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Le positivisme sous le feu de la critique socialiste - article ; n°21 ; vol.8, pg 205-217

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14 pages
Romantisme - Année 1978 - Volume 8 - Numéro 21 - Pages 205-217
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Roger Fayolle
Le positivisme sous le feu de la critique socialiste
In: Romantisme, 1978, n°21-22. Les positivismes. pp. 205-217.
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Fayolle Roger. Le positivisme sous le feu de la critique socialiste. In: Romantisme, 1978, n°21-22. Les positivismes. pp. 205-
217.
doi : 10.3406/roman.1978.5219
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1978_num_8_21_5219Roger FAYOLLE
Le positivisme sous le feu de la critique socialiste
Ce qu'il est convenu de nommer « l'histoire des idées » occupe
une bonne place dans « l'histoire de la littérature » et, par une étrange
réciprocité, celle-ci est volontiers considérée comme faisant partie de
cette même « histoire des idées ». Mais, s'il est permis de se demander
pour quelles raisons telles ou telles œuvres sont traditionnellement
étudiées comme des textes littéraires, ne pourrait-on pas aussi s'inter
roger sur la définition des « courants d'idées » qui ont droit de cité
dans les ouvrages d'histoire littéraire ? Il suffit de feuilleter n'importe
quel manuel, plus ou moins savant, pour constater la place importante
qui est faite, par exemple, à la querelle janséniste, et les « littéraires »
de ma génération (comme ceux sans doute de plusieurs autres) se
rappellent comment il leur a fallu tenter d'assimiler la subtile dis
tinction de « la grâce nécessaire » et de « la grâce suffisante » avant
d'aborder l'étude de Polyeucte ou celle des Provinciales. Dans le même
ordre ď « idées », la connaissance du quiétisme est considérée comme
normale et comme indispensable à quiconque se flatte de concourir
en France pour le titre de professeur certifié ou agrégé de lettres.
De telles exigences ne sont pas scandaleuses, elles sont même parfai
tement justifiées pour permettre une bonne compréhension de grandes
œuvres des xvir3 et xvnr siècles. Mais s'il semble naturel qu'un « litté
raire » soit bien informé de l'évolution de la pensée chrétienne pendant
les siècles classiques, base essentielle des bonnes humanités, la connais
sance des grands conflits scientifiques et idéologiques du xix* siècle
paraît pouvoir passer pour beaucoup moins nécessaire. Non que les
progrès des sciences, et notamment des sciences de la nature, soit
ignoré des historiens de la littérature : ils évoquent même le positivisme
comme la manifestation philosophique de ce développement scientifique
et ils soulignent volontiers l'influence du positivisme et du scientisme
sur l'évolution de la littérature même. On peut lire par exemple dans
l'introduction du volume XIXe siècle de la collection Lagarde et
Michard :
« Le xixe siècle a connu un magnifique essor de toutes les sciences. De
grandes hypothèses comme l'évolutionnisme et le transformisme ont boule
versé les idées traditionnelles sur les espèces animales et sur l'homme lui-
même. Il n'est donc pas étonnant que la science ait acquis un immense
prestige et influencé la littérature, soit directement, soit par l'intermédiaire
de La philosophie positiviste d'Auguste Comte. » (Collection Lagarde et
Michard, xixe siècle, Bordas, 1965, p. 9.) 206 Roger Fayolle
Cette influence se serait manifestée dans la critique littéraire et
dans l'histoire « positivistes », mais aussi la poésie parnassienne, le roman réaliste et naturaliste.
