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Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod, Découvertes et travaux récents - article ; n°1 ; vol.3, pg 229-281

De
54 pages
Journal des savants - Année 1981 - Volume 3 - Numéro 1 - Pages 229-281
53 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Wladimir Vodoff
Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod,
Découvertes et travaux récents
In: Journal des savants. 1981, N°3. pp. 229-281.
Citer ce document / Cite this document :
Vodoff Wladimir. Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod, Découvertes et travaux récents. In: Journal des savants.
1981, N°3. pp. 229-281.
doi : 10.3406/jds.1981.1430
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jds_0021-8103_1981_num_3_1_1430LES DOCUMENTS SUR ÉCORCE DE BOULEAU DE NOVGOROD
Découvertes et travaux récents.
Il s'est passé quinze ans depuis le moment où nous avons eu l'honneur
de présenter aux lecteurs du Journal des savants les quelques quatre cents
documents gravés sur écorce de bouleau découverts à Novgorod de 1951 à
1963 environ 1. Depuis lors, non seulement les fouilles ont continué sur les
rives du Volchov, mais une abondante littérature consacrée à ces documents 2
a pratiquement créé une nouvelle discipline historique, pour laquelle nos
collègues soviétiques ont forgé sur beresta (« écorce de bouleau ») le terme
berestologija, traduit en anglais par Birch-bark Science 3. Aussi nous faut-il
aujourd'hui à la fois présenter les nouveaux chantiers de fouilles ouverts à
Novgorod depuis 1962, reprendre, à la lumière des découvertes récentes et
1. Wladimir Vodoff, Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod, dans le
Journal des savants, 1966, n° 4, p. 193-233. Nous nous permettrons de renvoyer souvent
le lecteur à cette étude dont le présent article constitue le complément et la suite.
2. Cf. L. V. Ci:repnin, Novgorodskie berestjanye gramoty kak istorites~kij istotnik
[Les écrits sur écorce de bouleau de Novgorod en tant que source historique], Moscou, « Nauka »,
1969, p. 4-14 et A. D. GoRSKij, K 25-letiju otkrvtija berestjanych granwt [A l'occasion
du 25e anniversaire de la découverte des écrits sur écorce de bouleau], dans Voprosy istorii,
1976, n° 12, p. 142-143 ; pour les publications étrangères, voir A. L. Chorosklvic, Zaru-
beznye otkhki na otkrytie novgoiodskich berestjanvch graniot [Lei réactions étrangères
devant la découverte des écrits sur écorce de bouleau de Novgorod], dans Istorija S.S.S.R.,
1958, n° 5, p. 224-231 et A. P. Epifaxova et V. L. Janix, Arlemij Vladinurovic Arci-
chovskij, Moscou, « Nauka », 1973, p 22-31 (Materialv k bibliografi utenych S S.S.R.,
Serija istorii, XII). La publication d'une bibliographie exhaustive serait très souhait
able. Ici nous n'avons retenu que les titres les plus importants ou ceux qui nous sem
blaient mériter un commentaire.
3. Le terme berestologija a été consacré clans le titre d'un article de l'académicien
P. S. Lichaclv, Nocafa nauka — berestologija [Une nouvelle science, la berestologija],
paru dans la grande revue littéraire de Moscou, Novyj mir, 1966, n° 2, p. 271-274. Sur
la consécration internationale de cette science et sur sa dénomination en anglais, voir
Ricordo Picchio, The Slavonic and Latino-Germanic Backgiound of the Novgoiod Texts
on Birch Bark, dans Harvard Ukrainian Studies, III-IV, 1979-19X0, n" 2 [Eiichati<te-
rion : Rssavs presented to O Pntsak on his Sixtieth Birthdav\ p 654. ■


230 WLADIMIR V0D0FF
des nombreux travaux critiques, les problèmes généraux que pose la mise
au jour de ces documents pour plusieurs disciplines historiques, évoquer à
l'aide de quelques exemples les difficultés que soulève leur interprétation,
enfin montrer l'éclairage nouveau que projette celle-ci sur différents aspects
de l'histoire.
