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1° Questions générales
In: L'année psychologique. 1923 vol. 24. pp. 221-235.
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1° Questions générales. In: L'année psychologique. 1923 vol. 24. pp. 221-235.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1923_num_24_1_4520ANAT0M0-PHYSI0L0G1E NERVEUSE. NEUROLOGIE 221
IL — Anatomo-Physiologie nerveuse. Neurologie
1° QUESTIONS GÉNÉRALES
HENRI PIÉRON. — Le Cerveau et la Pensée. — In-16 de IV-
328 p., Paris, Alcan, 1923.
En des questions aussi délicates, aussi complexes que celle du
cerveau et de la pensée, il est bon que le bilan de notre savoir soit
par intervalles présenté au public cultivé. De telles mises au point
ne sont pas, d'ailleurs, comme nous allons voir, sans quelquefois
profiter également aux spécialistes.
Après les mémorables discussions soulevées au début du siècle
autour des aphasies, après la cruelle et prodigieuse expérience de
physiopathologie nerveuse qu'a été la grande guerre, le moment .
était assurément venu d'inventorier de nouveau les connaissances
que nous possédons sur le fonctionnement cérébral. Par l'étendue
de sa curiosité, par l'abondance de sa documentation, Piéron, informé
aussi bien des données biologiques, anatomiques, physiologiques,
cliniques ou psychologiques, à défaut desquelles une telle œuvre
ne saurait même être tentée, était tout naturellement qualifié pour
l'entreprendre et la mener à terme.
Son livre, où se condense une telle variété d'expérience et de savoir,
se prête mal, il est bien naturel, à une condensation nouvelle. Le
mieux, peut-être, pour en rendre compte, est-il d'en indiquer l'esprit
et d'en rapporter les divisions et les conclusions essentielles.
Il semblerait qu'actuellement on ne soit guère d'accord sur le
rôle à attribuer au cerveau dans les fonctions mentales. Cette confu
sion n'inquiète pas Piéron. Elle n'est selon lui qu'apparente. Elle
tient à l'exclusivisme où se cantonnent trop fréquemment les spé
cialistes, morphologistes, physiologistes ou psychologues. Elle tient
aussi et surtout aux préoccupations métaphysiques qui entraînent
encore trop d'esprits à des complaisances ou à des résistances aux
quelles la science n'a rien à gagner. Il suffit de faire abstraction de
ces préoccupations scientifiquement stériles pour constater que
« l'étude du fonctionnement cérébral fournit nombre d'explications
satisfaisantes de faits psychologiques » et que la réduction des faits
psychiques à des mécanismes physiologiques ne se pose plus seu
lement comme un idéal, mais se présente déjà sur plus d'un point
comme une réalité. Nous savons trop peu sans doute, nous savons
pourtant beaucoup et nous sommes appelés à savoir davantage
encore, à mesure que assurerons plus systématiquement, au
tour de l'étude du comportement humain prise comme centre, la
convergence de nos découvertes en physiologie et en pathologie
nerveuses, en histomorphologie, en psychologie animale et en socio
logie.
La première partie du livre traite de la conception générale du
fonctionnement neuro-mental.
Tout système nerveux différencié comporte trois catégories d'élé- 222 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
ments : récepteurs, moteurs et connecteurs. Ces derniers, assurant
au sein du système des coordinations simples ou complexes, repré
sentent ce que la fonction nerveuse a de plus caractéristique et leur
importance croît à mesure que l'individualité animale s'affirme
davantage. Chez le mammifère supérieur et chez l'homme se cons
titue une hiérarchie de centres coordinateurs telle que, suivant la
nature et la fréquence des incitations, la réponse qu'y fait l'orga
nisme, sous le contrôle plus ou moins efficace des centres corticaux,
s'opère par des voies plus ou directes en des démarches plus
ou moins automatisées. Ainsi, en ce qui concerne le cerveau, la
confrontation des données histologiques et psychophysiologiques
nous invite à concevoir, d'une part des centres récepteurs incito-
associatifs subordonnés eux-mêmes à des de coordination
réceptrice dont l'entrée en action assure la mise en jeu rapide et sûre
des connexions associatives répondant à nos perceptions familières
et usuelles, d'autre part des centres de coordination motrice qui
interviennent dans l'exécution des actes complexes et fréquemment
répétés pour transmettre l'excitation adéquate aux centres incito-
moteurs seuls reliés directement aux neurones moteurs périphériques.