Cependant, la plupart des historiens de la littérature ne signalent,
en face de ce puissant courant positiviste, que la permanence discrète
puis la résurgence triomphante d'un courant volontiers qualifié ď « idéa
liste », dont l'expression littéraire est relevée chez Baudelaire, dans
la poésie symboliste et dans les multiples exemples de dénonciation
des méfaits de la science, depuis le Disciple de Paul Bourget (1889)
jusqu'aux articles de Brunetière s'engageant, en 1904, « sur les chemins
de la croyance ». En somme, « l'histoire des idées » est volontiers
résumée, pour la période 1850-1890, dans l'opposition de deux courants :
l'un, sous le titre : Positivisme et Réalisme, rassemble les audaces de
la recherche scientifique, de la littérature naturaliste et d'une philo
sophie sommairement qualifiée de « matérialiste » ; l'autre, sous le titre :
Idéalisme et Symbolisme, réunit tous ceux qui « blâment les ambitions
excessives de la Science » et qui, comme Barbey d'Aurevilly, Gobineau,
Villiers de l'Isle-Adam, Huysmans, Léon Bloy... « protestent contre la
tyrannie de l'esprit positiviste ou matérialiste ». (P.-G. Castex et P. Surer,
Manuel des études littéraires françaises, XIX' siècle, Hachette, 1966,
p. 4.) Etrange présentation réductrice qui revient à placer toutes les
audaces de la pensée sous le signe du scientisme positiviste et toute la
sagesse modérée sous le signe de la réaction religieuse, telle que
l'animera par exemple la prédication des « cardinaux verts » : Brunet
ière, Bourget, Lemaître... Ainsi se trouve radicalement exclu de cette
« histoire des idées », donnée comme une introduction indispensable
à l'étude de la littérature, un autre interlocuteur du positivisme, le
seul qui soit en mesure d'en faire la critique, non pas du point de vue
de la tradition spiritualiste et idéaliste, mais d'un point de vue rigo
ureusement matérialiste : le matérialisme historique, le marxisme 1.
Sans doute a-t-on admis une fois pour toutes que celui-ci n'a exercé
aucune influence sur la pensée et sur la littérature françaises des
dernières décennies du xix* siècle. Cela est à peu près exact, si l'on
se borne à considérer la littérature comme la suite des mésaventures
du héros bourgeois ou petit bourgeois de ce temps-là, et si l'on continue
à traiter par le mépris les nombreux textes (mémoires, romans, chan
sons, pièces de théâtre...) écrits dans et par les luttes du mouvement
ouvrier. Dès lors, quoi d'étonnant si la brochure publiée en 1880,
Socialisme utopique et socialisme scientifique (traduction par Paul
Laf argue de trois chapitres de YAnti-Duhring d'Engels) est passée sous
silence dans cette élémentaire « histoire des idées », alors même qu'elle
a connu une importante diffusion et dix traductions entre 1880 et 1892.
Cela rappelé, nous essaierons de montrer comment de jeunes
écrivains socialistes français sont souvent passés, autour de 1870, d'une
adhésion enthousiaste au positivisme, comme à une philosophie authen-
tiquement matérialiste, à la dénonciation véhémente de ce même
positivisme comme d'une imposture métaphysique.
On trouve un excellent exemple de cette passion positiviste dans
les débats auxquels donna lieu le premier Congrès international des
étudiants réunis à Liège du 29 octobre au 1er novembre 1865. Ce congrès Le positivisme sous le feu de la critique socialiste
avait été convoqué pour examiner « la seule question de l'enseignement,
à l'exclusion de toutes les questions sociales et politiques », mais une
petite minorité, notamment dans la délégation française (il У avait
soixante-douze Français sur mille deux cent trente participants dont
sept cent cinquante Liégeois) cherche aussitôt à poser des problèmes
plus généraux qui touchent aux démarches mêmes de la connaissance
et aux « questions sociales et politiques ».
Ainsi, plusieurs délégués français se réclament ouvertement du
matérialisme qu'ils considèrent comme la conséquence la plus logique
des principes de la Révolution française ; et ils célèbrent le positivisme
comme la manifestation contemporaine de « la méthode matérialiste ».
