
grossiers, les plus obscènes continuellement dans la bouche des
hommes aussi bien que dans celle des femmes.
Les unions libres, qui n'ont pas reçu la consécration du vody ondry ou
du fandeo et où les consorts, quoique vivant maritalement, conservent
une indépendance absolue tant au point de vue de leurs intérêts propres
qu'au point de vue de leurs faits et gestes, s'établissent le plus souvent, pour
les femmes du moins, entre gens de môme condition ou avec des hommes
d'une classe supérieure, car il est honteux pour une Malgache d'avoir un
enfant avec un homme d'une classe inférieure à la sienne, tandis qu'il est
honorable d'en avoir un avec un personnage de distinction, quoique
cependant cet enfant suive la condition de sa mère.
D'ordinaire cependant la cohabitation d'un homme ayant un rang dans
la société malgache avec une femme d'une classe très inférieure était mal
vue ; ainsi au Ménabé, à l'embouchure du Manambolo, l'un de nous a vu un
chef Antavelo (Vezo) qui vivait au bord de la mer dans une misérable
hutte de roseaux, à une petite distance du village où étaient établis ses
enfants et qu'il habitait lui mêmejadis ; épris d'une Cafrine, il avait quitté
sa femme, la mère de ses enfants, au scandale de tous, pour cohabiter ÛRANDIIÎIER. — LE MARIAGE A MADAGASCAR 13 Ù.
avec cette esclave. La femme légitime était morte et les enfants, les
esclaves de la famille, se sont tous éloignés du vieux chef, ne voulant pas
avoir pour maîtresse une négresse nouvellement achetée. Ils n'attendaient
tous que la mort du père pour sagayer cette femme qu'ils considéraient
comme responsable de la mort de leur mère et maîtresse.
La mise à la disposition des hôtes de distinction de jolies jeunes filles
faisait partie des devoirs sacrés de l'hospitalité. Il n'y a pas de voyageurs
à qui l'on n'ait fait maintes fois de ces propositions hospitalières. « Un
jour, dit Carpeau du Saussay, étant chez Ramosay, l'un des grands du
pays, celui-ci me fit demander si je voulais me divertir et qu'il m'enverr
ait une de ses filles ou une de ses femmes nouvellement accouchée
« La plus forte marque de considération que les grands peuvent donner,
c'est d'en user de la sorte Un des princes Masikoro, Rafaely, que visi
taient deux Français, offrit à chacun d'eux une de ses filles pour en
disposer comme ils voudraient.... pendant neuf jours, ils éprouvèrent ce
qu'elles savaient faire, et ils en furent si contents qu'ils les emmenèrent
au Fort- Dauphin » Le Gentil, ayant mouillé sur la rade de Foulpointe
en 1761, raconte que la femme du chef l'invita d'un air très affable à
restera terre et à venir coucher dans la chambre de sa fille qu'elle lui
présenta; cette jeune fille, qui s'appelait Volatsara flitt. : bon argent],
était, ajoute-t-il, « fort jolie et très bien faite». « En 1775, le chef d'Itape-
rina donne à Mengauddela Haye, qui se rendait par terre a Sainte-Luce,
une de ses filles pour être sa compagne de jour comme de nuit et, àMana-
nivo qui en est à 1 h. 1/4, toutes les femmes du village vinrent demander
aux hommes de sa troupe s'ils voulaient être leurs maris. Une autre fois,
un chef de la baie de Fort- Dauphin, auquel il fit visite et offrit un riche
cadeau , le pria en grâce de prendre sa femme, une jolie personne de 28 ans,
et aussi une de ses tilles, s'il voulait ; cette femme emmena Mengaud de
la Haye à l'écart, comme celui-ci la quitta de suite, son mari lui ayant
demandé la raison de son prompt retour, en fut fort fâché ». Les femmes
betsimisaraka vont ouvertement au devant des Européens et leur prodi
guent avec plaisir leurs plus tendres faveurs. « En 1817, Hastie, en se
promenant à Tananarive, remarqua une jolie fille et l'invita à venir le
voir; elle lui répondit qu'elle ne voulait pas. Radama Ier, informé du fait
par un témoin, ordonna de la mettre à mort pour ne pas avoir obéi à.
Hastie ; ce ne fut sans peine que celui-ci obtint sa grâce. Elle alla alors
sur l'ordre du roi, chez Hastie qui lui fit un petit cadeau et la renvoya de
suite, ce dont elle se montra très froissée. On pourrait citer d'innombrables,
cas semblables, mais nous nous contenterons de raconter le fait suivant
qui a eu lieu, plus récemment, en 1862.
