La lecture en ligne est gratuite
Lire Télécharger

Préface
près les précédents de 1986 et de 1992, l’Insee a renouvelé en 1997,Apour la troisième fois, l’enquête Jeunes, en partenariat avec de nom-
breuses administrations et organismes de recherche. Ce dossier sur les
jeunes est le troisième en cinq ans. L’intérêt permanent pour cette popula-
tion tient sans doute, en grande partie, à la difficulté de trouver des catégo-
ries suffisamment robustes et stables pour décrire une période de la vie
caractérisée par une forte mobilité : affective, familiale, et professionnelle.
D’où la nécessité d’adapter en permanence les instruments d’observation et
de mesure à une réalité difficile à saisir.
Une nouvelle perspective : l’interaction
de la sphère professionnelle et de la sphère familiale
L’étude des jeunes embrasse une perspective de plus en plus large. Les
deux dossiers précédents (Insee, 1995 ; Insee, 1997) mettaient l’accent sur
les mécanismes d’insertion sur le marché du travail. C’est en effet au sein
du monde professionnel que se produisent les transformations les plus pro-
fondes (ou du moins les plus apparentes) susceptibles d’entraver ou de faci-
liter le processus de socialisation des jeunes, et notamment celui des moins
qualifiés. Une telle approche, focalisée sur l’insertion professionnelle des
intéressés, conduit à s’interroger sur l’influence de l’origine sociale, sur le
rôle du système éducatif et sur l’efficacité des politiques publiques d’emploi.
Ces questions se situent toujours au premier plan des préoccupations des
chercheurs et des décideurs.
Toutefois, d’autres paramètres révèlent progressivement leur importance :
ceux régissant les liens des jeunes avec leur famille. Il ne s’agit pas seule-
ment de la modification des rapports entre parents et enfants, déjà ample-
3ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8ment étudiée dans le cadre de la sociologie de la famille (Bozon et
Villeneuve-Gokalp, 1994 ; de Singly, 1997 ; Galland, 1997). L’élargissement
de la perspective réside plutôt dans l’analyse conjointe des logiques propres
à la sphère familiale et à la sphère professionnelle, et dans la recherche de
leurs éventuelles interactions.
Mesurer l’impact de chacune de ces deux sphères sur les conditions de vie
des jeunes permet de décrire plus concrètement les processus d’insertion
dans le monde du travail. De plus en plus de travaux s’intéressent aux
mécanismes par lesquels la famille aide les jeunes à surmonter leurs diffi-
cultés d’insertion sur le marché de l’emploi(1). L’exemple d’une telle
approche est fourni par un article utilisant l’enquête Jeunes et carrières de
1997 (Herpin et Verger, 1997), qui montrait l’importance des transferts fami-
liaux dans les revenus des jeunes : leur prise en compte conduit à faire for-
tement baisser le taux de pauvreté des étudiants hors du foyer parental. Ils
sont en fait largement soutenus par leurs parents, plus souvent aisés qu’en
moyenne, dans la poursuite d’études supérieures. À l’opposé, les jeunes
issus de milieux plus défavorisés se trouvent doublement pénalisés : la
faiblesse des ressources de leurs parents explique souvent l’arrêt relative-
ment précoce de leurs études (2). Leur niveau de diplôme plus faible abou-
tit aussi fréquemment au chômage ou à des emplois peu rémunérateurs, à
temps partiel ou à durée déterminée.
De l’adolescence à l’âge adulte : une frontière plus floue
qu’auparavant
La transition entre le monde de l’adolescence et celui des adultes constitue
une étape essentielle dans le devenir des jeunes. Dans la sphère familiale,
le jeune est à la charge de ses parents. Il peut bénéficier des droits sociaux
de ses parents directement ou indirectement : couverture maladie jusqu’à
20 ans, éventuellement allocations familiales et dégrèvement d’impôt par le
biais du quotient familial. Pour ceux qui poursuivent des études, les bourses
sont versées directement à l’étudiant, mais leurs montants sont déterminés
par les ressources de ses parents (3). Un étudiant peut aussi demander jus-
qu’à 25 ans son rattachement au foyer fiscal parental.