Il y a quinze ans, les fouilles de Novgorod étaient pratiquement concent
rées sur un seul chantier, situé dans le quartier (konec) Nerevo 4, sur la rive
gauche du Volchov, dite de Sainte-Sophie (Sofijskaja storona), au nord et
en aval de la ville forte (detinec ou krenil'), entre les rues actuelles des Décem-
bristes (ulica Dekabristov), Saint-Dimitri (Dmitrievskaja ul.), Gor'kij (ancienne
rue des jardins, Sadovaja ul.) et Komarov (ancienne rue de Tichvin), et autour
de la rue médiévale « Grande » (Velikaja) et des deux rues qui la croisaient,
celle des Saints Cosme et Damien [Kuz modem janskaja ul.) et celle « des
Esclaves » (Cholop'ja ul.). Les fouilles opérées sur ce terrain ont été décrites
dans un recueil en anglais, publié en 1967 sous la direction de M. W. Thomps
on avec la collaboration de deux des principaux lesponsables des recherches
archéologiques de Novgorod à ce moment là, A. V. Arcichovskij ( + ), membre
correspondant de l'Académie des Sciences, et son adjoint, B. A. Kolcin 5.
La mission de l'Université de Moscou et de l'Institut d'archéologie de
l'Académie des sciences d'U.R.S.S. — dirigée désormais par le Professeur
V. L. Janin, membre correspondant de l'Académie — a travaillé en 1962
sur le même emplacement (i, puis a ouvert treize nouveaux chantiers en diffé-
4. Contrairement au parti que nous avions adopté en 1966, nous utilisons pour ce
toponyme la forme que lui a donnée V. L. Yanini: (Janin) dans son article en français
Méthodes modernes en archéologie (les fouilles de Xovgorod) , dans Diogene, XXIX, 1960,
n° 1, p. 95-114. Le plus souvent on conserve la forme adjectivale, soit en translitéra
tion — Nerevski] konec — , soit en traduction, par exemple en allemand Xerevsclie-
Quartier, chez Carsten Goehrke, Gross-Xovgorod und Pskov jPleskau, dans le Hand-
buch der Geschichte Russlands, t i1( Stuttgart, A. Hiersemann, 1976-1980, p. 441 ; sur
la topographie de Novgorod au Moyen Âge, voir le plan p 440. Des informations plus
détaillées peuvent être trouvées dans l'article de S. X. Orlov, K topografii Xovgorod-
skich gorodskich koncov [Contribution à la topographie des quartiers urbains de Xovgorod'],
dans Sovetskaja archeologija, 1965, n" 2, p. 92-103, dont les principaux points ont été
repris par C. Golhkke, op. et loc. cit.
5. Xovgorod the Great, Excavations at the Medieval City, directed by A. V. Artsi-
khovsky and B. A Kolcin, compiled and written by M. \V. Thompson, Londres, Evel
yn, Adams & Mackay, 1967, p. 13-21, voir aussi Vodoff, op. cit., p 197, 200-201. Sur
la personnalité d'A. V. Arcichovskij, disparu en 1978, voir Epitanova et Janin, op. cit.,
l'article d'A. D. Gorskij, dans Archeograficeskij ezegodnik, 1972, p. 226-233 et les nécro
logies de S. O. Schmidt (Smidi), ibidem, 1978, p. 359-360 ou de V. L. Janin, dans Isto-
rija 5.5.5.7? , 1978, n° 4, p. 233-234.
6 Depuis 1962, des bâtiments ont été édifiés sur ce terrain, cf. V. L. Janin, Ja DOCUMENTS SUR ÉCORCE DE BOULEAU DE NOVGOROD 231
rents points de la ville. Trois d'entre eux sont toujours situés à Nerevo :
le premier (1969), de l'autre côté de la rue Komarov, à l'endroit de son inter
section avec la rue Gor'kij, porte le nom de Tichvin (ancienne appellation
de la rue Komarov) et peut être considéré comme un prolongement du prin
cipal chantier de Nerevo, le second (1974), à l'extrémité occidentale de la
rue des Décembristes, à son intersection avec la rue de Leningrad, englobe
l'extrémité de la rue médiévale des Saints Cosme et Damien et porte le nom
de celle-ci, le troisième (1976), plus près du Volchov, a pris le nom de la
rue Saint-Dimitri.