Le Parisien Regnard, étudiant en médecine, oppose « les deux méthodes
qui ont été employées à la recherche de la vérité » : « Deux étendards
guident deux troupes bien distinctes : sur l'un, que suit une bande
cacochyme et décrépite, on lit: spiritualisme, vitalisme et réaction;
l'autre, le drapeau de la démocratie, porte inscrit dans ses plis la
devise des temps modernes : le progrès par la science. » (Citation
empruntée comme les suivantes, à la Sténographie du Congrès inter
nation des étudiants, publiée à Liège en 1865, pp. 134 et suiv.) Une
seule de ces deux méthodes est bonne : « la méthode positiviste qui
a été celle de Bacon, celle de Descartes à certains moments..., celle de
Condillac, celle d'Auguste Comte ». Regnard précise que « sous la
désignation de positivisme, [il] comprend l'exposition de la méthode
expérimentale, qu'on peut rattacher à ce qu'on désigne sous le nom
de matérialisme » : « C'est une méthode sur laquelle on a déversé
beaucoup d'injures, c'est une raison pour moi de la défendre et je
déclare franchement que je suis matérialiste ». Il tient, à ce titre, à
rendre hommage à deux hommes: Auguste Comte (qui a «continué
les idées de Diderot, notre grand Diderot ») et Emile Littré.
Le débat qui s'instaure entre les délégués est tout à fait révélateur
des conditions de la lutte idéologique de l'époque où, la philosophie
matérialiste étant frappée d'interdit, ce sont les méthodes de la science
positiviste qui apparaissent comme seules capables de fournir une base
à la critique de l'idéologie spiritualiste dominante. Par exemple, Paul
Lafârgue intervient avec véhémence pour s'opposer à la profession
de foi d'un spiritualiste qui s'était présenté comme « un disciple de
Bossuet et de Cousin ». Face aux protestations de la majorité qui
l'invite à ne pas sortir de la question, il s'écrie : « Je suis dans la
question. Qu'est-ce que nous cherchons en ce moment ? la méthode
que l'on doit suivre dans l'enseignement, n'est-ce pas ? Or il y a deux
méthodes en présence : la méthode catholique du spiritualiste et la
méthode matérialiste du positiviste. » (Ouvr. cit., p. 145.) S'efforçant
de montrer « les conséquences de ces deux méthodes dans la science,
l'histoire, l'art et la morale », il rend un hommage particulier à Taine :
« A propos de l'art, je yeux appeler votre attention sur Taine. C'est
l'homme qui a le mieux élucidé cette question : il a résumé admirablement
la méthode positiviste dans sa Philosophie de l'art. Il a démontré que toutes
les productions du génie humain sont imprégnées de toutes les passions,
de tous les intérêts, de toutes les idées qui agitaient l'époque qui les a vus
naître; qu'au-dessous de la voix puissante de l'artiste se démêle un vaste
bourdonnement sourd, la grande voix infinie et multiple du peuple qui 208 Roger Fayolle
cachet pp. chantait 146-147.) de à l'unisson l'auteur, il autour porte de surtout lui; en celui un mot, de son que siècle. si l'œuvre » (Ouvr. porte cit.. le
Comte, Taine et Proudhon (salué comme le fondateur de « la
morale matérialiste » dans son livre De la justice...), tels sont les trois
grands maîtres du matérialisme positiviste et socialiste pour ces jeunes
« carabins » que conspuent vigoureusement les étudiants en lettres,
disciples de Cousin et tous fort ignorants en philosophie comme en
science.
Les sarcasmes auxquels s'exposent en revanche ces malheureux
« littéraires », lancés dans des sermons anachroniques et platement
moralisateurs, n'auraient pas surpris un médecin catholique qui, quel
ques mois plus tôt, avait exposé son point de vue sur ou plutôt contre
le positivisme dans une -série d'articles publiés par la Revue du monde
catholique. Ce docteur en médecine, Félix Frédault, auteur d'un impor
tant traité de Physiologie générale paru en 1863, s'était en effet écrié,
dans le second de ses articles sur « Les origines du positivisme », le
10 décembre 1864 : « L'enseignement moderne de la philosophie est
si radicalement faux et prête tant à la critique qu'il est vraiment une
honte pour les écoles [...]. Je le déclare avec franchise, et brutalement
même, si l'on veut : à la vue d'un tel enseignement philosophique, je
comprends parfaitement que le positivisme ait été formulé et ait eu
tant de succès de nos jours ; je m'étonnerais qu'il en fût autrement ! »
(Art. cit., tome XI, p. 13.) Violemment antipositiviste, il déplore que
la philosophie « enseignée de nos jours à l'Université », ait renoncé
symétriquement à la physique et à la métaphysique pour se cantonner
dans quatre parties : la psychologie, la logique, la morale et la théo-
dicée. Cantonnée dans le formalisme et les abstractions, elle s'est ainsi
coupée de la science, à qui « la vraie philosophie », c'est-à-dire « la
théologie », imposa longtemps « son joug salutaire » ; dans ces condit
ions, cette philosophie classique étant désormais « impuissante et
dédaignée, ridicule et désarmée devant les sciences [...], il était inévi
table de voir se produire le monstre positiviste, fils des sciences
adonnées au mathématisme expérimental et des prétendues
sociales nouvelles » (ibid., p. 17). Mais, conclut le docteur Frédault, « la
philosophie positive doit périr et elle périra, le jour où la science
reprendra la théologie pour guide et pour protectrice » (ibid., p. 25).