L’état d’adulte autonome se caractérise, au contraire, par des droits sociaux
essentiellement individuels. Certains sont directement liés au travail comme la
garantie d’une rémunération minimale au travers du Smic ou les allocations
chômage. D’autres sont assurés au niveau de la famille lorsque celle-ci n’ar-
rive pas à se procurer des revenus suffisants par le travail : RMI à partir de
25 ans, aides spécifiques pour les familles avec enfants (allocations familiales,
aides à la garde d’enfant, allocation de parent isolé), et aides au logement.
1. Voir J. Minonzio pour une revue de la littérature sur l’exercice de la solidarité dans les réseaux de relations et
de parenté.
2. Il est très difficile de faire la part, dans l’arrêt des études, entre les difficultés scolaires du jeune, l’éloignement des
normes scolaires dans les familles peu diplômées, la faiblesse des revenus des parents, etc. Mais un article récent
(Goux et Maurin, 2000) a montré l’importance propre des revenus des parents dans la réussite scolaire.
3. Comme le remarquent Herpin et Verger (1997), les bourses universitaires sont d’un montant nettement inférieur
à celui du « minimum vital » nécessaire à un étudiant, ce qui suppose implicitement que les parents complètent ce
revenu ou que l’étudiant occupe un emploi rémunéré durant ses études.
4 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Les comportements professionnels et familiaux se transforment (4). La tran-
sition du giron familial à l’autonomie adulte n’est plus aussi tranchée ni déli-
mitée dans le temps que par le passé. Les jeunes connaissent des situa-
tions familiales et professionnelles qu’il est impossible de rattacher précisé-
ment à l’un ou à l’autre des deux systèmes de droits définis ci-dessus.
Comme le note le rapport du Commissariat général du Plan « Minimas
sociaux, revenus d’activité, précarité », publié en juin 2000, « les transfor-
mations du travail comme celles de la famille ont ébranlé notre système de
protection sociale ».
L’interaction plus étroite entre sphère familiale et sphère professionnelle
amène à construire des modèles d’analyse devant rendre compte conjoin-
tement des trajectoires familiales et professionnelles. Cette approche ne
peut plus être strictement individuelle. Ces modèles doivent être capables
de traduire l’imbrication des différentes trajectoires des membres d’un
ménage ou d’une même famille. C’est dans cette nouvelle perspective que
se placent les articles publiés dans ce numéro (5).
L’efficacité de l’apprentissage
en matière de formation professionnelle
Un constat s’impose : le poids de la formation initiale reste prépondérant
dans la détermination des trajectoires professionnelles et familiales.
Pourtant, le contenu de cette formation initiale a lui-même profondément évo-
lué en intégrant de plus en plus stages en entreprises ou périodes d’alter-
nance. Dans leur article, Véronique Simonnet et Valérie Ulrich estiment
l’efficacité relative de deux filières de formation professionnelle initiale
menant à des niveaux de diplôme comparable : le contrat d’apprentissage et
le lycée professionnel. Les apprentis ont plus de chances que les lycéens pro-
fessionnels de trouver un emploi et cet emploi est plus souvent à temps plein.
En revanche, le salaire obtenu est similaire tant en niveau qu’en évolution.
L’entrée dans l’une ou l’autre des deux filières d’apprentissage dépend relati-
vement peu des caractéristiques individuelles des jeunes, mais beaucoup
plus de leur région de résidence. Cette influence résulte des mouvements de
déconcentration des politiques de formation professionnelle depuis 1983, qui
ont laissé un pouvoir important aux régions dans ce domaine.
Associer une formation et une première expérience du monde du travail
améliore ainsi les conditions d’insertion professionnelle, mais intervient peu
sur le niveau de salaire. Ces résultats appellent l’étude plus approfondie des
mécanismes d’influence à court et à long terme de l’expérience profession-
nelle acquise lors de l’apprentissage : est-on embauché chez le même
employeur à la suite d’un contrat en alternance ? Comment est valorisée
cette expérience professionnelle dans la suite de la carrière ?
4. Ces bouleversements concernent, pour l’instant, essentiellement les jeunes mais ils préfigurent de nouvelles formes
d’emploi et de nouvelles configurations familiales qui s’appliqueront peut-être à l’avenir à d’autres tranches d’âge
(Mansuy et Théry, 1999).
