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Sociétés et mutilations ethniques - article ; n°4 ; vol.9, pg 257-265

De
12 pages
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1982 - Volume 9 - Numéro 4 - Pages 257-265
L'homme, volontairement, tatoué, scarifié, perforé, déformé, étiré, amputé lui-même son propre corps. Ces altérations définitives appelées « mutilations » sont universelles. Toutes les parties du corps sont concernées par cet Art. Apparues au Paléolithique supérieur avec le tatouage-scarification, les amputations de doigts, l'exaltation de la silhouette gynoïde de la femme, les mutilations sont le corollaire de la pensée métaphysique exprimée au Moustérien avec l'ensevelissement des morts. Les autres mutilations sont observées depuis l'Epipaléolithique comme les mutilations dentaires, au Néolithique avec les larges trépanations crâniennes, mais surtout aux époques protohistoriques et historiques jusqu'à nos jours inclus. A l'origine, chaque mutilation dépend de mythes et/ou de tabous, différents d'une époque, d'une civilisation, d'un continent à l'autre. Elle peut correspondre au don de la vie, ou participer au don du sang. Les sociétés archaïques en font un rite de passage. La motivation originelle est généralement mal connue, mais chaque mutilation peut continuer à servir cet art et représente de nos jours un caractère culturel, social, religieux concrétisé à la longue par la mode, les usages, les croyances, les coutumes. Disparue ici, une mutilation peut réapparaître ailleurs à une autre époque, spontanément, sans lier, historique connu malgré les recherches. Toutes les sciences humaines sont au service de celles-ci. Un autre trait commun, en dehors d'une origine mythique, est l'évolution vers l'exagération, comme la simple perforation labiale conduisant à la « lèvre à plateau », la clitori- dectomie légère à Tinfibulation du sexe féminin, le pied élégant au « petit pied » de la femme chinoise, le collier haut au « cou de girafe » de la femme Padaoung. En effet, les mutilations les plus spectaculaires sont observées chez la femme ; la plus cruelle, car elle supprime une fonction, est réservée à l'homme avec la castration. A en juger avec l'extension africaine de la circoncision féminine et des tatouages dans toutes les sociétés modernes, les « mutilations » ont encore de l'avenir devant elles.
Man has voluntarily tatooed, scarified, drilled, deformed, stretched and otherwise mutilated his own body. These permanent alterations called « mutilations » are found in all parts of the world. All parts of the human body have at one time or another been concerned by this Art. The practice of tatooing appeared at the superior Paleolithic age, along with the amputation of fingers, the emphasis put on the gynoid outline of the female body, and all these mutilations are thought to be corollaries of man's metaphysical thought that found its expression in the Mousterian age when man started burying his dead. Since the Epipaleolithic age other mutilations have appeared such as dental mutilations, or large skull trepanning in the Neolithic period. But many of these mutilations appeared in the prehistoric and historic ages and are still performed to day. At the beginning each mutilation had its origin in myths and/or taboos that were different from one age to another or from one civilisation or one continent to another. A mutilation practice may be linked to the ability to give birth or be part of a blood ritual. In some archaic societies these practices are part of a rite of passage. Sometimes the reasons why these mutilations were performed have been forgotten or are not well known. However, they go on being performed for cultural, social or religious purposes and eventually become customs or correspond to beliefs. A mutilation may disappear in one place, only to reappear in another at another age without any historical link whatsoever, in spite of researches made in that direction. Apart from having a mythical origin, all mutilations have another common feature : that of being exaggerated as time goes on. From a mere perforation of the lip to the placement of a disc in the lower lip. From the limited clitoridectomy or removal of the clitoris to the cutting out, or sewing (infibulation) of the vulva. From the custom of praising small feet in women to the « small foot » of the Chinese woman. From the wearing of high necklaces to the « girafe's neck » of the Padaoung women. The most striking mutilations are those performed on women. The most crual, because it suppresses a body function, is the cutting out or removal of the male genitals or « castration ». Judging from the fact that tatooing has become in recent years more and more fashionable in modern societies and considering that a practice such as the female circumcision or clitoridectomy. is widely spread and still spreading in Africa, we may predict that man will probably go on mutilating himself in some way or other for quite a long time still.
9 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Claude Chippaux
Sociétés et mutilations ethniques
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, XIII° Série, tome 9 fascicule 4, 1982. pp. 257-265.