La pensée proprement dite, commençant dans les centres de coor
dination réceptrice et s'achevant dans les centres de coordination
motrice, s'épanouit suivant les multiples circuits associatifs d'une
complexité croissante, que l'expérience de l'individu et de la race a
frayés entre ces deux groupes de centres, en insérant dans l'inter
valle de nouvelles coordinations intermédiaires (centres du langage,
par exemple, assurant le jeu de la pensée symbolique et abstraite).
Le nombre des voies associatives est considérable ; aussi l'une d'elles
peut-elle être coupée ou barrée sans que le trafic mental auquel elle
était destinée devienne pour cela absolument impossible : il peut, le
plus souvent, être détourné par ailleurs. Il est vrai toutefois que cer
taines voies sont plus rapides et plus frayées que d'autres, il est
vrai surtout que des individus divers utilisent diversement les divers
circuits et emploient, chacun pour leur part, certaines voies de
préférence à toutes autres. Ces particularités trouvent constamment
leur vérification en clinique. La conception que nous résumons n'est
donc pas une vue de l'esprit. Elle l'est d'autant moins que les divers
types de centres cérébraux que nous venons d'énumérer sont dès
maintenant localisés ou, du moins, sont en passe de l'être. Les
centres récepteurs incito- associatifs affectés à la réception de caté
gories déterminées de sensations sont en partie connus : chez
l'homme la réception des cutanées et kinesthésiques se
fait sur la pariétale ascendante, celle des sensations auditives dans
le lobe temporal, celle enfin des sensations visuelles dans le lobe
occipital. L'existence des centres de coordination réceptrice est im
pliquée par les agnosies, en particulier par les agnosies (surdité,
■cécité) verbales ; à la différence des précédents, ces centres sont uni
latéraux et ne siègent que dans un hémisphère ; la discussion ne
peut plus porter que sur leur emplacement exact, leur existence
même ne paraît plus discutable. Nous en sommes au même point
en ce qui concerne les centres de coordination incito-motrice : les
apraxies sans paralysie, les aphasies motrices démontrent que de tels
centres existent, quand bien même leur localisation, au pied de la troi- NERVEUSE. NEUROLOGIE 223 ANATOMO-PHYSIOLOGIE
sième frontale pour les unes et au lobe temporal pour les autres, de
manderait encore à être plus ou moins précisée. Quant aux centres
inci to- moteurs de la motricité volontaire, on sait depuis longtemps
qu'ils se trouvent dans la frontale ascendante. Enfin il ne saurait,
bien entendu, être question de localiser les entités que sont mémoire,
attention et intelligence. Il faut cesser de confondre les qualités de
la machine avec ses organes. Mais d'une part, il est évident que la
capacité pensante d'une espèce donnée se mesure à l'ampleur des
zones d'association qui viennent dans le cerveau de ses représentants
s'adjoindre aux zones de projection. D'autre part, dans l'ensemble
des circuits dynamiques qui constituent la pensée, il est évident
qu'il existe des points de jonction, des « synapses » d'une importance
particulière et que, dans les diverses régions cérébrales, les circuits
qui les sillonnent tiennent leur valeur fonctionnelle des centres
avoisinants auxquels ils conduisent ou dont ils sont issus. C'est ainsi
que des lésions occipitales doubles ou temporo-pariétales gauches,
laissant indemnes les centres récepteurs des régions intéressées,
compromettent les premières la pensée visuelle, les secondes la
pensée verbale, les lésions frontales entraînent des troubles dans
l'affectivité et l'orientation des mouvements. Quant aux modifica
tions qualitatives du fonctionnement mental (troubles généraux de
la mémoire, de l'attention et de l'effort intellectuel) elles tiennent
à des perturbations globales du métabolisme des neurones, que
lésions, commotions et intoxications cérébrales sont aussi bien
susceptibles de provoquer. Le cerveau exige, pour travailler à plein
rendement, une certaine quantité d'énergie. Si cette quantité d'éner
gie ne peut pas lui être fournie, cet abaissement de la tension nerveuse
détermine une dépréciation correspondante des activités réalisées :
les processus complexes et difficiles ne peuvent plus s'exécuter
cependant que les circuits les plus automatiques continuent à être
utilisables et utilisés. L'ordre des troubles fonctionnels est alors celui
même de la difficulté des opérations. Nouvelle preuve que la pensée
est faite d'une multiplicité de circuits associatifs croissants en
complexité et en fragilité fonctionnelles.