5. Les travaux de Meron et Widmer (2000) s’inscrivent également dans cette perspective.
5ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Une forme d’hérédité sociale : la transmission du statut
dans la Fonction publique
Les trajectoires professionnelles des individus sont, dans une certaine
mesure, déterminées par celles de leurs parents. L’exemple d’une telle héré-
dité sociale est donnée par Florence Audier qui analyse la transmission du
statut d’agent de la Fonction publique entre parents et enfants. Du fait de leur
mode de recrutement par concours, les agents de la Fonction publique ont, en
moyenne, un niveau de formation plus élevé, et ce secteur représente un
débouché important pour les jeunes les mieux formés. Travailler dans la
Fonction publique tient, en partie, au fait que ses parents y travaillaient eux-
mêmes. Cette hérédité pourrait ne recouvrir qu’un effet de diplôme : les
parents, eux-mêmes agents de la Fonction publique, ayant un niveau de diplô-
me plus élevé, le cursus scolaire de leurs enfants s’en trouverait favorisé et leur
plus grande réussite scolaire favoriserait leur entrée dans la Fonction publique.
En fait, la transmission de ce statut ne tient pas seulement à la reproduction
du type de formation des parents : celui-ci s’avère finalement un facteur beau-
coup moins déterminant que l’appartenance des parents à la Fonction
publique.
L’installation dans un logement indépendant
est de plus en plus tardive
L’installation dans un premier logement différent de celui des parents, le pre-
mier emploi, la mise en couple, le mariage, la naissance d’un enfant : telles
sont les étapes principales qui jalonnent le passage à l’autonomie. Depuis
vingt ans, elles se font de plus en plus tardives : la transition entre l’adoles-
cence et l’âge adulte s’étale dans le temps. L’indépendance s’acquiert de
plus en plus tard, si l’on se réfère à l’âge auquel on a à la fois détenu un pre-
mier emploi et occupé un premier logement différent de celui des parents
(décohabitation). Cet âge s’est, en effet, sensiblement élevé depuis les
années 70, passant de 21,5 ans à plus de 24 ans aujourd’hui.
Daniel Courgeau s’attache à l’une des étapes les plus symboliques du
passage à l’âge adulte : le premier départ du domicile parental. La définition
adoptée pour ce départ est celle de l’installation dans un domicile distinct de
celui des parents et financé par le jeune ou par son employeur. Cette défini-
tion diffère de celles retenues dans les autres articles de ce dossier. L’auteur
propose une rétrospective historique de l’accès à l’indépendance résidentielle
au cours du vingtième siècle. Elle permet de saisir les inflexions qui ont mar-
qué les trois dernières décennies en les replaçant dans une évolution sur le
très long terme. L’âge de l’autonomie résidentielle est ainsi lié aux grands
retournements conjoncturels. La crise des années 30 s’est traduite par un
ajournement brutal du départ de chez les parents. La Seconde Guerre
mondiale et la période de reconstruction ont également incité les jeunes gens
à rester plus longtemps chez leurs parents. Ensuite, les générations arrivées
sur le marché du travail entre 1955 et 1975 partent de plus en plus tôt. Ce
départ plus précoce est évidemment favorisé par la prospérité économique
des Trente Glorieuses. En revanche, le recul de l’âge au départ enregistré
depuis lors est le plus net au cours de la période étudiée. Ainsi, l’âge d’ac-
cession à un logement indépendant est le plus élevé pour les jeunes généra-
tions récentes. Au-delà de la description des principales fluctuations de l’âge
6 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8à la décohabitation au cours du siècle, cet article cherche à quantifier l’impor-
tance des facteurs, conjoncturels et individuels, qui y ont présidé.
Une volonté d’émancipation moins affirmée ?
Daniel Courgeau attribue cet ajournement récent et sensible de la décoha-
bitation au développement depuis 25 ans d’un climat de crise économique,
avec toutes les incertitudes qui accompagnent la montée en puissance d’un
chômage de masse. Ce report serait en conséquence davantage un phéno-
mène subi que le résultat d’un choix délibéré des jeunes. Ce n’est d’ailleurs
pas surprenant compte tenu de la définition de la décohabitation adoptée,
qui suppose que le jeune soit capable d’assurer le financement de son loge-
ment. Mais ce report concerne toutes les grandes étapes d’entrée dans la
vie d’adulte. Aussi, même en admettant la primauté des facteurs écono-
miques, ces changements comportent certainement des enjeux sociaux et
nécessitent de ce fait une analyse sociologique. Olivier Galland (2000) affir-
me ainsi que « l’allongement des transitions peut [...] [aussi] se lire [...]
comme le résultat d’une transformation culturelle des mécanismes d’entrée
dans la vie adulte propres à cet âge de la vie ».
