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Ariane Lévy-Schoen
Les mouvements oculaires d'exploration
In: L'année psychologique. 1967 vol. 67, n°2. pp. 569-599.
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Lévy-Schoen Ariane. Les mouvements oculaires d'exploration. In: L'année psychologique. 1967 vol. 67, n°2. pp. 569-599.
doi : 10.3406/psy.1967.27583
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1967_num_67_2_27583LES MOUVEMENTS OCULAIRES D'EXPLORATION
par Ariane Levy-Schoen
Laboratoire de Psychophysiologie
de la Faculté des Sciences de Paris, associé au C.N.R.S.
L'activité oculomotrice par laquelle un individu explore son environ
nement a intéressé bien des chercheurs. A la fin du siècle dernier et au
début de celui-ci, des personnalités telles que Helmholtz ou Dodge se
sont attachées à recueillir des données objectives plus précises que les
observations courantes sur ces mécanismes essentiels. Depuis lors, on
trouve, en parcourant la littérature, des centaines de travaux visant à
enregistrer et à analyser les diverses caractéristiques des mouvements
des globes oculaires. Nous parcourrons ici les publications parues au
cours des cinq dernières années sur ce sujet. Mais auparavant il est
peut-être bon de rappeler les grandes lignes du domaine de la motricité
oculaire humaine.
I. — LES DIVERS TYPES
DE MOUVEMENTS OCULAIRES
Au cours des dernières décennies, les progrès techniques ont permis
aux chercheurs d'en réaliser des mesures très fines. C'est ainsi qu'on est
parvenu à préciser un certain nombre de types de mouvements. Lorsque
le regard est maintenu sur un point de fixation, les yeux ne sont en réalité
pas immobiles. On observe trois formes d'agitation des yeux, longtemps
contestées mais actuellement reconnues. Un fin tremblement ou micro-
nystagmus, des dérives progressives et de brusques sursauts qui tendent
à compenser ces dérives. L'ensemble de ces mouvements se limite à une
amplitude de l'ordre du tiers de degré. Il s'agit là de mouvements involont
aires, généralement inconscients, quoiqu'ils puissent être mis en évidence
par des artifices expérimentaux simples ou même par la simple constatat
ion de l'effort qu'il faut fournir lorsqu'on tente de maintenir volontai
rement son regard fixé sur un point, et par la sensation nette que l'on a
de ne pas y parvenir parfaitement. Passant à une échelle d'amplitude
supérieure, nous trouvons les mouvements d'exploration proprement dite,
c'est-à-dire les déplacements du regard qui, s'ils sont généralement auto
matiques, peuvent néanmoins être conscients et volontaires. Toutefois,
contrairement à la sensation subjective que l'on a de balayer l'espace
d'un mouvement continu, les yeux effectuent en fait une série de bonds
par lesquels le regard est transporté d'un point de fixation à un autre
par des mouvements brefs et bien ajustés : les saccades. Ce sont là les
A. l'SYCHIII.. <Î7 37 REVUES CRITIQUES 570
éléments constituants de cette activité d'exploration oculaire d'un
champ fixe, au sujet de laquelle nous allons rassembler les données
récemment acquises. Nous verrons que les chercheurs qui se sont inté
ressés à ces mécanismes d'exploration oculaire les ont abordés dans des
perspectives diverses. Rappelons pour mémoire qu'il existe d'autres
types non moins importants de mobilité oculaire. Le glissement continu
(désigné couramment dans la littérature de langue anglaise comme
smooth eye movement) permet à celui-ci, dans des conditions particulières,
de se déplacer par un mouvement uniforme moins rapide que la saccade.