La deuxième partie traite des fonctions réceptrices et incito-
motrices.
La frontale ascendante est, nous l'avons vu, le point de départ
des incitations motrices qui du cerveau gagnent les centres inférieurs
et le neurone périphérique. L'étendue de la zone occupée par les
divers groupes musculaires est proportionnelle à la diversité et à la
complexité des mouvements dont ils sont capables : le pouce et
l'index par exemple occupent sur le cortex presque autant de place
que la jambe entière. Les résultats combinés de la clinique et de
l'expérimentation montrent que les centres incito-moteurs ne sont
pas limités à l'écorce. qu'il y a d'autres centres moteurs sous-corti
caux dont relèvent les mouvements grossiers et les complexus au
tomatiques, tandis que les dissociés et délicats exigent
l'intervention de la zone motrice corticale et que des centres coordi
nateurs corticaux spéciaux sont indispensables pour assurer des
activités complexes et répétées telles que la parole et l'écriture.
Chez l'animal supérieur et chez l'homme, le rôle de l'écorce incito- 224 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
motrice est avant tout un rôle inhibiteur. Les mouvements volont
aires sont le plus souvent le fait, moins d'une incitation motrice
proprement dite que du relâchement d'une inhibition portant sur
des réponses automatiques inscrites dans les centres inférieurs.
L'action incito- motrice corticale semble une conquête tardive de la
pensée toujours à la recherche de réactions plus délicates et de mou
vements plus subtils. D'ailleurs la zone motrice cérébrale n'est pas
seule à agir sur le neurone moteur périphérique : thalamus, corps
strié, cervelet ont sur lui une action propre, sans laquelle il y aurait
déséquilibre moteur. La circonvolution rolandique antérieure a sa
partie dans la « mélodie kiné tique » de Monakow, mais elle est loin
d'être seule à la jouer.
Le chapitre des réceptions sensitives est particulièrement import
ant. En voici les conclusions essentielles. Il est acquis que les sensi
bilités diffuses de l'organisme ont leur siège dans la pariétale ascen
dante, dont les diverses parties du corps se partagent le territoire en
raison de la densité de leur innervation. Les sensibilités se distribuent
sur cette circonvolution topographiquement, suivant la région inté
ressée, et non systématiquement, d'après la nature des sensations.
Aussi les lésions de la pariétale ascendante entraînent- elles des
troubles inégaux et variables, mais portant en général à des divers
degrés sur les différents modes de sensation et de perception. On
peut admettre que les diverses sensibilités se localisent par étages
dans les diverses couches cellulaires de l'écorce, mais il est présente
ment impossible de préciser cette localisation.
Toute sensation différenciée est une ébauche de perception. Mais
si l'on entend par fonction perceptive les formes délicates et précises
de cette pensée élémentaire, il est vrai de dire que les lésions de la
sphère sensitive entravent plus les perceptions que les sensations,
tout comme les atteintes de la région corticale incito- motrice com
promettent avant tout la motricité volontaire en ses formes les plus
complexes et les plus subtiles. Les évocations finement différenciées
supposent un aiguillage précis des influx associatifs à partir des
neurones corticaux récepteurs, et tout trouble dans le fonctionne
ment de ces neurones se traduit par une imprécision plus ou moins
grossière dans les aiguillages correspondants : ainsi les sensibilités
brutes peuvent subsister pratiquement, cependant que les
différentielles sont plus ou moins gravement touchées. La fonction
perceptive est complexe, difficile par conséquent à examiner. Des
perceptions analogues peuvent être assurées par des modes de sen
sibilité différents. Certaines perceptions (stéréognosie, par exemple)
exigent la participation de deux modes au moins de sensibilité (tact
et kinésthésie) et peuvent être compromises alors même qu'isolément
les sensibilités intéressées sont indemnes ou à peu près, du fait d'une
lésion portant sur les circuits associatifs correspondants, sans qu'il
soit nécessaire de supposer, par exemple, un centre stéréognosique
différencié. D'autres perceptions enfin, comme la reconnaissance
immédiate des objets usuels (gnosie), se traduisant sans délai par
une réaction appropriée (mot, acte, attitude), supposent au contraire
l'existence d'une station coordinatrice située probablement dans la
région pariétale gauche. Toute excitation d'ordre sensitif, avant de