On comprend mieux, à la lecture de telles déclarations, pourquoi
les orientations générales de la méthode positiviste pouvaient appar
aître comme audacieusement libératrices à bon nombre de jeunes
étudiants. Frédault ne fait d'ailleurs que reprendre quelques-uns des
arguments que l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup, avait développé
dans un long Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille sur
les attaques dirigées contre la religion par quelques écrivains de nos
jours (Paris, Douniol, 1863). Dans la même Revue du monde catholique,
un père jésuite, Henri Ramière, s'était félicité de l'intervention du
prélat et avait repris systématiquement la critique de Comte, de Littré,
de Renan et de Taine, dans deux articles intitulés : « De la méthode
de l'école positive » (t. VI, pp. 429-448 et 525-539) :
« Au moment où, déguisé sous le nom de philosophie positive, l'athéisme
matérialiste relevait la tête au milieu de nous, s'insinuait dans les revues Le positivisme sous le feu de la critique socialiste 209
s'est les disposait plus levé accréditées, et à d'une envahir main pénétrait l'Académie ferme il à a française l'Institut déchiré le et elle-même, masque au Collège sous le courageux de lequel France les prélat champet se
ions de ce hideux système cachaient leurs véritables traits. » (p. 429.)
Contentons-nous de signaler que, dans ces articles, Ramière s'en
prend surtout à Taine, auquel nous avons vu Lafargue rendre un
hommage qui pouvait sembler sommaire et excessif. En une quinzaine
de pages, il analyse férocement Les philosophes français du XIX* siècle
pour relever des « méprises énormes » (la confusion entre cause et
effet, entre fin et cause efficiente), pour montrer comment la philo
sophie positiviste aboutit à la négation de Dieu, de la morale et de
toute réalité, et enfin pour résumer, en citant Taine lui-même, la
méthode comme procédant par regroupement de faits et
de formules jusqu'à la découverte « d'un fait général semblable aux
autres, loi génératrice d'où toutes les autres se déduisent » (Les philo
sophes français..., éd. de 1857, p. 358). A ce propos, il remarque : « II
est vrai que Taine et ses coreligionnaires ont renversé de son trône
le Dieu du christianisme et de la vieille philosophie ; mais ne voyez-
vous pas qu'ils l'ont avantageusement remplacé ? A sa place, ils ont mis
une formule qu'ils ont revêtue de tous les attributs de la Divinité. »
(Art. cit., p. 447.) Retenons l'argument ; nous verrons que, bientôt,
Lafargue le reprendra à son compte pour dénoncer la métaphysique
idéaliste du positivisme.
Pour l'instant, en décembre 1865, Lafargue est exclu de l'Université
pour sa mauvaise conduite à Liège. Il se réfugie à Londres, où il
retrouve de nombreux exilés français, et il collabore au « journal inter
national de la jeune République » que dirige Charles Longuet, La Rive
gauche. Dans son premier article, le 22 avril 1866, il oppose à nouveau
« méthode idéaliste » et « méthode positive » :
« La méthode idéaliste pose a priori un principe qu'elle admet d'abord
comme indiscutable ; puis, de ce principe elle tire des déductions dont elle
ne s'occupe pas de vérifier la réalité. D'ailleurs elle est toujours prête à
considérer comme antinormaux les faits qui ne s'y plient pas et lorsque,
poussée dans ses derniers retranchements, elle se trouve obligée d'expliquer
ces faits, elle forge alors de nouvelles hypothèses qui, pas plus que son
premier principe, n'ont de bases solides... [Ainsi son nées]... les doctrines
religieuses... [Au contraire] la méthode positive ne s'exerce que sur les objets
qu'elle peut soumettre à l'expérimentation et à l'observation ; elle abandonne
aux recherches infructueuses des idéalistes les causes premières et finales.