Dès que les membres de la mission envoyée par Napoléon III pour
assister au couronnement de Radama II arrivèrent à Tananarive, le roi
les invita à une soirée, et choisit parmi les femmes présentes quelques
jolies Andriana ou nobles auxquelles il donna lui-même l'ordre d'aller
s'asseoir sur les genoux de ses hôtes français, et d'être aimables avec eux,
entre autres à la fille de Ramboasalama, la fille du prince qui avait été, ? 16 JANVIER 1913 14
comme l'on sait, l'héritier adoptif de Ranavalona Ire jusqu'à la naissance
venue sur le tard de son fils, le prince Rakoto devenu plus tard Radama II;
celle-ci se récusa, quoique le roi et la reine lui disent : « Pourquoi ne veux-
tu pas obéir, ce blanc est notre ami, notre parent, et, comme tel, peut
prétendre aux plus hautes alliances ! ». Comme elle ne voulut pas cédera
leurs ordres, ils la firent sortir du palais dont ils lui interdirent l'entrée
pendant quelques jours. Ce refus qu'avait dicté l'inimitié sourde que
nourrissait la famille de Ramboasalama contre son heureux rival étonna
fort la cour de Radama II où il était d'usage que les jeunes princesses et
les filles nubles, aussi bien que les filles hova ou libres, s'en allassent, lesoir,
publiquement, suivies d'un cortège plus ou moins nombreux d'esclaves
afin que personne n'en ignorât, chez leur amant du moment.
En effet, reines et princesses malgaches, excepté lorsqu'elles étaient
mariées à des rois ou a des princes du sang, avaient, non seulement
comme le commun des mortels, le droit de donner libre carrière à leurs
caprices, mais elles avaient le privilège de désigner, ce qu'elles faisaient
souvent en plein kabnry, en assemblée publique, l'heureux homme qu'elles
distinguaient et qui, bon gré mal gré, car il ne lui était pas plus loisible
de refuser l'honneur qu'on lui faisait que d'oser le solliciter, allait devenir
leur amant pour un jour, pour une semaine ou, suivant le hasard des
choses, pour un temps plus long, car dès qu'il avait cessé de plaire, elles
le congédiaient. Quant à la femme ou aux femmes de ce favori occasionnel,
elles n'ont qu'à se retirer discrètement et sans bruit. Pendant que l'un de
nous était au Ménabé, un capitaine, dont le navire était en chargement
sur la rade de Tsimanandralozana, fut éveillé, un soir qu'il était déjà
couché avec la femme Sakalava qu'il avait épousée à la mode du pays,
par les chants d une bande d'individus qui s'était arrêtée devant la porte
de la maison, puis, le silence s'étant fait, il entendit cogner à sa :
«C'est moi, la reine1 », criait Naharo va. Force lui fut d'ouvrir, tandis que
l'épouse Sakalava effrayée courait se cacher dans une autre pièce ; la
reine entra avec son cortège et le capitaine dut en passer par où voulut
Sa Majesté.
Dans ces cas, quand survient un enfant, la paternité n'est jamais
recherchée : les enfants d'une reine ou d'une princesse sont toujours légi
times, même nés hors du mariage: Ranavalona lre a eu son fils Radama II,
en 1829, longtemps après la mort de son mari Radama Ier survenu,
comme l'on sait, le 27 juillet 1828, et il a été unanimement reconnu légi
time.
La cohabitation d'un noble ou d'un libre avec une esclave était géné
ralement réprouvée, excepté lorsqu'un Menna, par exemple, allant en
expédition hors de l'imerina, emmenait une e&clave, une tsindry fé dont
il faisait sa concubine pendant le temps de son absence. Andrianauipoi-
nimetïna, à la tin du xviii" siècle, a ordonné qu'un homme libre, ayant
1 Cette phrase était la seule phrase française que connaissait la reine du Ménabé,
Naharova. GRANDlDlER. — LE MARIAGE A MADAGASCAR 15 G.
des relations avec une esclave appartenant à un autre maître,
pouvait être réduit en esclavage, une moitié du prix étant pour le
souverain et l'autre moitié pour le fokonolona ou l'assemblée des notables;
Ranavalona Ire en 1828 puis Rasoherina, dans son code de 1863 (art. 5,
9 et 10), <>nt décrété que le mandry amin ny andevo, le concubinage
d'hommes libres et d'esclaves faisait perdre la liberté, que serait puni
d'une amende de 7 piastres et de 7 bœufs tout zaza hova, ou libre réduit
en esclavage qui tenterait par fraude de nouer des relations sexuelles
avec des femmes de leur caste d'origine, ainsi que tout esclave d'origine
qui se donnerait pour zaza kova, afin de nouer des relations avec une
zaza hova. Si un esclave, pénétrant de nuit chez une femme libre, voul
ait la violenter ou même seulement osait lui faire des propositions des
honnêtes, elle pouvait le faire amarrer et ne le rendre à son maître que
contre sa valeur.
