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Symboles institutionnels chez les Akan - article ; n°1 ; vol.13, pg 207-232

De
37 pages
L'Homme - Année 1973 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 207-232
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Georges Niangoran-Bouah
Symboles institutionnels chez les Akan
In: L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 207-232.
Citer ce document / Cite this document :
Niangoran-Bouah Georges. Symboles institutionnels chez les Akan. In: L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 207-232.
doi : 10.3406/hom.1973.367334
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1973_num_13_1_367334SYMBOLES INSTITUTIONNELS CHEZ LES AKAN
par
GEORGES NIANGORAN-BOUAH
Ce chapitre* n'a pas la prétention d'être une étude exhaustive des institutions
de la société akan1 dans son ensemble. Il se fixe pour objectif de donner un aperçu,
un panorama succinct de certains éléments de l'histoire des populations de cette
région d'Afrique, de leurs institutions politiques, de leur vie sociale et leurs
activités économiques, à travers la nature des « poids figuratifs » contenus dans le
sanaa*. Les informateurs indiquent unanimement que tous les éléments sont
des ahindra-yobwe « pierres proverbes ». Il suffit de creuser quelque peu cette
formule pour se rendre compte qu'elle recouvre deux autres notions non moins
importantes. En effet, les poids appelés ahindra-yobwe sont également des mpani-
nisem et des titisem. Le terme mpaninisem est composé de deux éléments linguis
tiques : mpaninisem et sem. Le premier est le pluriel de panini « vieux, ancien,
ancêtre ». Le second terme, sem, est la forme contractée de asem « histoire, affaire,
légende, mythe, récit ». Mpaninisem, ce sont les récits historiques, les contes
et légendes que les personnes âgées ont l'habitude de raconter ; des récits dont
eux seuls détiennent le secret. Le terme mpaninisem laisse entendre que ces
récits historiques ont une origine humaine. Titisem est également un mot composé,
formé de titi et de sem. Le premier terme, titi, désigne l'état de quelque chose qui
a toujours été, de quelque chose dont l'origine remonterait à l'aube des temps
historiques ; ce terme se traduit également par « toujours ». Le deuxième élément,
déjà connu, se traduit par « récit historique, mythe, légende ». Titisem désigne
donc des récits qui datent, dans l'esprit des intéressés, du commencement de la
création ; ce sont de vieilles légendes dont l'origine échappe aux humains et qui,
dans la majorité des cas, ne furent révélées que par des dieux et par les esprits
* Extrait d'un livre à paraître aux Éditions Geuthner : Les « poids à peser l'or » dans la
civilisation akan.
1. Peuples du Golfe de Guinée (Côte d'Ivoire, Ghana, Togo) : Abron, Abouré, Agni,
Akyé, Anno, Abe, Ashanti, Adansi, Baoulé, Dinkyra, Fanti, Akwapim, Assin, Akyem,
Nzima, etc.
2. Sanaa ou dja : collection, ensemble des poids ou figurines. 208 GEORGES NIANGORAN-BOUAH
de la brousse. En les évoquant, les vieux font souvent allusion aux récits se
rapportant aux mythes de la création, aux croyances religieuses et au principe
de quelques institutions traditionnelles.
Le chef nafana Koffi Amoa de Bondoukou, parlant des poids ahindra, n'hésita
pas un seul instant à affirmer qu'il détenait des « photos » montrant son aïeul
Akomi recevant son homologue Tanin-Date, ancêtre qui a conduit les Abron-
Gyaman d'Akwamu (Ghana) à Gontugu (Bondoukou) en Côte d'Ivoire. Nous
avions pensé qu'en nous narrant l'histoire de l'immigration gyaman, le chef
faisait allusion à de vieux dessins tirés de documents européens anciens, étant
donné qu'aucun photographe ne pouvait être témoin d'un événement datant du
xvne siècle. Après l'offrande de la boisson rituelle d'usage, le chef Amoa présenta
ses « photos » qui ne sont autres que des éléments matériels (figurines en laiton)
du dja de cet ancêtre lointain. Spontanément, il avait identifié cette figurine
{cf. ph. i) — objet d'art en métal — à une photographie parce qu'elle a fixé et
perpétué un événement historique vieux de plusieurs siècles. Les statuettes en
bois appelées portraits d'ancêtre jouent le même rôle documentaire dans l'esprit
des Africains. Les Nafana ont pieusement conservé ces objets qui constituent
des documents sur les événements des temps anciens. Plus d'une fois, ils servirent
de pièces à conviction dans des conflits fonciers opposant Gyaman et Nafana.