Lors de la fixation d'un objet en mouvement, entre certaines limites de
vitesse, les yeux sont capables d'effectuer une poursuite par un mouve
ment non saccadé qui maintient l'axe visuel de chaque globe oculaire
sur la cible. Ce sont des mouvements continus également qui réalisent
la compensation des du corps ou de la tête lorsque ceux-ci
se déplacent par rapport à un objet fixé par le regard. Il s'agit là de
mécanismes physiologiques différents de ceux qui permettent l'explo
ration visuelle d'un champ fixe par un enchaînement de saccades. Nous
ne ferons aussi que mentionner le vaste domaine d'étude que constituent
les diverses formes de nystagmus : mouvements rythmés du regard, où
des dérives continues d'un côté sont compensées par des saccades de
retour du regard à son point de départ. Il s'agit là encore d'un autre
type de saccades, qui semblent aussi subordonnées à des mécanismes
physiologiques au moins partiellement différents de ceux des saccades
exploratoires. Ajoutons enfin, pour mémoire, les mouvements dits
de « vergence », par lesquels les deux yeux règlent leur convergence de
façon à s'ajuster sur des objets plus ou moins éloignés. Ceci s'effectue par
des rotations non saccadées, relativement lentes, et où les deux yeux
peuvent se déplacer de façon dissociée, ou en sens inverse, alors que dans
les mouvements mentionnés jusqu'ici, ils se déplaçaient parallèlement et
de façon synchrone.
Ce bref examen de la motricité oculaire en fait apparaître la grande
variété. Nous laisserons de côté dans cette revue les mouvements invo
lontaires pendant la fixation, les mouvements réflexes de convergence,
ceux de compensation et de poursuite, c'est-à-dire tout ce qui ne concerne
pas Y exploration active du champ visuel.
Les problèmes posés par l'étude de l'exploration oculaire peuvent
être de divers ordres. Étroitement liés aux données physiologiques
lorsqu'il s'agit de définir les conditions de fonctionnement des mécanis
mes moteurs et des boucles sensori-motrices qui permettent l'ajust
ement du système visuo-moteur à son champ d'action spatial, plus psycho
logiques par contre lorsqu'on s'attache à définir des stratégies d'activité
exploratoire dans diverses situations où se trouve placé l'individu.
Nous envisagerons successivement ces deux aspects du domaine. Au
préalable, nous allons faire un tour d'horizon des techniques employées
dans les travaux expérimentaux consacres ces dernières années à l'étude
des mouvements oculaires d'exploration. LEVY-SCHOEN 571 A.
II. — LBS MÉTHODES D'ÉTUDE
11 y a près de cent ans déjà que des chercheurs se sont intéressés à
l'étude objective de l'activité oculomotrice. C'est au cours de ces derniers
trente ou cinquante ans qu'ont été développées, en nombre considérable,
des techniques fines en vue d'obtenir des données fidèles et analys
ables. Malheureusement, quiconque se sera essayé dans ce domaine
reconnaîtra qu'aucune des techniques actuellement mises au point
n'est vraiment satisfaisante à la fois sur le plan de la précision ou de la
fidélité et sur celui de la maniabilité.
En effet, les mesures fines des mouvements et des positions du globe
oculaire supposent un appareillage de repérage et une contention de la
tête qui sont malaisés à appliquer sur des sujets non entraînés. Mais,
dans la variété des techniques existantes, il est possible d'effectuer un
tri et il faut prendre soin, en entreprenant un travail expérimental, de
bien définir le type de problème qui se pose, avant de choisir la méthode
la mieux adaptée. Une technique d'enregistrement qui sera bonne pour
l'étude de certains types de mouvements oculaires peut être inutilisable
pour d'autres. Dans le cas des d'exploration, il s'agit de
mouvements relativement amples (de l'ordre du degré et généralement
supérieurs) qui peuvent bien être délimités dans le temps ou dans l'espace
(de brusques saccades qui relient entre elles des fixations stables). Les
qualités qui seront ici demandées aux méthodes d'étude seront une
commodité d'application et une relative fidélité plutôt qu'un haut
degré de précision.
