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Sexe, symboles, vêtements et socialisme - article ; n°1 ; vol.23, pg 2-18

De
19 pages
Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1978 - Volume 23 - Numéro 1 - Pages 2-18
Sex, Symbols, Clothing and Socialism. In 1830, Liberty led the people - a strong and desirable young woman with naked breasts. Eighty years la ter, the Worker, a male naked to the waist, was breaking the chains of the bourgeois world with vigorous hammerstrokes. What happened in the interval ? Why this permanence -nudity ; and why this change -the man replacing the woman ? These are the two questions raised in this article, in which Eric Hobsbawm, adopting an approach which is both serious and humorous, looks at a subject that has been too little studied : the way in which a public group -here the socialist movement from its origins up to the present day- establishes and modifies its iconography, that is, the stock of images (whether drawn, painted, sculpted, or photographed) used to present it and to represent it to the eyes and the mind of both its militant members and the public at large. In essence, this brings up the whole problem of the relationship between ideology, as seen in the evolution of its concrete manifestations, and political and economic conditions. But here this problem is not raised on the level of abstract generalizations ; rather, the author deals with it by means of a documented study of a precise and well defi-ned phenomenon which is in large part historical.
Sexe, symboles, vêtements et socialisme. En 1830, la Liberté guidait le peuple, puissante et désirable jeune femme aux seins nus. Quatre-vingts ans plus tard, le Prolétaire au torse mâle et nu casse les chaînes du monde à grands coups de marteau. Que s'est-il passé entre-temps ? Pourquoi cette permanence, la nudité, et ce changement, l'homme remplaçant la femme ? Telles sont les deux questions que se pose cet article, où Eric Hobsbawm aborde avec un sérieux humour un sujet trop peu étudié : la manière dont un groupe public, ici le mouvement socialiste de ses origines à nos jours, constitue et modifie son iconographie, c'est-à-dire le stock d'images (dessinées, peintes, sculptées, photographiées) destinées à le présenter et à le représenter aux yeux et à l'esprit de ses militants et du public. Au fond, c'est tout le problème du rapport entre l'idéologie, vue à travers l'évolution de ses manifestations concrètes, et les conditions économiques et politiques qui est ainsi posé, non dans la généralité abstraite, mais au moyen de l'étude documentée d'un phénomène précis et bien délimité dans l'histoire, à laquelle il appartient déjà pour une bonne part.
Geschlecht Kleidung Symbole und Sozialismus 1830 war es die Freiheit starke und begehrens werte junge Frau mit entblösster Brust die das Volk leitete Achtzig Jahre später zertrümmert der Proletarier seinen nackten männlichen Ober körper zeigend mit wuchtigen Hammerschlägen die Ketten der Welt Was war in der Zwischen zeit geschehen Welches sind die Gründe für das sich Gleichbleibende die Nacktheit und für die Veränderung die Auswechslung der Frau durch den Mann Beide Fragen stehen im Zentrum dieses Artikels worin Eric Hobsbawm zugleich ernsthaft und mit Humor ein noch immer unzu länglich erhelltes Thema angeht Die Art und Weise nämlich in der eine öffentliche Gruppe in diesem Fall die sozialistische Bewegung von ihren Anfängen bis heute ihre Ikonographie will heissen den Vorrat an Bildern zur sinnlichen wie geistigen Präsentation und Repräsentation bei den Mitkämpfern und beim Publikum sowohl konsti tuiert als auch modifiziert Im Grunde ist damit das umfassende Problem des Verhältnisses zwisc hen der im Wandel ihrer konkreter Manifesta tionen erfassten Ideologie und den ökonomisch politischen Bedingungen gestellt nicht in abstrak ter Allgemeinheit vielmehr anhand der dokumen tierten Studie eines konkreten und historisch bestimmten Phänomens das selbst schon zu einem gut Teil Moment der Geschichte geworden ist
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Eric Hobsbawm
Sexe, symboles, vêtements et socialisme
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 23, septembre 1978. pp. 2-18.