Toujours sur la rive gauche, mais au sud de la ville, dans le Quartier
du Commun (Ljudin konec) 7, appelé plus tard Quartier des potiers (Gon-
carnyj konec), on a ouvert en 1973, sur l'actuelle rue des Prolétaires, ancien
nement rue de la Trinité (Troickaja ul.), un important chantier auquel on
attribua ce nom ancien. Les fouilles s'y poursuivent encore.
Un autre chantier important, Saint-Élie — du nom d'une rue médiév
II' ina ul. — , avait été ouvert, dès 1962, sur la rive droite de la rivière, ale,
dite « du Marché » (Torgovaja storona, Handelseite, Market Side), dans le
quartier Slavno (Slavenskij konec), tout près de la Collégiale du Signe de la
Vierge {Znamenskij sobor) et non loin de l'église de la Transfiguration de la
rue Saint-Élie (Spas na II' ine), célèbre par ses fresques de Théophane le Grec 8.
Ce chantier fonctionna jusqu'en 1967.
Non loin de là, deux autres chantiers furent inaugurés en 1971, l'un près
de la rue Kirov, dont il prit le nom, l'autre plus au nord, près de la rue des
postal tebe bevestu [Je t'ai envoyé une écorce de bouleau], 2e éd., Moscou, Ed. de l'Uni
versité, 1975, p. 9.
7. Ce nom reflète l'appartenance sociale primitive de la population de ce quartier,
cf. M. N. TiCHOiiiROV, Drevnerusskie govoda, [Les villes de l'ancienne Russie], Moscou,
Éd. de littérature politique, 1956, p. 379. Notre traduction française de ce toponyme
s'inspire de celle qu'a donnée du terme ljudin, dans la Justice russe, Marc Szkftel,
Documents de droit public relatifs à la Russie médiévale, Bruxelles, Ed. de la Librairie
encyclopédique, 1963, p. 69 ; dans le Handbuch, p. 441, Goehrke traduit par Leute-
Quartier.
8. Le « Signe » (Znamenie) est un miracle que la Vierge aurait accompli en 1169
en faveur des Xovgorodiens lors d'une bataille qui les opposait aux Souzdaliens, voir
l'icône inspirée par cet événement dans Les icônes de Novgorod, XIIe-XVIIc siècles,
Leningrad, « Aurore », 1980, p. 34-36, pi. 103-106. Sur l'église de la Transfiguration,
voir G. I. Vzdornov, Freski Feofana Greka v cerkvi Spasa Preobrazenija, k 600-letiju
suscestvovanija fresok, I3j8-içj8 [Les fresques de Théophane le Gyec dans l'église du
Sauveur de la Transfiguration, à l'occasion du six centième anniversaire de leur exis
tence], Moscou, « Iskusstvo », 1976. Un aperçu général, clair et bien illustré, des édifices
religieux de Novgorod a été donné par M. K. Karger, Novgorod the Great, Moscou,
« Progress », 1973. 232 WLADIMIR VODOFF
Bolcheviks, sur la voie médiévale Rogatica. Un peu plus loin en allant vers
le Volchov, on avait ouvert en 1967, au pied de la tour de la Télévision, le
chantier de la Lbjuanica (nom d'une rue médiévale). Plus au sud, les archéo
logues ont fouillé, en 1971, l'emplacement du Marché {Tor g), et en 1968-
1970 encore plus au sud, au-delà de la « Cour de Jaroslav » (Jaroslavovo dvo-
risce, Hof des Jaroslav, Yaroslav's Court) 9, celui de la « Cour des Goths »
Gotskij dvor, Gotenhof). Plus à l'est, on exploita en 1970 l'important
chantier de la rue (moderne) Suvorov 10.
Enfin, récemment, on a ouvert deux autres chantiers sur la rive du
Marché, l'un, en 1977, toujours sur la rue Suvorov, à l'emplacement de la
rue médiévale, Dubosina, l'autre, en 1979, un peu plus au sud, au croisement
des rues actuelles Slavnaja et Borovicskaja et des rues médiévales Slavnaja
et Nutnaja (c'est ce dernier nom qui fut attribué au chantier) n.