Si les jeunes filles et les femmes Malgaches sont libres de se donner à
qui bon leur semble, il y a toutefois diverses - catégories de personnes
avec lesquelles les rapports sexuels sont fady [tabou], mifotitra, tsy heny
c'est-à-dire plus ou moins formellement interdits. Ny mandry fady, dia
meloka [litt. : coucher avec un fady (l'inceste) est un crime] ; il y a d'abord
les parents alliés au degré prohibé qui sont des fadibé ou grands fady, avec
lesquels des relations sontincestueuses, criminelles, dans la famille propre,
les acendants et descendants en ligne directe, descendants d'une même
mère, légitimes ou naturels, et en ligne collatérale, les frères et sœurs,
les oncles et nièces, les tantes et neveux, les cousins et cousines (tant
germains qu'issus de germain), ainsi que dans la famille du mari ou de
la femme, les beau-père, belle-mère, les oncles et tantes par alliance, les
beaux-frères (les maris des sœurs du mari, mais non les frères du mari),,
les belles-sœurs (Jes femmes des frères de la femme, mais non les sœurs
de la femme). L'inceste, le crime du mandry fady, relevait de la juridic
tion du clan du coupable : le grand inceste, qui était assimilé au crime
de sorcellerie, de mosavy, de vorika, était puni de mort ordinaire de la
lapidation; les incestes moins graves,- tels que les relations entre enfants
de deux sœurs, n'étaient punis généralement que d'une amende de deux
bœufs, qu'on abattait dans le Sud de la maison où le crime avait été
commis : le fokon'olonâ, les notables du clan, procédaient au partage
de la viande entre ses membres et répandait sur les coupables pour
effacer la faute et les purifier, les excréments tirés des intestins : cette
cérémonie expiatoire ne levait pas l'empêchement (tsy azo alam-pady) et
le mariage était toujours nul et non avenu, mais elle écartait les malheurs
qu'il appelait sur les coupables {ka azo alan-doza).
Sont également tsy heny, prohibées formellement, toutes relations sexuel
les entre un homme et une femme et leurs enfants adoptifs, entre un
homme et une femme qui se sont faits fatidra, c'est-à-dire frère et sœur par
le serment du sang, avec la mère ou la femme de son fatidra ou frère du
sang, et au moins chez les Merina, entre un frère et une sœur de lait,
c'est-à-dire entre deux enfants de sexe différent, si l'un deux est l'en" 16 16 JANVIER 1Ô13
fant de la femme qui a « prêté son lait » (mampindrana ronono) h l'autre
jusqu'à ce que sa mère a été en état de l'allaiter elle-même. Les relations
entre ces diverses personnes sont considérées incestueuses, criminelles,
et appellent non seulement sur le coupable, mais sur toute sa famille, la
colère des ancêtres et de Dieu. Ceux qui commettent ce crime sont
soumis à une ordalie, et d'ordinaire, mis à mort.
Si un homme s'introduit la nuit dans la maison d'une parente fady, à
un degré prohibé, elle peut, sans crainte d'être poursuivie pour insultes
graves et envoûtements, l'injurier et ameuter contre lui les voisins :
Aîanjary siva l mandria a'oha amy ny reninao, ary amin'izay ho avy aneo,
karilahy ! [Puisses-tu être changé en sel (disparaître comme le sel quand
on le met dans l'eau) 1 va d'abord coucher avec ta mère et alors tu
pourra venir, imprudent coquin !]