Citer ce document / Cite this document :
Chippaux Claude. Sociétés et mutilations ethniques. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, XIII°
Série, tome 9 fascicule 4, 1982. pp. 257-265.
doi : 10.3406/bmsap.1982.3861
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1982_num_9_4_3861Résumé
L'homme, volontairement, tatoué, scarifié, perforé, déformé, étiré, amputé lui-même son propre corps.
Ces altérations définitives appelées « mutilations » sont universelles. Toutes les parties du corps sont
concernées par cet Art. Apparues au Paléolithique supérieur avec le tatouage-scarification, les
amputations de doigts, l'exaltation de la silhouette gynoïde de la femme, les mutilations sont le
corollaire de la pensée métaphysique exprimée au Moustérien avec l'ensevelissement des morts. Les
autres mutilations sont observées depuis l'Epipaléolithique comme les mutilations dentaires, au
Néolithique avec les larges trépanations crâniennes, mais surtout aux époques protohistoriques et
historiques jusqu'à nos jours inclus. A l'origine, chaque mutilation dépend de mythes et/ou de tabous,
différents d'une époque, d'une civilisation, d'un continent à l'autre. Elle peut correspondre au don de la
vie, ou participer au don du sang. Les sociétés archaïques en font un rite de passage. La motivation
originelle est généralement mal connue, mais chaque mutilation peut continuer à servir cet art et
représente de nos jours un caractère culturel, social, religieux concrétisé à la longue par la mode, les
usages, les croyances, les coutumes. Disparue ici, une mutilation peut réapparaître ailleurs à une autre
époque, spontanément, sans lier, historique connu malgré les recherches. Toutes les sciences
humaines sont au service de celles-ci. Un autre trait commun, en dehors d'une origine mythique, est
l'évolution vers l'exagération, comme la simple perforation labiale conduisant à la « lèvre à plateau », la
clitori- dectomie légère à Tinfibulation du sexe féminin, le pied élégant au « petit pied » de la femme
chinoise, le collier haut au « cou de girafe » de la femme Padaoung. En effet, les mutilations les plus
spectaculaires sont observées chez la femme ; la plus cruelle, car elle supprime une fonction, est
réservée à l'homme avec la castration. A en juger avec l'extension africaine de la circoncision féminine
et des tatouages dans toutes les sociétés modernes, les « mutilations » ont encore de l'avenir devant
elles.
Abstract
Man has voluntarily tatooed, scarified, drilled, deformed, stretched and otherwise mutilated his own
body. These permanent alterations called « mutilations » are found in all parts of the world. All parts of
the human body have at one time or another been concerned by this Art. The practice of tatooing
appeared at the superior Paleolithic age, along with the amputation of fingers, the emphasis put on the
gynoid outline of the female body, and all these mutilations are thought to be corollaries of man's
metaphysical thought that found its expression in the Mousterian age when man started burying his
dead. Since the Epipaleolithic age other mutilations have appeared such as dental mutilations, or large
skull trepanning in the Neolithic period. But many of these mutilations appeared in the prehistoric and
historic ages and are still performed to day. At the beginning each mutilation had its origin in myths
and/or taboos that were different from one age to another or from one civilisation or one continent to
another. A mutilation practice may be linked to the ability to give birth or be part of a blood ritual. In
some archaic societies these practices are part of a rite of passage. Sometimes the reasons why these
mutilations were performed have been forgotten or are not well known. However, they go on being
performed for cultural, social or religious purposes and eventually become customs or correspond to
beliefs. A mutilation may disappear in one place, only to reappear in another at another age without any
historical link whatsoever, in spite of researches made in that direction. Apart from having a mythical
origin, all mutilations have another common feature : that of being exaggerated as time goes on. From a
mere perforation of the lip to the placement of a disc in the lower lip. From the limited clitoridectomy or
removal of the clitoris to the cutting out, or sewing (infibulation) of the vulva. From the custom of praising
small feet in women to the « small foot » of the Chinese woman. From the wearing of high necklaces to
the « girafe's neck » of the Padaoung women. The most striking mutilations are those performed on
women. The most crual, because it suppresses a body function, is the cutting out or removal of the male
genitals or « castration ». Judging from the fact that tatooing has become in recent years more and
more fashionable in modern societies and considering that a practice such as the female circumcision
or clitoridectomy. is widely spread and still spreading in Africa, we may predict that man will probably go
on mutilating himself in some way or other for quite a long time still.Bull, et Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, t. 9, série XIII, 1982, p. 257-265
SOCIETES ET MUTILATIONS ETHNIQUES
par C. Chippaux (*)
Résumé. — L'homme, volontairement, tatoue, scarifie, perfore, déforme, étire, ampute
lui-même son propre corps. Ces altérations définitives appelées « mutilations » sont univers
elles. Toutes les parties du corps sont concernées par cet Art. Apparues au Paléolithique
supérieur avec le tatouage-scarification, les amputations de doigts, l'exaltation de la silhouette
gynoïde de la femme, les mutilations sont le corollaire de la pensée métaphysique exprimée
au Moustérien avec l'ensevelissement des morts. Les autres mutilations sont observées
depuis l'Epipaléolithique comme les mutilations dentaires, au Néolithique avec les larges
trépanations crâniennes, mais surtout aux époques protohistoriques et historiques jusqu'à
nos jours inclus.
