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« Un vrai borain » : aspects sociolinguistiques du français parlé dans le borinage - article ; n°1 ; vol.74, pg 71-92

De
23 pages
Langage et société - Année 1995 - Volume 74 - Numéro 1 - Pages 71-92
Thiam Ndiassé - « Un vrai borain » : sociolinguistic aspects of spoken French in the Borinage.
Le Borinage is a region of the Belgian Hainaut near Mons, corresponding to the Coal Basin and historically marked by a diglossic situation between French and a sub-dialect of Picard, the Borain patois. Surveying a stratified sample allowed us to measure a trace of this historical situation, based on the pronunciation of the local French /r/. The analysis applies the variatio- nist model to this sociolinguistic variable. The known characteristics of the historical use of patois are to be found in the différenciation of the marked variable /r/ (rolled) according to level of instruction, sex and age. In a second section, the results are illuminated by the metalinguistic discourse of the Borains themselves, obtained during the interviews.
Le Borinage, région du Hainaut belge, proche de Mons, et correspondant au bassin houiller, est historiquement marqué par une situation diglossique entre le français et un sous-dialecte picard, le patois borain. une enquête réalisée sur un échantillon stratifié permet de mesurer, à partir de la prononciation du /r/ en français local, une trace de cette situation historique. L'analyse est menée par une application du modèle variationniste à cette variable sociolinguistique. Les caractéristiques connues de l'usage historique du patois se retrouvent dans la differentiation de la variable marquée /r/ (roulé) en fonction du niveau d'instruction, du sexe et de l'âge. Dans une seconde partie, les résultats sont éclairés par les discours metalin-guistiques des Borains recueillis au cours des entretiens.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Ndiassé Thiam
« Un vrai borain » : aspects sociolinguistiques du français parlé
dans le borinage
In: Langage et société, n°74, 1995. pp. 71-92.
Abstract
Thiam Ndiassé - « Un vrai borain » : sociolinguistic aspects of spoken French in the "Borinage".
"Le Borinage" is a region of the Belgian Hainaut near Mons, corresponding to the Coal Basin and historically marked by a
diglossic situation between French and a sub-dialect of Picard, the Borain patois. Surveying a stratified sample allowed us to
measure a trace of this historical situation, based on the pronunciation of the local French /r/. The analysis applies the variatio-
nist model to this sociolinguistic variable. The known characteristics of the historical use of patois are to be found in the
différenciation of the marked variable /r/ (rolled) according to level of instruction, sex and age. In a second section, the results are
illuminated by the metalinguistic discourse of the Borains themselves, obtained during the interviews.
Résumé
Le Borinage, région du Hainaut belge, proche de Mons, et correspondant au bassin houiller, est historiquement marqué par une
situation diglossique entre le français et un sous-dialecte picard, le "patois borain". une enquête réalisée sur un échantillon
stratifié permet de mesurer, à partir de la prononciation du /r/ en français local, une trace de cette situation historique. L'analyse
est menée par une application du modèle variationniste à cette variable sociolinguistique. Les caractéristiques connues de
l'usage historique du patois se retrouvent dans la differentiation de la variable marquée /r/ (roulé) en fonction du niveau
d'instruction, du sexe et de l'âge. Dans une seconde partie, les résultats sont éclairés par les discours metalin-guistiques des
Borains recueillis au cours des entretiens.
Citer ce document / Cite this document :
Thiam Ndiassé. « Un vrai borain » : aspects sociolinguistiques du français parlé dans le borinage. In: Langage et société, n°74,
1995. pp. 71-92.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1995_num_74_1_2718« UN VRAI BORAIN » :
ASPECTS SOCIOLINGUISTIQUES DU FRANÇAIS
PARLÉ DANS LE BORINAGE *
Ndiassé THIAM
Université Cheikh Anta Diop de Dakar
(Août 1995)
Les particularités du français parlé par les différentes communautés
qui l'ont en commun sont souvent le reflet de toute la complexité
des phénomènes inscrits dans le rapport entre langage et identité
sociale. Dans les situations où l'éviction des parlers locaux a atteint
une phase quasi achevée, la totalité des interactions langagières se
faisant désormais en français, ces particularités sont utilisées comme
ressources identitaires. En partant de cette hypothèse et sur la base
d'une recherche effectuée dans le Hainaut belge auprès de la commun
auté boraine, on s'attachera dans cette étude à illustrer quelques
aspects sociolinguistiques du français parlé dans le Borinage. Il
Ce travail a été réalisé grâce au concours du Commissariat général aux relations
internationales (CGRI) de la Communauté française de Belgique.