A) Observation
La première méthode en date et en simplicité de mise au point est
évidemment l'observation directe. Par simple examen du comportement
d'un sujet qui effectue une tâche, il est possible de dire si son regard
reste immobile ou non, et de reconnaître en gros vers quel objet il est
dirigé. C'est ainsi qu'il est possible par exemple, sans autre appareillage,
de recueillir des informations sur les aspects les plus apparents de l'oculo-
motricité dans des cas pathologiques (Jampel et Quaglio, 1964), chez des
nourrissons, ou chez des animaux placés dans des situations particulières
(Held, Bauer, 1967).
Citer l'observation non armée comme une méthode expérimentale
peut paraître une boutade. Mais il faut reconnaître que les cas ne sont
pas rares où, dans un projet d'expérience, on recherche des moyens
techniques très élaborés pour analyser des phénomènes qui seraient
mieux reconnus et appréciés à l'oeil nu. Ceci est vrai surtout dans un
domaine tel que celui des mouvements oculaires, où toutes les techniques
d'enregistrement introduisent un nombre considérable d'artefacts.
Dans l'étude de l'exploration visuelle, il est certainement souvent
recommandable de dégrossir les problèmes et de contrôler les données
par l'observation, directe qui peut être plus fidèle que les appareils. 572 REVUES CRITIQUES
Un étalonnage de la précision d'estimation de la visée oculaire d'un
sujet par un observateur est proposé par Gibson et Pick (1965). L'obser
vateur est capable de juger très finement si le sujet dirige son regard vers
lui, lorsqu'il voit son visage de face. La précision est moins bonne si la
tête du sujet est tournée latéralement de 30 degrés.
Il est évident que la présence de l'expérimentateur peut être un
élément gênant dans la situation observée. Il y a longtemps que Miles
a utilisé une feuille de papier au milieu de laquelle était percé un petit
trou : un peep-hole. Sur cette feuille se trouve un texte à lire ou une
image à examiner. Caché derrière elle, l'examinateur regarde par la
petite fenêtre l'oeil du sujet et peut ainsi reconnaître aisément la nature,
la fréquence, la direction de ses mouvements.
Tous les perfectionnements peuvent être apportés à cette méthode
de base. Elle devient technique d'enregistrement dès lors que l'exami
nateur inscrit de façon quelconque ses observations. Il peut le faire d'une
façon convenablement fidèle s'il prévoit un code assez simple, par
exemple s'il fait correspondre à chacune des deux directions horizontales
du regard de son sujet la pression d'un contacteur relié à un enregistreur
(Fantz, 1964 ; Berkson, 1966). Les données ainsi recueillies seront ensuite
analysables quant à leur durée, leur répartition, etc.
Des perfectionnements peuvent aussi être apportés dans les moyens
d'observation eux-mêmes. L'œil nu de l'examinateur peut être secondé
d'une lunette qui permettra une plus grande finesse de repérage. Des
renvois optiques par des miroirs semi-transparents ou autres lui per
mettront de se placer de façon plus commode par rapport au sujet. Une
caméra de télévision, camouflée au centre du champ stimulus et fonction
nant en video, lui fournira une image très agrandie de l'œil du sujet et
lui permettra d'effectuer les réglages voulus à mesure que l'expérience
se déroule.