A l'origine, chaque mutilation dépend de mythes et/ou de tabous, différents d'une
époque, d'une civilisation, d'un continent à l'autre. Elle peut correspondre au don de la
vie, ou participer au don du sang. Les sociétés archaïques en font un rite de passage. La
motivation originelle est généralement mal connue, mais chaque mutilation peut continuer
à servir cet art et représente de nos jours un caractère culturel, social, religieux concrétisé
à la longue par la mode, les usages, les croyances, les coutumes. Disparue ici, une mutila
tion peut réapparaître ailleurs à une autre époque, spontanément, sans lier, historique
connu malgré les recherches. Toutes les sciences humaines sont au service de celles-ci.
Un autre trait commun, en dehors d'une origine mythique, est l'évolution vers l'exagé
ration, comme la simple perforation labiale conduisant à la « lèvre à plateau », la clitori-
dectomie légère à Tinfibulation du sexe féminin, le pied élégant au « petit pied » de la
femme chinoise, le collier haut au « cou de girafe » de la femme Padaoung. En effet, les
mutilations les plus spectaculaires sont observées chez la ; la plus cruelle, car elle
supprime une fonction, est réservée à l'homme avec la castration.
A en juger avec l'extension africaine de la circoncision féminine et des tatouages
dans toutes les sociétés modernes, les « mutilations » ont encore de l'avenir devant elles.
Mots-clés : mutilation, infibulation, clitoridectomie, subincision, tabou.
SOCIETIES AND ETHNICAL MUTILATIONS
Summary. — Man has voluntarily tatooed, scarified, drilled, deformed, stretched and
otherwise mutilated his own body. These permanent alterations called « mutilations » are
found in all parts of the world. All parts of the human body have at one time or another
been concerned by this Art. The practice of tatooing appeared at the superior Paleolithic
age, along with the amputation of fingers, the emphasis put on the gynoid outline of the
female body, and all these mutilations are thought to be corollaries of man's metaphysical
thought that found its expression in the Mousterian age when man started burying his
dead. Since the Epipaleolithic age other mutilations have appeared such as dental mutil
ations, or large skull trepanning in the Neolithic period. But many of these mutilations
appeared in the prehistoric and historic ages and are still performed to day.
At the beginning each mutilation had its origin in myths and/or taboos that were
different from one age to another or from one civilisation or one continent to another. A
mutilation practice may be linked to the ability to give birth or be part of a blood ritual.
In some archaic societies these practices are part of a rite of passage. Sometimes the reasons
why these mutilations were performed have been forgotten or are not well known.
(*) Travail du Laboratoire d'Anthropologie, Aix-Marseille II. Societě d'anthropologie de paris 258
However, they go on being performed for cultural, social or religious purposes and even
tually become customs or correspond to beliefs. A mutilation may disappear in one place,
only to reappear in another at another age without any historical link whatsoever, in spite
of researches made in that direction.