En effet, la période entre 1955 et 1975 a vu se développer dans la jeunesse
un mouvement d’idées ayant une résonance considérable. Porté par le
corps étudiant et favorisé par la relative ouverture de l’Université (Euriat et
Thélot, 1995), ce courant emprunte son discours et ses idéaux aux mouve-
ments révolutionnaires et décolonisateurs. Il donne progressivement nais-
sance à une nouvelle image de la jeunesse : elle s’identifie avec de nou-
veaux désirs, de nouveaux projets politiques et de nouveaux comporte-
ments culturels et amoureux. Plusieurs lois consacrant certaines de ses
revendications confèrent une sorte de reconnaissance civile à ses aspira-
tions à l’émancipation : loi sur la contraception (1967), loi sur l’interruption
volontaire de grossesse, abaissement de la majorité civile à 18 ans en 1974.
Cette volonté d’émancipation contraste avec le regain supposé dans la jeu-
nesse actuelle d’une dépendance accrue vis-à-vis de ses aînés et l’appa-
rence d’une certaine indifférence par rapport à l’acquisition d’un statut auto-
nome d’existence. Doit-on y voir l’acceptation de la prolongation d’une ado-
lescence qui serait toute entière consacrée à la préparation de l’entrée dans
la vie active ? L’âge des indépendances plus tardif a-t-il pour corollaire une
perte d’importance de l’idée d’émancipation ? Ce que semblerait confirmer
un certain déficit d’expression politique et culturelle de la jeunesse, sensible
notamment à travers le silence relatif des organisations de jeunes et la perte
de leur pouvoir mobilisateur.
Être autonome sans être indépendant
Olivier Galland observe lui aussi une augmentation des âges auxquels les
jeunes franchissent les étapes qui marquent l’entrée dans la vie adulte.
Toutefois, ce retard concerne davantage les étapes relevant de la sphère
scolaire et professionnelle que le départ du foyer parental. La dégradation
des conditions d’entrée dans la vie active au début des années 90 a sans
aucun doute provoqué un report de l’accès à l’indépendance économique,
mais elle n’a eu que peu d’influence sur la sortie du cercle familial. Ainsi,
7ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8l’âge d’accès à un premier logement (quel que soit son mode de finance-
ment) ou celui de mise en couple n’ont pas varié significativement.
En définitive, il existe de multiples façons d’entrer dans la vie adulte. Le
modèle traditionnel qui faisait se succéder dans un ordre rigide fin d’études,
accès à un emploi stable, décohabitation et mise en couple, n’a aujourd’hui
certainement plus cours. Ces événements se produisent plus tard qu’il y a
25 ans, mais leur succession n’est désormais régie par aucun ordre. Bon
nombre de jeunes des nouvelles générations acquièrent ainsi une indépen-
dance « en acte » (propre logement, vie en couple) sans attendre une indé-
pendance économique. Le cas inverse se rencontre également plus souvent
qu’autrefois. Les scénarios d’entrée dans la vie adulte se sont considérable-
ment diversifiés et leurs durées se sont allongées.
Contrairement aux apparences, ce n’est pas l’adolescence qui se prolonge,
mais la période de transition entre adolescence et âge adulte pendant
laquelle les jeunes acquièrent leur autonomie qui s’étire. En effet, il ne faut
pas voir dans le recul de l’âge moyen de franchissement d’une étape le
signe d’une autonomie de plus en plus tardive, mais plutôt un effet de la
diversification des trajectoires. Prise isolément, chaque étape est franchie en
moyenne plus tard qu’autrefois. Pour chaque jeune, il y a une première
étape, qui, contrairement au régime antérieur, n’est pas nécessairement la
fin des études, mais en fait, cette première étape intervient de plus en plus
précocement. Tout se passe comme si les jeunes expérimentaient certains
traits caractéristiques de la vie d’adulte tout en conservant des liens forts de
dépendance vis-à-vis de leurs parents. L’entrée dans la vie d’adulte est
maintenant une situation qui dure plus longtemps et donne des contours
plus définis au statut de jeune. Depuis une trentaine d’années, sans doute
en liaison avec la dégradation du marché du travail particulièrement sensible
pour les débutants, ces situations mixtes tendent même à se prolonger et à
devenir de moins en moins marginales. Chauvel (1995) montre que l’on peut
d’ailleurs de moins en moins différencier un modèle adulte et un modèle
jeune, du fait de la généralisation croissante, parmi les nouveaux trente-
naires et quadragénaires, de situations de mobilité affective et profession-
nelle.
