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Mme Marie-France David-de-
Palacio
Les ciselures de l'amertume : Catulle fin de siècle
In: Romantisme, 2001, n°113. pp. 105-116.
Abstract
This paper revisas Catullus' reception from the point of view of «Decadence». It aims at tracing the influence of Catullus' works
on late XlXth century literature. Considered as a victim of a pathological attraction towards Lesbia, the rejected lover is split
between body and soul, writing and sex. Using fin de siècle translations of Catullus as well as fin de siècle references to hirn, this
article establishes that the decadent interest in Catullus was more acute than has been generally thought. The martyrdom of the
«pious poet», despite, or thanks to, the downfall of the Muse (and the parody of the passer poerns), leads to a decadent revival of
that almost classical figure. Catullus becomes more than ever the poet of contrasts, the obscene writer of polished poetry in the
Alexandrine manner. The scholarly concern for metrical perfection and the technical achievement of his witty poems is of
considerabte interest for decadent poetics, as much as his crude poetry.
Résumé
Cet article renouvelle la réception de Catulle dans une perspective décadente, afin de retracer l'influence de l'œuvre catullienne
sur la littérature de la fin du XIXe siècle. Considéré comme victime d'une attirance pathologique pour Lesbie, l'amoureux rebuté
est partagé entre corps et âme, écriture et sexualité. En utilisant aussi bien des traductions de Catulle que des références fin de
siècle, cette étude démontre que l'intérêt de la Décadence pour Catulle était plus important qu'on a bien voulu le dire. Le martyre
du «poète pieux», à cause de la décadence de la muse (et des parodies des poèmes sur le moineau), ou grâce à elle, conduit à
la renaissance décadente de cette figure plutôt classique. Catulle devient plus que jamais le poète des contrastes, le poète
obscène d'une poésie raffinée, à la manière alexandrine. Le souci érudit de la perfection métrique et les prouesses techniques de
ses poèmes intéressent au plus haut point la poétique décadente, tout autant que sa poésie obscène.
Citer ce document / Cite this document :
David-de-Palacio Marie-France. Les ciselures de l'amertume : Catulle fin de siècle. In: Romantisme, 2001, n°113. pp. 105-116.
doi : 10.3406/roman.2001.1031
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_2001_num_31_113_1031Marie-France DAVID-de PALACIO
Les ciselures de l'amertume : Catulle fin de siècle
Rien de plus apparemment hostile à l'esprit fin de siècle que la poésie d'Horace et
de Catulle. Cet héritage semble à mille lieues des revendications décadentes. Pourtant,
nous avons essayé de définir ailleurs le rôle dévolu à Horace vers 1900, et nous tente
rons ici de cerner l'influence de Catulle à la même époque.
Notons tout d'abord que si Pétrone et Apulée sont plus volontiers convoqués par
les plumes décadentes ', l'éducation sentimentale des lettrés fin de siècle s'est faite
dans Horace et Catulle - non expurgés. « Horace et Catulle me plurent, j'admirai Vir
gile et je méditai Lucrèce. C'est à l'amant de Lydie peut-être, et au chantre de Lesbie
que je dois de priser les grâces de la femme », écrit par exemple Ferdinand- Hérold 2.
Ni méditation ni admiration, donc, mais grâce et attrait. Cet aspect quelque peu mièv
re, pour présent qu'il soit, n'est pourtant pas représentatif de la réception de Catulle
dans la littérature de la fin du XIXe siècle. Nous verrons que le « chantre de Lesbie »
attire moins par ses élégies que par les rebuffades qu'il essuie ou les débordements de
haine qui entachent son singulier amour. Toutefois, un motif catullien a été remarqua
blement épargné par l'esprit fin de siècle, celui du « Frater ave atque vale » dont la
reprise - essentiellement anglo-saxonne - est très fréquente à l'époque. Étonnante for
tune de l'adieu au frère, depuis Tennyson 3 jusqu'à Swinburne et Beardsley 4.
Catulle, revu et corrigé par la Décadence, est le poète de la passion névrotique,
devant laquelle Lesbie fait pâle figure. Passion qui met à jour les conflits entre le
corps et l'âme, sacralise Catulle comme artiste faisant de son martyre un objet d'écri
ture, et désacralise l'inspiratrice. Dans cette relecture du drame catullien, la part de
l'invective et de la trivialité est indissociable d'une réflexion sur le « microscopique
chef-d'œuvre » et la ciselure d'un travail formel.
Martyre ou névrose : la passion catullienne
Le glissement s'est sensiblement opéré du chantre melliflue de Lesbie, au malade
en proie aux conflits de l'érotisme et de la création littéraire. La névrose de l'écrivain,
ses invectives, le travail de son style importent plus que Clodia, vouée à toutes les
vicissitudes. Le thème du baiser innombrable (poèmes 5 et 7), omniprésent et objet de
toutes les surenchères, rend bien compte de cette focalisation sur un acte dont la desti-
1. Pour une étude des relations entre l'antiquité latine et la littérature de la fin du XIXe siècle, voir
Marie-France David, Antiquité latine et Décadence [thèse de doctorat], Champion, 2001.
