//img.uscri.be/pth/83e2610289821e607eeba3ef437a8c9e977e1f18
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Aspects du sous-développement au Maroc - article ; n°410 ; vol.75, pg 410-431

De
25 pages
Annales de Géographie - Année 1966 - Volume 75 - Numéro 410 - Pages 410-431
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Daniel Noin
Aspects du sous-développement au Maroc
In: Annales de Géographie. 1966, t. 75, n°410. pp. 410-431.
Citer ce document / Cite this document :
Noin Daniel. Aspects du sous-développement au Maroc. In: Annales de Géographie. 1966, t. 75, n°410. pp. 410-431.
doi : 10.3406/geo.1966.17285
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1966_num_75_410_17285Aspects du sous-développement
au Maroc*
Planches IX-X par Daniel Noin
La notion de sous-développement, en dépit des imprécisions et des ambig
uïtés dont elle a été entourée à ses débuts, a facilité inconstestablement
pour les chercheurs en sciences humaines la compréhension des aspects
et des problèmes des pays du Tiers Monde. Une notion aussi synthétique
aurait dû, semble-t-il, attirer les géographes beaucoup plus tôt : il n'en a
guère été ainsi jusqu'à ces dernières années, du moins en France. La notion,
il est vrai, conduit plus facilement à l'analyse des structures socio-écono
miques qu'à l'analyse géographique ; les différenciations spatiales du sous-
développement, dans l'ensemble du Tiers Monde comme à l'intérieur d'un
pays donné, restent difficiles à formuler ; cette difficulté s'explique certa
inement par la faible importance des recherches géographiques consacrées
jusqu'à présent à ce sujet.
Une meilleure connaissance géographique du phénomène serait pourtant
d'une grande utilité. D'abord parce que le concept de sous-développement
— ou les concepts qui en sont dérivés — gagneraient à être étudiés suivant
l'optique et les méthodes particulières de la géographie. Ensuite pour répondre
aux besoins des chercheurs, et notamment des géographes, qui travaillent
dans les pays sous-développés : il est impossible aujourd'hui d'analyser les
faits de population, les activités rurales ou les phénomènes urbains de ces
pays sans aborder, de front ou de biais, les problèmes du sous-développement1.
Des aperçus géographiques à l'échelle mondiale existent déjà2. Afin de
les préciser, il paraît utile d'étudier maintenant certains aspects du sous-
développement (le rapport production-population, l'explosion démograp
hique, le sous-emploi, l'exode vers les agglomérations urbaines, les deux
* Article rédigé en 1965 (N.D.L.R.).
1. Cf. la dernière thèse de géographie humaine sur le Maroc : J. Le Goz, Le Rharb, fellahs
et colons, 1954, 2 vol., 1 005 p., 4 pi. h. t.
2. Cf. en langue française, Y. Lacoste, Les pays sous-développés, Paris, P.U.F., coll. « Que
sais-je ? », n° 853, 1959. — La partie de l'ouvrage de P. George, R. Guglielmo, B. Kayser et
Y. Lacoste, La Géographie active, Paris, P.U.F., 1964. — Yves Lacoste, Géographie du sous-
développement, Paris, P.U.F., 1965. LE SOUS-DÉVELOPPEMENT AU MAROC 4M
secteurs de l'économie, les pôles de croissance) ou encore d'étudier les traits
spécifiques du sous-développement dans divers pays.
Les indications qui suivent visent simplement à caractériser quelques
aspects démographiques et économiques du sous-développement au Maroc
et à en esquisser les différenciations régionales (pi. IX et X).