Citer ce document / Cite this document :
Hobsbawm Eric. Sexe, symboles, vêtements et socialisme. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 23, septembre
1978. pp. 2-18.
doi : 10.3406/arss.1978.2604
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1978_num_23_1_2604Zusammenfassung
Geschlecht Kleidung Symbole und Sozialismus
1830 war es die Freiheit, starke und begehrenswerte junge Frau mit entblösster Brust, die das Volk
leitete, Achtzig Jahre später zertrümmert der Proletarier, seinen nackten männlichen Ober körper
zeigend mit wuchtigen Hammerschlägen die Ketten der Welt. Was war in der Zwischen zeit geschehen
? Welches sind die Gründe für das sich Gleichbleibende : die Nacktheit und für die Veränderung : die
Auswechslung der Frau durch den Mann ? Beide Fragen stehen im Zentrum dieses Artikels, worin Eric
Hobsbawm zugleich ernsthaft und mit Humor ein noch immer unzu länglich erhelltes Thema angeht :
Die Art und Weise nämlich in der eine öffentliche Gruppe, in diesem Fall die sozialistische Bewegung
von ihren Anfängen bis heute, ihre Ikonographie will heissen den Vorrat an Bildern zur sinnlichen wie
geistigen Präsentation und Repräsentation bei den Mitkämpfern und beim Publikum, sowohl konsti
tuiert als auch modifiziert. Im Grunde ist damit das umfassende Problem des Verhältnisses zwisc hen
der im Wandel ihrer konkreter Manifesta tionen erfassten Ideologie und den ökonomisch politischen
Bedingungen gestellt; nicht in abstrak ter Allgemeinheit vielmehr anhand der dokumen tierten Studie
eines konkreten und historisch bestimmten Phänomens, das selbst schon zu einem gut Teil Moment
der Geschichte geworden ist.
Résumé
Sexe, symboles, vêtements et socialisme.
En 1830, la Liberté guidait le peuple, puissante et désirable jeune femme aux seins nus. Quatre-vingts
ans plus tard, le Prolétaire au torse mâle et nu casse les chaînes du monde à grands coups de
marteau. Que s'est-il passé entre-temps ? Pourquoi cette permanence, la nudité, et ce changement,
l'homme remplaçant la femme ? Telles sont les deux questions que se pose cet article, où Eric
Hobsbawm aborde avec un sérieux humour un sujet trop peu étudié : la manière dont un groupe public,
ici le mouvement socialiste de ses origines à nos jours, constitue et modifie son iconographie, c'est-à-
dire le stock d'images (dessinées, peintes, sculptées, photographiées) destinées à le présenter et à le
représenter aux yeux et à l'esprit de ses militants et du public. Au fond, c'est tout le problème du rapport
entre l'idéologie, vue à travers l'évolution de ses manifestations concrètes, et les conditions
économiques et politiques qui est ainsi posé, non dans la généralité abstraite, mais au moyen de l'étude
documentée d'un phénomène précis et bien délimité dans l'histoire, à laquelle il appartient déjà pour
une bonne part.
Abstract
Sex, Symbols, Clothing and Socialism.
In 1830, Liberty led the people - a strong and desirable young woman with naked breasts. Eighty years
la ter, the Worker, a male naked to the waist, was breaking the chains of the bourgeois world with
vigorous hammerstrokes. What happened in the interval ? Why this permanence -nudity ; and why this
change -the man replacing the woman ? These are the two questions raised in this article, in which Eric
Hobsbawm, adopting an approach which is both serious and humorous, looks at a subject that has
been too little studied : the way in which a public group -here the socialist movement from its origins up
to the present day- establishes and modifies its iconography, that is, the stock of images (whether
drawn, painted, sculpted, or photographed) used to present it and to represent it to the eyes and the
mind of both its militant members and the public at large. In essence, this brings up the whole problem
of the relationship between ideology, as seen in the evolution of its concrete manifestations, and
political and economic conditions. But here this problem is not raised on the level of abstract
generalizations ; rather, the author deals with it by means of a documented study of a precise and well
defi-ned phenomenon which is in large part historical.eric hobsbawm
sexe, Bien défaut ont de l'auteur Mais l'espèce presque des il en du faut femmes développant présent humaine. toujours voir l'ont qu'on article négligé dit symboles, La une l'accepte ne : critique les nouvelle remédiera la historiens moitié pour est branche lui-même. pas juste, féminine hommes à hisce et vêtements
torique exclusivement consacrée aux femmes, tant
il est vrai que, dans la société humaine, les deux
sexes sont inséparables. Ce qu'il convient d'étudier,
en revanche, ce sont les diverses formes qu'ont
prises les relations entre les sexes, tant au plan de
la réalité sociale qu'à travers l'image que chacun
se fait de l'autre. C'est ce que nous allons tenter
ici pour les mouvements révolutionnaires et socia
listes des XIXe et XXe siècles, en nous appuyant
sur l'idéologie qui s'exprime dans leur imagerie.