Peu importe que ces objets soient ressemblants ou non, l'essentiel est que l'artiste
ait pu dégager de la masse du métal des formes permettant de saisir leurs messages
venus de l'aube des temps historiques, du temps où le ciel avoisinait la terre.
Le récit du chef Amoa confirme ce que nous disions plus haut. Il est évident
que cette figurine appelée « poids proverbe » n'en est pas un. Nous la considérons
comme une importante page d'histoire de deux peuples devenus amis et obligés
de cohabiter pour des raisons politiques. A ce niveau, titisem, mftaninisem et
ahindra ou ebe forment un tout indissociable : ce sont des éléments traduisant
une réalité sociale. En évoquant les mythes, les légendes, les symboles et les
proverbes spécifiques attachés aux différentes figurines contenues dans le dja,
les anciens les maintiennent dans leur forme elliptique et s'arrangent toujours
pour intégrer à tour de rôle les ahindra dans les textes des récits en rapport avec
l'histoire des princes, du pays et des clans, avec le système politique, la vie rel
igieuse, la vie économique et la vie sociale. Ils réalisent, par cette dialectique,
l'équivalent d'une monographie orale plus ou moins importante qui permet
à l'interlocuteur avisé et désireux de s'informer d'avoir une idée de quelques
institutions de base communes à l'ensemble des provinces, en passant les ebemwo
(figurines) en revue. Nous entendons demeurer fidèle à cette tradition et conserver
ainsi à chaque figurine son individualité et sa spécificité. Pour permettre cette
saisie partielle des principales institutions, disons qu'à chaque figurine sont
attachés des proverbes et des symboles qu'il convient de connaître au préalable.
Ces éléments peuvent n'être pas les mêmes partout, ni connus de tous. SYMBOLES INSTITUTIONNELS 20Ç
S'il est vrai que les Akan constituent un vaste ensemble linguistiquement
cohérent, il n'en demeure pas moins que chacune des provinces a développé
quelques institutions originales ignorées des autres. Ce phénomène, historique et
sociologique, s'explique par le fait qu'il n'y eut jamais, à notre connaissance, un
monarque unique dans leur longue histoire. L'importante tâche d'unification de
l'ensemble du pays, entreprise par Osei Tutu, ne fut malheureusement pas menée à
son terme. L'unité tant souhaitée par ce monarque n'existe qu'au niveau des seuls
Ashanti (plus de deux millions d'individus) . Les Abron et les Agni, encore divisés,
ne connaissent pas pareille organisation étatique groupant un aussi grand nombre
d'individus. Avec la mort d'Osei Tutu, les Akan ont peut-être perdu à jamais
l'unique chance qui s'offrait à eux de créer une nation homogène, forte, prospère
et respectée.
Pour nous familiariser avec les institutions de base et avec la pensée de ce
peuple, feuilletons ensemble les plus importantes et les plus belles pages du dja.
L'or destiné à payer les frais de cérémonie, à payer une amende d'adultère,
à régler une dette, était souvent accompagné d'un « poids figuratif ». Dans ce cas,
les figurines jouaient le rôle de nos notes d'aujourd'hui, le rôle du billet sous
enveloppe accompagnant un paquet postal ou envoyé par l'intermédiaire d'un
tiers. Dans certains cas, la figurine constitue le mot de passe qui autorise celui
qui le reçoit à parler et à s'exprimer en toute quiétude ; à remettre à son détenteur
et sans arrière-pensée l'objet d'une convention. Cari Kjersmeier, l'un des rares
auteurs à avoir compris la vraie nature des « poids » akan, écrit : « Les poids ne
sont pas seulement utilisés dans le commerce pour peser la poudre d'or, ils sont
également utilisés dans de nombreuses circonstances de la vie de tous les jours.