2. A. Ferdinand-Hérold, L'Abbaye de Sainte Aphrodise, Mercure de France, 1904, p. 177.
3. « There to me [...] Came that « Ave atque Vale » of the Poet's hopeless woe, / Tenderest of Roman
poets nineteen-hundred years ago, / « Frater Ave atque Vale » - as we wandered to and fro / Gazing at the
Lydian laughter of the Garda lake below /Sweet Catullus' all-but-island, olive- silvery Sirmio ! ». Tennyson,
Tiresias and other Poems (London, Macmillan & Co, 1885), « Frater Ave atque Vale » (1883). Tennyson
reprend ici les thèmes des poèmes 31 et 101.
4. Rappelons que chez Swinburne, le « frère » d'élection est Baudelaire. Voir par ailleurs Aubrey
Beardsley, dessin d'après le carmen CI de Catulle, publié dans The Savoy, n° 7, novembre 1896, p. 53.
Dessin d'un éphèbe élevant le bras droit dans un geste d'adieu, sur le fond duquel se détache AVE ATQVE
VALE. Le dessin est accompagné d'une traduction du poème 101 empruntée à Sir Richard Burton.
ROMANTISME n° 113 (2001-3) 106 Marie-France David-de Palacio
nataire importe peu. L'amourette catullienne, parée jusqu'alors de toutes les grâces,
évolue en pathologie. On verra ainsi figurer Catulle, avec Ovide, Tibulle et Properce,
au rang des victimes d' « amours morbides » répertoriés par le docteur Emile Laurent
en 1891. « Sous cet amour maladif perce la névrose qui les tourmentait », affirme-t-il
en préambule, avant d'accorder une attention particulière à Catulle, dont «l'amour
pour Lesbie fut celui d'un débauché sans courage ». Le chapitre consacré à Catulle
s'achève d'ailleurs sur une constatation sans équivoque : « N'est-ce pas là une vérita
ble folie amoureuse ? » 5
C'est faire bien peu de cas de l'inspiratrice, que de réduire le poète de l'amour
unique à la condition de débauché sans courage... Avec la Décadence, la muse de
Catulle a perdu tout intérêt. Et si les baisers sont, pour reprendre le titre d'un roman
antique de Henry Mirande, Les Baisers de Lesbie, la récupération de ce topos à la fin
du siècle 6 traduit plutôt une focalisation sur un acte dissocié de son contexte et
démultiplié, que la réminiscence d'une fraîche source antique. Pour le protagoniste de
Richard Le Gallienne, la lecture de Catulle avec une jeune fille se résume en une
traduction particulière et singulièrement réductrice : « and we would translate Catullus
together, - into English kisses ». Le roman antique décadent use et abuse aussi de ce
baiser catullien, que Prosper Castanier n'hésite d'ailleurs pas à placer dans les bouches
peu recommandables de Messaline et Silius :
Vivons pour nous aimer, ma Valérie ! Buvons à longs traits aux eaux vives de la jeuness
e, avant que l'hiver en tarisse les sources. [...] Donne-moi donc mille baisers, ensuite
cent, puis mille autres, encore cent, encore mille, encore cent; que des millions de bai
sers pris et rendus laissent sur nos lèvres le doux miel de l'amour.7
et qui sévit encore sous Julien l'Apostat: la Basiline des Vrais Dieux de Porto-Riche
s'y réfère en effet: «Embrasse-moi, mon époux, donne-moi mille baisers, et puis
cent, encore mille, encore cent, et puis, encore et encore ! Après, nous brouillerons
le compte de tes effusions, et tu recommenceras. Quand tu me donnerais tous les
baisers de la terre, tu m'en donnerais bien peu. » II est frappant de constater, dans
ces deux derniers exemples, l'amalgame opéré par la réécriture entre différents poè
mes, notamment 5, 7 et 48. Cette pratique de la contamination, pratique en soi fort
décadente, l'est d'autant plus lorsqu'elle mêle Juventius et Lesbie. Le thème de
l'amour homosexuel, soigneusement omis jusqu'à la fin du siècle, apparaît par
l'intermédiaire de celui du baiser, et Juventius est enfin réhabilité. « ses yeux sont
plus doux que l'or liquide des abeilles ; et il lui donne, comme à Lesbie, mille et
mille baisers» 8 constate dans son traité le docteur Laurent. Le choix de Justin Bel-
langer, dans ses Poésies anciennes et nouvelles est tout aussi révélateur. Celui-ci
choisit en effet d'introduire dans la section « poèmes humoristiques » de son ouvra
ge deux « traductions » de Catulle : « À Juventius » et « À Lesbie ». Or ce poème
« À Juventius » reprend le thème de l'incommensurable et le motif des astres du
5. Dr Emile Laurent, L'amour morbide. Étude de psychologie pathologique, Société d'éditions scientifi
ques, 1891, p. 252-255.
6. Même chez Adelswârd-Fersen, là où on ne l'attend guère ! (épigraphe de l'« Invocation à
Aphrodite » des Chansons légères, Vanier, 1901, p. 193).