Le fait que celle-ci soit pour l'essentiel l'oeuvre
d'hommes nous interdit, bien entendu, de suppos
er que la représentation qu'elle donne des rôles
sexuels correspondait aux conceptions majoritai
res des femmes sur ce sujet. Ce que nous pou
vons faire, en revanche, c'est comparer ces images
Illustration non autorisée à la diffusion des rôles et des relations aux réalités sociales de
l'époque, ainsi qu'aux idéologies plus ou moins
explicites des mouvements socialistes et révolu
tionnaires.
Qu'une telle comparaison soit possible,
c'est là l'hypothèse qui sous-tend cet article. Elle
n'implique en aucune façon que les images ici
analysées aient jamais constitué le reflet direct de
réalités sociales, à l'exception de celles dont c'était
le but spécifique et qui étaient réalisées expressé
ment pour leur valeur documentaire -et même
alors, il est clair qu'elles ne faisaient pas que reflé
ter la réalité. Je veux simplement dire que des
images faites pour un large public, d'ouvriers par
exemple, et destinées à produire sur lui un effet ne
sauraient s'écarter outre mesure de l'expérience
de la réalité qu'a ce public, du fait même des limi
tes qu'impose cette expérience. Ainsi, si les cari
catures socialistes de la Belle Epoque avaient,
de façon habituelle, montré le capitaliste non
comme un gros homme en chapeau haut-de-forme
et cigare aux lèvres, mais comme une grosse
femme, cela aurait excédé les limites permises, et
H. Daumier, L 'émeute. :
et
socialisme le dessin aurait perdu de son efficacité ; car, mascul
ins dans la conception du public, les patrons
l'étaient en outre le plus souvent dans la réalité. De
même, quoique tous les capitalistes ne fussent pas
gros, fumeurs de cigares et porteurs de chapeaux
haut-de-forme, c'étaient là des attributs reçus,
censés indiquer la richesse dans une société bour
geoise, c'est-à-dire une forme particulière de r
ichesse et de privilège, distincts de ce qu'ils étaient
au temps de la noblesse, par exemple. Les images
purement symboliques et allégoriques avaient év
idemment moins besoin de cette correspondance à
la réalité. Mais elles n'en étaient jamais tout à fait
dépourvues l'artiste qui choisissait de représenter
la guerre sous les traits d'une déesse le faisait
manifestement avec l'intention de choquer. Main
tenant, il va de soi qu'une telle interprétation de
l'iconographie ne constitue en aucune manière
une analyse sérieuse de l'image et du symbole. Dois-
je préciser que mon dessein est plus modeste ? (1).
Nous commencerons par ce qui est peut-être
le plus fameux des tableaux révolutionnaires bien
Illustration non autorisée à la diffusion que son auteur ne le fût pas, je veux dire La liberté
guidant le peuple de Delacroix (1831). Le sujet en
est connu de tous : une jeune fille aux seins nus,
coiffée d'un bonnet phrygien et brandissant un
drapeau, enjambe les corps entassés sur la barri
cade tandis que la suivent des hommes en armes
aux costumes caractéristiques. Les sources en ont
été largement explorées (2). Mais, quoi qu'il en
1— Cet article est né d'une conversation que j'ai eue avec
Peter Hànak de l'Institut d'Histoire de l'Académie des
Sciences de Hongrie à propos d'un essai d'Efim Etkind
(auparavant de Leningrad, et maintenant de Nanterre) sur
«1830 dans la poésie européenne». Par la suite, j'ai reçu
une aide essentielle de la part de Georg Eisler, Francis
et Larissa Haskell et Nick Penny pour tout ce qui concerne
l'aspect lié à l'histoire de l'art. Il s'agit donc en un sens d'un
travail collectif, sauf pour les interprétations et les erreurs
queje revendique entièrement.
2— H. Adhemar, La liberté sur les barricades de Delacroix
étudiée d'après des documents, Gazette des Beaux-Arts 43,
février 1954 ; G. Hamilton, The iconographie origins of
Delacroix's «Liberty leading the people», Studies in Art and 4 Eric Hobsbawm
Illustration non autorisée à la diffusion
E. Delacroix, La liberté guidant le peuple.
soit de celles-ci, la façon dont les contemporains «Qui ne prend ses amours que dans la populace,
ont interprété ce tableau ne fait pas de doute : Qui ne prête son large flanc
pour eux, cette Liberté n'était nullement une Qu'à des gens forts comme elle»,
figure allégorique, mais une femme bien réelle (pr
après avoir, «enfant de la Bastille», excité le obablement inspirée de l'héroïne Marie Deschamps,
monde entier, puis, lasse de ses premiers amants, dont les exploits ont donné à Delacroix l'idée
suivi les étendards (de Napoléon) et un « capitaine du tableau), une femme du peuple, appartenant
de vingt ans », revient enfin, au peuple, à l'aise au sein du peuple :
«C'est une forte femme aux puissantes mamelles, «Toujours belle et nue [souligné par moi]
A la voix rauque, aux durs appas Avec l'écharpe aux trois couleurs»,
Qui...
pour aider son peuple à remporter les Trois Agile et marchant à grands pas
Glorieuses (4) . Se plaît aux cris du peuple...»