B) Photographie de l'œil
Faisons encore un pas en avant et nous remplaçons l'examinateur
par une caméra cinématographique. Celle-ci enregistre sur sa pellicule ce
que l'examinateur observait et transcrivait. On pourra, de la sorte, se
reporter aux données de l'expérience autant de fois qu'on le voudra. La
technique sera ainsi plus fidèle et contrôlable. Mais le codage devra être
fait à l'étape ultérieure du dépouillement. Le film où apparaît l'oeil du
sujet devra être réexaminé photo par photo, et de la position de l'iris et
de la pupille sur l'image seront déduites les déviations du regard. Si le
film a été pris en cadence accélérée, l'analyse des mouvements dans le
temps pourra être d'autant plus fine (mais sera aussi d'autant plus fasti
dieuse) (Beltrame et al., 1964). Cette technique d'enregistrement direct
de l'œil a été passablement employée mais semble un peu délaissée à
l'heure actuelle. Nous en verrons plus loin une variante qui paraît plus
avantageuse : c'est non seulement l'œil lui-même, mais aussi le reflet
sur sa cornée de l'image fixe qu'il regarde qui est photographié. A. LEVY-SCHOEN 573
G) RÉFLEXION SUR LA CORNÉE
La cornée humide qui constitue la surface bombée de l'œil joue le
rôle d'un miroir convexe dans lequel peuvent se refléter des sources
lumineuses environnantes. L'optique géométrique enseigne qu'une source
à l'infini est renvoyée par une telle surface réfléchissante sous l'aspect
d'une source virtuelle située à quelques millimètres en arrière de la
cornée. C'est ainsi que sur l'œil d'une personne exposée au soleil apparaît
un point très lumineux. La rotation du globe oculaire dans son orbite
entraîne une rotation, d'un angle réduit, de cette source virtuelle.
L'image de cette source virtuelle peut être enregistrée à son tour et son
déplacement est un indice de la rotation de l'œil. C'est la technique,
classique depuis Dodge (1907) et Brandt (1937), de l'enregistrement du
reflet sur la cornée (corneal reflex). Son grand avantage est de permettre
l'obtention d'un tracé continu, puisque c'est la position d'un point et
non plus d'une configuration que l'on recueille. Néanmoins, il faut noter
que si l'on place le temps en abscisse d'un tracé (comme c'est le cas
lorsqu'on fait défiler une bande d'enregistrement à vitesse constante)
on ne peut reproduire en ordonnée qu'une seule dimension. Le déplace
ment du reflet qui correspond au déplacement du regard dans un champ
bidimensionnel doit donc être décomposé, c'est pourquoi ce genre de
tracé est généralement dédoublé en la composante horizontale des mou
vements oculaires d'une part, et verticale de l'autre. Cette remarque
est valable pour tout enregistrement où il faut choisir de représenter une
dimension spatiale en fonction du temps, ou bien les deux dimensions
spatiales en découpant pour chaque image une « tranche » de temps. Le
reflet cornéen permettra aussi, de cette seconde façon, de représenter
sur une photo fixe la trajectoire du regard pendant la durée choisie pour
la pose, les deux dimensions, horizontale et verticale, étant alors repré
sentées comme dans le champ du regard. Il sera possible par la suite de
superposer ce tracé à l'image regardée par le sujet, et d'en déduire
l'enchaînement des points regardés.
Cette technique a été développée par Mackworth, aux États-Unis,
qui a eu l'idée de recueillir dans une caméra cinématographique le champ
regardé par le sujet et d'y superposer directement par un système de
renvois optiques, le point lumineux produit par le reflet cornéen d'une
source fixe. De la sorte, le film projeté fournira à la fois le spectacle et le
repère de la position du regard du spectateur et permettra l'enregistr
ement de l'exploration oculaire d'un champ mobile. Une série de cher
cheurs ont utilisé cette technique au cours de ces dernières années, pour
étudier de toutes sortes de champs visuels, tels que des
images plus ou moins complexes ou figuratives, au cours de tâches
diverses de prospection visuelle d'observation, de détection de signaux
ou de résolution de problèmes (Mackworth et al., 1964 ; Thomas et al.,
1963, 1967 ; Walters et al., 1964 ; Gould et Schafîer, 1965, 1966 ; McCor-
mack et Haltrecht, 1965 ; Teichner et Price, 1966 ; Williamson et 574 REVUES CRITIQUES
Barrett, 1966). Le montage est relativement simple, quoiqu'il demande
une mise au point délicate. Son défaut essentiel est l'amplitude des
artefacts dus aux très petits mouvements latéraux de la tête. L'appui fixe
sur lequel le sujet serre les mâchoires (bite-board) est souvent employé.
C'est pratiquement le seul moyen vraiment efficace d'immobiliser la
tête, mais il entraîne des désagréments dans la marche de l'expérience
(cf. William et Wallen, 1965).