7. Prosper Castanier, L'Orgie Romaine, Borel, 1901, p. 195-196.
8. Emile Laurent, ouvr. cité, p. 254.
ROMANTISME n° 113 (2001-3) Les ciselures de l'amertume: Catulle fin de siècle 107
poème 7 (« quam sidéra multa [...] tam te basia multa basiare »), qu'il associe aux
baisers sur les yeux du carmen 48 9 :
À Juventius
Traduit de Catulle
Si je pouvais baiser tes yeux,
Si gracieux,
Si pleins de flamme,
Autant que d'étoiles aux cieux
On compterait sur tes beaux yeux
De ces baisers qui brûlent l'âme. l0
De même que les baisers n'ont plus guère de sens que par leur nombre et l' indis
tinction de leurs donateurs et destinataires, le fameux « Odi et amo », peut-être parce
qu'il est ici intransitif, condense pour la fin du siècle l'expression d'une passion qui
outrepasse et exclut presque son objet. Henri Mirande en fait un leitmotiv de son
roman ; si bien que la première rencontre de Clodia et de Catulle se fait sous ses
auspices : « j'ai lu tes vers ; je les aime : ils sont pleins d'amour et de haine, de
tendresse et de violence, les deux sentiments que je comprends le mieux ». Clodia
reprend, plus loin (108): «je suis sûre qu'il m'adore... et qu'il me déteste.» Puis
c'est au tour de Catulle (118) : «je croyais ne pas t'aimer, je désirais te haïr ». Ne se
lassant pas de cette répétition obsessionnelle, il ajoute une dernière fois (235) : « com
me je la déteste et comme pourtant je l'aime encore ! ». Cette litanie oxymorique
permet à Catulle d'acquérir un statut presque mystique. Ce n'est pas la moindre des
déformations apportées par la Décadence que cette sacralisation venant non pas con
tredire, mais accompagner la célébration de la trivialité. « Odi et amo - the bitter cry
of Catullus. The swan must die to sing his song. So the soul maybe must die more
deaths than one for the sake of a sonnet... » " écrit George Sylvester Viereck dans son
poème « Iron passion » l2. Le poète cherchant à connaître cette « passion de fer », « the
wish was fulfilled, for the space of a poem, by the Little Maid of Sappho whose person
ality, perverse and wistful, furnishes the substance » 13 du poème en question. On voit
au passage la perversité de Lesbie doublée d'un hypothétique saphisme.
En l'espace d'un demi-siècle (1850-1900), l'écart s'est creusé entre une représentat
ion élégiaque des amours catulliennes, et l'exagération systématique de la fureur pas
sionnelle. La création en 1849 et la reprise en 1899 du Moineau de Lesbie d'Armand
Barthet (de Rachel à Mme Weber dans le rôle principal) en témoignent. Gustave Lar-
roumet commente dans Le Temps cette inadaptation de la pièce à la représentation fin
de siècle: « II s'en faut et de beaucoup que Barthet fasse parler de manière digne de
9. Voir Catulle, carmina, 48 :
Mellitos oculos tuos, luuenti, Si sur tes yeux doux comme miel, Juventius,
Siquis me sinat usque basiare, on me laissait mettre sans relâche mes baisers,
Vsque ad milia basiem trecenta, j'en mettrais jusqu'à trois cent mille
Nec numquam uidear satur futurus, et je ne me sentirais jamais rassasié,
Non si densior aridis aristis même si, plus drue que les épis mûrs, était
Sit nostrae seges osculationis. notre moisson de baisers.
10. Justin Bellanger, Poésies anciennes et nouvelles, Lemerre, 1898, p. 238.
11. « Odi et amo - le cri amer de Catulle. Le cygne doit mourir pour faire entendre son chant. Peut-être
l'âme doit-elle ainsi mourir plus d'une fois pour produire un sonnet. »
12. George Sylvester Viereck, Candle and The Flame, New York, Moffat, Yard and Company, 1912, p. 110.
13. « Le souhait fut accompli, l'espace d'un poème, par la Petite Servante de Sappho dont la personnali
té, perverse et pleine de convoitise, fournit la substance. »
ROMANTISME n° 113 (2001-3) Marie- France David-de Palacio 108
lui le très grand poète que fut Catulle, et qu'il retrace avec vérité la terrible courtisane
que fut Lesbie. Il a peint à l'aquarelle rosée deux types saisissants de passion et de
débauche. Son action est traînante et son vers mou. » 14 II est vrai que cette réécriture -
mais ne s' agit- il pas d'une comédie ? — révèle une Lesbie soumise et un Catulle
débonnaire, qui cède aux supplications de sa dulcinée et accepte de renoncer à son
mariage avec certaine Sexta. Nous sommes bien loin de Catulle martyr et Lesbia bour-
relle, bien loin du même coup de l'accès à une poétique de la douleur, qui est aussi
une recherche de la pointe et de la trivialité précieuse. Emile Vinchon, dans un recueil
tardif placé sous l'égide de la Décadence, a bien saisi cette nécessaire conjugaison du
mysticisme et de la trivialité chez celle qu'on a nommée « une femme au quart d'as » :
« O Catulle, crois-m'en, une pareille femme / Justifie à la fois l'amour et l'épigramme, /
L'injure la plus basse et la sainte ferveur. » 15
On s'acheminerait vers une relecture paradoxale de Catulle : le poète pieux dans sa
vie et licencieux dans ses vers aurait-il été mieux compris par la fin du XIXe siècle que
par les siècles antérieurs ? Les poèmes que Giovanni Pascoli lui consacre en 1897,
dans ses Catullocalvos satura (1897), s'achèvent sur un fatalisme très idéaliste :
XIV
At tu, Catulle, somnia, ut lubet : licet
captare nubes, experiri Lesbiam.