Je remercie sincèrement Mme la Professeur Marie-Louise Moreau qui a supervisé
mes travaux durant mes voyages de recherches à l'Université de Mons-Hainaut et
qui a fait naître en moi l'intérêt pour le Borinage (en Belgique francophone) qui
est à l'origine de ce travail. Mes remerciements vont également à l'ensemble des
personnes qui ont bien voulu m'entretenir du Borinage et des Borains, en particul
ier à M. Léon Fourmanoit pour l'aide qu'il a apportée à cette étude. Mes pensées
vont à feu M. le Professeur Pierre Ruelle que j'ai rencontré plusieurs fois en 1992
et dont les entretiens pourront me servir d'enseignement dans bien des domaines
des sciences du langage.
© Langage et société n° 74 - décembre 1995 72 NDIASSÉ THIAM
s'agira de vérifier 1) si l'hypothèse selon laquelle les spécificités du
français parlé par les Borains participent de leurs revendications
identitaires et recèlent une volonté d'irréductibilité communautair
e est valable aujourd'hui encore et 2) à quel niveau social on peut
situer cette option socio-cognitive ? Autrement dit, à quelles catégo
risations sociales correspondent à l'heure actuelle les traits marqués
du français dans le Borinage ?
Dans un texte signé BUCK, sous la rubrique « la petite gazette »
en première page du journal Le Soir du 21 mai 1934, on peut lire le
passage suivant :
Le Borinage ne figure sur aucun atlas. C'est une région arbitraire, limitée
cependant avec une étrange précision. Baudour n'est point le Borinage,
mais Quaregnon en est le cœur. Ici, les hommes ont tracé eux-mêmes, sans
le secours des géographes, les frontières de leur songe. Un Borain qui s'en
va à Mons part à l'étranger. Ce particularisme passionné ne constitue pas le
moindre attrait de cette région contradictoire1.
De nos jours, la mobilité est autrement plus grande et certaines
distinctions sont devenues caduques. Il n'empêche qu'aujourd'hui,
comme en 1934, malgré leur contiguïté, Mons et le Borinage cont
inuent d'apparaître comme des communautés distinctes aux yeux
d'une grande majorité de leurs membres. Les raisons de la distinc
tion sont multiples, les principales étant d'ordre historique, mais
aussi linguistique et socioculturel.
Mons est une vieille ville du Hainaut à tradition plutôt bourgeoise
qui, d'après la grande majorité des témoins de cette enquête, était
anciennement « habitée par des riches ». Située à proximité de la
frontière française, elle a, sur le plan linguistique, cultivé un français
assez proche ou ne se différenciant guère du français dit standard.
Telle est, en tout état de cause, la principale revendication qu'on note
dans le discours métalinguistique des Montois, de manière générale.
Le Borinage est une région ouvrière. Dans l'opinion des gens, à la
question portant sur les limites du Borinage par exemple, les notions
de Borinage et de charbonnage se chevauchent et se confondent
1. Cité par Léon FOURMANOIT dans "1934, l'année du fief de Lambréchies", collec
tion "Etes luttes, des hommes et du Borinage", Mons, 1984. ASPECTS DU FRANÇAIS PARLÉ DANS LE BORINAGE 73
souvent. Ici, en effet, se trouvait une forte concentration de mines de
charbon et l'exploitation houillère a été l'activité centrale de la contrée.
C'est une partie de la Belgique où la misère fut grande jusqu'à l'après-
guerre et qui a connu, par la suite, une brève période de bonne pros
périté grâce à l'industrialisation tous azimuts des pays d'Europe à
l'époque de reconstruction. Les nombreuses mines du Borinage ont
cependant dû être fermées presque en même temps vers la fin des
années 1950 - début des années 1960, et la région connaît actuellement
de graves problèmes liés principalement au chômage. La conscience
collective boraine en est restée d'autant plus attachée à ce passé
ouvrier fait de souffrances et d'âpres luttes sociales qui ne sont pas la
moindre cause de fierté chez les Borains - laquelle fierté constituerait
naturellement un jalon de positionnement identitaire, lui-même géné
rateur de comportements et attitudes trouvant leur expression dans
les faits de langage, en partie du moins, et assurément pas la moindre.
