Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Notes de lecture sur « Artémis » - article ; n°1 ; vol.1, pg 139-148

De
11 pages
Romantisme - Année 1971 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 139-148
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Anne Chevalier
Notes de lecture sur « Artémis »
In: Romantisme, 1971, n°1-2. pp. 139-148.
Citer ce document / Cite this document :
Chevalier Anne. Notes de lecture sur « Artémis ». In: Romantisme, 1971, n°1-2. pp. 139-148.
doi : 10.3406/roman.1971.5382
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1971_num_1_1_5382ANNE CHEVALIER
Notes de lecture sur «Artémis»
... ils concluront la profondeur de mon sens par
l'obscurité, laquelle, à parler en bon escient, je
hais bien fort, et l'éviterais si je me savais éviter.
Montaignk, Essais, III, ex,
De la vanité.
Les études nervaliennes du XXe siè nous avons déjà citée aux Filles du
feu : « Une fois persuadé que j'écricle font de plus en plus apparaître la
profondeur et les ténèbres des écrits vais ma propre histoire, je me mis à
de Nerval, et la légende d'un poète traduire tous mes rêves, toutes mes
émotions... » Notre propos n'est pas de d'une clarté traditionnelle et bien
française a depuis longtemps expiré. faire une analyse complète du sonnet
Nerval a lui-même souligné l'obscur Artémis, mais de mettre en relief, par
l'étude de quelques points précis du ité de ses sonnets des Chimères,
dans l'Introduction qu'il adresse à A. sonnet, ce que peut apporter l'utilisa
Dumas, ainsi que la nécessité de cette tion d'un tel principe.
Le premier pas est la comparaison. obscurité, puisqu'ils «perdraient de
leur charme à être expliqués, si la M. Jean Richer a beaucoup utilisé, et
chose était possible». Mais il a fallu avec profit, les relations entre ce son
beaucoup de temps avant qu'on ne net et Aurélia, dont le titre primitif
découvre qu' « il n'y a nullement solu fut « Artémis ou le rêve et la vie l » ;
tion de continuité entre Gérard poète nous voudrions souligner les liens qui
et l'auteur de Sylvie » et que « ses rattachent le sonnet aux Filles du feu,
vers et ses nouvelles ne sont que des en particulier à Octavie, dans l'ép
tentatives différentes pour exprimer la isode central, la « lettre à J. Colon »
même chose », comme Га écrit, le pre que Nerval y inséra en la modifiant.
mier sans doute, Marcel Proust dans Il nous semble en effet qu'outre des
son étude « Gérard de Nerval » du détails souvent rapprochés, comme
Contre Sainte-Beuve. Ce principe les « roses violettes » de sainte Ros
étant admis, il faut pour étudier l'œu alie et la « Rose au cœur violet », il
existe entre les deux textes une pavre de Nerval, soit en son ensemble,
soit en une de ses parties, reconnaître renté étroite et révélatrice. Un tableau
la parenté essentielle des Filles du synoptique permet d'abord de mettre
feu, des Chimères et â'Aurélia pour sensiblement en évidence cette pa
le moins, parenté que Nerval semble renté.
avoir établie dans l'introduction que
1. G. de Nerval et les doctrines ésotériques, Paris, 1947, pp. 111-130. i

>
!

i
POINTS COMMUNS OCTAVIE ] ARTEMIS
la mort idée Mourir, me grand revient-elle Dieu ! à Pourquoi tout propos, cette la dans treizième la tombe (tarots)
comme s'il n'y avait que ma mort qui C'est la mort — ou la morte
fût l'équivalent du bonheur que
vous promettez ? La mort !