Tua, ut leo, in te patere, saeve, verbera, *
sine illa taetra peste morboque** inplicet,
expellat omni pectore omne gaudium,***
perurat intestina ! Nam quid adtinet ? ****
Flores amaros apibus offerat salix :
apes amaro ex flore dulce mel liquant.
Tristique amor progignet iste carmina
saeclis futura plurimis dulcedini. 16
Ce poème de Pascoli est doublement représentatif d'un art fin de siècle de réé
criture de l'antique. Réécriture au moyen du centon (ici, les poèmes 50, 63, 76 et 77
sont pillés), et focalisation sur une poétique, qui voit dans l'amertume de la vie la
source de l'écriture : d'une fleur amère naît le poème, modèle pérenne de douceur.
Cette amertume peut être un écho de Lucrèce {De Natura Rerum, IV, 1126-1127),
mais inversé, puisque c'est chez Lucrèce une amertume « née de la source même de la
passion, qui fait souffrir au sein des fleurs » (« medio de fonte leporem Surgit amari
aliquid, quod in ipsis floribus angat »). On ne peut s'empêcher d'évoquer aussi le
poème en latin décadent consacré par Richepin au « Tombeau » de Baudelaire. Dans
14. Cité par Clovis Lamarre dans son Histoire de la littérature, lre partie, t. 2, Delagrave, 1900, p. 543.
15. Emile Vinchon, Les Courtisanes, Jouve & Cie, 1924, « À Catulle », p. 75.
16. Nous avons recherché les sources de ce centon, que nous proposons ci-après, suivies d'une tentative
de traduction.
* voir Ibi juncta juga resolvens Cybele leonibus [...] tua verbera patere : « Cybèle, détachant un des
lions attachés à son char [...] anime-toi par les blessures que tu te fais toi-même » (carm. 63).
** voir eripite hanc pestent perniciemque mihi [...] opto taetrum hune deponere morbum : « arrachez
de moi cette peste, ce Fléau [...] j'aspire à chasser cette maladie noire. » {carm. 76).
*** voir expulit ex omni pectore laetitias : « a chassé de tout mon cœur toute joie » (carm. 76).
**** intestina perurens : « en me brûlant les entrailles » (carm. 77).
Quant à toi, Catulle, rêve tant qu'il te plaira : il t'est permis de chercher à attraper les nuages, d'éprou
ver Lesbie. Comme le lion, cruellement, souffre par les blessures que tu te fais toi-même, accepte que cette
femme t'enveloppe dans une peste noire, une maladie, qu'elle bannisse toute joie de tout cœur, enflamme
les entrailles ! A quoi bon ? Le saule offre des fleurs amères aux abeilles : les abeilles tirent d'une fleur
amère un doux miel. Et ce triste amour fait naître des poèmes que leur douceur immortalisera.
ROMANTISME n° 113 (2001-3) ciselures de l'amertume: Catulle fin de siècle 109 Les
ce pastiche des Franciscae meae laudes, il qualifie l'auteur des Fleurs du Mal de dura
dulcedo in amaris 17. Il est d'ailleurs surprenant que Baudelaire, reconnaissant à la
« langue de la dernière décadence latine » un charme dû à la conjugaison de la sensual
ité et du mysticisme, ait précisément choisi de lui opposer Catulle ! « La mysticité est
l'autre pôle de cet aimant dont Catulle et sa bande, poètes brutaux et purement épider-
miques, n'ont connu que le pôle sensualité. » 18 II était probablement encore trop tôt
pour effectuer le raccourci décadent entre Catulle et le IVe siècle, trop tôt aussi pour
trouver justement en Catulle ce mélange de sensualité et de mysticité douloureuse que
la fin du siècle y a vu.
La souffrance de Catulle acquiert à la fin du siècle valeur poétique en se conjuguant
à l'invective. La haine permet à la fracture entre l'esprit et le corps de se révéler. Par
contre-coup, la femme aimée se trouve ridiculisée ; la muse sombre dans le grotesque.
Les vicissitudes de la muse
La spiritualisation de Catulle va de pair, à la fin du siècle, avec la mise en valeur
de la trivialité de ses écrits. Dans les Adventures among Books d'Andrew Lang, Catull
e fait l'objet d'une comparaison inattendue avec saint Augustin. Un saint Catulle en
quelque sorte, partagé entre la tyrannie de la chair et l'appel de l'esprit et qui, né
quatre siècles plus tard, eût à n'en point douter choisi le parti de la spiritualité. Quant
aux Confessions, « Of all books that which it most oddly resembles, to my fancy at
least, is the poems of Catullus. The passion and the tender heart they have in common,
and in common the war of flesh and spirit; the shameful inappeasable love of Lesbia,
or of the worldly life; so delightful and dear to the poet and to the saint, so despised
in other moods conquered and victorious again, among the battles of the war in our
members. The very words in which the Veronese and the Bishop of Hippo described
the pleasure and gaiety of an early friendship are almost the same, and we feel that,
born four hundred years later, the lover of Lesbia, the singer of Sirmio might actually
have found peace in religion, and exchanged the earthly for the heavenly love.» l9
Cette béatification de Catulle trouve un curieux écho trois chapitres plus loin, au cha
pitre XI intitulé « The paradise of poets ». Le ton est bien différent dans cette réécriture
de Dante. Certes, il ne s'agit que d'un rêve, celui d'un certain Mr. Witham, mais le para
dis que celui-ci gagne de manière onirique ne laisse guère d'illusions sur l'idéal. À
l'entrée du paradis Mr. Witham rencontre Laure, à qui malencontreusement il demande
des nouvelles de Pétrarque. Celle-ci se plaît davantage en compagnie de... Catulle. Au
paradis des poètes, les maîtresses ou muses de ceux-ci ont droit d'accès, mais les couples
se recomposent au gré de leur fantaisie. Catulle justifie cette légèreté de mœurs : « No
17. Idcirco a nobis amaris / Feminea figura maris, / Dura dulcedo in amaris. « Pour le Tombeau de
Charles Baudelaire », La Plume, n° 165, 1er mars 1896, p. 147.