parvenir à l'écorce et même si elle n'y parvient pas, suscite en une NERVEUSE. NEUROLOGIE 225 ANAT0M0-PHYSI0L0G1E
série de centres sous-jacents des réactions appropriées relevant de
la vie végétative (réactions vaso-motrices et thermogéniques) ou de
la vie de relation (mouvements d'adaptation grossière, maladroite
et momentanée des animaux décérébrés) sans participation de la vie
associative, c'est-à-dire psychique. Cependant, s'il y a lieu de faire
quelques réserves essentielles sur la conception que Head a proposée
des sensibilités protopathique et épicritique et des fonctions sensor
ielles de l'écorce, car il a eu le tort sur l'un et l'autre point de ne
pas établir de distinction assez nette entre les sensibilités élément
aires et les fonctions perceptives complexes, c'est avec raison que
cet auteur a insisté sur le rôle associatif et, par conséquent, psy
chique de certains centres sous- corticaux qui, sans passer par la
station réceptrice corticale, se trouveraient en connexion directe
avec la zone intellectuelle de l'écorce. Le thalamus apparaît comme
un centre de réaction affective aux stimulations sensitives, cepen
dant que l'écorce dite sensorielle possède avant tout une activité de
discrimination. Les réactions thalamiques, du fait de leurs connexions
associatives, se traduisent en perceptions grossières dans la sphère
intellectuelle de l'écorce ; les réactions corticales aux excitations
sensorielles s'accompagnent de thalamiques affectives sur
lesquelles normalement le cortex exerce une action inhibitrice.
Le centre des réceptions visuelles est bien connu et bien défini. Il
répond dans le lobe occipital à la scissure calcarine (partie inférieure
du cunéus, partie supérieure du lobe lingual) et chaque rétine se
trouve, par moitié, représentée point par point dans chacun des
lobes occipitaux. Les trois ordres de sensations visuelles, sensations
brutes de la lumière, impressions chromatiques, discriminations
élémentaires des formes, n'ont pas de centres spéciaux ; elles se
superposent dans la projection corticale de la rétine comme sensa
tions tactiles, thermiques et kinesthésiques se superposent dans la
projection cérébrale de la superficie cutanée. Ici encore il y a lieu de
faire intervenir la double notion d'une localisation en profondeur
des diverses sensibilités visuelles et d'une différence systématique
de la vulnérabilité des neurones correspondants. Mais la vision n'est
pas le fait de la seule station réceptrice. Sans doute, cette station
une fois détruite, il y a cécité corticale complète et complète dispari
tion des représentations visuelles. L'acte entier de la vision n'en
implique pas moins la mise en jeu de circuits associatifs parcourant
non seulement le lobe occipital, mais poussant parfois jusqu'au lobe
frontal et assurant la connexion avec les sphères corticales auditives,
tactiles, incito- motrices etc. La pensée visuelle peut donc être com
promise non seulement par des lésions occipitales laissant intacte
la zone calcarine, mais encore par des lésions éloignées de la sphère
réceptrice coupant néanmoins en quelque point les circuits associat
ifs. Ainsi s'expliquent les cécités dites psychiques, dont les formes
systématiques impliquent de nouveau des centres coordinateurs
insérés dans certains circuits associatifs tels que ceux de la pensée
symbolique ou verbale.
Il arrive que les sphères cérébrales associatives enregistrent en
sensations et en perceptions non pas les excitations initiales, mais les
mouvements reflexes suscités par ces dernières dans des centres en
général sous-jacents. En pareil cas la connaissance proprioceptive
l'année psychologique, xxiv. 15 226 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
des réactions appropriées prend l'aspect d'acquisitions extérocep-
tives directes. C'est ainsi que les perceptions spatiales répondent
en général à des réflexes spatiaux dont ils sont la traduction asso
ciative. Les sensations de rotation, de déplacement, d'inclination
tiennent à des réflexes d'origine labyrinthique ou autre, l'espace
tactile s'étaye sur un ensemble de mouvements réflexes définis
répondant à des excitations localisées ; la localisation des sens dans
l'espace est fonction, en particulier, des réflexes de la
tête et des yeux provoqués par l'audition du son ; la localisation
visuelle enfin est essentiellement commandée par des réflexes ocul
aires. Ces réflexes peuvent être d'origine corticale, ils n'en sont pas
moins la plupart congénitaux et héréditaires et leur existence, avec
ses conséquences associatives, légitime la conception d'un nativisme
physiologique.