Depuis longtemps, le Borinage vit dans une situation diglossique,
faite de la coexistence du français avec un sous-dialecte picard
(Ruelle 1981) communément désigné sous l'appellation de "patois
borain". Dans la seconde moitié de ce siècle toutefois, le français a
étendu sa sphère d'influence et il est de devenu la langue exclusive
de la plupart des locuteurs, des locuteurs plus jeunes surtout, dont
beaucoup conservent néanmoins une compétence du patois en
réception. P. Ruelle faisait l'observation suivante, il y a plus d'un
quart de siècle maintenant, lors d'une enquête qu'il a mené dans dix
localités " où le patois2 avait toujours occupé de fortes positions " :
Presque toutes les petites filles parlent français, même quand elles connaissent
le patois. La proportion [de patoisantes] la plus élevée que l'on m'ait signalée
est de 28%. Elle est exceptionnelle. Dans beaucoup d'écoles, le nombre des
petites filles qui usent du patois est nul. La proportion de garçons qui patoisent
dans les mêmes circonstances va de 20 à 90% et on peut estimer que la moyenne
est de 60%. Détail piquant : dans l'école primaire d'un quartier essentiellement
prolétarien, toutes les filles parlent français, mais 75% des garçons parlent patois
(Ruelle 1968 : 8).
2. Il s'agit de l'ensemble des "patois gallo-romans" dont fait partie le sous-dialecte
picard parlé par les Borains. 74 NDIASSÉ THIAM
Le français que parlent les Borains comporte bien des spécificités,
tant aux plans morphosyntaxique et lexical qu'aux plans phonolo
gique et suprasegmental. Il apparaît cependant, selon un avis très
largement partagé à Mons et dans la région, que le trait le plus carac
téristique du français des Borains consiste en une réalisation apico-
alvéolaire, "très roulée", du phonème /r/, qui assurerait leur ident
ification. Toutefois, reconnaît-on aussi, tous les Borains ne roulent
pas le /r/ et certains parmi eux ne l'utiliseraient que par dérision ou
à des fins semblables : dans les imitations, les citations, etc. L'enquête
sur la variation du français dans le Borinage sera centrée sur ce trait
linguistique caractéristique.
L'ENQUETE
Les variables sociologiques retenues sont celles de l'âge, du sexe et
de la position socioculturelle3. Cependant, il a fallu faire abstraction
de cette dernière variable avec les enfants enquêtes : la question
était souvent malvenue ou ne recevait que rarement de réponses
précises quelle que soit la manière par laquelle on choisissait de la
poser. Les autres enquêtes ont été classés en fonction de leur niveau
d'instruction. Ainsi, la réponse à la question « Quel est le plus haut
niveau d'études que vous avez achevé ? » permettait de les classer
de la manière suivante :
Classe A : Supérieur non-universitaire d'au moins quatre ans,
universitaire ;
Classe B : de moins de quatre ans,
secondaire complet ;
Classe C : Secondaire professionnel, secondaire inférieur, primaire,
pas de diplôme.
Les catégories d'âges des sujets de l'enquête sont les suivantes : I.
les enfants (10-12 ans) ; H. les jeunes âgés de 18 à 25 ans ; III. les
3. D'autres variables, telles que celles contrastant les différentes localités du Borinage,
pourraient revêtir un certain intérêt, mais les limites que nous assignons à cette
étude nous contraignent à en faire abstraction. ASPECTS DU FRANÇAIS PARLÉ DANS LE BORINAGE 75
adultes de 30 à 50 ans et IV. les personnes âgés de 55 ans et plus.
Les données relatives aux nombreuses personnes habitant le
Borinage mais appartenant à une autre nationalité d'origine4 ren
contrés lors de cette enquête n'ont pas été prises en compte dans
l'analyse. Les données retenues ne concernent donc que les Borains
de souche (cf. Tableau I ).
L'objectif d'enquête était 1) de faire réaliser le phonème /r/ à
tous ces locuteurs et dans les mêmes mots, en sorte qu'on puisse
déterminer comment les emplois des variantes (standard ou mar
quée) se trouvent liés aux variables sociologiques retenues, 2) de
chercher à scruter l'opinion épilinguistique des enquêtes en susci
tant chez eux un discours dégageant et appréciant les caractéris
tiques humaines et linguistiques des Borains. La démarche qui a été
adoptée pour y parvenir est la suivante :
La recherche était présentée aux enquêtes comme une étude sur
le Borinage au plan de ses spécificités historiques et culturelles, de
ses rapports avec le voisinage immédiat - Mons et le nord de la
France -, de sa délimitation territoriale...5 Les formulations pou
vaient être différentes, en rapport avec la situation d'enquête et l'i
nterlocuteur donné, mais elles reprenaient toujours l'idée d'un inté
rêt général pour le Borinage et se gardaient bien de dévoiler
d'emblée l'enquête sociolinguistique. Les entretiens étaient enregis
trés au moyen d'un magnétophone à microcassette qui, sans être
couvert, ne semblait guère influer sur le déroulement de la conver
sation et était vite négligé par les enquêtes.