Quand le roi désire imposer un décret, souvent il fait couler un poids lourd ayant un
sens symbolique. En outre, les poids étaient aussi utilisés par les conteurs profes
sionnels pour illustrer des messages de leurs récits, et comme moyen de commun
ication d'individu à individu... w1
Au temps où la société akan dans son ensemble n'était pas sociologiquement
perturbée, au temps où les initiations de toutes sortes n'étaient pas placées
sous le couvert du secret, l'enseignement du message et du langage des figurines
contenues dans le dja était dispensé aux individus des deux sexes parvenus à
l'âge adulte et même aux enfants. Cet enseignement se donnait uniquement au
niveau des clans, et les séances n'avaient lieu que les jours rituels consacrés
(temps de la purification du kra (âme) royal, jour de la dévolution des biens
d'un chef de clan décédé, temps des cérémonies de la fête des ignames). Sans
initiation au langage imagé, il est pénible de s'intéresser et de prendre part à des
discussions. Dans ce domaine, les Africains en général et les Akan en particulier
i. Kjersmeir, Ashanti Vaegtlodder (Ashanti Weights), Kopenhagen, Gjellerups Forlag,
1948. GEORGES NIANGORAN-BOUAH 210
possèdent deux manières de communiquer. A côté du langage courant, de tous
les jours, ils ont le langage des sages composé de dictons, de proverbes, d'allusions
et d'évocations. Ce n'est utilisé que dans les grandes occasions : règlement
de conflits entre groupes ethniques, entre membres de différents villages et entre
différents clans. C'est le souci de ne pas étaler, en présence des jeunes et des
personnes étrangères, certains aspects des problèmes évoqués, et c'est surtout
l'intérêt de démontrer l'éducation, la culture, la maîtrise de la langue, qui obligent
les vieux à utiliser ce langage. Ce moyen subtil de communication des anciens
n'est pas un langage technique et professionnel ; c'est un langage d'individus
parfaitement au courant des coutumes et traditions du pays, un langage d'indi
vidus possédant une vaste culture intellectuelle pour qui la dialectique est un
art cultivé avec soin, un jeu, un plaisir et un passe-temps.
Avant de profaner le dja, nous allons d'abord prendre connaissance des cér
émonies où la présence des figurines est rituelle.
I. — Fonctions sociales et rituelles
Ici, le paquet et son contenu {cf. ph. 2, 3 et 4) ne sont pas perçus comme
éléments du système monétaire ; ce dont il est tenu compte, c'est d'un certain
pouvoir occulte, magique qui émanerait du sanaa et des figurines. Ces objets
sont considérés par l'usage et avec le temps comme des reliques des ancêtres
fondateurs de clan. Les Akan captent ce pouvoir, tantôt bénéfique tantôt maléf
ique, pour renforcer la puissance économique du souverain régnant et pour
purifier son âme, pour les besoins de la médecine, pour rendre la justice, pour
tester la bonne foi d'un individu qui se dit sincère, et pour purifier annuellement
le village et le pays. Le dja et les « poids » se présentent ici comme objets sacrés de
culte.