La vie adulte à l’essai ?
L’allongement de la transition vers le monde adulte ne s’accorde certaine-
ment pas avec l’image d’Épinal d’une jeunesse « révoltée » cherchant par
tous les moyens à s’affranchir de la tutelle parentale. En effet, cette période
de transition est devenue l’occasion d’expérimenter une indépendance par-
tielle. Une telle évolution suppose une transformation des rapports entre
parents et enfants. De nouvelles formes de cohabitation se sont ainsi fait
jour. Dans de telles configurations, les parents ménagent à leurs enfants des
espaces d’intimité et de liberté relative (Bozon et Villeneuve-Gokalp, 1994 ;
Cicchelli et Ehrlich, 2000). Des relations conflictuelles restent sans doute
indissociables du rapport entre les générations, mais elles passent au
second plan. Les échanges entre parents et enfants sont plus libres. Cet
apaisement est certainement lié au fait que les jeunes vivent leur vie de
façon moins clandestine que leurs aînés (Galland, 1997). Catherine
Villeneuve-Gokalp met en évidence un aspect encore plus révélateur de la
tolérance qui s’est progressivement substituée aux anciens conflits dans
8 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8l’évolution récente des rapports entre parents et enfants : la multiplication des
décohabitations effectuées alors que les jeunes n’ont pas encore accédé à
l’indépendance économique.
En 1997, les départs du domicile parental s’effectuent, en moyenne, au
même âge qu’en 1992. En revanche, l’âge auquel les jeunes commencent à
financer leur logement eux-mêmes a sensiblement reculé : de près de huit
mois en cinq ans. Le départ de chez les parents recouvre aujourd’hui de
multiples cas de figure. L’octroi de l’allocation de logement social ouvert aux
étudiants depuis 1991 permet à 650 000 d’entre eux de financer, en partie,
leur indépendance résidentielle. Certains jeunes connaissent des situations
intermédiaires entre départ et cohabitation : environ 10 % des jeunes de
19 à 24 ans déclarent n’être présents chez leurs parents qu’un à trois jours
par semaine, souvent parce qu’ils partagent le reste du temps le domicile de
leur conjoint.
Surtout, l’aide apportée par les parents au départ de leurs enfants a pris en
quelques années une ampleur sans précédent (Paugam et Zoyem, 1997).
Plus généralement, environ un jeune sur trois de moins de 24 ans bénéficie
d’un soutien financier de sa famille. Certains de ces concours sont destinés
à faciliter leur installation dans une résidence indépendante. Entre 1992 et
1997, le nombre des départs aidés a doublé pour les jeunes hommes et
augmenté de moitié pour les jeunes femmes. Dans le passé, au schème
d’une autorité parentale s’exerçant dans le cadre strictement délimité du
foyer parental, correspondait une notion étroitement délimitée dans le temps
et relativement abrupte du passage à l’âge adulte : le moment où l’on quit-
tait le domicile de ses parents. Ce processus aux deux phases fortement
contrastées fait place progressivement à un modèle où l’accès à l’âge adul-
te s’opère dans une démarche davantage concertée entre parents et
enfants : l’autorité des parents dans le cadre du foyer parental se fait moins
contraignante ; en contrepartie, son influence s’exerce dans un rayon d’ac-
tion plus large, qui va bien au-delà des limites du foyer traditionnel. Le domi-
cile parental reste même un repli envisageable et que l’on ne dédaigne plus
comme il y a vingt ans. Dans un cas sur cinq, les départs ne sont en fait que
provisoires, en raison notamment de la précarité croissante des emplois.