I. LES PRINCIPALES CARACTÉRISTIQUES
DU SOUS-DÉVELOPPEMENT A L'ÉCHELLE NATIONALE
L'appartenance du Maroc au Tiers Monde a parfois été contestée. D'autres
étiquettes lui ont été appliquées pour souligner son aspect « moderne » ou
pour mettre l'accent sur son « développement ». Les indices les plus signi
ficatifs du sous-développement y sont pourtant observables : forte propor
tion de la population vivant de l'agriculture, faible productivité du travail
agricole, surpeuplement des campagnes, industrialisation peu importante,
fort sous-emploi des forces de travail, épargne réduite et mal employée,
dépendance économique, faible niveau de vie de la masse de la population,
forte fécondité, mortalité en baisse mais encore élevée, survivances de struc
tures sociales de type ancien, rôle inférieur de la femme, fort pourcentage
d'illettrés dans la population adulte, pénurie de cadres... tous ces aspects,
hélas, peuvent être observés au Maroc comme dans les trois quarts des pays
du globe actuellement.
Le tableau est assez sombre. On peut certes lui apporter des retouches,
mais le fait essentiel demeure : le Maroc fait partie des pays sous-développés ;
il connaît les cercles vicieux et les distorsions du sous-développement. Si
la très forte croissance de l'économie moderne après 1945 a masqué tempo
rairement le phénomène, le ralentissement de la croissance économique
depuis 1952-1953, conjugué avec l'accélération de la démogra
phique depuis la Seconde Guerre mondiale, le mettent depuis en lumière1.
Aspects démographiques
Les caractéristiques démographiques de la population musulmane —
98 p. 100 de la population totale en 1965 — commencent à être mieux con
nues2. Elles illustrent fort bien l'appartenance du Maroc au Tiers Monde.
1. La fécondité est très élevée : le taux de natalité est de 50 p. 1 000 environ,
le taux de est de l'ordre de 210 p. 1 000. Ces taux sont un peu plus
1. L'inquiétude face aux difficultés était déjà nettement perceptible dans la synthèse publiée
par J. Dresch en 1953 sur les Aspects nouveaux de V Afrique du Nord (Annales de Géographie,
n° 329, p. 37-56). Depuis les problèmes se sont beaucoup aggravés.
2. Deux principales sources de renseignements : Résultats du Recensement de 1960, vol. 1
(nationalité, sexe, âge), Serv. Centr, des Stat., Rabat, 1964 (3 autres volumes à paraître) ;
Résultats de l'enquête à objectifs multiples (1962), Démographie, éd. provis. ronéot., Serv. Centr,
des Stat., Rabat, 1964. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 412
élevés que ceux observés dans les autres pays arabes ; ils sont supérieurs
à ceux de la plupart des pays africains, asiatiques ou même latino-améric
ains. S'ils ne comptent pas parmi les plus élevés du monde, ils risquent de
s'en approcher par suite de l'amélioration progressive des conditions sani
taires qui a tendance à élever encore la fécondité. Les causes de cette situa
tion sont connues et il n'est pas nécessaire de les rappeler. Par rapport à
l'Algérie et à la Tunisie, le facteur original paraît résider dans la grande
précocité des mariages (surtout en milieu rural) et la fréquence des remar
iages chez les femmes veuves ou divorcées. Le choc de la société marocaine
avec la société européenne depuis un demi-siècle n'a pas modifié de façon
sensible le comportement de la population marocaine à l'égard de la procréa
tion, sauf pour une infime minorité citadine.
2. La mortalité, au contraire, a fortement baissé depuis l'intervention
européenne. Le taux de mortalité générale est de l'ordre de 18 p. 1 000 actuell
ement. Toutes les endémies que connaissait naguère le Maroc ont été éliminées.
Une importante infrastructure sanitaire a été mise en place peu à peu. L'es
pérance de vie à la naissance atteint aujourd'hui 47 ans dans la population
musulmane et les quotients de mortalité pour les jeunes et les adultes sont
assez faibles. La mortalité infantile cependant reste relativement forte
(150 p. 1000), ce qui indique certaines insuffisances. Ce n'est pas tellement
l'équipement hospitalier qui est insuffisant (1 lit d'hôpital pour 600 habitants)
que le personnel médical (1 médecin pour 12 500 habitants) ou l'éducation
de la population. Ces chiffres donnent au Maroc une position plutôt favo
rable parmi les pays du Tiers Monde ; l'avance est nette sur l'Afrique tro
picale ou l'Asie méridionale ; par contre, il y a un léger retard par rapport
aux pays où l'action sanitaire est plus ancienne et mieux répartie sur le
territoire, comme l'Algérie ou la Tunisie. Tous les indices concernant la
mortalité ou l'appareil sanitaire révèlent l'existence de fortes disparités entre
les villes et les campagnes ou entre les différentes régions du milieu rural.