Elle constate simplement des faits, les rattache les uns aux autres par des
relations immédiates. C'est la chaîne de ces faits, sans cesse agrandie par
les travaux de l'intelligence humaine, qui constitue la science positive» (La
Rive gauche, 3e année, n° 16, p. 1).
La définition de la méthode positive ainsi proposée par Lafargue
est directement inspirée des premières pages du Cours de philosophie
positive d'Auguste Comte, pages fameuses dans lesquelles sont énu-
mérées les « trois méthodes de philosopher » qu'emploie successivement
l'esprit humain : la théologique, la métaphysique et la positive :
« Dans l'état positif, l'esprit humain, reconnaissant l'impossibilité d'obte
nir des notions absolues, renonce à chercher l'origine et la destination de
l'univers et à connaître les causes intimes des phénomènes pour s'attacher
uniquement a découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de
l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de
succession et de similitude. L'explication des faits, réduite alors à ses termes 210 Roger Fayolle
réels, n'est plus désormais que la liaison établie entre les divers phéno
mènes particuliers et quelques faits généraux, dont les progrès de la science
tendent de plus en plus à diminuer le nombre » (Cours de philosophie posit
ive, tome 1, Paris, Bachelier, 1830, p. 4).
Volonté affirmée de s'en tenir à l'observation minutieuse des phé
nomènes et de leurs rapports, d'étudier le « comment » des choses
sans formuler d'hypothèse sur leur « pourquoi », de recourir au raiso
nnement par induction pour réduire le domaine de l'inconnu, tels sont
les traits d'un positivisme frondeur et conquérant qui peuvent en effet
séduire l'esprit indocile et impatient du jeune Laff argue.
Le 10 juin 1866, dans la même Rive gauche, il s'exerce pour la
première fois dans un genre littéraire qui aura sa prédilection : le
pamphlet parodique. Il publie une truculente Encyclique de l'Eglise
jacobinique autoritaire et unitaire. Il imagine la désolation des vétérans
du jacobinisme (c'est-à-dire les républicains libéraux comme Hippolyte
Oarnot, Garnier-Pagès, Jules Favre, Pelletan ou encore le directeur
du Siècle, L.-J. Havin, qui avait déploré dans son journal les abomi
nables doctrines des jeunes délégués de Liège) devant l'apparition
d'une jeunesse dangereusement contestataire qui se permet de « juger
les vieux, les martyrs et les saints » :
« Cette jeunesse téméraire prétend tout analyser ; elle ne veut accepter
aucun dogme ; s'écartant de toute route tracée, elle veut marcher librement
à travers champs ; elle ne veut pas de dieux, ni en plâtre, ni en bois, ni en
chair et os. Fils irrespectueux, ils ne veulent accepter l'héritage de leurs
pères que sous bénéfice d'inventaire ; ils ne veulent prendre que les actes
utiles à l'humanité et quant à ceux qui ont produit le gâchis dans lequel
nous nous trouvons, ils les répudient énergiquement, carrément.
[...] Ils prétendent que les vieux, au lieu de se draper dans leur gloire
passée, auraient dû étudier. Parce que ces jeunes gens, sur les conseils de
cet inconnu : Auguste Comte, de cet énergumène : Proudhon, ont appris un
peu de toutes les sciences, surtout les sciences naturelles et économiques,
ils disent que les vieux, semblables à des outres, ne sont remplis que de
vent. »
Le 1er juillet 1866 enfin, dans le numéro 26 de La Rive gauche, Paul
Lafargue célèbre une dernière fois les positivistes en rendant encore
hommage à « la nouvelle génération ». Il remarque que celle-ci doit à
l'Empire d'avoir été « condamnée au silence et à l'étude : aussi nous
présentons-nous à la lutte le cœur fort et le cerveau bien développé.