1. Le dja et les responsabilités civiles
Les Akan connaissent les cérémonies de passage d'échelon d'âge fondées sur
l'âge physiologique. Dans certains cas, elles permettent à la classe d'âge tout
entière d'accéder à des responsabilités politiques. Le rituel qui confère les respons
abilités politiques est souvent public et intéresse une collectivité, un groupe
plus ou moins important d'individus, jamais des individus isolés. D'une manière
générale, les responsabilités civiles individuelles restent intimement liées aux
responsabilités politiques des classes d'âge. Au niveau de cette organisation de
masse, les différences d'âge des membres sont souvent grandes, elles peuvent
atteindre dix ans. Si les aînés, dans certains cas, peuvent se considérer comme
majeurs après le mariage, les plus jeunes ne peuvent bénéficier de ce privilège, SYMBOLES INSTITUTIONNELS 211
laissé à la discrétion des parents. Disons que les vraies responsabilités civiles
ne peuvent s'acquérir que dans le cadre familial.
Autrefois, après l'âge pubertaire (15 ans), les garçons intelligents et capables
de se débrouiller seuls dans la vie recevaient des parents un petit dja, leur jour
anniversaire de naissance. (Pour les filles, ces responsabilités ne peuvent être
conférées que par le mariage et la maternité.) Le rituel est un devoir d'homme,
c'est celui du père. Pour concrétiser la décision de la famille, le père remettait
à son fils un futwo (petit dja) contenant quelques « poids » de petites valeurs cou
rantes, une pesette, une cuillère, une pierre de touche et une petite boîte contenant
une certaine quantité de poudre d'or fin dont l'importance variait selon la fortune
des parents. Le roi, dans quelques cas, était tenu d'accomplir cette formalité
pour les enfants de ses courtisans. Dans ces temps révolus, l'individu qui recevait
un dja était considéré comme ayant atteint l'âge des responsabilités civiles, de
la gestion des biens financiers, celui où l'on peut entreprendre des opérations
commerciales. Cette cérémonie de haute valeur juridique indique que le récipien
daire, libéré de la tutelle paternelle et familiale, est désormais libre d'organiser
sa vie et ses activités économiques comme il l'entend, selon son caractère propre
lié à son kra « destinée, tempérament, fortune », selon ses propres principes en
accord avec les habitudes de vie de son ethnie et de son village.
2. Le dja et la puissance économique du souverain au pouvoir
La royauté akan implique trois pouvoirs dont les signes doivent se trouver
réunis entre les mains du monarque régnant : le tabouret, symbole du pouvoir
politique et religieux, le sabre, symbole du pouvoir militaire, et le dja, symbole
de la puissance économique. Ces trois objets sont remis au roi au moment de son
accession au trône ; souvent ils sont conservés dans la même pièce ; ils ne sont
montrés au public qu'en de rares occasions : fête des ignames, cérémonies d'intro
nisation et funérailles de personnalités de haut rang social.
Le dja, symbole du pouvoir économique de l'État, lui-même symbolisé par
le roi, est constitué par l'ensemble des « poids » de gros format destinés à estimer
l'or des impôts, des tributs, des amendes pour crimes de toutes sortes et l'or
destiné à faire des achats importants. Les « poids » et divers objets sont emballés
dans une pièce de tissu épais, le tout enveloppé dans une peau provenant d'une
oreille d'éléphant. Le paquet reste solidement ficelé et savamment noué. Dans
certaines régions, pour rendre le paquet inviolable, le sanahène (gardien et tréso
rier du royaume) renforce le nœud de ficelle par un cadenas en or massif. Un
proverbe agni affirme : « celui qui défait le nœud connaît le secret du dja ». En
effet, les figurines en laiton étant toutes symboles d'institutions connues et
méconnues, le contenu du dja ne peut plus être un secret, un mystère, pour celui
qui le viole et le défait. Le nœud est aussi symbole d'intelligence et de ruse. Il 212 GEORGES NIANGORAN-BOUAH
arrive que l'on place sous le nœud du dja un couteau rituel, ce qui indique le
sort qui attend celui qui d'aventure viole le sanaa. Tout dja fait l'objet d'un
culte à sacrifice. Ce paquet sacré ne peut être ouvert qu'en présence du roi, qui
ne le touche jamais, du djasihène (responsable de la maison royale) et du sanahène
(trésorier du royaume). Son ouverture donne toujours lieu à un rituel approprié
(sacrifice d'animal et offrande de boisson).