4. Ce sont des Italiens, des Polonais, des Turcs ou encore des Nord-Africains d'origine.
Cette catégorie de personnes (bien qu'elles soient parfois de deuxième ou de tro
isième génération et parfaitement intégrées dans le tissu social borain) présente des
variables dont la prise en compte risquerait d'étendre l'analyse à des questions qui
débordent le sujet de l'étude.
5. Il n'en a pas été de même avec les enfants de 10-12 ans. Je les ai rencontrés dans les
plaines de jeux de Hornu-Centre, de Boussu-Bois et de Frameries où j'ai été intro
duit auprès des Directeurs par un Echevin de la maison communale de Hornu. Par
ailleurs, il est évident que les questions qui pouvaient être posées aux enfants
étaient forcément différentes de celles qui étaient destinées aux autres catégories
d'enquêtes. Ce qui suit du déroulement de l'enquête ne concerne donc que partie
llement les enfants. Toutefois, j'ai été attentif à obtenir dans les réponses les mêmes
éléments d'évaluation. NDIASSE THIAM 76
tableau I : Population des enquêtes
Age Sexe Situation socioculturelle TOTAL
Cl. A Cl. B Cl. C
I 10-12 F n n n 18
M n n n 17
II 18-25 F 5 5 5 15
M 5 5 5 15
m 30-50 F 5 5 5 15
M 5 5 5 15
IV 55et + F 4 4 4 12
M 4 5 4 13
TOTAL 28 + n 29 + n 28 + n 120
Les premières questions étaient d'ordre général : Qu'est-ce que le
Borinage ? Quelles en sont les limites ? Pouvez-vous citer les locali
tés qui font partie du Borinage ?
A ce niveau, les enquêtes devaient produire dans leurs réponses
les mots Borinage, région, Dour, Frameries, Homu, Quaregnon, Pâtu
rages, même si certaines fois il fallait les relancer pour obtenir la
production.
Pour prendre en compte la variable situationelle, on a proposé
ensuite à chaque enquêté de lire à haute voix le texte suivant, extrait
d'une entrée du Larousse du XXe siècle (Paris, 1928) et contenant
les mêmes mots :
Borinage ou "couchant de Morts", petit pays de Belgique appartenant à la région
industrielle de la Sambre et de la Meuse, qui fait suite à la région du nord de la
France et se prolonge en Allemagne dans le groupe d'Aix-la-Chapelle. Les
communes se sont multipliées à mesure que se développait l'exploitation de la
houille : Quaregnon, Jemappes, Frameries, Wasmes, Dour, Boussu, Homu,
Cuesmes, Flénu, Pâturages.
Après la lecture on demandait à l'enquêté s'il partageait l'avis de
l'auteur, notamment en ce qui concerne la délimitation du Borinage.
La question avait surtout pour fonction de justifier, aux yeux de ASPECTS DU FRANÇAIS PARLÉ DANS LE BORINAGE 77
l'enquêté, pourquoi on l'avait soumis à cette épreuve de lecture et
d'aider au passage d'un contexte franchement formel à un autre
qui se voulait plus proche de la conversation libre.
Les questions qui étaient ensuite posées se situaient dans la
continuité des premières :
« Qui vit dans le Borinage, mis à part les Borains ? - De quels pays
étrangers le Borinage est-il le plus proche ? »
La discussion prenait par la suite un cours plus libre, le plus
souvent, lorsqu'elle touchait à des sujets comme le travail dans
les mines, les traits culturels des Borains, leurs us et coutumes,
leurs mœurs et leurs traits de caractère les plus saillants, le bras
sage des nationalités dans l'exploitation de la houille, les luttes
sociales ouvrières, etc., selon la sensibilité du sujet. Elle débouc
hait ainsi naturellement sur des questions touchant de manière
plus précise aux représentations et au discours épilinguistique
des enquêtes6 :
« Vous sentez-vous Borain vous-même ? - Qu'est-ce qu'un vrai
Borain ? - Pouvez vous reconnaître un Borain hors du Borinage ? -
Qu'est-ce qui caractérise le Borain au plan du comportement en socié
té ou d'autres critères d'appréciation ? - Quelles sont les spécificités
linguistiques boraines les plus caractéristiques ? - Est-il prestigieux
ou non de parler français à la manière des Borains ? »
DEPOUILLEMENT DES DONNEES
Toutes les réalisations des mots Borinage, région, Dour, Frameries,
Hornu, Quaregnon, Pâturages ont été d'abord relevées en trois
ensembles distincts correspondant aux trois étapes du déroule
ment de chaque entretien : 1) les questions - réponses, 2) la lecture
suivie de commentaire et 3) la conversation libre.