dans mon cœur, il y avait l'idée de
la mort
Je ne veux pas vous outrager par
ma mort
au chevet d'une femme adorée amant
un amant aimez qui vous aima l'amour
je lui plaisais davantage celle que j'aimai
la pensée cruelle que je n'étais pas m'aime encore tendrement
aimé
n'être pas aimé
les autres à l'amour
les ornements d'église sainte napolitaine
quelque chose de mystique la religion (fleur de) sainte Gudule
madone noire as-tu trouvé ta croix
figure de sainte Rosalie vous insultez nos dieux
des divinités mythologiques la sainte de l'abîme est plus
c'est ainsi qu'on la voyait aux fêtes sainte à mes yeux
tous les dons de Dieu
demander compte à Dieu
non, mon Dieu
couronnée de roses pâles es-tu reine roi de violettes la royauté
couronne
royalement parée
où... vous avez régné
Sainte Rosalie... semblait... protéger qui vous aima du berceau
la maternité le berceau dans la tombe
sa mère
les deux femmes coururent à son
ceau
tenant fièrement dans ses bras le
bambino
une jeune fille qui vous ressemblait c'est encore la première
m'imaginer que cette femme... était et c'est toujours la seule la ressemblance
vous-même la première ou dernière
celle qui me rappelait si exactement
votre souvenir
où seule vous avez régné
la femme qui existât pour moi
j'ai rêvé quelquefois fantômes blancs
l'illusion image
bizarre illusion
(oripeaux ; fleurs artificielles ;
quant ; ornements de fausses pierres)
pour un rêve
ce n'était aussi qu'un rêve
ce fantôme
j'avais vu comme le fantôme de lecture sur € Artémis* 141 Notes
Comme Га montré M. Jean Richer 2, napolitaine une ambiguïté constante
Artémis est un « tombeau » ; or, le entre deux réalités possibles ; la
récit de la nuit napolitaine est encadré femme rencontrée peut être ou bien
de deux paragraphes sur la mort, et une « facile conquête », vulgaire bro
présenté comme l'explication d'une deuse que la nostalgie du poète amour
image de la mort (C'était à Naples il eux, s'aidant de quelques verres de
y a trois ans) qui hante le poète. A lacryma-christi, métamorphose en dou
cela s'ajoute le lien amour-mort, expli ble de la « seule » femme aimée, myst
cité dans la nouvelle, affirmé dans le érieuse et enchanteresse, ou bien une
sonnet (C'est la mort — ou la morte), magicienne dont les enchantements
symbolisé par « la treizième » à la ont pour but de séduire un malheu
fois heure, femme et signe prophéti reux en lui procurant l'illusion qu'il a
que de la mort, et que l'on retrouve près de lui celle qu'il a toujours a
dans la succession des images du rêve imée. Or, si nous étudions les détails
fameux d'Aurélia*. Mais surtout les qui constituent la seconde réalité, la
deux tercets nous semblent retracer le femme-sorcière, nous nous apercevons
même événement, une apparition, et qu'ils sont tous, ou à peu près tous,
soulever le même problème, celui de empruntés à la tradition antique et
l'apparence, problème religieux pour particulièrement aux poètes alexan
Nerval puisqu'il est à la fois méta drins et à leurs imitateurs latins. La
physique et moral. Une figure de seule source mentionnée par Nerval
sainte illustre l'appartenance du récit lui-même est L'Ane dor d'Apulée;
et du sonnet à la même origine ment c'est de là que provient certainement
ale, c'est la sainte napolitaine (ou l'expression « une de ces magiciennes
« de Sicile » dans la variante) ou de Thessalie 5 ». Un autre trait pourr
sainte Rosalie, dont M. Fr. Constans ait provenir aussi de L'Ane dor, mais
a établi à la fois la source et le rapport de bien d'autres textes encore, c'est la
avec le thème des ressemblances 4. facilité avec laquelle la jeune femme,
Une autre figure, celle d'Artémis, déjà pourvue d'un amant, accepte
relie également les deux textes, sans d'emmener chez elle le poète 6 ; toutes
que son nom apparaisse dans le récit ; les sorcières décrites dans les poèmes
pour le démontrer, il nous faut exa antiques sont généralement habiles à
miner les détails du récit d'une façon s'attirer les faveurs d'un homme con
un peu précise. Nerval s'applique voité 7. Qu'elle soit « égarée ďesprit »,
à maintenir dans le récit de la nuit qu'elle possède un « Traité de divina-
2. Nerval, Expérience et Création, Paris, 1963, II, 18, pp. 582 sq.
3. a La dame que je suivais... la nature meurt avec toi... un buste de femme... Je
reconnus des traits chéris... le jardin avait pris l'aspect d'un cimetière » (1-6) et « Aurél
ia était morte » (1-7), Pléiade, I, 1952, p. 374.