Événements familiaux et professionnels suivent des logiques
quasiment indépendantes
La période couverte par les articles d’Olivier Galland et Catherine
Villeneuve-Gokalp est marquée par une dégradation particulièrement sen-
sible des conditions d’entrée des jeunes sur le marché du travail. Aussi leurs
conclusions – remarquablement cohérentes – permettent-elles d’inférer les
conséquences de la crise sur les comportements de décohabitation. Tout se
passe comme si les parents compensaient le manque à gagner présent ou
futur de leurs enfants en leur transférant une partie de leur pouvoir d’achat.
L’élévation du niveau de vie des générations auxquelles appartiennent ces
parents l’a permis (Legris et Lollivier, 1996). Ainsi se trouve réaffirmée l’im-
portance du rôle de l’environnement familial dans l’itinéraire scolaire,
professionnel, affectif ou résidentiel des jeunes. En cela, ces articles consa-
crent l’intérêt de modèles de comportements ne se limitant pas à l’individu,
mais s’étendant au contraire aux divers membres d’un même réseau de
9ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8relations (6). En détaillant la complexité croissante des trajectoires suivies
par les jeunes, ces résultats mettent en question la notion de causalité
directe entre événements professionnels et événements familiaux.
L’enchaînement mécanique de l’autonomie économique et de l’autonomie
familiale n’a plus cours. Aussi doit-on replacer ces parcours dans un contexte
beaucoup plus large. Partir de chez ses parents et gagner sa vie ne sont
que deux facettes (parmi d’autres) d’un même projet de début de vie d’adul-
te, qui trouve ses fondements dans l’histoire d’une famille, dans son degré
de cohésion, etc. Ce sont donc deux événements qui résultent d’un choix
simultané, c’est-à-dire que leur ordre et leur rythme sont décidés en bloc :
il serait donc artificiel de dire que l’un est davantage susceptible d’entraîner
l’autre. D’un point de vue pratique, les méthodes statistiques usuelles se trou-
vent relativement démunies (7) : « analyser les résultats toutes choses égales
par ailleurs n’est donc pas possible : chez les jeunes, sauf l’âge, le sexe et la
profession des parents, rien n’est exogène » (Herpin et Verger, 1997).
Dans la même perspective, Brigitte Dormont et Sandrine Dufour-Kippelen
étudient les interactions entre les événements familiaux et professionnels,
après la fin des études. Elles choisissent deux étapes pour caractériser l’ac-
cès à l’autonomie : le premier départ du logement parental et l’accès à un
emploi stable. Dans quelle mesure la réalisation d’un de ces deux événe-
ments affecte-t-elle la probabilité de réalisation de l’autre ? Plus précisé-
ment, l’accès à un emploi à durée indéterminée accélère-t-il la décohabita-
tion, lorsque celle-ci n’est pas survenue auparavant ? Inversement, vivre en
dehors du domicile parental se caractérise-t-il par une forte probabilité d’ac-
céder à un emploi stable ? Les auteurs parviennent ainsi à caractériser la
dépendance réciproque de ces deux étapes dans le sens où la réalisation
de l’une conditionne la réalisation de l’autre : une connexion significative,
mais faible, apparaît entre décohabitation et obtention d’un contrat à durée
indéterminée. Ainsi, le retard à la décohabitation ne pourrait pas être entiè-
rement attribué aux difficultés d’insertion professionnelle connues par les
jeunes peu diplômés ces dernières années. Les accès à l’autonomie pro-
fessionnelle et familiale semblent suivre des logiques quasiment indépen-
dantes. Le temps est donc bien révolu où « s’installer » n’allait pas sans
s’être préalablement assuré une situation : telle est la conclusion forte d’une
des premières tentatives de validation économétrique de cette hypothèse sur
données françaises. Une voie est maintenant ouverte par l’utilisation origina-
le de méthodes statistiques adaptées à l’analyse des choix simultanés (8).
Marc-Antoine Estrade Philippe Zamora
Mission « Analyse économique » Division Emploi
Dares Insee
Marc-Antoine Estrade et Philippe Zamora ont coordonné les travaux du groupe d’exploitation
de l’enquête Jeunes 1997.