Apart from having a mythical origin, all mutilations have another common feature :
that of being exaggerated as time goes on. From a mere perforation of the lip to the
placement of a disc in the lower lip. From the limited clitoridectomy or removal of the
clitoris to the cutting out, or sewing (infibulation) of the vulva. From the custom of
praising small feet in women to the « small foot » of the Chinese woman. From the
wearing of high necklaces to the « girafe's neck » of the Padaoung women. The most
striking mutilations are those performed on women. The most crual, because it suppresses
a body function, is the cutting out or removal of the male genitals or « castration ».
Judging from the fact that tatooing has become in recent years more and more
fashionable in modern societies and considering that a practice such as the female circumc
ision or clitoridectomy. is widely spread and still spreading in Africa, we may predict
that man will probably go on mutilating himself in some way or other for quite a long
time still.
Key-words : mutilation, infibulation. clitoridectomy. subincision, taboo.
On reste songeur devant certaines activités de l'homme et surtout devant
son insouciance à prendre son corps ou celui des siens pour un objet qu'il peut
décorer, déformer ou sectionner à sa guise. Il réalise ainsi une satisfaction per
sonnelle partagée par la société au milieu de laquelle il vit. Ce que notre
esprit cartésien peut considérer comme aberrant correspond en réalité à des
faits de sociétés avec automutilations propres à l'homme : certaines mutilations
caractérisent tout un peuple, telle la circoncision chez les Hébreux, ou marquent
un moment de l'histoire d'une civilisation, tel le petit pied déformé de la
Chinoise.
Nous n'envisagerons ici que les altérations définitives, acquises volontai
rement par l'intéressé de son vivant. Regardées longtemps comme des curiosités
appartenant aux peuples sauvages, les explorateurs du siècle dernier les obser
vèrent avec plus d'attention, les considérant toutes comme des « mutilations ».
Ce terme consacré par l'usage désigne toutes les modifications de tout ou partie
du corps par tatouage, scarification, brûlure, perforation, étirement, amputation,
limage, compression, etc., voire aussi l'engraissement, afin d'obtenir à terme
une image corporelle différente de celle à laquelle on est habitué. L'homme
exerce cette activité sur lui-même, mais aussi sur ses enfants. Le nouveau-né, le
garçonnet ou la fillette sont des victimes innocentes dès les premières années
de leur vie quand on déforme leur crâne, leur pied, que l'on allonge leur cou
ou que l'on mutile leur sexe. Plus tard, adolescents, ils seront consentants sous
la pression du milieu et des rites coutumiers qui ponctuent la vie des adultes.
D'autres hommes sont aussi victimes sans être consentants, ce sont les prison
niers et les esclaves, leur marquage ayant valeur de possession. Ces actes
correspondent aux mœurs admises en leur temps, ce qui justifie leur maintien
dans notre propos.
Constater les faits est une chose, expliquer et comprendre en est une
autre. Apparus au Paléolithique supérieur, ils traduisent un art dont le corps
est la matière, art qui a ses rituels et ses moyens d'expression propres à chaque CHIPPAUX. SOCIÉTÉS ET MUTILATIONS ETHNIQUES 259 С.
ethnie ou à chaque peuple. Il est, pour nous, le corollaire des rites funéraires
observés au cours du Moustérien, rites qui signalent l'éveil de l'humanité à la
pensée métaphysique, entretiennent les relations mythiques affirmées au Paléo
lithique supérieur par des signes, puis des gravures et des peintures rupestres
qui ornent l'habitat et les sanctuaires de l'homme préhistorique. Ainsi est
déposé au cours des siècles un limon qui fertilise les facteurs mythiques, sexuels
et sociaux favorables à l'épanouissement des mutilations volontaires.
Il nous a paru instructif de faire le bilan des mutilations connues. Un
tableau chronologique de la Préhistoire à nos jours a donc été dressé pour
chacune des parties du corps avec les mutilations qui les concernent, continent
par continent, l'Océanie étant prise dans son ensemble autour du
australien. Ce tableau, bien qu'incomplet, permet de dégager quelques réflexions.
C'est d'abord l'universalité et la pluralité des mutilations dans les sociétés
archaïques comme dans nos sociétés évoluées, et ce, sur tous les continents.