4. « Artémis ou les fleurs du désespoir », Revue de littérature comparée, 1934, pp. 337-
371.
5. Notons aussi le poème d'Horace, Epodes, V, v. 41-46, où l'oisive Naples et son
voisinage sont cités en rapport avec la sorcellerie thessalienne.
6. Facilité nettement accentuée de la lettre à J. Colon à la nouvelle.
7. Apulée, L'Ane ďor, II : « Dès qu'elle a vu un jeune homme bien fait, elle se pas
sionne pour sa beauté. » — Horace, Epodes, V, v. 41-42 : с Folia qui désire les homm
es. » — Lucain, La Pharsale, VI, v. 452-453 : « Ses incantations thessaliennes font pénét
rer un amour illégitime dans des cœurs insensibles. » — Ovide, Métamorphoses, VIL —
Théocrite, La Magicienne. Anne Chevalier 142
De même, il nous a semblé que les tion et des songes » et parle une lan
deux premières strophes du sonnet gue inconnue ressemblant aux vieilles
Artémis avaient une nature incantalangues d'Orient (« Je sais encore par
toire et menaient vers l'apparition du ler autrement »), ces traits se rencon
huitième vers : « La rose qu'elle tient, trent à tous les âges de la magie ; par
c'est... »). Tout le poème part de l'imacontre, l'acte magique principal, la
ge d'un cadran d'horloge où le tour métamorphose consécutive au dégui
des heures fait revenir chaque fois la sement de la brodeuse et à l'ivresse
treizième. La note de Nerval, dans le du témoin, nous ramène plus nett
manuscrit Eluard (« La XIIIe heure ement aux traditions antiques. Vin ou
(pivotale) », fait appel à la notion de philtre, l'ivresse que procure la bois
mouvement tournant. La roue surgit son absorbée par Nerval est remar
quable 8 par son allure de rituel : « Je au dernier vers, sous forme de rose.
Sans aller jusqu'à prétendre que la sentais tourner les objets devant mes
rose au cœur violet pourrait être le yeux. » Ce mouvement tournant est
« turbo Hecaticus », nous voudrions caractéristique des rites magiques
ici souligner l'abondance des procédans beaucoup de poèmes grecs et
dés stylistiques suggérant l'idée de latins9. Or la déesse par excellence
tour et de retour. qui préside aux rites magiques est
Artémis 10, dont on pourrait déceler la a) Le vocabulaire: présence sous la forme de la «ma — le retour : revient — encor —
done noire » qui figure dans la cham toujours — encor ;
bre de la brodeuse11. Tout l'épisode — l'idée d'ordre de succession :
de la nuit napolitaine aboutit à une treizième — première — dernière —
apparition, « cette femme, royalement dernier — du berceau dans la tombe.
parée... », qui, nous l'avons dit, est
pour Nerval l'origine de cette image b) La syntaxe :
de la mort qui le hante (« Elle m'appa- — l'idée d'apparition des mots, des
raît couronnée de roses pâles », etc.). faits, sans qu'intervienne la pensée du
8. Notons que cette ivresse due « aux vins brûlés du Vésuve » n'est pas mentionnée
dans la lettre à J. Colon, où l'aspect naturel de l'aventure est presque seul développé.
9. Le tournoiement d'une roue, iynx, turbo ou rhombus, fait partie de l'opération
magique. Nous citons en particulier l'idylle de Théocrite, La Magicienne, dont le dévelop
pement est rythmé par le retour à un refrain. L'un des deux refrains utilisés est : « lynx,
attire-le vers ma maison, lui, mon amant. »
Dans les notes de son édition des œuvres de Théocrite (Paris, Hachette, 1847), Léon
Renier assimile la iynx à la roue d'Hécate et en donne deux descriptions qui peuvent nous
être utiles :
Note 2, p. 248, dans une épigramme de Y Anthologie palatine : « La iynx... qui sait aussi
bien attirer l'homme d'outre-mer que les enfants hors de la maison, ciselée dans l'or et
sertissant une améthyste brillante » ;
Note 11, p. 250, dans Nicéphore, Scholies sur Synésius : «La roue d'Hécate est un
disque d'or avec en son milieu un saphir et sur tout son pourtour des caractères et des
signes différents ; en le faisant tourner, on produit les prières qui sont aussi appelées
iynx. »
10. Séléné-Artémis-Hécate, chez les Grecs, cf. Théocrite, La Magicienne, v. 12 et v. 33 ;
Diane, la lune ou Hécate chez les Latins.