Heine, dans son commentaire du tableau de Dela(Barbier, La Curée)
croix, pousse l'image encore plus loin, jusqu'à cet
Balzac la voyait d'origine paysanne : « la peau autre stéréotype ambigu de la femme indépendante
sombre, ardente, l'image même du peuple» (3).
Fière et même insolente (toujours selon Balzac),
Literature for Belle da Costa Green, Dorothy Miner (ed.), elle représentait l'exacte antithèse de l'image de Princeton, 1954 ; H. Lüdecke, Eugène Delacroix und die la femme dans la société bourgeoise. En outre, Pariser Julirevolution, Berlin, 1965 ; E. Etkind, 1830 in
comme ne manquaient jamais de le souligner les der europäischen Dichtung, in Wien und Europa zwischen
contemporains, elle était sexuellement libérée. den Revolutionen 1789-1848, Wiener Europagespräch,
1977, dupl. Barbier, dont le poème La Curée a certainement
été l'une des sources d'inspiration de Delacroix, 3-T.J. Clark, The Absolute Bourgeois, London, 1973
p. 19. va jusqu'à inventer toute l'histoire de son émanc
ipation sexuelle. Elle 4-E. Etkind, op. cit. :
:
symboles, vêtements et socialisme 5 Sexe,
et sexuellement libérée qu'est la courtisane, « un bien réelle, entièrement habillée, mais dans une
bizarre mélange de Phryné, de poissarde et de posture allégorique, un partisan torse nu accroupi
déesse de la liberté» (5). Le thème est aisément près d'elle. Le cadre est un épisode des guerres na
reconnaissable : Flaubert y revient dans L 'Éduca poléoniennes. Or, Byron, qui le décrit dans Childe
tion sentimentale, à propos de 1848, avec sa Harold, tout en exprimant son admiration pour les
Liberté représentée sous les traits d'une prostituée combattantes espagnoles, insiste sur le fait que la
au milieu du sac des Tuileries (noter le passage «Fille de Saragosse» n'en reste pas moins dans les
typiquement bourgeois de l'équation liberté = bien limites de ce que les hommes, du haut de leur su
à l'équation licence z mal) «Dans l'antichambre, périorité, estiment être un comportement conve
dressée sur une pile d'habits, se tenait une femme nable pour une femme : «Pourtant les filles d'Es
des rues dans la pose de la statue de la liberté ». Et pagne ne sont pas race d'Amazones / Mais femmes
Félicien Rops joue sur la même note lorsqu'il rompues à tous les charmes de l'amour». Et il
représente « La Commune personnifiée par une n'est pas en peine de trouver une explication à
femme nue 'képi sur la tête et sabre au côté' », son héroïsme si peu féminin : elle est tout simple
image qui devait du reste traverser d'autres esprits ment loyale à un mari défunt. Ses actes manifes
que le sien (6). Son Peuple (où Eduard Fuchs voit, tent «la férocité de la colombe». Nous sommes
non sans raison, le «peuple mégère» —Megäre donc bien loin de la Liberté * .
Volk) est une jeune femme nue, dans l'attitude C'est la révolution de 1830 qui constitue,
d'une prostituée, vêtue en tout et pour tout de semble-t-il, le point culminant de cette image de la
ses bas et d'une petite casquette (allusion au Liberté en jeune fille active, émancipée et acceptée
bonnet phrygien ?), les jambes ouvertes décou comme chef par les hommes, même s'il est vrai que
vrant son sexe (7). le thème est encore populaire en 1848, probable
La nouveauté de la Liberté de Delacroix ment à cause de l'influence de Delacroix sur les au
est donc dans cette identification de l'image de la tres peintres. Elle apparaît ainsi, toujours nue sous
femme nue avec une vraie femme du peuple, son bonnet phrygien, dans la Liberté sur les barri
émancipée et jouant un rôle actif, dirigeant même, cades de Millet, mais le contexte est devenu vague.