Pour l'évaluation quantitative des données, on a retenu chez
6. Il était initialement prévu de ne poser ce type de questions qu'à un échantillon réduit
d'une vingtaine de personnes. L'intérêt qu'elles ont suscité chez les premiers inter
locuteurs a fait qu'elles ont été posées à l'ensemble des enquêtes à partir de la caté
gorie des 18-25 ans. NDIASSÉ THIAM 78
chaque enquêté la première réalisation de chacun des 7 items énu-
mérés ci-dessus pour chacune des trois étapes des entretiens. On a
ainsi 3 unités de réalisation pour chaque mot et pour chaque enquêt
é. Cela donne un total de 2 520 unités de réalisation sur la base
desquelles le décompte des réalisations non-marquées [R] et [r] du
langage marqué a été effectué en rapport avec les différentes caté
gories de locuteurs de l'échantillon.
Lorsque, pour les trois occurrences retenues d'un même mot,
les locuteurs adoptent une seule variante, celle-ci est comptabili
sée soit dans les [r], soit dans les [R]. Lorsque, au contraire, ils
passent d'une variante à l'autre (lors des trois réalisations d'un
même mot, toujours), on comptabilise leurs dans une
catégorie symbolisée R±. Considérons maintenant les résultats de
cette enquête.
LES RESULTATS
Les réalisations des variantes du phonème /r/ se répartissent, sur
l'ensemble des locuteurs de l'échantillon, de la manière suivante :
[R] (réalisations non marquées) = 42,5% ; [r] (réalisations marquées)
= 50,9% ; R± (réalisations fluctuantes) = 6,5%.
Cette configuration générale des données démontre assez clair
ement que le phonème /r/ est une variable linguistique pertinente
dans le français parlé par les membres de la communauté boraine.
Elle montre que la situation se caractérise par une dominance de la
variante marquée par rapport à la forme standard et une dominance
des usages stables sur les usages fluctuants. Quelle en est la distr
ibution au niveau des paramètres externes qu'on a retenus ?
DISTRIBUTION SOCIALE DE LA VARIABLE /r/
I . Effet de la variable "catégorie socioculturelle"
Considérées à travers les distinctions socioculturelles, les réalisa
tions du phonème /r/, sur l'ensemble des locuteurs de l'échant
illon, exceptés les enfants de 10-12ans, se répartissent comme suit : ASPECTS DU FRANÇAIS PARLÉ DANS LE BORINAGE 79
TABLEAU II :
Distribution des réalisations de Irl selon la catégorie socioculturelle
Catégorie Réalisations du phonème /r/ (%)
socioculturelle R± [R] M
Cl. A 55,4 39,9 4,6
C1.B 44,8 46,4 8,8
C1.C 25 71,8 3,1
L'observation des données de la variable "catégorie socioculturel
le" révèle, comme on le voit, une courbe décroissante, de la CL A à
la Cl. C, des réalisations [R]. Les scores de réalisations [R] de la CL C
se situent juste à un quart (25%) de l'ensemble des réalisations
produites par ses représentants, alors que pour les Cl. A et B ils atte
ignent la moitié de ces productions (55,4 et 44,8%, respectivement).
Corrélativement, les réalisations [r] dessinent une courbe crois
sante assez semblable (toujours de la Cl. A à la Cl. C), avec des scores
voisins pour les Cl. A et B, ceux de la Cl. C recueillant la grande
majorité des productions.
Les données des distinctions socio-culturelles semblent démont
rer que ce sont les strates supérieures qui utilisent majoritairement
la réalisation non marquée. Celle-ci apparaît, de ce fait, comme une
marque variétale de prestige. L'examen des données de la variable
sexe au niveau des catégories socioculturelles montre que les
femmes des Cl. A et B valorisent beaucoup plus la prononciation
[R] (70,4% et 55%, respectivement, les locutrices de la Cl. C total
isant 35% de réalisations non marquées) que les hommes des
mêmes catégories dont les réalisations non marquées se montent à
40,5% en Cl. A et 34,6% en Cl. B, la Cl. C ne recueillant que 15%.
Ceci confirme le caractère de prestige de la variante non marquée,
quand on sait que les femmes sont généralement reconnues comme
étant les plus sensibles aux variantes linguistiques de prestige 7.
7. Cf. Labov 1966, Trudgill 1983, Houdebine 1983.

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