11. Creuzer, Histoire des religions de l'Antiquité, dans l'article о Artémis », tome 2,
part de la statue d'Artémis d'Ephèse, en bois d'ébène, et mentionne que la statue d'Ar-
témis devait être obligatoirement faite d'une matière noire, liée à l'idée de la nuit.
Notre hypothèse s'appuie également sur la note de Nerval, dans Panorama, Voyage en
Italie : a Ceux qui se dévouent au culte de la nuit (vierge noire) » (Pléiade, I, 1952, p. 421). Notes de lecture sur « Artémis 143
récitant : c'est... — c'est... — c'est... — d'un songe véridique13, est soumis à
— es-tu — es-tu — qui (vous aima) l'angoisse et à l'incertitude qui nais
que sent des apparences trompeuses. En (f 'aimai) — c'est... ;
— l'idée d'identité ou de superpos lisant les explications que Nerval don
ition : et — ou — ou — ou — ou. ne aux tourments de Cazotte dans
son introduction au Diable amour
c) Les figures : eux14, on est frappé par la distinc
— les reprises : reine /roi — a tion qu'il fait, d'après saint Martin,
imez/aima — aima/aime — mort/ entre les bons et les mauvais esprits :
morte; «... Le danger de ces initiations est
— les oppositions : berceau/bière de livrer l'homme à des esprits vio
— délice /tourment. lents ; et je ne puis répondre que les
Ces procédés, auxquels s'ajoutent formes qui se communiquaient à moi
ne fussent pas des formes d'emprunt. » encore balancements et symétries du
Cette même distinction se retrouve rythme, nous semblent copier la
dans les Extraits ďun carnet 15 : « II ne prière dite « iynx », poétiquement in
terprétée dans l'idylle de Théocrite n, faut pas offenser la pudeur des divini
tés du songe. Rêve des choses perdues faite du retour monotone des inscrip
où elle m'enlève dans ses bras — s'entions figurant sur le disque d'or. Mais,
au fur et à mesure que se déroule l'i tretenir d'idées pures et saines pour
avoir des songes logiques. Prenez ncantation, se précisent aussi les termes
de l'appel, soit qu'il faille appeler garde à l'impureté qui effarouche les
la déesse par tous ses noms pour bons esprits et qui attire les divinités
fatales. Quand vos rêves sont logiqu'elle vienne, soit que son approche
se fasse sentir par cette progression. ques, ils sont une porte ouverte
A l'appellation simplement numériq d'ivoire ou de corne sur le monde
extérieur. » N'y a-t-il pas justement, ue, treizième, première, dernière,
s'ajoute le « moment », puis l'idée de dans l'aventure napolitaine, une faus
se apparition ? Les expressions « à qui royauté, précisée par l'amour, puis
l'idée de mort. Un état extatique : « О l'on donnait son âme pour un rêve »
délice ! ô tourment ! » se manifeste à et « ce fantôme qui me séduisait et
m'effrayait à la fois » laissent entendre l'instant où apparaît la vision.
Cette vision est-elle bien celle que que l'enchantement fut alors néfaste.