Les philosophes allemands (Kant, Hegel, Feuerbach, etc.) ont été tra
duits et lus ; les matérialistes allemands (Virchow, Moleschott, Vogt,
Biichner, etc.) ont trouvé de nombreux lecteurs. Fourier, Saint-Simon,
Comte, Proudhon, Darwin, Littré, Taine, Claude Bernard, Robin, ont
fait d'ardents disciples. »
Mais, à Londres, Lafargue a rencontré un autre « maître » qu'il
fréquente assidûment : Karl Marx. Par lui, il découvre l'importance de
la lutte des classes et de ce qu'il appelle « la question économique ».
Dans les derniers numéros de La Rive gauche (15 et 22 juillet 1866)
il fait l'éloge de « l'éminent socialiste allemand » et, au début d'une
série d'articles interrompue par la disparition de la revue et consacrée
à retracer l'histoire de « la lutte sociale », il reproduit une longue
citation de Misère de la philosophie, notamment de cette page (d'ailleurs
imprégnée de l'esprit positiviste tel que Lafargue l'avait globalement
défini) où Marx remarque que «les théoriciens de la classe proie- Le positivisme sous le feu Ae la critique socialiste 211
n'ont taire [...] qu'à n'ont se rendre plus besoin compte de de chercher ce qui la se science passe devant dans leur leurs esprit yeux [et] et
de s'en faire l'organe » (voir Misère de la philosophie, Ed. sociales, 1961,
p. 133).
Remarquons-le au passage : c'est probablement (entre autres ci
rconstances) sous l'influence de ses nouveaux jeunes amis Lafargue
et Longuet que Marx lui-même s'est mis alors, tardivement, à lire les
œuvres de Comte. Il écrit en effet à Engels le 7 juillet 1866 :
« En ce moment, j'étudie dans mes loisirs Comte, parce que les Anglais
et les Français font tant de bruit autour de son nom. Ce qui les séduit
chez lui, c'est le caractère encyclopédique, la synthèse. Mais c'est lament
able, tout cela, quand on le compare aux travaux de Hegel (bien que Comte
lui soit supérieur comme mathématicien et physicien de profession, c'est-à-
dire dans le détail ; car, même là, Hegel est infiniment plus
grand dans l'ensemble). Et ce positivisme ordinaire parut en 1832 ! » {Cor
respondance Marx-Engels, Ed. sociales.)
Non seulement Comte est incapable de proposer une théorie géné
rale satisfaisante de l'histoire de l'humanité, mais encore il s'est arrêté
à des thèses élaborées dès 1830 sans tirer les leçons qu'imposaient les
éclatantes manifestations de la lutte des classes survenues dans les
vingt-cinq années suivantes. Ces objections de Marx amènent rapide
ment Lafargue à s'apercevoir qu'il a trop peu ou trop mal lu Comte,
dont il n'avait vraiment retenu que l'affirmation de l'importance pri
mordiale de la méthode expérimentale.
En effet, après son retour à Paris, il s'exprime d'une façon toute
nouvelle, à propos du positivisme, dans les articles qu'il donne à La
Libre Pensée, hebdomadaire violemment anticlérical fondé en janvier
1870 et dirigé par Henri Verlet. Il s'est aperçu des aspects profondé
ment réactionnaires de la pensée sociale du fondateur de la philosophie
positive. C'est ainsi que, le 4 juin 1870, dans un article intitulé « La
femme », il condamne l'antiféminisme de ses deux anciens maîtres :
Proudhon et Comte :
« Proudhon, connaissant fort peu les sciences naturelles, pouvait s'ima
giner qu'il y avait, dans les classifications des animaux données par les
naturalistes, deux ordres pour chaque espèce : l'ordre masculin et l'ordre
féminin ; mais sur ce point, il a l'appui d'un homme profondément versé
dans l'étude des sciences exactes et naturelles, d'Auguste Comte. Dans sa
discussion avec Stuart Mill sur la condition des femmes, le chef de l'école
positiviste dit avec une gravité toute magistrale qu'il existe « des diversités
anatomiques qui éloignent davantage l'organisme féminin du grand type
humain» (voir Littré, A. Comte et la philosophie positiviste, p. 406). Nous
avouons humblement notre totale ignorance de l'existence du « grand type
humain » ainsi que celle des types du beau, du vrai, du juste, etc. inventés
par nos idéalistes poussifs ; mais nous espérons qu'ayant la réalisation du
type humain, la femme aura prouvé, malgré les positivistes et leur science,
qu'elle fait partie intégrante de l'espèce humaine. » (La Libre Pensée, n° 20,
4 juin 1870, p. 2).