9. Sur la « Cour de Jaroslav », voir le point de vue prudent de Karger, op. cit.,
p. 147, exposé de façon plus détaillée dans l'édition russe, Novgorod Velikij [Novgorod
la Grande], Moscou-Leningrad, « Iskusstvo », 1961, p. 172-173.
10. On trouvera l'historique de ces fouilles dans l'introduction du volume d'A. V. Ar-
cichovskij et V. L. Janin, Novgorodskie gramoty na bereste (iz raskopok 1962-1976 gg.)
[Les écrits sur écorce de bouleau de Novgorod (d'après les fouilles de 1962-1976)], Moscou,
« Nauka », 1978, p. 6-9 ; voir également Janin, Ja poslal, passim. En plus de ces travaux
où les recherches archéologiques sont présentées uniquement en fonction des écrits sur
écorce de bouleau, on trouvera des informations archéologiques générales dans le recueil
Archeologiceskoe izucenie Novgoroda [Étude archéologique de Novgorod], éd. par B. A. Kol-
cin et V. L. Janin, Moscou, « Nauka », 1978, notamment sur les chantiers de Saint-Élie,
de Tichvin et de la « Cour des Goths ». En langues occidentales, on dispose, pour la
période allant jusqu'en 1965, du recueil Novgorod the Great (cf. supra, n. 5) et, pour
les années plus récentes, des articles, en français, de V. L. Yanine (Janin) : en plus de
celui qui a déjà été cité {supra, n. 4), mentionnons L'étude archéologique de Novgorod,
dans Sciences sociales, 1974, n° 2, p. 109-120 ; enfin, Jean Blankoff vient de donner un
très utile aperçu général des fouilles de Novgorod depuis 1951, A propos du développement
urbain de Novgorod (Anatomie d'une ville au Moyen Age), dans Journée des slavisants
1980-1981, Bruxelles, 1981, p. 17-28.
11. Cf. V. L. Janin, B. A. Kolcin, etc., Novgorodskaja ekspedicija [La mission de
Novgorod], dans Archeologiceskie otkrytija, 1977, p. 45, 1979. p. 40. Les fouilles les plus
récentes sur le chantier de la Trinité et sur celui de la rue Dubosina ont de plus été
évoquées par l'un de leurs participants, M. Jean Blankoff, Professeur à l'Université
libre de Bruxelles, A propos d'un plomb de Tournai trouvé à Novgorod, dans le Bulletin
d'information de la Société royale d'histoire et d'archéologie de Tournai, II, 1978, n° 4,
p. 5-12, Une campagne de fouilles : Novgorod 1977 (rapport préliminaire) , dans l'Annuaire
de l'Institut de Philologie et d' Histoire orientales et slaves, XXII, 1978, p. 7-16 et A pro
pos de plombs de Tournai trouvés à Novgorod, dans Mémoires de la Société Royale d'Hist
oire et d'Archéologie de Tournai, I, 1980, p. 13-31. Il va sans dire que la découverte de
deux plombs de Tournai constitue une preuve nouvelle des liens commerciaux entre
la Flandre et Novgorod et témoigne de la variété des sources que peut offrir le sol novgo-
rodien aux archéologues. DOCUMENTS SUR ÉCORCE DE BOULEAU DE NOVGOROD 233
En dehors de ces chantiers systématiquement fouillés, des écorces de
bouleau, parfois importantes, ont été trouvées en différents points de la ville,
à l'occasion souvent de travaux de voirie ou de canalisation et, il faut le sou
ligner, grâce aux efforts des spécialistes pour intéresser l'opinion publique
à leurs recherches 12.