3. L'accroissement de la population est devenu aujourd'hui très rapide;
il a certainement dépassé 30 p. 1 000 au cours des dernières années et atteint
32 p. 1 000 aujourd'hui. Gela implique un doublement en moins d'une géné
ration. Pour 1965, l'excédent des naissances sur les décès peut être estimé
à 380 000 environ.
Les conséquences d'un tel accroissement — supérieur à celui de la plu
part des pays sous-développés, supérieur notamment à celui de l'Algérie
ou de la Tunisie — sont très lourdes. Le nombre des emplois à créer dans les
dix prochaines années s'élève à 1 100 000 pour faire face à la seule croissance
démographique et sans tenir compte du sous-emploi à résorber ; chiffre
considérable si l'on songe à l'aggravation tendancielle de ce sous- emploi.
L'étude des implications de l'accroissement suivant les normes admises en
Europe s'arrête vite d'ailleurs : le niveau des investissements qu'elles sup
posent est tout à fait disproportionné avec la capacité d'épargne du pays. LE SOUS-DÉVELOPPEMENT AU MAROC 413
II est évident qu'une autre voie doit être trouvée pour faire face à l'accroi
ssement de la population.
Aspects économiques
L'économie marocaine a fait l'objet d'un nombre élevé d'études ; sa
connaissance s'est encore améliorée au cours des dernières années par d'im
portantes enquêtes1. Les aspects les plus brillants en ont été maintes fois
soulignés tant à la fin du Protectorat que depuis l'Indépendance. Pourtant
ni les belles réalisations de l'infrastructure, ni la vigoureuse croissance de
la production phosphatière, ni l'essor récent du tourisme ne peuvent masquer
les difficultés de la plupart des secteurs. L'économie présente, elle aussi,
les signes caractéristiques du sous-développement.
1. Des éléments de la production intérieure, il suffira de souligner quelques
traits essentiels à la lumière des études les plus récentes.
L'économie marocaine reste volontiers décrite comme « primaire », à
l'instar de celle des autres pays sous-développés. L'agriculture est encore
souvent considérée comme l'activité essentielle du pays. Cette appréciation
mérite d'être nuancée. En termes de population active, l'agriculture voit
son importance diminuer progressivement en valeur relative mais reste
bien l'activité prépondérante (71 p. 100 de la population active musulmane
en 1952, 61 p. 100 en 1960). En termes de production, elle ne fournit plus,
depuis une quinzaine d'années déjà, que 30 p. 100 environ de la production
intérieure brute ; ce pourcentage, qui oscille suivant le niveau des récoltes
(33 p. 100 en 1957, 27 p. 100 en 1961), est plus faible que dans la plupart
des pays sous-développés mais il n'est nullement exceptionnel ; il indique
une économie déjà diversifiée. Depuis que la comptabilité économique est
pratiquée au Maroc (1951), il se maintient à ce niveau, ce qui implique un
lent progrès, sensiblement égal à celui des autres secteurs ; il y a eu, en effet,
des progrès dus à l'essor de cultures riches, mais ils ont été très limités dans
l'espace : la plus grande partie du pays est restée vouée à une agriculture
stagnante et faiblement productive. La productivité par travailleur y est
4 à 5 fois inférieure à celle des activités non agricoles.