voulait obtenir le poète, ou bien est- La prière incantatoire du huitain
elle un substitut trompeur ? De même ď Artémis a réussi dans la mesure où
que dans L'Ane dor on voit Lucius une apparition s'est produite, mais
passer des séductions néfastes de la cette peut être vraie ou
magie à la religion véritable quand trompeuse. Les tercets peuvent être
lus comme les expressions ďun doute enfin la déesse lui apparaît en songe,
sur l'identité de l'apparition et l'affde même, semble-t-il, Nerval, avant
irmation d'une fidélité farouche à la de retracer, dans Aurélia, les moments
12. Comme dans la Huitième églogue de Virgile, qui l'imite.
13. Aurélia, I, ch. v et vi.
14. Paris, Pion, 1871, pp. 28-29.
15.Genève, Skira, 1944, Documents, p. 116. Cet extrait, outre la distinction
qui nous intéresse ici entre bons et mauvais esprits, contient un rapport avec la logique du
rêve et l'efficacité du rêve, auquel notre étude s'intéressera ultérieurement. 144 Anne Chevalier
seule aimée, la sainte de l'abîme. A la sans qu'il soit possible de dégager un
sens aussi net que l'opposition chrisérénité de la vision d'Aurélia, qui r
eprend et assume toutes ses identités stianisme/paganisme qu'on y a sou
antérieures : « Je suis la même que vent lue jadis. Deux exemples, et je
Marie, la même que ta mère, la même crois qu'on pourrait en trouver bien
aussi que sous toutes les formes tu d'autres, illustreront cette complexité.
as toujours aimée. A chacune de tes Le premier est celui de La Main de
gloire 17. Alors que les termes « aux épreuves, j'ai quitté l'un des masques
mains pleines de feu 18 », « sainte Gu- dont je voile mes traits, et bientôt tu
me verras telle que je suis16», s'o dule », « croix », « cieux » ont évoqué
pour bien des commentateurs tout un ppose dans le sonnet la variation com
pliquée des formes qui masquent et monde chrétien, l'étude thématique
de M. J.-P. Weber19 fait apparaître cachent la vérité. Dans Octavie, la
une signification toute différente. brodeuse de Naples figure tour à tour
Nous ne voulons pas parler ici de une image de la mort, une «bonne
créature », une compagne « un peu l'exégèse du tercet faite par M. J.-P.
sorcière ou bohémienne pour le Weber20, mais des nouvelles perspect
moins », une femme « qui me rappel ives qui surgissent quand on suit le
ait si exactement votre souvenir», rapprochement qu'il fait entre le conte
une image de la Vierge entre Anne et le tercet. L'opération magique au
et Jésus (entre la « bonne vieille » et tour de laquelle est construit le conte,
le « bambino »), une « femme aux ma consistant à allumer une chandelle
dans la main coupée d'un pendu pour nières étranges, royalement parée,
fière et capricieuse », une sorcière de faire « tomber les barres et les serru
Thessalie, un fantôme. L'apparition res », se retrouve-t-elle ici dans les
« mains pleines de feux » et la « croix » du sonnet apporte, elle aussi, l'incert
itude et le doute, comme en témoi (gibet) ? En ce cas, nous pouvons re
gne la diversité des images qui com lier plusieurs éléments, la rose tré-
pliquent les deux tercets malgré un mière, rose d'outre-mer ou d'outre-
mouvement sentimental, si l'on peut tombe, rose de la sainte Philomène
dire, assez simple: interrogation de des catacombes21, la croix, intersect
l'apparition, apostrophe et rejet vio ion, symbole du passage d'un monde
dans l'autre n et la puissance magique lent d'autres figures, affirmation d'une
foi fidèle en «la sainte de l'abîme». d'Artémis, capable d'ébranler l'acier
Christianisme, religions antiques et des enfers23. Comme tous les secta
teurs d'une religion à mystères, Ner- magie s'enchevêtrent dans ces tercets
16. Aurélia, Pléiade, I, 1952, II, ch. v, p. 399.
17. Titre primitif de ha Main enchantée.
18. о Qui sont des rayons en bois doré » (Valéry, Variété, Etudes littéraires, Souvenir
de Nerval, Pléiade, tome I, p. 595).