Ces modifications corporelles n'apparaissent pas toutes et partout à la même
époque, mais les principales, telles les tatouages-scarifications, l'exaltation de
l'aspect gynoïde chez la femme, l'amputation de doigts, font partie du Paléo
lithique supérieur, la trépanation crânienne et l'avulsion dentaire à l'Epipaléo-
lithique, le labret labial les suivant de peu. L'ensemble des autres manifestations
de cet art survient à l'époque légendaire et surtout dans les temps historiques
favorables à leur étude. Au cours du dernier millénaire, on constate leur persis
tance jusqu'au xxe siècle, mais aussi l'originalité dans le choix des variantes,
comme l'inclusion de pierres précieuses dans les incisives pour la denture,
caractéristique surtout des civilisations précolombiennes ; enfin la localisation
anatomique prête à la rêverie devant la mise en extension permanente des
vertèbres cervicales, la vie durant, dès l'enfance des femmes Padaoung, Birma
nes ou " femmes-girafes ", depuis le milieu (?) ou la fin de notre moyen âge
jusqu'à nos jours. Il en est de même pour le pied dont la plante est pliée et
le métatarse enroulé sur son axe, déformation qui singularise la civilisation et
la femme chinoises au cours du dernier millénaire de notre ère. Il est notoire
que ces deux mutilations sont exclusives à l'Asie et ne concernent que la femme.
Les moyens techniques de plus en plus élaborés ont-ils pu avoir une
influence sur le choix de telle ou telle mutilation ? Il ne semble pas. L'outillage
lithique de la Préhistoire et celui des sociétés archaïques contemporaines sont
fort éloignés des instruments sophistiqués modernes, mais la main qui a tenu
l'outil, a permis hier d'obtenir des résultats brillants comparés à ceux d'aujour
d'hui comme permettent de l'affirmer le succès des larges trépanations crâniennes
du Néolithique ou les tatouages polynésiens du siècle dernier. Ce qui importe
pour le développement de cet art, est l'imagination créatrice de l'homme qui
puise son inspiration dans le patrimoine culturel de chaque société, avec les
relations familiales, sociales, culturelles, les sentiments mythiques ou religieux
impliquant des comportements spécifiques transmis de générations en générations.
Le Paléolithique supérieur nous ouvre les horizons sur les motivations
primitives de cet art qu'il inaugure avec les scarifications tatouées. L'outillage
lithique et les cupules contenant des colorants, trouvés dans les cavernes
européennes du Solutréen, témoignent de cette activité déjà visible sur des SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 260
statuettes en ivoire dont celle de Brassempouy rapportée à l'Aurignacien. Ce
torse de femme gravide dont il subsiste le côté droit, porte des lombes au rebord
costal, des traits parallèles hauts de 2 mm correspondants à des incisions cutanées
telles qu'on les observe au Néolithique en Europe Centrale, au Proche-Orient
et aujourd'hui encore en Afrique Noire. Ici, il est tentant de relier hier et
aujourd'hui. L'évolution des sociétés obscurcit le but initial mythique et sert
l'érotisme, les marques professionnelles, confessionnelles, sociales, tribales ou
personnelles, sans oublier les blessures symboliques (Bettelheim). Malgré tout,
au cours des âges, c'est le retour aux sources préhistoriques avec le mythe
prophylactique et chez la femme la croyance millénaire du tatouage assurant la
fécondité et la prévention de tout accident lié à la maternité. Ainsi, chez les
Diola, ethnie africaine réfractaire aux scarifications, on tolère, seulement pour
les femmes, des incisions rayonnantes autout de l'ombilic pour « faciliter
l'accouchement». C'est un exemple parmi bien d'autres sur tous les continents.
L'adiposité gynoïde de la silhouette féminine exprimée avec réalisme par
la Vénus de Willendorf et celle stylisée de la Vénus de Lespugue, est messa
gère de son temps pour exalter le mythe de la fécondité que l'homme a pu
encourager au Paléolithique supérieur comme il le fait aujourd'hui dans bien
des civilisations d'Asie, d'Océanie, d'Afrique.
Les négatifs de mains aux doigts amputés des cavernes de l'Aurignacien
en France, à Gargas, à Tibiran, et en Espagne à Maltavieso nourrissent une
controverse. S'agit-il de mains aux doigts réellement amputés comme le propose
l'Abbé Breuil, ou de négatifs de mains adossées à la paroi et ayant des pha
langes ou des doigts repliés suivant l'hypothèse séduisante de Leroi-Gourhan ?
On peut alors supposer un langage symbolique de l'homme de la Préhistoire.