C'est donc à l'occasion d'un chaleureux plaidoyer en faveur de
l'égalité des droits de la femme et de l'homme que Paul Lafargue
manifeste pour la première fois sa défiance envers la science, qu'il
révérait naguère et qu'il accuse désormais de fournir aux idéalistes
une provision d'arguments spécieux et de s'accommoder d'attitudes
irrationnelles et répressives. Il note en effet, plus loin : « Nous savons
bien que Comte, empruntant à l'Eglise catholique le culte de la Vierge, Roger Fayolle
de despotisme adore prêts toute celui-ci, à la fournir puissance femme il établi. entend des ; » mais, spirituelle raisons que malgré la concluantes femme », et ce il ajoute culte ne soit pour mystique, : que « perpétuer Les l'auxiliaire savants ou plutôt n'importe sont domestique toujours à cause quel
Dès lors, la dénonciation du positivisme, considéré comme le der
nier avatar de la pensée bourgeoise, ne va plus cesser de s'amplifier
sous la plume de Lafargue et de ses amis marxistes français, regroupés
dans le Parti ouvrier français de Jules Guesde.
Dans son fameux pamphlet : Le Droit à la paresse, publié en
feuilleton dans L'Egalité à partir du 23 juin 1880, Lafargue n'évoque
plus Comte que pour le nommer parmi d'autres célèbres représentants
de la misérable morale bourgeoise du xix* siècle, qu'il s'agit de combatt
re en relevant « le drapeau des matérialistes de la Renaissance et du
xviii9 siècle » :
« Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le siècle
de la douleur, de la misère et de la corruption. Et cependant, les philosophes,
les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte
jusqu'au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois,
depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo jusqu'au naïvement
grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en
l'honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail...» (Paul Lafargue: Textes
choisis, Ed. sociales, 1970, p. 110.)
Engageant ce combat sans nuances contre toutes les manifestat
ions de la morale bourgeoise, « prolongement hypocrite de la religion »,
Lafargue dresse dans L'Egalité (19 février 1882) la liste révisée des
précurseurs de cette lutte, enumeration fort allégée par rapport à
celle que nous avions relevée dans La Rive gauche du 1er juillet 1866 :
« Les maîtres qui nous ont enseigné le mépris des morales sont Descartes,
le géant philosophique du xyii* siècle [...] ; Fourier et Owen, qui donnèrent
une portée sociale à la théorie passionnelle de Descartes ; les encyclopédistes
matérialistes du xviii6 siècle, les physiologistes et les hygiénistes du xix* siè
cle, qui tous rejettent les entraves religieuses, morales et sociales, qui
compriment le développement de l'organisme humain et le libre jeu de ses
passions. »
Le plus brillant et le plus bavard des propagandistes marxistes
condamne donc d'abord sommairement Comte comme l'un des nom
breux porte-parole d'une morale répressive et rétrograde : le fondateur
du positivisme s'est montré incapable de tirer de justes conclusions
d'un progrès scientifique qu'il connaissait pourtant bien et qu'il avait
tenté d'analyser. A cet égard, Lafargue, tout en se plaçant d'un tout
autre point de vue, ne s'éloigne guère de Littré qui, dans son grand
livre sur Auguste Comte et la philosophie positive, avait, dès 1863,
souligné les inconséquences de son maître et opposé les audaces de sa
pensée scientifique aux imprudentes fantaisies de sa philosophie poli
tique. Mais bientôt, c'est sur un autre plan qu'il s'attaque à Comte
en lui opposant le « matérialisme économique » de Marx qui « bannit
de l'histoire de l'évolution humaine toute conception idéaliste ». Un
article, publié par L'Egalité du 19 mars 1882, sous le titre : « Le parti
ouvrier - La base philosophique du Parti », contient une longue note
entièrement consacrée à « la loi des trois états » : Le positivisme sous le feu de la critique socialiste 21 3