18. Charles Baudelaire, « Franciscae meae laudes » [notice préliminaire] (1857) ; cité dans l'édition
Charles Baudelaire, Vers latins, introduction et notes par Jules Mouquet, Mercure de France, 1933, p. 85.
19. Andrew Lang, Adventures among Books, Longmans, Green and Co. Edition, 1912: «De tous les
livres, celui qui, singulièrement, lui ressemble le plus est, à mon idée du moins, celui des poèmes de
Catulle. C'est la passion et la sensibilité qu'ils ont en commun, et aussi le conflit de la chair et de l'esprit ;
l'insatiable et honteux amour pour Lesbia, ou pour la vie mondaine ; amour si plaisant et cher au poète et
au saint, si méprisé dans d'autres dispositions, dominé et victorieux de nouveau, parmi les batailles de nos
organes en guerre. Les mots mêmes avec lesquels le Véronais et l'évêque de Hippo décrivent le plaisir et la
gaieté d'une amitié précoce sont presque identiques, et nous sentons bien que, né quatre cents ans plus tard,
l'amoureux de Lesbie, le chantre de Sirmio, aurait bel et bien trouvé l'apaisement dans la religion, et changé
l'amour terrestre pour le spirituel. »
ROMANTISME n° 113 (2001-3) Marie-France David-de Palacio 770
Ideal can survive a daily companionship, and fortunate is the poet who did not marry his
first love!» [...] «/ was not a marrying man myself» answered the Veronese; «few of us
were. Myself Horace, Virgil - we were all bachelors.» «And Lesbia!» I said this in a
low voice, for Laura was weaving bay into a chaplet, and inattentive to our conversation.
«Poor Lesbia!» said Catullus, with a suppressed sigh. «How I misjudged that girl! How
cruel, how causeless were my reproaches, » and wildly rending his curled locks and lau
rel crown, he fled into a thicket, whence there soon arose the melancholy notes of the
Ausonian lyre. «He is incorrigible, » said Laura, very coldly; and she deliberately began
to tear and toss away the fragments of the chaplet she had been weaving. «I shall never
break him of that habit of versifying. But they are all alike. » 20
Un Catulle bien léger, donc, tenant des propos hostiles à la conjugalité tels que les
affectionnaient les Décadents, en vertu du principe unanimement admis alors de
l'incompatibilité de l'Idéal et de la médiocrité quotidienne. Catulle aux mains d'une
Laure peu commode, partagé entre ses désillusions et le vague regret d'une Lesbie
méconnue. Martyre encore au ciel des poètes, victime des femmes et moqué jusque
dans l'exercice de son art. Lesbie est reléguée à l'état de souvenir pathétique, inspira
trice d'une poésie larmoyante et vaguement ridicule. Le constat est amer, et Catulle
aux Enfers ne peut que s'arracher les cheveux et attraper sa lyre. Représenté par une
Laure maritorne et une Lesbie en pauvre fille incomprise, l'Idéal paraît plus que
jamais inaccessible, même au paradis.