Quelles que soient les circonstances de sa découverte dans le sol, chaque
document se présente comme un rouleau que les archéologues déroulent
après lui avoir fait subir un bain d'eau chaude ; ensuite il doit être, à l'aide
d'un pinceau, minutieusement nettoyé pour être débarrassé de la terre et
des autres saletés qui se sont déposées sur le bois. Une seconde opération
consiste à séparer la pellicule où sont gravées les lettres du reste de l'écorce ;
en effet, sans cette précaution, l'écorce de bouleau pourrait, en séchant,
lorsque les différentes couches de bois subiraient des tensions différentes, se
fendiller le long des veinules. La pellicule ainsi obtenue est placée entre deux
lamelles de verre où elle sera désormais conservée. Après un séjour au Labor
atoire de la Section d'archéologie de l'Université de Moscou pour y être
étudié 13, le document est confié à un musée, le Musée historique sur la Place
rouge à Moscou pour les premières séries, le Musée de Novgorod depuis que
celui-ci possède l'équipement nécessaire pour conserver et présenter ces
pièces 14.
Si le visiteur peut parfaitement satisfaire sa curiosité dans ces deux
établissements, le savant, pour sa part, se tournera vers les publications
auxquelles les documents découverts à Novgorod ont donné et donnent lieu.
Les six premiers volumes, Novgorodskie gramoty na beveste iz raskopok N. goda,
publiés par A. V. Arcichovskij (en collaboration avec N. M. Tichomirov
12. Cf. Arcichovskij et Janin, op. cit., p. 9, Jaxin, Ja postal, p. 211-213. Sur
l'association de l'opinion publique à ces recherches, cf. infra, p. 254-255.
13. Cf. Janin, Ja poslal, p. 39-40 et du même, en français V. L. Yanine, Les
manuscrits sur écorce de bouleau de Novgorod, dans Sciences sociales, 1977, n° 4, p. 141.
Xous avons ici l'agréable devoir de remercier M. V. L. Janin pour l'accueil qu'il nous
a réservé, en 1979, dans son Laboratoire de l'Université de Moscou, où nous avons pu
examiner de visu certains documents et entendre de la bouche de leur principal respon
sable le récit de certaines des découvertes relatées ici.
14. Rappelons que l'un de ces documents, le n° 266, a été offert par A. Kossyguine,
Président du Conseil des ministres de l'U.R.S.S., à l'Université de Paris en la personne
de son recteur, M. Jean Roche, le 3 décembre 1966. Cependant nous ignorons tout du
sort de ce document, depuis cette date, à l'exception d'une apparition fugitive, de
décembre 1974 à février 1975, sous le n° 558, dans une exposition organisée par les
Galeries nationales du Grand-Palais, L'U.R.S.S. et la France, les grands moments d'une
tradition ; malheureusement la notice du catalogue, qui fourmille d'erreurs grossières,
ne donne aucune indication sur le lieu de conservation du document. WLADIMIR VODOFF 234
pour le premier) 15, ont été suivis, en 1978, d'un nouveau recueil portant la
signature des deux directeurs successifs des fouilles de Novgorod, A. V. Arci-
chovskij et V. L. Janin : on y trouvera les documents extraits du sol de Nov
gorod de 1962 à 1976 numérotés, à la suite des documents précédemment
publiés, de 406 à 539 16. Dans tous ces volumes, chaque document fait l'objet
d'une notice séparée comprenant un fac-similé gravé, la reproduction du
texte et une édition critique, une description matérielle du document, des
précisions archéologiques qui permettent de localiser et de dater le
des remarques paléographiques qui apportent, elles aussi, des indications
chronologiques au moins sommaires, enfin un long commentaire qui élucide
systématiquement le sens du texte et parfois en montre l'intérêt en recou
rant assez souvent à des rapprochements avec le témoignage apporté par
d'autres sources. La traduction en russe moderne n'est plus donnée dans le
dernier volume : compte tenu des difficultés que soulève, nous le verrons,
l'interprétation littérale de chaque document, il est plus sage de laisser la
responsabilité de celle-ci au lecteur, non sans lui avoir fourni tous les éléments
nécessaires 17. Nous regrettons, en revanche, que le volume de 1978, tout
comme le précédent (1963), ne comporte pas de reproductions photogra
phiques. Il est vrai que celles-ci se heurtent à des difficultés techniques : le
dessin gravé des lettres n'apparaît pas toujours sous une lumière uniforme ;
néanmoins les reproductions données dans les précédents volumes n'étaient
pas totalement inutiles 18. Ajoutons que les deux derniers ne con
tiennent aucun commentaire linguistique, tâche assumée, dans les tomes 3
à 5, par l'éminent historien de la langue russe V. I. Borkovskij, mais tous
se terminent par un index complet des formes vieux-russes.