6. Pour une comparaison des débuts de carrières des hommes et des femmes au sein des couples, voir également
Kieffer, Marry et Selz (2000), autre exemple de prise en compte simultanée des trajectoires des conjoints.
7. Afin d’identifier l’influence d’un événement sur un autre, on peut également utiliser des méthodes d’instrumentation,
mais cela suppose que l’on trouve des variables qui soient corrélées à un événement et pas à l’autre, ce qui dans le
cas de figure de l’entrée dans l’âge adulte constitue une tâche plutôt ardue.
8. Les auteurs fondent leurs investigations sur une cohorte de jeunes ayant arrêté leurs études en 1989 au cours du
secondaire (Panel constitué par le Céreq). Utilisant explicitement la dimension longitudinale de ces données, elles met-
tent en œuvre des méthodes d’analyse de durées bivariées qui font actuellement leur entrée dans le domaine de la
recherche micro-démographique (Courgeau, 2000).
10 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8BIBLIOGRAPHIE
Bozon M. et Villeneuve-Gokalp C. (1994), « Relations entre générations à l’adolescence »,
Population, n° 6, Ined.
Chauvel L. (1995), « La frontière entre jeunesse et âge adulte s’estompe », in Chronique des
tendances de la société française, Revue de l’OFCE.
Courgeau D. (2000), « New Approaches and Methodological Innovations in the Study of
Partnership and Fertility Behaviour », Communication FFS Flagship Conference, Bruxelles.
Cicchelli V. et Ehrlich V. (2000), « Se contruire comme jeune adulte : autonomie et autono-
misation des étudiants par rapport à leurs familles », Recherches et Prévisions, n° 60.
Commissariat Général du Plan (2000), Minimas sociaux, revenus d’activité, précarité
(sous la direction de J.-M. Belorgey), la documentation Française.al du Plan, Jeunes et politiques publiques (sous la direction de
D. Charvet), à paraître.
Euriat M. et Thélot C. (1995), « Le recrutement social de l’élite scolaire depuis quarante
ans », Revue Française de Sociologie, n° 26-3.
Galland O. (1997), Les jeunes, Collection Repères, Éditions La découverte.
Galland O. (1997), « Parler en famille : les échanges entre parents et enfants », Économie
et Statistique, n° 304-305, pp. 163-177.
Galland O. (2000), « Qu’est ce que la jeunesse ? », Contours et Caractères (Les Jeunes),
Insee.
Goux D. et Maurin É. (2000), « Le revenu reste un déterminant de la réussite scolaire »,
France Portrait Social 2000-2001.
Haut Conseil de la Population et de la Famille (1999), Famille et Chômage (sous la direc-
tion de J. Commaille), juillet.
Herpin N. et Verger D. (1997), « Les étudiants, les autres jeunes, leur famille et la pauvreté »,
Économie et Statistique, n° 308-309-310, pp. 211-227.
Insee (1995), « Les trajectoires des jeunes : transitions professionnelles et familiales »,
Économie et statistique, n° 283-284.
Insee (1997), « Les trajectoires des jeunes : distances et dépendances entre les générations »,
Économie et Statistique, n° 304-305.
Insee (2000), Les jeunes, Contours et caractères.
Kieffer A., Marry C. et Selz M. (2000), «Les débuts de carrière des couples»,
Communication au European Research Network on Transitions in Youth, Anvers, septembre.
La revue de la CFDT (2000), « Insertion professionnelle des jeunes, quelles évolutions ? »,
septembre.
Legris B. et Lollivier S. (1996), « Le niveau de vie par génération », Insee Première, n° 423.
11ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8Mansuy M. et Théry M. (1999), « Repenser le passage de l’école à l’emploi dans un système
productif en mutation », Note du Commissariat Général du Plan.
Meron M. et Widmer I. (2000), « Chômage de la femme et vie familiale : un premier enfant
plus tard », Document de travail, Ined.
Minonzio J. (2000), « Solidarités familiales et chômage », Recherches et Prévisions, n° 60.
Paugam S. et Zoyem J.-P. (1997), « Le soutien financier de la famille : une forme essentielle
de la solidarité » , Économie et Statistique, n° 308-309-310, pp. 187-210.
de Singly F. (1996), Sociologie de la famille contemporaine, Nathan, Paris.
12 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 337-338, 2000 - 7/8