passage l'état de l'idée « Auguste théologique de (telle la Comte pensée que ou la n'a fictif; humaine décrivait fait l'état que par « le métaphysique mutiler, puissant « les trois rapetisser dialecticien états ou abstrait; théoriques et fausser Hegel l'état ») différents l'évolution avec scientison :
fique ou positif». Ces trois états prétendus successifs existent contemporai-
nement dans toute société et vivent parfois dans la même cervelle ainsi
que le prouve le cas même de Comte ; bien que cultivé scientifiquement, il
était profondément théologique, témoin sa religion comtiste, et essentiell
ement métaphysique, témoin sa loi des trois états de la pensée humaine. Pour
Auguste Comte, la pensée est une entité trouvant en elle-même les causes
de son mouvement et progressant continuellement en dépit des milieux
où l'homme évolue : sa classification des trois états est tout aussi ridicule
que serait celle d'un botaniste qui, trouvant dans les fleurs une gamme de
couleurs, ferait progresser les couleurs du vert au blanc ou au bleu, et,
avec sa classification des couleurs, voudrait ensuite expliquer l'évolution
des plantes. La loi des trois états est la grande découverte de Comte et le
positivisme est la philosophie la plus élevée qu'ait produite la bourgeoisie
française : misérable philosophie, misérable bourgeoisie. »
Ainsi, après avoir célébré la philosophie positiviste comme la
manifestation moderne la plus scientifique et la plus rigoureuse du
matérialisme, celui qui est devenu le plus ardent des disciples français
de Marx la tourne désormais en ridicule comme une manifestation
dérisoire de myopie idéaliste et de nullité scientifique. Revirement
grotesque ? Polémique superficielle ? Expression inintéressante d'un
sectarisme dogmatique et « révolutionnaire » sans impact réel sur la
vie culturelle française ? Ce serait bien vite dit ! Il n'est pas indifférent
à qui se soucie d'écrire une histoire complète des conflits idéologiques
du xix* siècle, qu'une telle condamnation « de gauche » du positivisme
ait été exprimée dès 1882, avant même que ne se développe, dans des
conditions très différentes de celles du Second Empire, la surabon
dante critique « de droite » du même positivisme, celui-ci s'étant désor
mais imposé comme la théorie de la bourgeoisie libérale dans sa lutte
contre la bourgeoisie réactionnaire et cléricale. Au nom de quels cri
tères décider que de telles publications, dans l'organe du Parti ouvrier
français, ont moins d'intérêt que les chroniques publiées, pendant la
même période, dans les innombrables revues « décadentes » que beau
coup d'historiens de la littérature s'appliquent- à étudier ? Sans doute
les intellectuels bourgeois, qui participent à l'organisation du mouve
ment ouvrier, sont-ils considérés comme s'écartant définitivement de
l'Art et de la Littérature. Ils ont seulement le tort de découvrir
l'urgente nécessité d'une nouvelle « alliance » avec la classe ouvrière,
alors que, par exemple, Mallarmé prend acte humour d'un inévi
table « conflit » entre les prolétaires et le poète (voir, dans Variations
sur un sujet, le texte intitulé Conflit, paru dans la Revue blanche, le
l*r août 1895 ; Œuvres complètes de Mallarmé, Gallimard, « Bibliothè
que de la Pléiade », p. 355).
Représentatifs d'une toute petite minorité (mais alors prometteuse
d'un grand avenir) ils s'expriment volontiers à propos de ceux qui
occupent une position prestigieuse dans les sciences, la philosophie
ou la littérature contemporaines. Le recours à l'ironie traduit bien leur
exclusion des grands débats idéologiques qui accaparent les principaux
organes d'expression et d'information. Mais leur témoignage n'est pas
négligeable et l'avenir des luttes leur donnera plus de poids. Dans
les limites de cet article, il ne nous est pas possible de multiplier les

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