dans le mouvement des hommes. De quand date Même manque de précision dans l'esquisse de Dau-
précisément cette nouvelle limage révolutionnaire ? mier, L'émeute. D'autre part, les rares repré
C'est là une question qui concerne les historiens sentations de la, Commune et de la Liberté datant de
de l'art (8). Pour nous, nous noterons deux choses. 1871 sont en général montrées nues (tel le dessin
de Rops cité plus haut) ou les seins découverts (9). Premièrement, par sa nature concrète elle rompt
Il se peut, en revanche, que le rôle notoirement avec le rôle allégorique ordinairement attribué aux
actif joué par les femmes pendant la Commune figures féminines, bien qu'elle en conserve la nu
explique que cette révolution ait été symbolisée dité, nudité que le peintre ne cherche nullement à
dissimuler et que les commentateurs ont notée. par au moins un illustrateur étranger sous les
Cette femme n'est pas là pour inspirer ni pour traits d'une femme non allégorique (c'est-à-dire
représenter ; elle agit. Ensuite, elle se distingue vêtue) et manifestement militante (10). Bref, la
tendance à représenter le concept révolutionnaire nettement de la femme combattant pour la liberté
telle que la dépeint l'iconographie traditionnelle, de liberté ou de république au moyen d'une femme
et dont le meilleur exemple est Judith qui, aussi nue ou, plus souvent, la poitrine découverte a
souvent que David, sert à représenter la lutte continué d'exister. Ainsi, la fameuse statue de la
victorieuse du faible contre le fort. A la différence République du communard Dalou, place de la
de ces deux héros, la Liberté de Delacroix n'est Nation, garde encore un sein nu. Il faudrait une
pas seule et elle n'a rien de faible. Bien au contrair recherche plus poussée pour déterminer si l'expo
e, elle incarne toute la force concentrée du peuple sition des deux seins (ou d'un seul) s'associait
invincible. Mais cela, en tant qu'être sexuel, ce qui toujours à la révolte ou, à défaut, à la polémique,
la sépare de la virginale Jeanne d'Arc, par exemple. comme c'est peut-être le cas dans ce dessin de
Il s'agit bien d'une jeune femme, pas encore mère l'époque de l'affaire Dreyfus (janvier 1898), où
ni épouse -du moins peut-on le supposer-. On peut l'on voit une Marianne jeune et virginale, un sein
mesurer le contraste entre cette image révolutionn nu, protégée d'un monstre par une matrone Justice
aire et son équivalent non révolutionnaire en com en armes, le tout au-dessus de cette légende :
parant le tableau de Delacroix à une oeuvre qui lui «La Justice : "N'aie pas peur de la bête ! Je suis
est presque contemporaine, Le siège de Saragosse, là"» (11). Mais d'autre part, Marianne, la Répub
par David Wilkie (1828). Là, on voit une héroïne lique institutionnalisée, apparaît désormais nor
malement vêtue, quoique légèrement, en dépit de
ses origines révolutionnaires. C'est de nouveau le 5-H. Heine, Gesammelte Werke, vol. IV, Berlin. 1956-57. règne de la décence. Et peut-être aussi du mensp. 19. onge, dans la mesure où la nudité caractérise en 6-E. Ramiro, Félicien Rops, Paris, 1905, pp. 80-81.
7-E. Fuchs, Die Frau in der Karikatur, München, 1906 ;
E. Ramiro, op. cit. ; Jean-Dubray, Félicien Rops, Paris, * Je remercie N. Penny pour cette référence. Ed. Marcel Seheur, 1928. Une autre version de cette même 9 -Cf. J. Duché, 1760-1960. Deux siècles d'histoire de figure, moins explicite car omettant la moitié inférieure du France par la caricature, Paris, 1961, pp. 142-143 et 145. corps de la femme, se voit sur une gravure non paginée dans
10— J. Bruhat, J. Dautry, E. Tersen, La Commune de 1871, l'ouvrage de F. Blei, Félicien Rops, Berlin, 1921.
Paris, 1971, p. 190. 8 —M. Agulhon, Esquisse pour une archéologie de la Répub
lique l'allégorie civique féminine, Annales, 28, 1973, 11— J. Grand-Carteret, L'affaire Dreyfus et l'image, Paris,
1898, p. 150. pp. 5-34. .