Notre intelligence du fonctionnement nerveux a fait un progrès
décisif avec la notion de la chronaxie introduite par Lapicque. Un
neurone ne peut agir sur un autre neurone que pour autant que,
pour une excitation d'une intensité donnée, il est suffisamment
isochrone avec lui. Les circuits associatifs supposent donc entre les
neurones qui les constituent une syntonie naturelle ou acquise, et
leur fonctionnement est d'autant plus sûr, aisé et rapide que cette
syntonisation est elle-même plus parfaite. Les chronaxies des neu
rones médullaires sont normalement très fixes, d'où la faible variab
ilité des réactions correspondantes. Néanmoins les chronaxies des
neurones ne sont pas immuables ; elles se modifient sous des in
fluences très diverses, celle, par exemple, des toxiques, de la fatigue
et des sécrétions internes ou, même et surtout, sous l'influence des
actions nerveuses elles-mêmes. Cette dernière influence semble
apporter l'explication du phénomène du frayage des voies nerveuses,
base organique de l'habitude et de la mémoire, où l'action répétée
d'un neurone sur un autre neurone se traduirait par une syntoni
sation croissante. Les neurones corticaux, soumis à des influences
particulièrement nombreuses, présenteraient aussi les plus grandes
variations chronaxiques. Cette conception de la chronaxie nerveuse
nous conduit ainsi à des hypothèses vraiment scientifiques, car tôt
ou tard vérifiables, susceptibles de systématiser cotre connaissance
de nombre de phénomènes essentiels : résistance des synapses, faci
litation et inhibition nerveuses ; spécificité sensorielle ; sensibilité
différentielle, avec ses lois et son application à la mesure ; inéluc
table discontinuité enfin des phénomènes psychologiques.
Dans la troisième partie Pièron aborde le difficile problème de la
fonction verbale et de la pensée, du mécanisme cérébral du langage
•et de l'aphasie.
Après un historique rapide de la question, Piéron établit l'exis
tence clinique des cécité, surdité, aphasie motrices et agraphie
pures. Cette constatation est capitale, car elle établit que le langage
n'est pas un, puisque, concurremment, il peut être compris et utilisé
sous une forme et n'être plus ni compréhensible ni utilisable sous
une autre. D'autre part, la persistance d'un comportement intelli
gent, c'est-à-dire adapté aux circonstances, chez les aphasiques, est
un fait nettement établi. La théorie de Marie qui voit dans l'aphasie
un trouble intellectuel d'une fonction unique constituant le langage, ANAT0M0-PHYSI0L0G1E NERVEUSE. NEUROLOGIE 227
apparaît donc déjà doublement en défaut. Il n'en est pas moins
vrai, toutefois, que les aphasies complexes, type Wernicke, com
portent une perturbation profonde de la fonction verbale dans son
ensemble, compréhension et pensée. De toutes ces données cliniques
Piéron dégage une théorie qui consiste non à rejeter les conceptions
anciennes, mais à les éclairer d'un point de vue nouveau.