19. Domaines thématiques, Gallimard, 1963, ch. ш.
20. Op. cit., p. 172.
21. J. Richer, G. de Nerval et les doctrines ésotériques.
22. Creuzer, op. cit., p. 144.
23. Théocrite, La Magicienne, v. 33-34. Il est bon ici de se référer à la traduction de
M. Ph.-E. Legrand (Bucoliques grecs, I, Budé, 1953, pp. 99-100) : o Artémis, toi qui serais
capable de remuer et l'acier des Enfers et ce qu'il peut y avoir encore d'inébranlable »,
ainsi qu'à son commentaire (note 3) de l'expression о acier des Enfers я : « Cest-à-dire,
je pense, les portes d'acier des Enfers. » On lit dans un hymne à Artémis-Hécate : :
de lecture sur « Artémis 145 Notes
val demanderait ici à l'image apparue lieu de dévotion, de retraite. » La ré
s'il y a une vie de l'au-delà. Sainte férence est un fragment d'une lettre
de Le Camus aux solitaires de Port- chrétienne, déesse païenne, force a
lchimique, quelle puissance permettra Royal, lettre reproduite par Sainte-
de triompher des Enfers, ou, en d'au Beuve dans son Port-Royal25, et que
tres termes, de pénétrer le mystère, Nerval pourrait donc bien avoir lue.
qui est l'extérieur? En voici le fragment: «Je suis re
Le deuxième exemple de cette con tourné aussi confus qu'édifié de votre
fusion ou de cette fusion des éléments Désert; et quand je vous examine
est celui du rose-croix. Il nous paraît tous l'un après l'autre, je trouve que le
difficile d'accepter, malgré les rappro vieil homme est pendu dans votre
chements dans le recueil des Chimèr rose-croix en tant que mort s'en suive,
es des expressions « désert des cieux » et que chez moi il n'est pendu qu'en
ď Artémis et « le ciel est vide » du effigie. » Nous y retrouvons les trois
Christ aux oliviers, l'explication du termes : rose, croix et désert. Le vieil
mot « désert » comme lieu vide. La homme est dans cette lettre l'expres
variante « abyme » des manuscrits (Le sion du langage mystique désignant
Dantec et Eluard) contredit une telle la nature corrompue, l'état de l'homme
interprétation. Désert signifie pour pécheur avant qu'il soit renouvelé par
nous solitude ou retraite, c'est-à-dire, la pénitence et la grâce. Les exemples
comme Г « abyme », un lieu particu du Littré rapportent différents verbes
lièrement favorable aux épreuves utilisés avec cette expression : détrui
mystiques. Un jeu de mots se dessine, re dépouiller, se dépouiller de, périr,
être crucifié M. L'emploi de « pendu » à partir de ce sens, sur « rose »,
« croix » et « désert ». Souvent l'inté est probablement une image inventée
rêt que portait Nerval aux doctrines par Le Camus, dont le style est sou
ésotériques et aux sectes d'illuminés vent pittoresque, et peut être amenée
a conduit les commentateurs à relier par le terme croix du mot rose-croix.
les termes « rose » et « croix » du ter L'opposition que sous-entend la lettre
cet24. Nous avons trouvé dans le dic de Le Camus entre les deux hommes,
tionnaire de Littré une signification celui du péché et celui de la grâce,
dont l'intérêt est augmenté par la se retrouve souvent dans l'œuvre de
référence qui l'accompagne : « Un Nerval27; l'interrogation du tercet
rose-croix s'est dit, au xvn* siècle, d'un ď Artémis, si l'on admet la possibilité
KXô9i, 6iaÇei>S;aaa rniXaç KXutoG 'ASájzavroc, ... (Miller, Mélanges de littérature grecque,
p. 442).
L'intérêt de cette note, et de la citation qu'elle renferme (« Ecoute-moi, toi qui disjoins
les portes du glorieux Inflexible »), est d'insister sur la notion de porte ou de passage.
24. A. Rolland de Renéville, о Le sens de la nuit », N.R.F., novembre 1936, p. 821 : о Le
symbole de la Rose-Croix s'élève peu à peu au-dessus du poème, я
25. Port-Royal, Pléiade, t. II, pp. 998-999.
26. Littré, article Homme, 7° ; article Vieil, 10°.
27. Notamment l'épigraphe, empruntée à Faust, de La Pandora : a Deux âmes, hélas ! se
partagent mon sein, et chacune d'elles veut se séparer de l'autre : l'une, ardente d'amour,
s'attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne
l'autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux. » Les paroles de la mort,
dans Octavie, supposent la même divergence d'aspirations : a Je ne suis pas belle, moi, mais
je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel. » Dans
Aurélia, II, 6) : « О terreur ! Voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais »,
le doute sur sa propre nature est nettement lié à une interrogation sur la grâce et la
damnation, ainsi qu'à l'appel à la déesse, Isis, Vénus antique ou Vierge.