Eric Hobsbawm 6
principe la figure allégorique et féminine de la du libéralisme restent essentiellement féminines,
Vérité — toujours fréquente, notamment dans les parce qu'elles l'ont toujours été. La Prudence,
caricatures de l'affaire Dreyfus (12) — . Nue, celle-ci l'Industrie (c'est-à-dire, l'assiduité au travail), la
le demeure jusque dans l'iconographie du très Persévérance, la Tempérance, la Vérité et la Justice
président ainsi aux destinées de la Société des respectable mouvement travailliste britannique,
maçons en 1868 ; l'Art, l'Industrie, la Vérité et comme on le voit sur l'emblème de Y Amalgamated
la Justice à celles de la Société des charpentiers Society of Carpenters and Joiners (Société des
et menuisiers à la même époque. Mais, à partir charpentiers et menuisiers réunis) de 1860, avant
des années quatre-vingt, on a l'impression que, de que la morale victorienne ne finisse par prévaloir
ces figures traditionnelles, seules survivent la (13).
Justice et la Vérité, éventuellement assistées de la Maintenant, il reste que, dans l'ensemble, le
Foi et de l'Espérance. D'autre part, à mesure que le rôle de la figure féminine, nue ou habillée, a nett
socialisme progresse, de nouveaux personnages ement diminué lorsqu'on est passé d'une conception
féminins entrent dans l'iconographie de la gauche, démocratico-plébéienne de la révolution au mouve
mais qui ne sont en aucune façon censés représenment socialiste prolétarien (à quelques exceptions
ter des femmes réelles. Je veux parler des déesses près). Or, c'est là, en un sens, dans cette masculi-
et des muses. nisation de l'imagerie du mouvement socialiste et
Ainsi, entre 1898 et 1929, on pouvait voir sur ouvrier, que réside l'essentiel de notre problème.
l'une des bannières de la Workers' Union (de gauche) Pour des raisons évidentes, la femme prolétaire
une charmante jeune fille revêtue d'un drapé blanc n'apparaît guère dans l'art, hors les quelques
et chaussée de sandales qui montrait du doigt un industries majoritairement féminines. Il ne faut y
soleil levant étiqueté « Une vie meilleure » à l'intenvoir aucun préjugé. Constantin Meunier, ce pion
tion d'un groupe d'ouvriers, peints avec réalisme nier belge de l'idéalisation du prolétaire masculin,
en tenue de travail. Il s'agit de la Foi, comme l'indpeignait et, dans une moindre mesure, sculptait
ique le texte qui accompagne l'image. Ailleurs, c'est les ouvrières aussi volontiers que les ouvriers, et
parfois même — comme dans son tableau Le une femme martiale, elle aussi en drapé blanc et
retour des mineurs (1905) -alors qu'elles travail sandales, mais munie d'une épée et d'un bouclier
laient aux côtés des hommes, ce qui arrivait encore où on lit «Justice et Egalité», la coiffure parfait
dans les mines belges de cette époque (14). Cela ement en ordre surmontant un visage du meilleur
dit, il est probable que l'image de la femme comme genre, qui se tient devant un ouvrier musclé, la
salariée participant activement aux activités poli chemise ouverte, lequel vient de toute évidence
tiques procède en bonne partie de l'influence de vaincre une bête nommée «capitalisme» qui
socialiste (15). En Grande-Bretagne, par exemple, gît morte à ses pieds. Cette bannière, intitulée
elle n'apparaît dans l'iconographie syndicale qu'à «Le Triomphe du Travail», appartenait à la
branche de Southend-on-Sea de la National Union partir du moment où cette influence se fait sentir
of General Workers, autre syndicat socialiste. Et (16). Avant cela, avant l'intervention des intel
la même jeune femme se retrouvait dans la branche lectuels, l'image réaliste de la femme se rencontre
presque uniquement sur les .vignettes publicitaires de Tottenham du même syndicat, avec cette fois
dont se servaient les syndicats pour faire connaître les cheveux au vent et sur sa robe l'inscription
à leurs membres l'assistance fraternelle qu'ils «Lumière, Instruction, Organisation industrielle,
Action politique et Internationale véritable», pouvaient leur apporter en cas de détresse : malad
montrant du doigt à l'habituel groupe d'ouvriers ie, accident, deuil. Là, on voit la femme, debout
la terre promise sous l'aspect d'un terrain de jeux au chevet du mari malade, que ses camarades,
pour enfants, sur lequel est écrit : « A la conquête portant l'écharpe du syndicat, viennent visiter ; ou
bien entourée de ses enfants et serrant les mains de la Communauté coopérative ». La bannière sert
des représentants syndicaux venus lui remettre de à illustrer le slogan «Producteurs des Richesses
de la Nation, Unissez-vous ! Prenez votre part du l'argent après la mort du chef de famille. La femme
est donc avant tout présente dans le symbole et monde ! » (18).