Rappelons la notion antérieurement acquise des centres de coor
dination réceptrice pour les excitations habituelles (agnosies) et
de coordination motrice pour les mécanismes moteurs complexes
acquis par l'habitude ou l'éducation (apraxies). Nous sommes ainsi
tout naturellement conduits à considérer les aphasies motrices et
sensorielles comme des formes électives d'agnosie et d'apraxie et à
admettre pour les différents modes de réception et d'émission du
langage des centres coordinateurs d'autant plus importants que la
multiplicité des réceptions et des mouvements auxquels ils ont à
satisfaire est plus considérable et échappe par sa variété à une auto
matisation profonde. Nous poserons donc l'existence de centres
coordinateurs phémique et graphique en ce qui concerne l'émission
du langage, auditif et visuel en ce qui concerne sa réception. Ces
centres sont reliés entre eux et à l'ensemble du mécanisme associatif
qui, avec les tendances, les sentiments et les représentanions de
tout ordre, constitue proprement la pensée, par un réseau
extrêmement complexe. Suivant qu'ils sont eux-mêmes atteints ou
que la lésion porte sur quelqu'une de leurs voies d'accès, suivant l'im
portance relative qu'ils ont prise selon les individus dans le méca
nisme de la pensée associative, on comprend que des syndromes
cliniques très divers puissent se développer. Par là nous nous ren
dons compte aussi qu'il ne faut pas voir dans ces centres des magasins
pour d'invraisemblables clichés qui seraient les images. Les images
verbales auditives et visuelles existent, mais elles ont une significa
tion dynamique, aboutissement qu'elles sont en éveil mnémonique
de sensations de tout un travail accompli le long des circuits asso
ciatifs correspondants. Mais il faut renoncer en revanche à ces images
motrices des anciens auteurs, auxquelles revenaient à la fois par un
paradoxe insoutenable un caractère sensoriel et un rôle moteur.
Le centre coordinateur phémique, exclusivemet in ci to- moteur,
n'a rien à voir avec des images quelconques inutiles à son entrée en
jeu. Cependant il y a des motrices d'articulation d'une intens
ité très variable avec les sujets : nous nous sentons parler et nous
gardons le souvenir de ces sensations. Aux deux centres de coordi
nation réceptrice verbale, l'auditif et le visuel, il doit donc y avoir
lieu d'adjoindre un centre de coordination kinesthésique, en étroit
rapport avec le centre coordinateur phémique, pour assurer l'aut
onomie des images kinesthésiques du langage, sans qu'il y ait à le
croire nécessaire pour la parole. Ainsi, tandis que Marie élimine le
centre de Broca, Piéron le dédouble en un centre de coordination
motrice et en un centre de coordination réceptrice.
Tous ces centres du langage tiennent leur importance de leurs
connexions multiples avec les mécanismes associatifs, c'est-à-dire
intellectuels. Il ne faut donc pas s'étonner si dans les aphasies comp
lexes l'incompréhension du langage sous toutes ses formes, tra
duisant des troubles plus ou moins profonds des connexions asso- 228 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
ciatives, se présente comme un trouble intellectuel. La pensée
comporte sans doute un fonctionnement associatif inverbal qui
demeure indemne dans les aphasies ; mais le fonctionnement asso
ciatif verbal, à mesure que la civilisation se développe, à mesure que
l'individu se cultive, prend une importance croissante, et la parole
intérieure finit à la limite par devenir pour certains la réaction es
sentielle aux incitations extérieures. Ainsi l'aphasique peut, par la
conservation du mécanisme associatif inverbal, demeurer biologi-
quement et socialement normal, il n'en a pas moins perdu avec la
parole la possibilité de ces adaptations, de ces renouvellements et
de ces progrès dont le langage est devenu la condition. La sphère de
la pensée verbale embrassant en effet, non seulement les centres de
coordination réceptrice et motrice, mais encore les circuits asso
ciatifs qui les unissent et forment la pensée symbolique, se trouve
constituer toujours davantage la part la plus importante de ce
fonctionnement mental souple et varié que nous appelons l'intell
igence.
La conception que nous venons de nous faire avec Piéron des
centres du langage est confirmée selon lui, par l'anatomie patho
logique. Ces centres sont situés dans l'hémisphère gauche. L'émis
sion des mots est conditionnée par l'intégrité de la région lenticul
aire, à la surface de laquelle, dans la région de PInsula, nous sommes
en droit de localiser le centre de coordination phémique. La fonction
intellectuelle du langage est conditionnée par l'intégrité de la zone
de Wernicke, ce confluent des trois lobes temporal, pariétal et occi
pital, aux deux extrémités de laquelle les cas de cécité et de surdité
verbales pures permettent de localiser les centres de coordination
réceptrice, le centre visuel aux environs du pli courbe, le centre
auditif dans la zone temporale. Le centre de coordination kines-
thésique, situé probablement entre le auditif temporal et la
zone motrice, ne peut être encore exactement localisé. Le centre de
coordination graphique siégerait aux confins du pied de la deuxième
frontale et de la frontale ascendante. Pour les autres apraxies et agno-
sies la localisation est moins avancée, mais elle est en bonne voie et
le principe en est acquis. Tel est l'état actuel de nos connaissances
dans la physiologie cérébrale du langage. Vu les multiples difficultés
du sujet, plutôt que de s'étonner de ne pas en savoir davantage, il
y a lieu de se féliciter que tant de données précises et certaines aient
déjà été réunies.