10 146 Anne Chevalier
du jeu de mot, contiendrait implicit nous préférerions lui donner un autre
ement la question : « As-tu pendu le sens qui réponde à l'ensemble du son
vieil homme?» Au problème de la net « Roses blanches » est repris par
« fantômes blancs ». Pourquoi ne pas survie s'ajouterait celui de la purifica
admettre que Nerval s'adresse ici aux tion, de la grâce ; ces problèmes sont
liés dans la religion chrétienne, ils le visions trompeuses, à ces démons qui
prennent des « formes d'emprunt » sont aussi dans L'Ane dor, où Lucius,
averti par la déesse Isis qui lui appar pour séduire et perdre celui qui les
aît en songe, doit se dépouiller du invoque ? L'opposition de la « rose au
« vieil homme » pour accéder aux cœur violet » aux « roses blanches »
derniers degrés de l'initiation et à est celle de la vérité à l'illusion. Rap
pelons le terme de « fantôme », deux l'immortalité.
Du premier au second tercet, le fois appliqué à la brodeuse napolit
lien se fait par les roses. Nous pou aine. Peut-être n'est-ce pas non plus
vons retrouver, dans la chute des roses un hasard si la perfide Pandora est
blanches, une victoire de la lune sur montrée «fort belle et fort majes
les étoiles28, le pouvoir de l'incanta tueuse dans sa robe blanche », tandis
tion magique sur les astres, souvent qu'Isis porte une robe changeante
évoqué dans les écrits antiques29; (dans Isis) et Aurélia, dans le rêve
déjà cité, une robe de « taffetas channous pouvons y voir encore un souve
nir du Second Faust30, un double de geant». La figure blanche est infé
la retombée des cendres du volcan, rieure à la figure en couleur, dont elle
comme dans Myrtho et dans Octa- n'est que la pâle et commune imitat
vie 31 ; l'interprétation la plus cohé ion. Il faudrait étudier le symbolisme
rente nous semble être celle de G. des couleurs chez Nerval pour vérifier
Le Breton32, qui voit dans les deux cette affirmation; nous nous content
vers du second tercet une adaptation erons, pour appuyer notre commenta
poétique de la description par Dom ire, de renvoyer au texte fameux de
Proust sur les aubépines34 et leurs Pernety de l'expérience alchimique
ratée. Mais alors que l'apostrophe aux couleurs. La couleur rose des aubépin
roses blanches est bien souvent comes, que le narrateur compare aux
prise comme le choix du poète contre fleurs blanches plus communes, plus
ordinaires, révèle à ses yeux une supé- le christianisme et pour le diable33,
28. La lune tue les étoiles, puisqu'elle les fait disparaître par son éclat (J. Richer,
G. de Nerval et les doctrines ésotériques).
29. Le pouvoir magique, s'appuyant sur les forces chthoniennes, tend, d'une façon
générale, à déranger l'ordre céleste, et par là même tout l'ordre du monde. Le pouvoir
le plus souvent cité par les poètes est celui de faire descendre les astres sur la terre.
Cf. Horace, op. cit., v. 45-46 ; Tibulle, Elégies, I, 2, v. 45 ; Properce, Elégies, II, 28, В ;
Ovide, Métamorphoses, VII, v. 199-209 ; Apulée, op. cit., liv. III, etc.
30. Image de la pluie de roses. Cf. J. Moulin, « Les Chimères » de G. de Nerval, Lille-
Genève, 1949, éditions des Chimères, p. 62.
31. Cf. le rapprochement fait par M. J.-P. Weber, op. cit., p. 172, entre Myrtho et
Art émis : a roses blanches » et о fantômes blancs » modulent sans doute la fumée grisâtre.
M. Fr. Constans (Deux enfants du feu, I, Mercure de France, avril 1948, p. 623) retrouve
le phénomène des cendres et de la fumée du Vésuve dans Octavie, Aurélia, Myrtho, Delfica,
El Desdichado et les tercets d'Artémis.