L'une des formes prises par cet éloignement de la figure idéale et honnie de Lesbie
est sa présence dans les textes sous son véritable nom. Quand Lesbia n'est que Clodia,
la muse du poète déchoit en simple courtisane. Tout à fait exemplaire de cet évince-
ment de l'inspiratrice est le chapitre consacré à « Clodia, matrone impudique » dans
les Vies imaginaires de Marcel Schwob. L'écrivain décline ses nombreuses identités :
fille d'Appius Claudius Pulcher, sœur incestueuse de Clodius, épouse de Metellus,
maîtresse de plusieurs amants dont Cicéron, et pour finir courtisane de bas étage, mais
néglige avec soin d'en faire l'inspiratrice du poète. Sa mort ignominieuse et décadente
(« Un ouvrier foulon l'avait payée d'un quart d'as ; il la guetta au crépuscule de
l'aube dans l'allée, pour le lui reprendre et l'étrangla. Puis il jeta son cadavre, les yeux
grands ouverts, dans l'eau jaune du Tibre. ») achève toutefois le chapitre sur un écho
de Plutarque (Vie de Cicéron, 28) repris à l'envi par la littérature fin de siècle pour
désigner Lesbie21: la « femme au quart d'as ». Vinchon, qui, comme nous l'avons vu
plus haut, désigne également Lesbie par cette périphrase avilissante, prend bien soin
lui aussi de distinguer Clodia et Lesbia. La section « Rome » contient en effet trois
poèmes dédiés à Catulle : « A Catulle », suivi de « Plaintes de Catulle » et, plus loin,
« Clodia ». Les deux premiers vitupèrent « Lesbie », « femelle », « femme libidineuse
20. « Aucun Idéal ne peut résister à une camaraderie quotidienne, et bienheureux le poète qui n'a pas
épousé son premier amour. Moi-même, je n'étais pas fait pour le mariage », répondit le Véronais ; « peu d'entre
nous l'étaient. Moi, Horace, Virgile - nous étions tous célibataires. » « Et Lesbie ! » Je dis cela à voix basse, car
Laure était en train de tresser une guirlande de laurier, et ne portait pas attention à notre conversation. « Pauvre
Lesbie ! » dit Catulle, en étouffant un soupir. Comme j'ai méjugé cette fille ! Combien cruels, combien infondés
furent mes reproches, » et en s 'arrachant boucles et couronne de laurier, il chercha refuge dans un fourré, d'où
s'élevèrent bientôt les notes mélancoliques de la lyre ausonienne. « II est incorrigible, » dit Laure, très
froidement ; et délibérément elle commença à déchirer et à jeter au loin les lambeaux de la guirlande qu'elle
avait tressée. « Je ne pourrai jamais lui faire passer cette manie de versifier. Mais ils sont tous pareils. »
21. Repris à Caelius. «Catulle déchira d'épigrammes grossières celle qui lui avait inspiré ses plus
beaux vers. Caelius, faisant allusion au prix dont on payait les plus viles courtisanes, l'appela en plein
forum la femme au quart d'as (quadrantaria), et ce cruel nom lui resta. » Gaston Boissier, Cicéron et ses
amis, étude sur la société romaine au temps de César, Hachette, 1865, p. 230.
ROMANTISME n° 113 (2001-3) Les ciselures de l'amertume: Catulle fin de siècle 111
au regard de vipère » ; le dernier décrit une jeune courtisane, et ne fait allusion au
poète que dans le dernier mot du dernier vers, le poème s 'achevant sur son nom, en
une véritable pointe : « Oubliant Caelius et tes jeunes amants, / Et payer sa caresse et
son embrassement / La lèvre chaude encor des baisers de Catulle ? » 22
Ce n'est pas seulement à Clodia-Lesbia que s'en prend la Décadence pour ruiner le
thème sentimental et mettre en avant les qualités de l'écriture catullienne. Le moineau,
le fameux moineau qui inspira pourtant à la même époque les œuvres les plus acadé
miques, subit de curieuses métamorphoses.
Le thème du moineau lesbien, issu des Scoliastes, est repris par Mendès 23. Il justi
fie selon l'un de ses personnages le « nom de Lesbia donné à la fille de Metellus
Celer. » 24 Dans la version donnée par Mendès, c'est donc par lâcheté que Catulle a
célébré le moineau : « Et non seulement je devais endurer que cette enfant fut (sic) là,
à tout moment, en tout lieu ; mais j'étais obligé de lui parler avec douceur, de la
cajoler, de la louer, pour ne point irriter celle que je ne pouvais cesser d'aimer. Les
rares complaisances de Lesbia, je ne les obtenais que par cette lâcheté. Elle a exigé
plus encore : j'ai chanté dans mes vers l'horrible passereau ; j'ai dit sa grâce légère,
ses bouderies vite réconciliées, ses envolements qui revenaient vite, tous ses exécra
bles jeux d'oisillon chéri [...] » 25. Qui plus est, Lesbie reproche au poète, après la mort
de l'esclave, la froideur des vers dans lesquels il a déploré son trépas. Ce thème de
Lesbie-lesbienne va plus loin dans la remise en question de l'aimée de Catulle que
Clodia courtisane, puisque c'est l'écriture même qui en est affectée. Comment mettre à
mal plus efficacement le poncif du Moineau chanté par Catulle et paré de toutes les
grâces, qu'en en falsifiant la nature et en révélant l'hypocrisie à l'œuvre, l'absence
totale de spontanéité dans l'inspiration et l'écriture ?
Lesbie et son moineau sont également susceptibles de sombrer dans la parodie et le
burlesque. Armand Silvestre réussit remarquablement à rendre ridicules le volatile et sa
propriétaire dans sa nouvelle « Le moineau de Lesbie ». Le titre ménage un effet de
contraste qui saisit le lecteur dès les premières lignes. C'est en effet en étranglant un
moineau que le jeune Agénor-Polycarpe Visaloeil imagine de faire sa cour à « Mie
Lesbie Ventadour, fille du maire de sa patrie, une charmante fille de seize ans, blonde
comme un bock de bière de Munich [...]. Pauvre Lesbie ! Les dieux ont- ils conçu
l'image immortelle de la beauté pour l'encadrer entre deux bocaux de pharmacie ? » 26
Entre mairie et pharmacie, Lesbie voit se dessiner un univers d'Emma de province,
alors que son nom laissait espérer de troubadouresques aventures. Dans cet univers
bourgeois que Silvestre charge allègrement, Agénor entreprend la phase ultime de sa
déclaration, en offrant à Lesbie, le jour de sa fête, le moineau empaillé en guise de
bouquet. « O ironie ! il avait mis au pauvre mort deux petits yeux en jais noir rayon
nants de gaieté et il avait infléchi ses ailes inertes dans l'attitude joyeuse d'un oiseau
qui va prendre son essor. C'était exquis, et un vieil huissier n'eût pas souhaité d'autre
22. Emile Vinchon, Les Courtisanes, Jouve & Cie, 1924, p. 80.
23. Il n'est pas anodin que Catulle Mendès (fils de Tibulle Mendès !) ait écrit une Lesbia. L'une des épigram-
mes latines de Richepin, de la section des « Latineries touchant les théâtres » parues dans Le Journal du 19 septem
bre 1896, joue d'ailleurs de cette latinité onomastique de Mendès. Il s'agit de la « latinerie » « Sur Catullus ».