Des anthologies de documents sur écorce de bouleau ont été procurées,
15. ... iz raskopok 19 51 g. [fouilles de 1951] (documents n° 1-10), Moscou, Éd. de
l'Académie des sciences, 1953, ... iz raskopok 1952 g. (doc. n° 11-83), I954» ••• iz rasko-
pok I953-I954 gg- (doc. n° 84-136), 1958, ... iz raskopok 1955 g. (doc. n° 137-194), 1958,
... iz raskopok 1936-1957 gg. (doc. n° 195-318), 1963, ... iz raskopok 1958-1961 gg. (doc.
n° 319-405), 1963. Voir description plus détaillée, Vodoff, op. cit., p. 194.
16. Arcichovskij et Janin, op. cit. (cf. supra, n. 10).
17. Comme nous l'avons fait dans notre précédente étude, nous nous contente
rons de citer, entre parenthèses, le numéro de chaque document, sans référence précise
aux volumes du corpus, celle-ci pouvant être retrouvée grâce aux indications données
dans la n. 15. S'il n'est pas fait explicitement référence à un ouvrage, l'hypothèse avancée
pour l'interprétation d'un document est celle de l'éditeur. Pour les documents qui ne
font pas encore partie du corpus, le lecteur trouvera les références aux publications.
18. Cf. infra, n. 73. DOCUMENTS SUR ÉCORCE DE BOULEAU DE NOVGOROD 235
selon des méthodes inspirées par les éditions russes, en Pologne et en All
emagne fédérale 19.
Il va sans dire que la publication d'un recueil de plus de cent pièces
exige un assez long délai, si bien qu'il existe toujours un certain nombre de
documents qui ont déjà reçu leur numéro (pratiquement dès leur découverte)
et ont fait l'objet d'une mention, voire d'une publication provisoire 20 et,
par conséquent, de commentaires, mais qui attendent encore leur édition
définitive : ainsi le dernier volume du corpus s'arrête, pour Novgorod, au
n° 539- alors que les chantiers de fouilles de cette ville ont, à l'issue de la
campagne de 1981, permis d'atteindre le chiffre de 595 documents 21.
A ce nombre il faut ajouter les écorces de bouleau trouvées dans d'autres
villes, Vitebsk, Smolensk et Pskov. Si, pour la première, nous n'avons tou
jours que l'unique document publié en i960 22, les modestes collections des
deux autres villes se sont sensiblement accrues ces dernières années. A Smol
ensk, capitale d'un « pays » (zemlja) dont l'histoire est indépendante de celle
de Novgorod, les archéologues, sous la direction de D. A. Avdusin, ont pu
trouver, à ce jour, 10 écorces de bouleau 23. Pskov, sœur cadette de Novgorod,
indépendante depuis 1347, a fourni ,de 1958 à 1978, aux chercheurs de l'Ermi
tage à Leningrad 4 documents 24. Mais la moisson la plus importante, en
19. Wladyslaw Kuraszkievvicz, Gramoty Nowogrodskie na bvzozowej korze [Les
écrits de Novgorod sur écorce de bouleau], Varsovie, P.W.N., 1957, t. I, Opracowanie
jezykowe {Étude linguistique] où l'on a l'édition des textes, t. II, Fotografie i przerysy
[Photographies et gravures] et Eisa Melin, Einige Birkerinde-Gramoty aus Novogorod,
dans Acta Universitatis Lundensis, Sectio I/3, 1966.
20. L'essentiel des résultats acquis chaque année par les archéologues soviétiques
est consigné dans l'annuaire Archeologiceskie otkrytija [Découvertes archéologiques],
publié par l'Académie des sciences. Nous avons pu consulter les comptes rendus des
campagnes de 1977, p. 42-45, de 1978, p. 45-47, de 1979, p. 39-42 ; pour la campagne
de 1977, voir également Blankoff, Une campagne de fouilles, p. 10-11. Certains docu
ments récemment découverts ont, d'autre part, été édités et commentés dans le volume
de B. A. KoLciN, A. S. Chorosev et V. L. Janin, Usad'ba novgorodshogo chudoznika XII
veka [La tenure d'un peintre novgorodien du XIIe siècle], Moscou, « Xauka », 1981.