De telles images sont particulièrement signil'allégorie, quoiqu'il faille noter, vers la fin du siè
ficatives dans la mesure où, d'une part, elles ont cle, l'existence d'emblèmes syndicaux britanniques
un lien évident avec le tout jeune mouvement dépourvus de toute figure féminine, surtout dans
socialiste qui élabore sa propre iconographie, et des industries aussi purement masculines que les
mines, les fonderies, etc. (17). En particulier, les où, d'autre part, cette dernière (à la différence de
l'ancien vocabulaire allégorique) s'inspire elle- allégories destinées à exalter 1'« aide-toi toi-même »
même en partie de l'imagerie révolutionnaire fran
çaise, d'où la Liberté de Delacroix procède
1 2 -Ibid, planches 61, 67, 106, 251 également. Du point de vue stylistique, en Grande-
Bretagne tout au moins, elle relève de l'école 13— R. A. Leeson, United We Stand : An Illustrated Account
of Trade Union Emblems, London, 1971 , p. 26. progressiste dite «arts et métiers» (arts -and -crafts)
et de son rejeton, Yart nouveau, qui devait fournir 14— Cf. L. Christophe, Constantin Meunier, Anvers, 1947 ;
L. Pierard, Constantin Meunier, Bruxelles, Ed. de l'Eglan- au socialisme britannique ses deux principaux artis
tine, 1925. tes et illustrateurs, William Morris et Walter Crane.
15-F. Masereel, Die Stadt, München, 1925. Mais l'œuvre la plus populaire de ce dernier, qui
16— J. Gorman, Banner Bright : An Illustrated History of montre l'humanité en marche vers le socialisme
the Banner of the British Trade Union Movement, London,
1973, p. 126.
17— R. A. Leeson, op. cit., pp. 60-70. 18— J. Gorman, op. cit., pp. 122-123. Sexe, symboles, vêtements et socialisme 7
J.F. Millet, La liberté sur les barricades. J-F. Mület, L'égalité
Illustration non autorisée à la diffusion
F. Kops, Peuple. H. Daumier, Allégorie de la République. 8 Eric Hobsbawm
— humanité représentée par un couple en habits n'était-ce pas la mère/épouse douloureuse tran
d'été, l'homme portant un enfant sur son dos — sformée en militante, qu'incarnait, éloquente
n'en révèle pas moins à l'évidence, de même du et vêtue de noir, La Pasionaria des années de
reste que beaucoup de ses dessins, la dette qu'il la Guerre d'Espagne ?). Et il n'est sans doute
avait à l'égard de 1789 et que trahit ici la présence pas insignifiant que leurs corps se soient faits
d'un bonnet phrygien (19). Et la filiation est encor invisibles sous les châles et les foulards. L'image de
e plus patente sur le premier insigne, distribué par la femme prolétaire a été désexualisée ; elle se
les sociaux-démocrates autrichiens à l'occasion du cache sous les habits de la pauvreté. Elle est esprit
1er mai, qui représente un personnage féminin et non plus corps. Or, dans le même temps que le
au-dessus du slogan : «Fraternité, Egalité, Liberté corps de la femme se revêt, voire se dissimule de
et Journée de Huit Heures». Dans cette nouvelle plus en plus, une chose curieuse advient à celui de
iconographie socialiste, les femmes jouent le rôle l'homme : on le montre de plus en plus, à des fins
d'inspiratrices. Considérons, par exemple, l'em symboliques. En d'autres termes, l'image qui en
blème de l'organe Labour Annual, publié à partir vient peu à peu à symboliser la classe ouvrière est
de 1895 (20). Il s'agit d'une composition de T.A. la contrepartie exacte de la Liberté de Delacroix ;
West, intitulée Light and Life (Lumière et Vie) : je veux parler de la puissante figure du travailleur
une femme en robe vaporeuse, à demi cachée masculin, brandissant le marteau ou la pioche, et
derrière un écu, souffle dans une trompette de surtout torse nu. Une telle image est irréaliste de
cérémonie à l'intention d'un beau jeune homme, deux points de vue. Tout d'abord, rien n'était
chemise ouverte sur le cou et manches roulées moins facile au XIXe siècle, dans les pays possé
au-dessus des coudes, qui porte un panier d'où il dant un fort mouvement ouvrier, que de trouver
répand une semence qui doit être celle de la des ouvriers travaillant le torse nu. C'était là,
propagande socialiste ; des rayons, des étoiles et comme l'admettait Van Gogh, l'une des difficultés
des vagues forment Farrière-plan du dessin. En de cette époque de réalisme artistique. Il aurait
somme, la femme réelle, humaine, n'apparaît dans bien aimé peindre le corps nu des paysans ; seul
cette iconographie que pour autant qu'elle fait ement voilà : dans la réalité, ils ne se promenaient
partie d'un couple idéalisé, avec ou sans enfant. pas nus. Les nombreuses images qui nous sont
Et pour autant que les membres de ce couple se parvenues du travail industriel, même accompli
voient symboliquement identifiés à quelque acti dans des conditions où enlever sa chemise nous
paraîtrait aujourd'hui normal — dans l'ardeur des vité, c'est toujours l'homme qui représente le
travail industriel. Ainsi, chez Crane, il a à côté de fonderies ou des usines à gaz, par exemple —,
lui une pioche et une pelle, tandis qu'elle, équipée nous montrent presque invariablement des ouvriers
d'un panier de grain et d'un râteau, symbolise la tout habillés, si légèrement que ce soit. Nous
nature ou, au plus, l'agriculture. Division qui, de pensons ici non seulement à ce qu'on pourrait
manière assez curieuse, se retrouve dans la fameuse appeler les grandes évocations du monde du travail
sculpture de Mukhina présentée au pavillon sovié — des œuvres telles que Work de Madox Ford ou
tique de l'Exposition internationale de Paris de Le Travail d'Alfred Roll (1881) qui représente un
1937 : à lui, l'ouvrier, le marteau ; à elle, la kol chantier de construction —, mais aussi aux pein
khozienne, la faucille. tures réalistes et aux croquis de reportage (23).