On peut envisager, moyennant certains aménagements, l'utilisation
d'un tel dispositif dans des situations non artificielles comme par
exemple pour l'étude de la conduite automobile (Williamson et
Barrett, 1966).
Au lieu de recueillir le reflet d'une source fixe sur la cornée, comme
témoin de la position des globes oculaires, une idée ingénieuse consiste
à recueillir le reflet du stimulus visuel lui-même. Ceci suppose que le
champ observé soit de structure relativement simple, ou du moins que
des repères bien discriminables permettent de distinguer les éléments du
reflet. Celui-ci est évidemment réduit, brouillé et déformé du fait que la
cornée est une calotte sphérique dont les bords sont relativement irré
guliers. Mais lorsque l'œil est filmé avec une bonne mise au point, son
analyse, image par image, permet de repérer la position du reflet de
l'objet par rapport à la pupille, et d'en déduire l'élément fixé par le
regard à chaque instant. La précision est limitée à l'ordre de quelques
degrés, mais dans certaines conditions expérimentales ceci est bien
suffisant. Des données fidèles peuvent être recueillies par cette technique
qui présente des avantages de commodité expérimentale certains. C'est
ainsi que Kaplan et al. (1966) l'utilisent sur des adultes, Vurpillot (1967)
sur des enfants, Berkson (1965) sur de jeunes singes. Les tâches d'explo
ration se rapportent à un matériel de structure relativement simple,
qui peut s'élever tout de même à une douzaine d'éléments.
D) Réflexion sur un miroir
Plutôt qu'un reflet sur la cornée en mouvement, il serait évidem
ment préférable, techniquement, de recueillir un reflet sur un miroir
plan solidaire de l'œil. C'est ce qu'ont réalisé certains chercheurs, en
fixant un miroir très léger à un verre de contact. En analysant les rota
tions du reflet d'une source fixe sur ce miroir, il est possible d'obtenir
des enregistrements beaucoup plus fins des mouvements de l'œil. Les
mouvements de la tète entraînent moins d'artefacts. Mais il faut bien
s'assurer que le verre ne glisse pas sur l'œil (l'adhérence peut être ren
forcée par l'usage d'une petite ventouse qui plaque la lentille sur la
cornée : cf. Barlow, 1963). De plus, c'est là une méthode coûteuse (il faut
que chaque verre cornéen soit ajusté à l'œil sur lequel il est placé) et qui
interdit l'accès à de nombreux sujets. Yarbous à Moscou s'en est servi
pour un très grand nombre d'expériences. Il a ainsi mesuré toutes les
sortes de mouvements oculaires, et en particulier l'exploration visuelle A. LKVY-SCIiOKN 575
de sujets placés dans diverses situations (Yarbous, 1965). Mais c'est en
général une méthode utilisée davantage pour les mesures des mouve
ments fins de l'œil pendant la fixation, ou bien pour des dispositifs de
stabilisation de l'image rétinienne, par annulation des mouvements de
l'objet par rapport à l'œil.
E) Méthode photoélectrique
Un autre moyen de repérage de la position du globe oculaire consiste
à projeter un pinceau lumineux fixe sur l'un des bords de l'iris, ou sur ses
deux bords opposés. Chacun des mouvements de l'oeil modifie alors la
proportion de tissu pigmenté (iris) et de tissu blanc (sclérotique) illuminée
par le faisceau. La quantité de lumière réfléchie recueillie et analysée par
un dispositif photoélectrique constitue un indice univoque de la position
instantanée de l'œil. On obtient ainsi des tracés continus de la rotation
de l'œil, dans le plan horizontal au moins. Des appareils basés sur ce
principe ont été réalisés sous forme de lunettes ou de casques légers
(Richter, 1958 ; Johansson et Backlund, 1960 ; Institute for Perception
RVO-TNO, 1963). Mais ils demandent une mise au point soigneuse, et le
faisceau projeté sur l'œil constitue une gêne pour la vision normale. La
littérature récente en mentionne l'usage surtout pour des études nystag-
mographiques. Nous rencontrerons plus loin les travaux de Stark et de
son équipe au MIT (1965-1967) qui analysent des données recueillies de
cette façon, sur les régulations de l'oculomotricité, et en particulier sur
les saccades caractéristiques de l'exploration visuelle. Un montage
réalisant une autre version du même principe est utilisé par Wheeless
et al. (1966).