21. Ces renseignements récents ont été puisés dans un article de presse paru dans
la Komsomol' skaj a Pravda de Novgorod du 21 août 1981. Xous remercions vivement
notre collègue et ami Jean Blankoff de nous avoir communiqué, avec beaucoup d'autres
informations bibliographiques, le texte de cet article.
22. N. N. Drocenina et B. A. Rybakov, Berestjanaja gramola te Vitebska, dans
Sovetskaja archeologia, i960, n° 1, p. 282-283.
23. Les 7 premiers documents ont été publiés par D. A. Avdusin dans la revue 1957, n° 1, p. 248-249, 1966, n° 2, p. 319-324, 1969, n° 3, p. 186-
193 (résumé en français) ; sur les 3 derniers documents, inédits, voir Arcichovskij et
Janix, op. cit., p. 33.
24. I. K. Labutina et L. Ja. Kostjucuk, Pskovskie berestjanye gramoty n° 3 i 4, WLADIMIR VODOFF 236
dehors de Novgorod, fut faite à Staraja Rusa, ville située au sud du lac
Il'men, la plus importante de l'État novgorodien après la capitale, célèbre
par ses sauneries 25 : de 1966 à 1973, un groupe d'archéologues, détaché de
la mission de Novgorod sous la direction d'A. F. Medvedev, y a découvert
13 documents publiés dans le dernier volume d'Arcichovskij et de Janin 26.
Le total des documents sur écorce de bouleau connu des médiévistes russes
se situerait, par conséquent, à la fin de 1981, à 623 pièces. Mais, bien entendu,
ce chiffre est provisoire et nul ne peut dire combien de documents on décou
vrira dans les prochaines années 27.
Tous les documents connus jusqu'à maintenant proviennent d'une même
région, le nord-ouest du domaine russe jusqu'à la limite de la Biélorussie.
En revanche, pour la Russie du nord-est, berceau de la puissance moscovite,
on ne dispose que de quelques indices. Le plus important a été relevé à Tver',
à la limite du « Bas-Pays » (Nizov'e) face à l'État novgorodien : dans cette
ville, des rouleaux apparemment semblables par leur aspect à celui des écorces
de bouleau au moment de leur découverte auraient été vus... au début de
notre siècle 28. Pour l'ensemble de la Russie médiévale, y compris les régions
méridionales, le seul indice, en dehors des allusions que l'on peut relever
dans les sources narratives 29, est la présence, dans le sol, de nombreux stylets
qui ont pu servir, entre autres, à graver les caractères sur les écorces de bou
leau 30. Dans ces conditions, il est téméraire d'affirmer dès maintenant que
dans Sovetskaja archeologi] a, 1981, n° 1, p. 66-78 (résumé en anglais), où l'on trouvera
les références se rapportant aux nos 1 et 2.
25. Sur Staraja Rusa aux xive et xve siècles, voir V. N. Bernadskij, Novgorod
i Novgorodskaja zemlja v XV veke [Novgorod et le pays de Novgorod au XVe siècle], Moscou-
Leningrad, Éd. de l'Académie des sciences, 1961, p. 135-144.
26. Arcichovskij et Janin, op. cit., p. 143-153. Sur les différentes découvertes
faites en dehors de Novgorod, voir aussi Janin, Ja poslal, p. 222-224.
27. On parle de 23 000 pièces, cf. supra, n. 21.
28. Cf. I. I. Sokolov, K voprosu 0 tverskich berestjanych gramotach [A propos des
écorces de bouleau de Tver'], dans Sovetskaja archeologia, 1971, n° 3, p. 268-269. Une
autre découverte a été faire hors du domaine russe, à Ceboksary, capitale de la R.A.S.S.
des Tchouvaches, mais la date du document est controversée, cf. I. S. Vajner, V. F. Ka-
chovskij et Ju. A. Krasnov, Beresta s nadpis'ju iz Ceboksar, dans Sovetskaja archeo-
logija, 1971, n° 3, p. 269-275 ; voir la remarque prudente d'Andrzej Poppe, dans Russia
Mediaevalis, I, 1973, p. 205, qui semble plus convaincu par les indices relevés à Tver'.