Le secteur des mines, de l'énergie, de l'artisanat et de l'industrie est
déjà relativement important : il a fourni, en 1960, 27 p. 100 de la production
intérieure brute en employant 11,5 p. 100 de la population active. Les mines,
à elles seules, fournissent 6 p. 100 de la production intérieure, part qui a
tendance à augmenter, avec seulement 30 000 mineurs : c'est le secteur
1. Cf. notamment les publications de la Division de la Coordination Économique et du Plan
(Rabat) : Plan quinquennal (1960-1964) , 1961 : — Le Développement industriel (Plan quinquennal
1960-1964), 1961 ; — Plan triennal (1965-1967), 1965, 602 p. Ou encore les publ. du Service
Central des Statistiques (Rabat) : Résultats de l'enquête à objectifs multiples (1962), Agriculture,
éd. prov. ronéot, 1964. — P. Dubois, Statistiques économiques et sociales du Maroc, 2 fasc. ronéot.,
1962. • — Tableaux économiques du Maroc (1915-1959) , 1960, 340 p. — La Situation économique
du Maroc (annuel).
Parmi les études sur l'économie : G. Oved, Problèmes du développement économique du Maroc
(Tiers Monde, Paris, juillet-septembre 1961). ANNALES DE GÉOGRAPHIE 414
où la productivité est la plus forte grâce à la mécanisation poussée de l'e
xtraction phosphatière ; la quasi-totalité des produits tirés du sous-sol reste
exportée à l'état brut en attendant la mise en route du complexe chimique
de Safi. L'industrie fournit aujourd'hui 12 p. 100 environ de la production
intérieure : cette part, qui s'accroît avec lenteur, reste faible ; sans doute
l'industrie est-elle diversifiée mais la faiblesse des industries de base, la
prédominance des industries alimentaires, la faible consommation d'énergie
ou de produits métallurgiques (0,2 tonne d'équivalent-charbon, 10 kg
d'acier par an et par habitant), le nombre encore modeste des ouvriers (80 000
permanents et 30 000 saisonniers), la faiblesse de l'effet multiplicateur des
investissements industriels, la prédominance des produits bruts dans les
exportations et des produits élaborés dans les importations : tous ces
éléments caractérisent un développement industriel limité.
Le secteur tertiaire, avec 27,5 p. 100 de la population active et 43 p. 100
du produit intérieur en 1960, est manifestement disproportionné par rapport
aux services qu'il fournit. Sans doute l'économie de marché est-elle aujour
d'hui largement répandue dans le pays et l'administration occupe-t-elle
un important personnel mais le gonflement anormal du secteur tertiaire
s'explique surtout par le sous-emploi ; il occupe une part importante de la
population adulte en activités dont l'intérêt économique est faible ou nul.
Au total, l'économie marocaine présente une structure en trois secteurs
comparable à celle de l'Algérie, de la Tunisie ou de l'Egypte, c'est-à-dire
de pays sous-développés où le secteur « moderne » est déjà largement implanté.
A ce point de vue, le Maroc se situe un peu au-dessus de la moyenne des pays
du Tiers Monde. Cependant on ne saurait poursuivre plus longtemps l'étude
sectorielle de l'économie suivant la méthode classique : l'économie marocaine
comme celle de la plupart des pays sous-développés, est « dualiste » ; il y
a deux secteurs, l'un « traditionnel » et l'autre « moderne », dont les diffé
rences, par suite de l'évolution historique du pays, sont particulièrement
accusées. On ne saurait non plus se méprendre sur l'aspect relativement
évolué de la structure par secteurs : au total, la production intérieure brute
reste assez modeste ; elle est inférieure de 40 fois à celle de la France pour
4 fois moins d'habitants.