F) Électro-oculographie
La technique électro-oculographique (E.O.G) est actuellement très
répandue et principalement dans les laboratoires équipés d'appareils
d'amplification utilisés classiquement dans la plupart des travaux de
recherche d'ordre physiologique. Elle consiste en effet à enregistrer les
modulations des potentiels recueillis sur les deux tempes du sujet, c'est-à-
dire de part et d'autre des yeux. Lorsque ceux-ci tournent dans leur
orbite, on observe une modification de l'équilibre de ces potentiels,
modification couramment interprétée comme l'effet de la rotation des
dipôles constitués par les globes oculaires, dont la rétine est polarisée
négativement et la cornée positivement. Les déséquilibres de ces potent
iels sont de l'ordre de quelques centaines de microvolts, et liés à l'angle
de rotation des yeux de façon approximativement linéaire. Après amplif
ication, ils peuvent être transcrits en tracés sur du papier qui défile
à vitesse constante, ou injectés dans un oscilloscope dont le spot est
photographié sur film à déroulement continu. Dans ces conditions
on recueille sur un tracé les déviations du regard dans une direction
seulement. Ce sont les mouvements horizontaux qui occasionnent le
moins de difficultés. On peut enregistrer aussi les mouvements verticaux 576 REVUES CRITIQUES
en recueillant les potentiels au-dessus et au-dessous d'un œil, mais les
mesures sont moins bonnes du fait de l'incidence de divers artefacts,
physiques et physiologiques, dont la nature n'est d ailleurs pas actue
llement entièrement éclaircie.
Il se pose un certain nombre de problèmes pratiques, tels que l'exi
stence de modulations spontanées des potentiels cutanés qui causent des
dérives gênantes sur les enregistrements en courant continu (D.C.). Dans
ce mode d'amplification, la déviation du tracé représente la déviation du
regard, mais ce type d'artefact introduit des dérives qui compromettent
la fidélité de la transcription et qu'on ne peut pallier que par des cal
ibrages fréquents des positions du regard. L'autre mode classique d'enre
gistrement des potentiels physiologiques, en courant alternatif (A.C.)
évite ces dérives en ramenant toujours le tracé à une ligne de base après
un délai choisi (la constante de temps ; cf. Tursky, 1966). Mais la co
rrespondance directe entre déviations de la plume et des yeux n'existe
plus et il ne subsiste dans les tracés que les variations brusques des
potentiels. Si les saccades oculaires apparaissent, les mouvements
continus par contre ne se manifestent pas. Cette méthode a l'avantage
de se prêter plus aisément à des enregistrements de longue durée et
d'exiger des amplificateurs moins coûteux que l'électro-oculographie en
continu. L'enregistrement électrique, comme l'enregistrement optique,
permet le choix entre les tracés des rotations selon la composante hori
zontale ou verticale seule en fonction du temps, ou les tracés bidimen-
sionnels dans lesquels les deux dimensions du champ spatial sont repré
sentées. Pour ce faire, un oscilloscope reproduit les variations des
potentiels horizontaux en abscisse, et verticaux en ordonnée (Uenoyama
et al., 1963 ; Jeannerod, Gerin, Rougier, 1965). La première façon est
la plus classique. La seconde présente plus de difficultés, surtout si l'on
veut reproduire le tracé des positions du regard, ce qui exige la repro
duction des potentiels en continu, avec les problèmes de dérives qui y
sont liés.