24. Catulle Mendès, Lesbia, Paris, M. de Brunhoff, 1886, p. 14.
25. Ibid., p. 16.
26. Armand Silvestre, Le filleul du docteur Trousse-Cadet, Ollendorff, 1882, p. 27.
ROMANTISME n° 113 (2001-3) 112 Marie-France David-de Palacio
ornement à sa cheminée. » 27 Le malheureux prétendant, non content d'être giflé par
Lesbie, se ridiculise à jamais en étant piqué in coram populo par un insecte, dans la
partie la plus charnue de son individu. Fin triviale, fin burlesque, qui achève de pervert
ir l'allusion élégiaque. Quant à Lesbie, elle n'est pas à l'abri des atteintes de la triviali
té. Sa désacralisation s'achève avec des allusions non moins salaces : « Le motif de son
chagrin secret depuis une semaine, c'était la fuite de cet oiseau qu'elle avait élevé à la
becquée et qu'elle aimait comme si elle-même l'eût couvé, ce qui n'eût pas été
déplaisant pour l'œuf, de vous à moi. » On voit ici le procédé à l'œuvre : le ton des
poèmes 2 et 3, présent au début de la phrase jusque dans l'allusion à la becquée, est
brusquement rompu par l'esprit de gaudriole qui anime la chute. Désir d'en finir avec
les lieux communs de la sentimentalité antique, en piégeant le lecteur à l'aide d'un titre
trop évocateur ? On est en droit de préférer l'idée de l'oiseau empaillé, rupture saisis
sante avec le topos quelque peu irritant de la grâce du fameux volatile, au procédé
parodique et burlesque. Mais c'est oublier l'étape ultime de déchéance du moineau et
de sa propriétaire, illustrée par Rops. Certes, la tradition néo-latine et les scoliastes de
Catulle ont avancé très tôt une lecture erotique du moineau lesbien 28. Néanmoins, en
souscrivant ouvertement à cette interprétation, le graveur Félicien Rops n'a d'autre but
que la provocation et la mise à mal des gloires antiques. Il ancre par ailleurs Lesbie
dans une modernité sulfureuse, bien loin de toute grâce. «[...] le Moineau de
(E.R. 449), faisant bon marché de Catulle, reprend une figure erotique de la fin du
lXVffl6 siècle, celle de la Parapilla ou du phallus ailé de Borde » 29, écrit à ce sujet Jean
'de Palacio. Enterrement du fameux « morceau de bravoure » des humanités, le
détournement obscène et la mise en image à la manière d'un XVIIIe libertin constituent
un point de non-retour dans la désacralisation de l' animal-fétiche.
Trivialité et préciosité : la révélation d'une poétique décadente
En élevant Catulle au niveau de saint Augustin, la fin de siècle laisse entendre que
l'invective et la trivialité masquent l'élévation en lutte contre les aspirations
irraisonnées de la chair. Mais la trivialité se travaille, et l'art de la pointe, du sel et du
fiel font de chaque pièce un joyau de salacité, sans jamais entacher par ailleurs la
nature profondément spirituelle de Catulle, soigneusement dissociée. Les Latineries de
Jean Richepin, épigrammes latinisantes inspirées de Martial, sont fondées sur ce prin
cipe d'opposition, comme en témoigne l'épigraphe apocryphe attribuée par Richepin à
un imaginaire « Jehan de Moyouje » 30.
27. Ibid., p. 30.
28. Voir Macrin, Epithalamiorum Liber, citation et commentaire de Philip Ford: « Addetur quoque bellus
Me passer / cantatus numeris Catullianis / quem omnes non fatuae appetunt puellae. To these will also be
added the famous and delightful sparrow celebrated in the poetry of Catullus, which all girls long for, unless
they are foolish. Allusions to Lesbia 's phallic sparrow are common in both neo-Latin and vernacular verse at
this time». Philip Ford, «Jean Salmon Macrin's Epithalamiorum Liber and the Joys of Conjugal Love »,
publié dans Eros et Priapus, Erotisme et obscénité dans la littérature néo-latine, études réunies par Ingrid De
Smet et Philip Ford, Cahiers d'Humanisme et de Renaissance, vol. 51, Genève, Droz, 1997, p. 66.
29. Félicien Rops, Éditions Complexe, 1998, p. 175.
30. « Au regard des épigrammes obscènes, il estimait judicieusement que ceux-là qui les blâment sont en génér
al des hypocrites, préférant le faire au dire ; et, comme il pensait que les plus honnêtes gens du monde ne sauraient
s'empêcher d'avoir quelque penchant à la gaillardise, il lui paraissait moins déshonnête d'y céder en paroles que non
pas en actes, surtout quand ces paroles étaient rehaussées par le piquant d'une vive expression littéraire. Il poussait,
d'ailleurs, l'amour du beau langage jusqu'à soutenir qu'une bonne maxime mal écrite était inférieure en efficace,
pour la santé de l'esprit & même des mœurs, à une malice, voire à une salauderie, élégamment tournée. » Coll. part.