2. Les deux secteurs de V économie ont chacun des caractéristiques et des
problèmes spécifiques1 :
1. Si l'expression de secteur «capitaliste» convient assez bien pour désigner l'économie
moderne bien que ses formes ne soient pas toujours capitalistiques, l'expression de « secteur
sous-capitaliste », ou « sous-prolétarien », pour désigner le secteur traditionnel, ne convient guère
au Maroc ; celui-ci n'est ni intégré, ni contrôlé mais, pour l'essentiel, juxtaposé à celui-là. S'il
y a eu des effets de prolétarisation, dans les villes et dans les régions de culture moderne, ils sont
loin d'être généralisés ; les deux tiers des foyers du secteur traditionnel disposent de moyens de
production. Si les rapports sociaux ont été altérés dans certaines régions, il n'en est pas de même
partout, notamment dans les régions de vieille paysannerie ; quant aux techniques de production,
elles ont souvent peu évolué. Le terme de « précapitaliste » pourrait convenir à la rigueur mais
celui de « traditionnel », consacré par l'usage, paraît encore le moins discutable. Ce qui prête à
discussion, d'ailleurs, ce n'est pas tellement le qualificatif, c'est surtout la limite des deux sec
teurs. LE SOUS-DÉVELOPPEMENT AU MAROC 415
— L'économie « traditionnelle » (agriculture hors des régions modern
isées, la majeure partie de l'artisanat et du petit commerce dans les villes
ou les campagnes) intéresse au Maroc environ 80 p. 100 de la population,
mais ne contribue que pour 30 p. 100 au produit intérieur.
C'est, bien entendu, l'agriculture qui fait vivre la majeure partie de la
population. Les aspects en ont été précisés par diverses études statistiques
récentes : exiguïté des exploitations (elles sont au nombre de 880 000 pour
3 900 000 ha cultivés en première culture), morcellement en parcelles de
faibles dimensions, insuffisance du matériel (88 p. 100 des labours exécutés
à l'araire), technique agricoles archaïques n'ayant que très peu évolué (même
depuis un demi-siècle), absence d'assolements et de fumures dans de nomb
reuses régions, faible diversification (84 p. 100 des superficies labourées
sont encore cultivées en céréales), faible productivité (1 journée de travail
en moyenne pour produire seulement 20 kg de grains), maintien de formes
de propriété de type ancien empêchant une bonne exploitation, importance
des modes de faire-valoir indirects à part de récolte (les 3/5 du sol cultivé),
importance de la rente foncière (souvent 1/3 ou 1/2 de la récolte), etc. Cette
économie, qui est une économie de misère pour la plus grande partie de la
population rurale, n'évolue que très difficilement.
L'artisanat rural ou citadin connaît un déclin accéléré depuis une dizaine
d'années après avoir conservé longtemps plus d'importance que dans la plu
part des autres pays sous-développés. Le petit commerce se développe au
contraire mais ne laisse que de très faibles gains, en moyenne, à ceux qui
l'animent.
— L'économie « moderne » est beaucoup plus diversifiée : elle comprend
l'agriculture moderne, la pêche, les mines, l'énergie, les travaux publics,
les transports, l'artisanat moderne et une partie du commerce de détail
dans les villes, le grand commerce, l'industrie, y compris la construction
urbaine, enfin la majeure partie des services dans les villes, soit au total
environ 70 p. 100 de la production intérieure, pourcentage qui paraît élevé
pour un pays sous-développé. Elle fait vivre, beaucoup mieux en moyenne
que l'économie « traditionnelle », environ 30 p. 100 de la population du pays.
Ce secteur, qui appartient entièrement à l'économie de marché et dont les
formes sont le plus souvent capitalistes, est largement tourné vers les marchés
extérieurs (le Maroc exporte 25 p. 100 de sa production, chiffre élevé là
encore, pour un pays sous-développé). Sa dépendance vis-à-vis de la France
(pour les cadres, les capitaux, les approvisionnements et les marchés) a été
souvent soulignée au cours des dernières années : cette dépendance diminue
cependant au profit des chefs d'entreprises marocains et surtout de l'État.