La controverse tombe après le Paléolithique supérieur, car sur tous les continents
le rite de l'amputation de doigts ou de phalanges, du côté gauche surtout, a
existé et existe toujours, ici pour s'assurer la bienveillance des Esprits, là comme
rite de passage ou en signe de deuil, etc.. ce qui nous reconduit à l'homme
préhistorique et à ses mains aux doigts amputés ou non.
L'Epipaléolithique apporte sa contribution aussi dans le Maghreb avec la
trépanation crânienne et l'avulsion dentaire. Etudié par Dastugue, le crâne de
Taforalt et son orifice pariétal en entonnoir ouvre le chapitre : d'autres crânes
protohistoriques confirment l'ancienneté maghrébienne de la mutilation symbol
ique ou non. La trépanation est observée ensuite sur tous les continents, avec
des éclipses plus ou moins longues, réapparaît ici et là suivant des aspects
différents suggérant des migrations de peuples (Ferembach). Elle disparaît de
nos jours. La traumatologie a pu être la cause de l'intervention sur le crâne,
objet de dévotion. Pour Pales, ce motif n'est pas toujours évident. L'importance
du prélèvement sur la calotte crânienne et le nombre élevé de crânes trépanés
au Néolithique en Europe (Riquet) laisse supposer avec Broca une intention
thérapeutique superstitieuse pour traiter l'épilepsie, mot qui signifie « saisi d'en
haut », d'où « haut mal », « mal sacré », conférant à la trépanation une note
mythique tant est puissante l'imagination, alors que la raison « reste soumise
à l'ordre symbolique ». La déformation du crâne est plus récente, environ
4.000 ans avant J.C. en Asie, plus tard en Afrique et en Amérique. Sur ce
continent, les Incas se sont distingués avec de nombreuses variantes de défor- С. CHIPPAUX. — SOCIÉTÉS ET MUTILATIONS ETHNIQUES 261
mations précisées par Imbelloni. L'Europe ne s'y intéresse directement qu'à la
fin du moyen âge. De nos jours, quelques ethnies d'Afrique Noire, les Mang-
betou, lui restent fidèles. La motivation de cette coutume n'est pas claire. On
peut, avec les Incas, croire à la garantie d'un avenir heureux si la forme du
crâne est conservée telle qu'elle est après le passage dans la filière pelvi-génitale.
L'avulsion dentaire est la plus simple des amputations et des auto
mutilations de la denture. Pour Vallois le Maghreb à l'Epipaléolithique est sa
terre d'élection, et elle imprègne tout le Mésolithique pour disparaître au
Néolithique. On la retrouve mille ans avant J.C. au gisement de Djebel Moya,
et 300 ans avant J.C. sur le crâne négroïde de nouvelle Nubie. Elle conserve
son intérêt jusqu'à nos jours, associée ou non aux différentes tailles de la
couronne, en honneur en Afrique et, hier surtout, parmi les civilisations Amérind
iennes. La mutilation rituelle de la dent, dans toutes les sociétés, sauf en
Europe où elle est inconnue, représente la vie et la mort, ce qui justifie l'intérêt
qui lui est porté. A titre d'exemple, Nedjar (1974) rapporte que dans des îles
de l'archipel des Nouvelles Hébrides persiste une coutume : celle de l'avulsion
des deux incisives médianes supérieures comme rite de passage réservé à la
jeune fille. Ce sacrifice a valeur de mort dans la souffrance, celle-ci étant le
prix de sa renaissance sociale : la jeune fille ainsi est devenue femme.
D'autres mutilations mériteraient d'être commentées comme le T sincipital
et surtout le sacrifice de la poitrine dans les sociétés de femmes amazones de
l'Antiquité, rappelé de notre temps avec les femmes Skoptsi qui brûlaient leurs
seins pour mériter le royaume de Dieu.