La quatrième et dernière partie traite de la régulation affective
de la vie mentale. Le fonctionnement mental n'implique pas seul
ement des mécanismes associatifs cérébraux, il suppose une énergie
qui se dépense dans la réalisation de ses processus. Faute d'énergie
nerveuse disponible, le mental s'abolit. Si l'énergie
disponible est insuffisante, le fonctionnement mental se dégrade
en des formes de plus en plus automatiques suivant le degré de cette
insuffisance. Mais, même chez le normal, le niveau de l'activité ment
ale ne demeure pas constant. Selon les moments, l'énergie libérée
est plus ou moins considérable. Cette libération d'énergie nerveuse
est le correspondant physiologique de ce que nous appelons intérêt, et
l'intérêt traduit l'intervention de phénomènes affectifs, de tendances ANAT0MO-PHYS10LOG1E NERVEUSE. NEUROLOGIE 229
issues des profondeurs de l'organisme, qui utilisent à leurs fins le
mécanisme associatif. A la sphère intellectuelle néomentale s'oppose
la sphère affective ou paléomentale, biologiquement primitive, où
l'action trouve ses fins véritables. Tout organisme est mû par des
tendances qui, suscitant des réactions négatives à l'égard des expé
riences nocives et des réactions positives à l'égard des expériences
utiles, s'expriment en appétitions et en aversions. Les processus
associatifs, l'intelligence, ont beau prendre une croissante import
ance, acquérir une autonomie au moins apparente, l'expérience
individuelle et collective a beau subdiviser et multiplier les ten
dances, l'intelligence n'en reste pas moins au service de ces dernières
et celles-ci ne s'en ramènent pas au fond biologique primitif
de l'appétition et de l'aversion. D'où la portée capitale de la vie
affective dans le 'fonctionnement mental. Le mammifère « spinal »
a perdu toute spontanéité, mais en revanche l'animal thalamique
(décérébré), conserve la direction générale d'une activité qui pours
uit des impressions agréables et cherche à éviter des impressions
pénibles. Sans doute chez l'individu normal la réaction affective
thalamique retentit sur la sphère associative qui l'enregistre en
émotion et en déroule les conséquences mentales, sans doute de la
sphère associative partent des excitations susceptibles de susciter
des réactions affectives thalamiques avec leurs retentissements or
ganiques et viscéraux, il n'en est pas moins vrai que l'activité tha
lamique suffit à régler le comportement global d'un organisme, qu'il
existe donc une sphère de régulation affective localisée dans le
paléencéphale, dont il est évidemment impossible de savoir si la
conscience s'attache ou non à ses manifestations immédiates, mais
dont il est évident qu'elle commande une activité organique comp
lexe, qu'elle subit en particulier l'action des sécrétions internes et
qu'elle exerce à son tour une action décisive, soit par son jeu normal,
soit par ses perturbations pathologiques sur la sphère associative
et intellectuelle. Assurément ces phénomènes ne nous sont encore
connus que dans leurs grandes lignes, mais cette connaissance est
déjà un progrès décisif.
L'ensemble des résultats que nous venons d'exposer montre la
fécondité du rapprochement de la psychologie et de la physiologie,
l'utilité de l'intégration d'une d'esprit dynamique dans
le groupe des sciences biologiques et les espérances qu'il nous est
permis de fonder sur des méthodes si riches déjà en leurs effets pour
le développement de notre connaissance des fonctions mentales
humaines.
L'intérêt de cette systématisation psychophysiologique si personn
elle et cependant résolument objective n'a pas besoin, je pense,
d'être souligné. Les points de vue adoptés par Piéron, l'optimisme
scientifique manifesté par lui, rencontreront inévitablement des
contradicteurs ; le sérieux, l'importance, la vigueur de son effort, de
sa recherche et de ses conclusions ne seront pas contestés.
Ch. Blondel.