Il y a en principe deux dja, le mâle confié au roi et la femelle confié au roi-
femme. La royauté divine akan, bicéphale, est représentée par deux individus
de sexe opposé qui ne sont pas mari et femme, mais nécessairement membres
du même clan. Le roi (ohène), élément masculin, père de la nation, est celui que
tout le monde voit, celui qui, en apparence, fait tout ; il est le roi visible, le roi
du jour, celui qui détient le pouvoir. Mais ce pouvoir ne peut lui être conféré
que par son homologue himya, principe féminin, mère de la nation, toujours
effacée, celle qu'on ne voit que dans quelques rares occasions, qui s'occupe des
femmes et des affaires féminines, celle qui joue un rôle de premier plan dans
les coulisses ; himya est la seule femme qui détienne un dja de l'importance de
celui de son homologue masculin.
Tant que le dja n'est pas remis au nouveau monarque, ce dernier ne peut
prétendre être gardien des biens meubles et immeubles du royaume, il n'est pas
encore détenteur du pouvoir économique essentiel et indispensable pour gouverner.
Le fait, pour le nouveau roi, d'entrer en possession du dja signifie que le conseil
des anciens et celui de sa famille lui font confiance ; lui conférer l'instrument
qui permettra de régner, c'est lui signifier que son pouvoir est sans restrictions.
Maître absolu, il est autorisé à lever des impôts, à infliger des amendes et à prendre
des décisions susceptibles d'enrichir le pays et les caisses de l'État. Riche, il
pourra mener une politique indépendante et souveraine sans être obligé de recourir
à des emprunts aliénants auprès des souverains voisins. Les emprunts, en effet,
entraînent toujours des liens de dépendance et limitent la liberté d'initiative
politique. Pour les administrés, savoir que le nouveau souverain est en possession
du dja de l'État signifie qu'il est jugé capable de gérer le patrimoine financier
et économique du pays. Plus le volume du dja est important, plus le crédit et le
prestige du roi seront grands dans le pays. C'est la même opinion qu'on se fait,
de nos jours, d'un établissement financier qui affiche un important capital.
C'est également le signe évident que le pays et la famille du souverain ne sont
pas ruinés.
3. Le dja et la purification de l'âme du roi
Les Akan célèbrent deux fêtes des ignames dans l'année. La première, celle
des ancêtres et des divinités, ne concerne que les rois et les chefs de clan. La
seconde, populaire et plus grandiose, intéresse toute la population villageoise. SYMBOLES INSTITUTIONNELS 213
La fête des ignames marque le début de l'année nouvelle. Son but est de débar
rasser le pays des impuretés de toutes sortes, de neutraliser les sorciers malfaisants,
de rendre la terre fertile, les champs prospères, les femmes et les animaux féconds.
La tradition veut que le roi, grand prêtre du pays, purifie son corps et ait la paix
dans Tâme pour présider les cérémonies cultuelles qui marquent le début de la
nouvelle année. Le rituel de purification de l'âme du souverain se fait une fois
Fan. Il a lieu le jour anniversaire de sa naissance qui précède la première fête
des ignames.
Au jour rituel, à Nzaranou (Côte d'Ivoire), le roi, une de ses épouses (la pre
mière en date) et les enfants du ménage prennent tôt un bain rituel, se badi
geonnent le corps de kaolin et portent leurs habits blancs. Ce jour est sacré,
l'épouse de cérémonie ne doit avoir aucune activité ménagère. A l'heure indiquée,
le maître de cérémonie, généralement l'individu qui symbolise l'âme (kra) du
roi, installe le dja du royaume sur la couchette du souverain, aménagée spécia
lement à cet effet. Kra va ensuite chercher le repas rituel qu'il place dans la même
pièce, prend un peu de boisson (vin de raphia ou liqueur d'importation) et invoque
longuement l'âme du roi en versant quelques gouttes de cette boisson sur le
sanaa, et lui donne à manger en plaçant dessus quelques miettes du repas céré-
moniel. Le maître de cérémonie invite ensuite les membres de la famille royale
(roi, épouse et enfants) à consommer le repas qu'ils mangent en silence après
récitation, par le souverain, d'une prière de son invention à son propre kra et aux
mânes de ses ancêtres.