29. Cf. Vodoff, op. cit., p. 203-204. Il n'est pas exclu qu'une relecture de certains
textes puisse faire apparaître de nouveaux témoignages, comme cela a été fait pour
les Questions de Cyriaque (Kirikovo voprosanie) à l'évêque Niphon, cf. Janin, Ja poslal,
P- 3i-
30. C. Janin, Ja poslal, p. 29-30 et A. F. Medvedev, Drevnerusskie pisala X-
XV vekov [Les stylets de l'ancienne Russie, Xe-XVe siècles], dans Sovetskaja archeologia, DOCUMENTS SUR ÉCORCE DE BOULEAU DE NOVGOROD 237
l'usage d'écrire sur la beresta s'étendait à toute la Russie médiévale ; mais
il paraît tout aussi imprudent d'opposer, dans le domaine culturel, le pays
de Novgorod, présenté comme un avant-poste de la civilisation occidentale,
au reste de la Russie, plus ou moins barbare 31, même si, pour des raisons
socio-économiques sur lesquelles nous reviendrons, Janin semble prévoir que
« Novgorod (avec probablement Pskov) restera en tête pour le nombre de
documents et, partant, pour le niveau d'alphabétisation » 32. Seules les décou
vertes futures des archéologues soviétiques permettront d'avancer dans ce
débat, sans pour autant trancher définitivement la question. En effet, même
si on parvenait à démontrer de façon convaincante l'absence de documents
écrits sur beresta dans le sol d'une ville ou d'une région, cela ne prouverait
nullement que leurs habitants n'ont jamais eu recours à ce moyen de commun
ication, cette absence pouvant être due uniquement à des facteurs géolo
giques : la conservation des écorces de bouleau exige certaines qualités du
sol, notamment une assez grande humidité, ce qui, bien entendu, n'est pas
le cas partout 33.
La répartition chronologique des documents sur beresta semble, en
revanche, devoir être plus facilement cernée, même si quelques questions
demeurent sans réponse. Rappelons que la date des documents est fournie,
pour l'essentiel, par leur appartenance à un horizon archéologique donné.
Quant à la date de chaque horizon, elle peut, à Novgorod, être assez ais
ément déterminée. Les archéologues disposent, en effet, d'un excellent point
de repère, les différents niveaux du pavement, en bois, des rues médiévales,
dont les noms sont d'ailleurs, nous l'avons vu, souvent donnés aux diffé
rents chantiers de fouilles. A cela s'ajoute le fait que, dans une région où le
bois était largement utilisé tant pour le revêtement des rues que pour les
constructions ou les clôtures, le recours à la dendrochronologie est particu
lièrement facile 3i. Ainsi, dans certains cas, on a pu retrouver des ensembles
i960, n° z, p. 63-88 ; toutefois, cet auteur montre bien, p. 79, que les stylets pouvaient
être utilisés sur des supports autres que la beresta.
31. Telle serait la tendance de l'article, par ailleurs très intéressant, de Picchio,
op. cit., p. 654-655, 659.
32. Yanine, Les manuscrits, p. 151-152.
33. Cf. André (Andrzej) Poppe, Dans la Russie médiévale : écriture et culture, dans
Annales. Économie et Société, XVI, 1961, n° 1, p. 13, n. 2.
34. Sur la dendrochronologie à Novgorod, voir les travaux du directeur adjoint
des fouilles, B. A. Kolcin, Dendrochvonologija Novgoroda, Moscou, Éd. de l'Académie
des sciences, 1963 (Materialy i issledovanija pò archeologii S.S.S.R., CXVII), en coll
aboration avec N. B. Cernych, Dendrochronologija Vostocnoj Evropy [La dendrochronol
ogie de l'Europe orientale'], Moscou, « Nauka », 1977, avec V. L. Janin, Itogi i perspektivy