L'avantage essentiel de l'électro-oculographie réside dans sa com
modité d'application. Elle exige en effet une mise au point plus facile
que les montages d'enregistrement optique et une immobilisation moins
stricte de la tête. Elle requiert évidemment la pose d'électrodes, mais
celles-ci ne sont guère gênantes. Des procédés modernes de télémétrie
permettent d'envisager la suppression des fils de transmission entre
électrodes et amplificateurs, et de les remplacer par de très petits
émetteurs fixés à un casque. Ceci peut faciliter considérablement cer
taines conditions expérimentales. Il ne faut pas oublier néanmoins que
l'électro-oculographie ne recueille que des indices indirects des mouve
ments oculaires, et qu'elle peut conduire parfois à des interprétations
abusives. En effet, il a été montré que les potentiels recueillis ne sont
pas toujours une image fidèle des mouvements des yeux. Un contrôle
par une méthode optique ou par la simple observation est parfois
recommandable. D'autre part, sa précision ne s'élève généralement pas LEVY-SCHOEN ■> j J A.
au-dessus de l'ordre du degré d'arc. Elle est couramment employée
en nystagmographie ou dans les études psychologiques du sommeil
dont l'une des phases est caractérisée par une activité oculomotrice
saccadée. Pour les études de l'exploration oculaire proprement dite,
elle est utilisée en Angleterre (Shackel ; Abercrombie et Shackel, 1963 ;
Morton, 1964), en France (Gabersek, 1963 ; Lesevre, 1964 ; Levy-
Schoen, 1964) et aux États-Unis, où les techniques optiques semblent
toutefois lui être souvent préférées.
G) Autres techniques
II existe encore d'autres types de mises au point avec
souvent une grande ingéniosité par les nombreux chercheurs qui se
sont intéressés aux mouvements oculaires. Certaines sont des instal
lations de laboratoire qui permettent des mesures très fines des petits
mouvements oculaires, et qui sont réservées à un nombre restreint de
sujets. Elles ne concernent guère l'étude des mouvements d'exploration
oculaire, qui supposent une ouverture de champ de l'ordre de 10 degrés
au plus. Citons pourtant le dispositif électromagnétique de Robinson
(1964) qu'il a utilisé pour la mesure des caractéristiques mécaniques des
saccades. Un verre de contact muni de deux très petits enroulements
orientés dans des plans différents, est appliqué sur un œil du sujet.
Un champ magnétique alternatif ambiant induit dans ces
des courants qui varient en fonction de leur orientation spatiale. En
amplifiant ceux-ci, on peut obtenir des tracés qui indiquent avec beau
coup de précision les positions de l'œil dans l'espace, c'est-à-dire ses
rotations à composantes verticale, horizontale et même ses rotations
autour de l'axe optique (torsion). Des jauges de contrainte, ou des
accéléromètres piézoélectriques (Thomas, 1965) peuvent aussi être
posés sur la paupière baissée et permettre de transcrire les modifications
de pression produites par le passage de la cornée bombée lorsque l'œil
tourne.
En conclusion de cette évaluation des techniques actuellement uti
lisées pour l'étude des mouvements oculaires d'exploration, nous pou
vons constater, à regret, qu'aucune d'entre elles n'est vraiment satis
faisante. Si les unes sont plus utilisables dans certaines conditions parce
qu'elles n'exigent que peu de harnachement et de contraintes à exercer
sur le sujet, comme les techniques optiques sans verre de contact, par
contre elles souffrent du manque de précision et du labeur exigé pour leur
dépouillement. Si les autres, comme l'électro-oculographie, sont plus
maniables, plus standardisables, et produisent des tracés aisément
lisibles, par contre elles manquent de garanties de fidélité et elles sont
peu satisfaisantes pour l'étude des mouvements oculaires à composante
verticale.
Il n'existe pas de méthode réellement fidèle, précise et commode,
susceptible de nous renseigner sur la position du regard et sur son excur
sion lorsqu'il explore un spectacle. Mais ne perdons pas courage, peut-

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