Naturellement, on trouve aussi dans la nouv Bien sûr, il n'était pas tout à fait impossible de
elle iconographie socialiste de vraies femmes de la voir de vrais ouvriers torse nu — une partie, mais
une partie seulement des mineurs britanniques, classe ouvrière, incarnant, au moins implicitement,
quelque signification symbolique. Mais elles sont par exemple — qu'il était donc réaliste de peindre
devenues bien différentes des militantes de la dans cette tenue (comme dans les Raboteurs de
Commune de Paris. Désormais, nous les voyons Parquet de G. Caillebotte (24) ou tel le piqueur qui
souffrir et endurer. Ici, Meunier, ce grand pionnier figure sur l'emblème de 1857 du syndicat des fon
de l'art prolétarien et du réalisme socialiste — à la deurs) (25). Mais c'étaient là des cas particuliers.
fois comme réalisme et comme idéalisation — est La seconde raison qui rend l'image de la semi-
en avance sur son temps, d'habitude. Sa nudité irréaliste, c'est qu'elle excluait ipso facto la
Femme du Peuple (1893) est vieille, maigre, les masse des ouvriers qualifiés et des travailleurs
cheveux si serrés sur la nuque qu'on pense à un d'usine, qui n'auraient pas songé un instant à
crâne, la poitrine flétrie seulement suggérée par la travailler sans leur chemise, et qui, soit dit en
nudité (surprenante) de ses épaules (21). Et, dans passant, formaient la grande majorité du mouve
ment ouvrier organisé. La date de naissance artiLe Grisou, encore plus célèbre, on voit le person
stique de l'ouvrier torse nu est incertaine. Ce qui nage féminin, enveloppé d'un châle, pleurer sur le
corps du mineur mort. Telles sont les mères prolé est sûr, c'est que l'une des premières statues de
taires, toujours souffrantes, et que nous ont si bien prolétaire que l'on connaisse, l'ardoisier du monu-
révélées les romans de Gorki ou les dessins tragi
ques de Kaethe Kollwitz (22). (Dans la vie même,
22— Cf. E. et M. Dixmier, L'assiette au beurre, Paris, 1974,
planche IX.
23— F.D. Klingender, Art and the Industrial Revolution, 19— W. Crane, Cartoons for the Cause : A Souvenir of the
London, 1 947, planches 10,47, 57,90,92, 103 ; P. Brandt, International Socialist Workers and Trade Union Congress
Schaffende Arbeit und bildende Kunst, vol. II, Leipzig, 1886-1896, London, 1896.
1927-1928, pp. 240 et suiv. 20— Labour Annual 1895, Joseph Edwards (ed.),
24-P. Brandt, ibid, p. 243, planche 314. Manchester.
21— L. Christophe, op. cit., planche 12. 25— R. A. Leeson, op. cit., p. 23. .
Sexe, symboles, vêtements et socialisme 9
Le triomphe de la République. d'après J. Sharpies, Soyez unis et courageux (1852). Paris,
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Illustration non autorisée à la diffusion Illustration non autorisée à la diffusion
-■- N'aie pas peur de la bêle! je suis là !
(Courrier National, illusive, 23 janvier 1898.)
Dessin évoquant l'Affaire Dreyfus.