Le petit pied déformé de la Chinoise servira de transition avec les muti
lations sexuelles, car il ne leur est pas étranger. Les désordres anatomiques
ne concernent pas seulement le pied, mais aussi les membres inférieurs et le
bassin. Il en résulte une démarche à petits pas avec balancement erotique des
muscles fessiers. Ce signe d'appel correspond à la sexualité chinoise. Pour
l'homme, le pied est le siège sensoriel érogène essentiel : sa vue, son toucher
aux doigts, aux lèvres, son parfum, n'appartiennent qu'au mari ou à l'amant ;
et si les pieds représentent la plus haute subtilité de l'imagination sensuelle
chinoise, ils rivalisent « avec le vagin comme organe de l'extase sexuelle »
(Lin Yu Tang). Faut-il en conclure que la déformation des petits pieds est
liée exclusivement à l'érotisme ? Certes pas, comme pour d'autres mutilations
des motifs différents interfèrent. Sur le plan social, la femme dont les pieds
déformés sont vraiment petits n'en prend que plus de prix lorsqu'on discute
de son mariage autour de ses petits souliers. Enfin, si l'on se rapporte aux
origines de cette dévotion, associée aux symboles Yin et Yang, on ne peut
écarter le mythe poétique qui auréole les courtisanes chantées par le poète
comparant leurs pieds à des croissants de lune, cet astre Yin comme elles,
leurs pieds et la terre qu'ils foulent. En bref, aux caractères sexuels et social
s'ajoute le mythe poétique qui a peut-être inspiré la déformation à la fin du
premier millénaire de notre ère (907-960) pour être interdite en 1912.
Les mutilations du sexe chez l'homme et la femme correspondent au rite
de passage dans la plupart des civilisations. Elles perturbent plus ou moins la
fonction de procréation, mais peuvent la supprimer. L'ancienneté des mutila- 262 SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS
tions principales se situe à la fin de la période légendaire ou au début des
temps historiques en Asie comme en Europe et en Afrique, plus tardivement
en Amérique.
Le rituel de chacune n'est pas simple. L'observateur étranger, non éclairé,
saisit mal le symbole des gestes et de l'acte lui-même. Il en est ainsi pour la
subincision chez les arborigènes australiens. Cette mutilation met le canal
urétral à plat, du gland à la racine de la verge. L'acte n'est jamais réalisé
en un seul temps, mais par touches successives à l'occasion de fêtes rituelles.
Les anciens auteurs y voyaient un mythe totémique, ou une sorte de malthusia
nisme inconscient. La vérité est tout autre. Elkin, spécialiste en la matière, nous
apprend qu'il s'agit d'un rituel du don du sang, devoir que tout homme adulte
doit lors de cérémonies sacrées. Le sang recueilli à la saignée du bras, mélangé
à celui de la subincision initiatique des intéressés et le sang des subincisions
agrandies des hommes du clan, est sacré. Il sert à oindre le corps des postulants.
Le rituel ainsi accompli est le symbole d'une vie nouvelle assurant un lien
entre les nouveaux subincisés et les anciens. Ce rite du sang versé ne suffit pas
pour expliquer un acte si étrange. Dans la perspective freudienne, la mise à
plat progressive, périodique, de l'urètre aboutit à une ambivalence sexuelle,
et le rituel, d'après Bsttelheim, tendrait à créer symboliquement chez l'homme
une vulve et des menstrues : d'ailleurs, les termes vagin, pénis, matrice désignent
l'urètre subincisé, ce qui donne du crédit à cette thèse et rend compréhensible
les divers rituels.
L'infibulation, le chevillage de la verge, sont des variantes sans intérêt. Par
contre, la circoncision justifie une mention spéciale. Historiquement, elle appar
aît en Orient avec les Summériens : c'est un acte sacré, comme pour les Juifs
qui en font, en plus, un lien social de solidarité. On ne s'attardera pas à dis
serter sur la répartition chronologique et géographique de la circoncision, mais
on méditera sur certaines motivations. Ainsi, à Madagascar, surtout sur les
plateaux, existe une coutume curieuse dont l'origine est inconnue et réservée
aux garçons. Le nouveau-né, quel que soit le sexe, n'est qu'une «chose», de
l'eau, n'ayant pas droit au tombeau familial s'il meurt. Dans le cas contraire,
une cérémonie lui est réservée au cours de laquelle cet avantage lui est acquis.
Il deviendra « objet de droit », ce qui suffit à la fille pour être admise à
enfanter. Par contre, le garçon devra naître une seconde fois au cours d'un
rituel compliqué simulant la gestation, l'accouchement, et se terminant par la
circoncision effectuée avec le couteau qui a sectionné son cordon ombilical. Alors
il est « sujet de droit » et capable d'assurer la procréation.