Le repas rituel terminé, les convives sortent et se tiennent debout devant
la porte, laissant l'officiant récupérer les restes du repas qu'il placera sur le toit
de la maison rituelle, près du crâne du mouton sacrifié pour les besoins de la
cérémonie. Kra jette ensuite l'eau d'une calebasse sur le crâne et sur les restes.
Au moment où l'eau commence à s'égoutter du toit, l'officiant invite les intéressés
à pénétrer dans la chambre en passant sous les gouttes d'eau. Il s'arrange pour
que chacun en reçoive sur le corps. Dans la chambre, le souverain et sa famille
vont s'étendre sur une couchette préparée à cet effet près du dja et crient à haute
voix : Kra, ko da o ! « Ame, la cérémonie est terminée, va te coucher ! » Après
cette phrase rituelle qui met fin à la de purification de l'âme du souve
rain régnant, le roi, grand prêtre du royaume, réconcilié avec les ancêtres et les
divinités, l'âme purifiée au contact du dja et la paix dans le cœur, peut enfin
attendre avec sérénité la fête des ignames.
Cette cérémonie revêt chez les Abouré et surtout chez les Agni Indénié et
Morofws une importance capitale. De toutes les cérémonies de cette nature,
la plus importante reste celle qui a lieu tous les trois ans à la rivière sacrée. Ce
rituel est en rapport avec la fécondité des femmes, celle des animaux ainsi que
celle des plantes. Dans l'Indénié, le règne d'un souverain n'excédait jamais sept ans.
Dans ce laps de temps, le souverain au pouvoir ne purifie son âme que deux fois GEORGES NIANGORAN-BOUAH 214
à la rivière sacrée. Ce rituel accompli, il est tenu d'abdiquer à la fin de l'année
qui suit le deuxième bain de purification (7e année de règne). S'il ne respecte
pas cette prescription prévue par les coutumes, au troisième bain (3 fois 3 =
9 e année de règne) à la rivière sacrée, il est définitivement écarté du pouvoir
(élimination physique par assassinat rituel ou par empoisonnement) . On considère
ici que le pouvoir politique tout comme les objets de culte perdent de leur efficacité
après sept années d'exercice et d'usage. Un roi ou un chef, après les sept premières
années de pouvoir, perd un peu de son dynamisme, de son autorité et de son
équité. Ce n'est plus lui (individu mortel) que le peuple vénère mais l'institution
qu'il incarne. Après le septennat commence le temps du despotisme, de la corrupt
ion, de la délation, de l'arbitraire et de la tyrannie, si le même individu reste
en place.
S'agissant d'un objet de culte, il convient, après un cycle de sept ans, de lui
consacrer un rituel approprié, sinon il devient neutre, inefficace, perd sa beauté,
devient nuisible et même maléfique. Dans le même esprit, si le roi, pendant son
septennat, s'est montré à la hauteur de sa charge et si après ce temps il reste
toujours admiré et aimé de son peuple, on ne l'élimine pas physiquement ; les
coutumes, dans ce cas précis, recommandent de recourir à un coup d'État ou à une
révolution de palais. On éloigne ainsi le souverain du trône et le conseil de régence
place à la tête du pays un individu non issu du lignage royal, mais membre du
même clan.