On remarquera que Richepin s'inspire ici, en plus du poème 16 de Catulle (Nam castum esse decet pium poetam /
Ipsum, uersiculos nihil necesse est), de Montaigne. On peut songer d'ailleurs à Essais, H, 10, où il établit la supérior
ité des épigrammes de Catulle sur « tous les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens ».
ROMANTISME n° 113 (2001-3) Les ciselures de l'amertume: Catulle fin de siècle 113
Tout avait déjà été écrit, surtout au XVIe siècle, sur le poète des contrastes, le
chantre du moineau et de l'urine, précieux ou trivial. Mais la Décadence, grande admir
atrice de Martial, ne pouvait que reprendre à son compte cette poétique de l'alexan-
drinisme corrompu. Catulle se montre donc en Janus bi-frons, tantôt élégiaque, tantôt
obscène. Les écrits décadents ne cessent de rappeler avec jubilation ses aspects les
plus licencieux, comme pour transformer la vision aimable transmise par une certaine
tradition. Il est fréquent de le voir cité en des contextes compromettants. Ainsi, l'aveu
de Médéric Lapion, dans Le Salon de Madame Truphot, repose sur une citation inutile,
référence antique volontairement provocatrice : « Et il m' arriva de dévorer un homme
dans son centre, comme dit Catulle. » 31
De manière significative, Catulle est associé, dans les écrits fin de siècle, à des
écrivains latins considérés comme décadents. Ou bien, s'il est encore associé à Horac
e, ce n'est plus à l'Horace de la rusticité... Hérival, personnage principal du roman
Le Masque de Gilbert Augustin-Thierry, rapporte que son précepteur, le savant Blu-
menthal, lui « traduisait en cachette quelque priapée de Catulle ou des polissonneries
non expurgées d'Horace » 32. Chez Gabriel de Pimodan, franchit une étape sup
plémentaire dans les mauvaises fréquentations, puisqu'il est comparé à Pétrone :
« Croyez- vous donc que Dieu pardonne / D'avoir discuté ses arrêts, / D'avoir lu Catulle
et Pétrone, / D'avoir vu Pan dans les forêts ?» 33 Lire Catulle s'apparente donc à une
transgression divine, et à toutes les fantasmagories du paganisme. Pour terminer ce
rapide tour d'horizon, rappelons que c'est à travers l'association de Catulle et Pétrone,
auxquels il adjoint Martial, que Fernand Kolney évoque le traducteur du Satyricon
(« La bouche fleurie des vers de Catulle, de Martial ou de Pétrone, les matrones ven
dant des fillettes infibulées » 34), tandis que le narrateur romain des Contes de la Déca
dence romaine de Jean Richepin se montre envieux des « épi grammes martialiques et
catuliennes » qu'il aimerait égaler, et vante conjointement les « lauriers d'un Martialis
et d'un Catullus » et « Titus Petronius Arbiter » 35
Catulle est ainsi l'objet d'une récupération systématique de la part de la Décadenc
e. Lorsque Jacques Rude écrit vers 1890 (publication en 1902) une série de contes
romains décadents jusqu'à la caricature, il les intitule Contes à Catulle. Le narrateur y
décrit des événements de la Rome de Caligula ou Néron, mais s'adresse toujours à cet
interlocuteur fictif, à qui il relate les monstruosités de son temps. Ainsi, sous
Caligula: «Tu frémis, Catulle, poète raffiné, auteur délicat et précieux [...] tu
reprends ta plume trop longtemps délaissée pour ciseler des vers héroïques... Eheu !
très cher, nous en avons assez de Pégase ! Il nous faut autre chose que des Alexand
rins. « Panem et Cir censes ! », Rome est tout entière dans ce cri. » 36 Ailleurs, un
échange épistolaire est implicite : « Oui, je devine ton inquiétude et attends ta lettre
amicalement grondeuse » (« Thécla »). Catulle est ainsi pris à témoin de l'évolution
des mœurs romaines de Claude à Vespasien, des débauches de Néron, des machina-
31. Fernand Kolney, Le Salon de Madame Truphot ou le Moderne Satyricon, Quignon, 1927, p. 294.
Allusion au poème 81 (« medii tenta uorare uiri »).
32. Gilbert Augustin-Thierry, Le Masque, conte milésien, Colin, 1894, p. 47.
33. Gabriel de Pimodan, Le coffret de Perles Noires (1883), « Névroses » ; Poèmes choisis, Messein,
1926, p. 38.
34. Fernand Kolney, « Vie de Laurent Tailhade », dans Laurent Tailhade, Au Pays du Mufle, Ber-
nouard, 1929, p. LXVIII.
35. Jean Richepin, Contes de la Décadence romaine [1898], Séguier, 1994, p. 118.
36. Jacques Rude, à Catulle, Société d'éditions scientifiques et littéraires, 1902, p. 263-264.
ROMANTISME n° 113 (2001-3)

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