Nous serons bref, car il y aurait trop à dire sur les motivations de la
castration et de l'émasculation. Elles sont toutes discutables car elles suppriment
une fonction essentielle, la procréation. On peut s'incliner devant le sacrifice
du sexe pour une cause mystique comme le fit Origène. Le sacrifice des parties
sexuelles devient un contresens lors des fêtes gréco-romaines célébrant le mythe
de la fécondité dédié à Cybèle ou Cérès. Il est aberrant quand il est systéma
tique chez ces mystiques Skoptsi à l'époque contemporaine, ou quand il est
utilitaire pour obtenir de jeunes voix de soprano et de contralto à Rome ou à CHIPPAUX. SOCIÉTÉS ET MUTILATIONS ETHNIQUES 263 С.
Byzance, puis en Italie au siècle des lumières, enfin des ennuques destinés
aux harems en Asie et en Afrique.
Les mutilations sexuelles chez la femme n'ont rien à envier à celles du
sexe masculin avec leur caractère cruel. Considérée comme l'équivalent de
la circoncision, l'excision du clitoris fait couler beaucoup d'encre. Une grande
confusion règne dans tous les milieux hostiles à cette coutume millénaire. C'est
une mutilation a minima comme la circoncision si l'on se limite à exciser le
capuchon clitoridien : c'est alors la féminine simple ou « sunna »,
encore appelée « sunna douce » ou « sunna modifiée » dans certains milieux
islamiques qui n'envisagent que l'excision de la crête du capuchon. Par contre,
la clitoridectomie proprement dite correspond au sacrifice du clitoris, organe
d'une grande importance dans le coït. Ici encore, il existe plusieurs variantes,
allant de l'excision superficielle de l'extrémité du clitoris à son extirpation en
profondeur, enlevant tout l'organe et ses connexions vasculaires et nerveuses.
Mais les opératrices (cet acte étant réservé aux femmes), suivant les régions,
sacrifient aussi le capuchon et les petites lèvres, laissant une ouverture vaginale
cruentée. Le même terme, clitoridectomie, correspond donc à de nombreuses
variantes, de la plus anodine à la plus cruelle.
Pour Stéphen-Chauvet, la clitoridectomie coïncide avec l'éveil des grandes
civilisations en Mésopotamie, en Palestine, en Egypte. Ici aussi, comme pour
la circoncision, l'intervention a un caractère sacré, exécutée avec un couteau
en silex, au manche en or. Les Juifs, si attachés à la circoncision, ne l'ont pas
retenue pour les filles, sauf peut-être au cours de leur séjour en Egypte où elle
était traditionnelle. C'est un rite de passage trouvé aussi bien en Amérique
Amazonienne et en Afrique de nos jours. Il donne lieu à des fêtes collectives,
comme pour la circoncision du garçon.
La discussion toujours remise en question tourne autour du handicap
erotique de la femme excisée. Le dommage peut être négligeable ou désastreux
suivant l'étendue de la mutilation. Ce qui surprend, c'est que l'intervention
continue à être acceptée des femmes, même dans sa forme la plus néfaste.
Les Dogon donnent une explication commune à d'autres ethnies. Ils consi
dèrent le clitoris et ses annexes comme un pénis en réduction et le prépuce
de l'homme comme un vagin. Il en résulte un facteur de déséquilibre que
pallient l'excision et la circoncision ; conception symbolique qui reconduit au
principe de la bisexualité freudienne.
Si la clitoridectomie sunna peut être considérée comme une coutume
discutable à impact social (Pales) et correspond à un caractère de la négritude,
comme le Président Modibo Keita l'a proclamé lors de l'accession du Kenya à
l'indépendance, il n'en est absolument pas de même de l'infibulation, ou occlusion
du vagin par suture intentionnelle des petites lèvres excisées à leur base et ne
laissant persister qu'un orifice inférieur vaginal du calibre d'un petit doigt. Cet
acte contre nature est réalisé chez la fillette entre sept et huit ans, et caractérise
surtout les mœurs des peuples de la corne orientale de l'Afrique. Malheureuse
ment, de nos jours, par suite d'une propagande en sourdine, de proche en
proche, il a tendance à supplanter la clitoridectomie simple en Afrique Noire,
surtout de Djibouti à Dakar, de la zone sahélienne à la côte atlantique. La

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