— Les deux secteurs n'ont pratiquement pas de liens entre eux dans une
économie « dualiste », ils sont juxtaposés : cette assertion répandue à pro
pos des pays sous-développés a été partiellement vraie au Maroc pendant
longtemps ; elle ne l'est plus vraiment depuis une dizaine d'années. D'abord
parce que la limite entre les deux secteurs — la frange d'interférence plus 416 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
exactement — a tendance à s'élargir : c'est le cas des entreprises agricoles,
artisanales ou commerciales qui se modernisent ; il y a ainsi un lent recul
d'un secteur au profit de l'autre. Ensuite parce que les échanges entre les
deux secteurs ont pris une ampleur croissante à partir des années 50 : l'auto-
consommation ne représente plus que 40 p. 100 en moyenne de la consom
mation totale des campagnes ; l'économie de marché a donc largement péné
tré le milieu rural quoique très inégalement suivant les régions. Enfin parce
que l'État intervient de plus en plus dans les campagnes traditionnelles
pour développer la production et moderniser l'agriculture (Office de la Mise
en Valeur Agricole) ou pour utiliser la main-d'œuvre inemployée à des tr
avaux d'amélioration (Promotion Nationale).
La répartition géographique de l'économie moderne exclut d'ailleurs
l'idée d'une absence de liens avec les campagnes traditionnelles : si elle
connaît une forte concentration dans la région côtière du Nord-Ouest, elle
contribue à animer de nombreux centres dans l'ensemble du pays, même
dans les régions les plus éloignées des pôles de l'économie moderne ; la con
centration géographique du secteur moderne est en effet beaucoup moins
grande que dans la plupart des pays sous-développés. Il y a donc eu, peu à
peu, une « mise en communication » des deux secteurs au moins dans les régions
rurales où le secteur moderne est bien représenté et dans les villes. Si la
capacité d'évolution du secteur « traditionnel » est très faible, ce n'est pas
par absence de liens avec le secteur « moderne », c'est par suite de tout un
ensemble de freins de nature économique et sociologique.
3. Le sous-emploi de la population active, ou plus précisément de la popul
ation en âge d'activité, paraît important et est considéré, au Maroc comme
dans les autres pays sous-développés, comme un des problèmes les plus
importants du pays. Ce sous-emploi est en réalité fort mal connu : il méri
terait des études approfondies. Les chiffres avancés jusqu'à présent résultent
d'estimations très discutables. Ainsi on ne peut valablement mettre en rapport
le taux d'activité résultant du recensement de 1960 (28 p. 100) et la part
des plus de 15 ans dans l'ensemble de la population (55 p. 100) pour en déduire
que la moitié de la population adulte est inactive. On ne peut non plus mettre
en rapport le nombre de journées de travail réclamé par les différentes spé
culations agricoles et le nombre de journées pouvant être fourni théor
iquement par la main-d'œuvre rurale : on en a déduit un peu hâtivement
que le taux de sous-emploi était de 50 p. 100 et qu'une bonne partie de la
population pourrait être retirée de l'agriculture.
Pour interpréter le taux d'activité de 1960, il faut tenir compte de la
structure par âges, des malades et des infirmes, des personnes déclarées
« actives » mais sans travail et surtout de la participation des femmes aux
activités économiques, particulièrement en milieu rural. Le taux d'activité
doit être en réalité de 36-37 p. 100 tandis que la population susceptible de
travailler ne doit pas dépasser 50 p. 100. A la campagne, on ne peut seulement Illustration non autorisée à la diffusion
(Clichés P. Georgi IX. A. La population croît plus vite que les ressources. PI.
Enfants dans une cour d'un ksar de l'oasis d'Erfoud.
B. Surpeuplement des oasis.
Chaque ksar a la population d'un village ou au moins d'un hameau.
Illustration non autorisée à la diffusion
.; ♦ ï, * » *
♦ << * Illustration non autorisée à la diffusion
PI.
X. A. Vie (campement pastorale traditionnelle de Béni M'Guild aggravée dans le par Moyen la réduction Atlas à plus des de pâturages 2 000 m au d'hiverprintemps.) (Clichés P. George.)
B. Agriculture maraîchère traditionnelle dans les Doukkala
(noria actionnée par un chameau ; petit champ enclos de pierres).
Illustration non autorisée à la diffusion