Après un an passé loin du trône, le souverain destitué intente une action
en justice auprès des membres du conseil de régence pour reprendre son trône,
en invoquant le fait que le successeur reste un usurpateur étranger à la lignée
du fondateur du clan royal. Après un semblant de vérification des généalogies
en présence, les anciens donnent raison au destitué et le rétablissent dans ses
fonctions et dans ses droits. Grâce à cette interruption dans l'exercice du pouvoir
politique et religieux, les prescriptions coutumières se trouvent respectées : un
second septennat peut commencer, le premier étant oublié et considéré comme
n'ayant jamais eu lieu ; il fait partie du temps mort qui, sous aucun prétexte,
ne doit plus être évoqué. Un dicton dit à ce sujet : « Dieu n'a fait que des
choses merveilleuses ; son chef-d'œuvre, c'est l'oubli. » Dans ce contexte, le nom
d'un souverain écarté physiquement du pouvoir ne doit pas figurer sur la liste
des rois du pays. Cette prescription dénature la liste des souverains qu'on commun
ique souvent aux chercheurs, liste qui ne permet pas d'établir une généalogie
correcte ni de remonter dans le temps jusqu'à la date réelle de la mise en place
de la dynastie intéressée.
La purification de l'âme du roi à la rivière est un rituel apprécié et souhaité
par la population, mais elle reste redoutée par les intéressés, les souverains,
pour des raisons que nous pouvons maintenant comprendre. Le septennat passé,
ceux des souverains qui n'ont pas démissionné refusent, en connaissance de cause, SYMBOLES INSTITUTIONNELS 215
de se rendre à la rivière pour purifier leur âme. Ce refus ouvre l'épreuve de force
avec le peuple qui accusera le roi de toutes les calamités frappant le pays.
4. Le dja, symbole du monde (cérémonies d'Ojura)
Chez les Akan en général et chez les Sefwi (Ghana) en particulier, le dja du
royaume ne sort que dans quelques rares occasions. Pendant les cérémonies
d'Ojura (fête des ignames), le sanahène (trésorier du royaume) sort le sanaa et
lui fait faire trois fois le tour du village. Cette cérémonie, qui a lieu au mois de
novembre, vise à purifier le village au seuil de la nouvelle année et à le débarrasser
des esprits méchants qui neutralisent la prospérité économique du pays.
En temps normal, un seul individu est parfaitement capable de porter le
dja d'État sur la tête pour effectuer n'importe quel trajet. Au jour cérémoniel,
les informateurs sont formels : le dja rituel décuple son poids, au point que
plusieurs gaillards se voient obligés de se relayer continuellement pour accomplir
les trois tours du village. Questionné à ce sujet, l'honorable Adu Yaw répondit :
« A la procession des cérémonies d'Ojura, le trésor du royaume se charge du poids
de toutes les institutions matérialisées par des figurines se trouvant en son sein.
En accomplissant les trois tours du village, sanaa symbolise le monde, il est le
monde. Dans ces conditions, un individu, physiquement parlant, est incapable
de porter à lui tout seul le monde ; sur le plan des connaissances, un seul individu
est incapable de connaître le monde. »
Cette image, réelle et symbolique à la fois, produit d'une croyance et élément
de culture remontant à l'aube des temps historiques, fait comprendre toute
l'importance que les populations de cette région attachent au dja. Poussant plus
loin notre interprétation, nous pouvons, sans rien exagérer bien sûr, dire que,
dans le contexte précis des cérémonies d'Ojura, chaque sanabwo (poids) représente
une fraction du poids de notre planète Terre. Et puis, le dja akan n'est-il pas
seul au monde à rassembler tous les symboles les plus sacrés et les plus vénérés
— pyramide, croix grecque, svastika, sausvastika, croix romaine, croix de Saint-
André, spirale, triangle, carré, croissant lunaire, croix de Malte, etc. {cf. ph. 5
à 16) — des peuples anciens auteurs des grandes civilisations, des idées et des
croyances religieuses qui furent à l'origine des religions révélées et des croyances
des temps modernes ? Il y a là matière à réflexion. Dja akan, centre de diffusion
ou lieu de convergence ?
5. Le dja et la paix du village
Dans un conflit, lorsque le moins fort des antagonistes sent que son parte
naire est prêt à porter la main sur lui, et s'il désire ne pas être battu, il est tenu