La violation des interdictions sexuelles entraîne pour les coupables
des sanctions redoutables, qui se manifestent sur cette terre par des
maladies qui tombent soit sur les coupables eux-mêmes, soit sur leurs
enfants, soit sur leurs conjoints tout innocents qu'ils soient : aussi les
Malgaches lorsqu'ils se sentent gravement malades et qu'ils ont sur la
conscience quelque faute de ce genre, ce qui dans un pays où les mœurs
sont si libres n'est pas rare, en font- ils la confession publique, en implo
rant le pardon de Dieu et des ancêtres.' Enfin, il y a des fady soit tem
poraires, soit occasionnels, des interdictions momentanées d'avoir des
relations sexuelles avec qui que ce soit : dans tout Madagascar, par exemp
le, les femmes dont les mans étaient partis en expédition lointaine et
dangereuse, étaient comme nous le verrons, sacrées et inviolables ; chez
les Sakalava, une femme ne voit pas d'amant pendant que son père et sa
mère sont gravement malades, ni quand elle est enceinte ; garder la
chasteté était encore obligatoire : dans l'Est, pour les individus qui
de\ aient subir le Tsitsi-delam-by l'épreuve du fer rouge, ainsi que ceux
qui étaient proposés à leur garJe, pendant les vingt-quatre heures qui
précédaient cette ordalie ; chez les Betsimisaraka du Nord-Est, pour ceux
qui allaient à la pèche delà baleine, et même à la simple pèche des pois
sons en mer ; en Imerina, pour toutes les femmes pendant les deux pre
miers jours du mois d'Alakaosy, le neuvième mois de l'année lunaire, car
l'enfant conçu dans ces jours néfastes entre tous eût eu un mauvais
vintana, une mauvaise destinée ; dans tout Madagascar pour les pères
et mère d'un enfant qu'on allait circoncire, ainsi que pour la marraine,
et tous ceux qui devaient prendre part à la céiémonie, tantôt pendant la
nuit précédente, tantôt pendant toute la semaine, sous peine que l'en-
funt fut blessé pendant l'opération ; pour les femmes qui faisaient le ser
vice des malades accomplissant1 la cérémonie du bilo ou du salamanga
et qui faisaient cuire leurs aliments pendant les vingt quatre heures
précédentes, lors d'épidémits, de guerres, de calamités publiques, lors
de pénitences imposées par le mpisikidy, ou diseur de bonne aventure, à
la suite de maladies ou d'accidents. G. ÛRANDÎDIER. — LE MARIAGE A MADAGASCAR il
Toutefois, pour terminer la question des interdictions sexuelles, il faut
ajouter que quelques clans et quelques familles n'admettent pas de
fadibé, c'est-à-dire d'interdictions sexuelles entre leurs membres, quel
que soit leur degré de parenté, et où, de iière en fils, l'inceste se pratique
ouvertement; dans ces cas, cette coutume, qui est réputée criminelle au
plus haut point par tous les autres Malgaches, est considérée comme
étant un héritage des aïeux et ces clans, ces familles, se croient tenus
delà continuer sous peine d'encourir la colère de leurs ancêtre?, en ayant
l'air de les blâmer ; tels sont les Ontjatsy du Nord-Est qui ont des rela
tions incestueuses avec leurs mères, leurs sœurs, leurs filles (mais sans
se marier), les Antambahoaka de la côte Est (entre les rivières Fanantara
et Mananjava), quelques familles Sakalava, telles que celles de Vazo,
dans une certaine mesure les Antaimorona, ainsi que les Antandroy, le
chef de Rafimenta, au Ménabé, d'Alidy, le chef de Maintirano, dans leMai-
laka, etc., où, de père en fils on a la coutume d'entretenir des relations,
les pères avec leurs filles, les mères avec leurs fils, les frères avec leurs
sœurs. L'un de nous a assisté à une curieuse.cérémonie faite précisément à
ce sujet : le père de Vazo était moribond et le mpisikily ou devin consulté
sur la cause de la maladie, car pour les Malgaches toute maladie a pour
cause, soit un sort jeté par quelque ennemi, soit une faute contre les
prescriptions des ancêlres, soit la transgression de quelque fady, le devin
l'attribua aux relations incestueuses qu'il avait eues avec les femmes de
sa famille et dit que pour guérir il devait en faire la confession publique
en demandant pardon à Dieu. Sa sœur s'y opposa, disant qu'il n'avait
pas à regretter ces actes, car c'était leur lilin-draza> la coutume de leurs
ancêtres et qu'il n'avait pas commis de faute; elle offrit ensuite un sorona
ou le sacrifice d'un bœuf à Dieu avec cette prière : « II est bien vrai que
mon frère a eu des relations avec moi, qu'il en a eu avec sa mère qui
était aussi la mienne, qu'il en a eu avec ses filles, mais, ô mon Dieu,
comment pourrais-tu le lui reprocher, comment pourrais tu être en colère
contre lui et le punir à cause d'usages que nous nous transmettons rel
igieusement de père en fils, car tu n'ignores pas que, de tout temps, notre
famille a eu ces usages. Non, il y a une cause à ta colère contre nous.
Quelle est-elle ? Voici un bœuf que je t'offre, accepte-lé et rends la santé
à mon frère î » Une cérémonie toute pareille eut lieu vers la même époque
pour le père d'Alidy qui était à l'agonie.
Quant aux rois et princes Merina, Sakalava, Bara, et autres à qui du
reste tout est permis, puisqu'ils sont une émanation de la divinité ici-bas,
il n'ont aucun fady sexuel : non seulement toutes les femmes qui sont
sur leur domaine sont sans exception à leur entière dévotion dès qu'ils en
ont la moindre envie, mais ils peuvent avoir des relations avec leurs
sœurs, avec leurs filles, sans avoir à craindre l'accusation de sorcellerie,
accusation si terrible pour leurs sujets. Le roi du Boina, Andrianahatin-
dry, a épousé sa plus jeune sœur, Ratsipirano, après, comme l'indique
son nom, qu'elle eut été bénite, et il» en a eu six enfants, et l'un de nous
a vu Mahataidaona, jeune prince Sakalava, entretenir publiquement et
soc d'anthbop. 2

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