32. a La clé des Chimères, l'alchimie », Fontaine, numéros 44/45, 1945.
33. J. Moulin, op. cit ; G. Le Breton, op. cit.
34. A la recherche du temps perdu, Pléiade, t. I, pp. 139-140. de lecture sur «Artémis* 147 Notes
à la fin du sonnet, de même qu'à la fin riorité, comme, dans l'imagination
naïve, enfantine ou villageoise, le rose de la lettre d'Octavie il proclame:
d'un mets ou d'une toilette est signe « Oh ! pourquoi n'ai-je pas craint de
de luxe et de fête par rapport à la vous faire ce récit? Cest que vous
couleur blanche d'une crème, d'un savez bien que ce n'était aussi qu'un
gâteau ou d'une étoffe, moins rare et rêve, où seule vous avez régné ! »
moins coûteuse, si bien qu'on en vient Qiî Artémis soit le poème d'une ap
à accorder plus de valeur à l'objet parition, provoquée par magie, de la
coloré. Ainsi la femme vêtue d'étoffes femme aimée, qui figure aussi la mort,
de couleur est supérieure à la femme susceptible de livrer les clefs du pas
habillée de blanc, comme la vision sage vers l'au-delà, c'est-à-dire la
vraie l'est au fantôme : les roses blan même histoire commencée dans la let
ches sont des figurations trompeuses tre d'Octavie et achevée dans Aurélia,
de la rose au coeur violet. Nerval dé nous conduit à tracer une ligne direct
nonce leur imposture : « vous insultez rice, celle du progrès spirituel d'une
nos dieux», et leur origine diaboli âme qui se détache de la vie pour
que : « de votre ciel qui brûle ». Nous aller vers le rêve ou la vérité : dans
revenons à la logique du sonnet; Octavie, le vieil homme est encore
après avoir obtenu, par le rite incant très vivant, les appétits terrestres non
atoire, l'apparition de la femme ou satisfaits font naître la souffrance et
déesse à la rose trémière, l'adorant mènent presque le héros à sa perte ;
l'interroge sur sa véritable qualité dans Artémis, le poète a pris une idée
divine (survie, purification et grâce), plus spirituelle de sa vie et de ses
puis chasse les démons et enfin affirme amours, mais, comme un initié no^
sa fidélité à la seule aimée : « La arrivé encore au terme de ses épreuv
sainte de l'abîme est plus sainte à mes es, il ne possède pas entièrement lr
yeux. » « Plus sainte », c'est-à-dire vérité et les images incertaines de ses
plus vraie ; « à mes yeux », prières laissent place au doute et à la
lorsqu'elle apparaît, et non pas simcrainte; Aurélia fait apparaître les
plement « pour moi », lorsque certains souffrances et les doutes comme les
signes visibles la font reconnaître. Si épreuves d'une vie conduite, de songe
Nerval choisissait de révérer Artémis en songe, vers la grâce.
la souterraine, la sainte de l'abîme, Cette convergence profonde des
plutôt que les saintes du calendrier œuvres vers une seule fin est toutefois
catholique, eût-il écrit « à mes yeux », moins le produit d'une ascension spi
expression qui dans ce cas diminue la rituelle, Nerval gravissant les étapes
valeur et la portée du choix? Si, au de la sainteté, que le signe d'un effort
contraire, il s'agit de déceler à tra poétique déterminé. Il s'agit d'abolir
vers les masques et les voiles l'ident les différences par lesquelles le réel
nous égare et nous embrouille, afin de ité, l'authenticité de l'apparition,
c'est le regard qui cherchera le cri faire surgir « la vraie figure de l'uni
tère. Obsédé du double, sans cesse vers ». « Je dis une fleur », écrit Mal
inquiet des ressemblances, des dégui larmé, « et aussitôt surgit l'absente de
sements, des tromperies possibles de tout bouquet. » Ainsi Nerval dit une
l'apparence35, le poète affirme sa foi femme qui n'est ni la brodeuse ni la
35. Cf. notamment la « nouvelle théâtrale » des Filles du feu : Corilla.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin