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Un secteur en transition ? L'industrie du verre en France au milieu du XIXe siècle - article ; n°4 ; vol.21, pg 531-553

De
24 pages
Histoire, économie et société - Année 2002 - Volume 21 - Numéro 4 - Pages 531-553
Abstract This study of the glass industry in France in the middle of the 19th century lays on the analysis of some Offices inquiries, conserved in the Archives nationales and on the printed inquiries found in the Bibliothèque Nationale de France. The data are always dealt with, totaly. This statistic approach ables us to make a macro-economic study of glass-industry and renews their knowledge up till now which was too much partial and fragmented. It lightens up the transitional aspect of the industrial area and confirms the hypothesis of a specific way of industrialization in the France of the 19th century, which are also put forward by other economic history studies.
Résumé Cette étude de l'industrie du verre en France au milieu du XIXe siècle repose sur le dépouillement d'enquêtes industrielles ministérielles conservées aux Archives Nationales et d'enquêtes imprimées que l'on trouve à la Bibliothèque nationale de France. Systématiquement exploitées, ces données sont traitées ici globalement. Cette approche statistique permet une étude macro-économique des verreries et renouvelle leur connaissance jusqu'ici trop partielle et parcellisée. Elle met en évidence un secteur industriel en transition et confirme l'hypothèse d'une voie spécifique d'industrialisation de la France au XIXe siècle avancée par d'autres recherches d'histoire économique.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Matthieu Brejon de Lavergnée
Un secteur en transition ? L'industrie du verre en France au
milieu du XIXe siècle
In: Histoire, économie et société. 2002, 21e année, n°4. pp. 531-553.
Résumé Cette étude de l'industrie du verre en France au milieu du XIXe siècle repose sur le dépouillement d'enquêtes
industrielles ministérielles conservées aux Archives Nationales et d'enquêtes imprimées que l'on trouve à la Bibliothèque
nationale de France. Systématiquement exploitées, ces données sont traitées ici globalement. Cette approche statistique permet
une étude macro-économique des verreries et renouvelle leur connaissance jusqu'ici trop partielle et parcellisée. Elle met en
évidence un secteur industriel en transition et confirme l'hypothèse d'une voie spécifique d'industrialisation de la France au XIXe
siècle avancée par d'autres recherches d'histoire économique.
Abstract This study of the glass industry in France in the middle of the 19th century lays on the analysis of some Offices inquiries,
conserved in the Archives nationales and on the printed inquiries found in the Bibliothèque Nationale de France. The data are
always dealt with, totaly. This statistic approach ables us to make a macro-economic study of glass-industry and renews their
knowledge up till now which was too much partial and fragmented. It lightens up the transitional aspect of the industrial area and
confirms the hypothesis of a specific way of industrialization in the France of the 19th century, which are also put forward by other
economic history studies.
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Brejon de Lavergnée Matthieu. Un secteur en transition ? L'industrie du verre en France au milieu du XIXe siècle. In: Histoire,
économie et société. 2002, 21e année, n°4. pp. 531-553.
doi : 10.3406/hes.2002.2275
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2002_num_21_4_2275SECTEUR EN TRANSITION ? UN
L'INDUSTRIE DU VERRE EN FRANCE
AU MILIEU DU XIXe SIÈCLE
par Matthieu BREJON de LAVERGNÉE
Résumé
Cette étude de l'industrie du verre en France au milieu du XIXe siècle repose sur le dépouillement
d'enquêtes industrielles ministérielles conservées aux Archives Nationales et d'enquêtes imprimées
que l'on trouve à la Bibliothèque nationale de France. Systématiquement exploitées, ces données
sont traitées ici globalement. Cette approche statistique permet une étude macro-économique des
verreries et renouvelle leur connaissance jusqu'ici trop partielle et parcellisée. Elle met en évidence
un secteur industriel en transition et confirme l'hypothèse d'une voie spécifique d'industrialisation
de la France au XIXe siècle avancée par d'autres recherches d'histoire économique.
Abstract
This study of the glass industry in France in the middle of the 19th century lays on the analysis
of some Offices inquiries, conserved in the Archives nationales and on the printed inquiries found
in the Bibliothèque Nationale de France. The data are always dealt with, totaly. This statistic ap
proach ables us to make a macro-economic study of glass-industry and renews their knowledge up
till now which was too much partial and fragmented. It lightens up the transitional aspect of the in
dustrial area and confirms the hypothesis of a specific way of industrialization in the France of the
19th century, which are also put forward by other economic history studies.
Les fioles carrées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet,
j'ai pensé à faire les nôtres triangulaires. Mais je préférerais,
après mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince,
clissées en roseau ; elles auraient un air mystérieux, et le con
sommateur aime tout ce qui l'intrigue.
Balzac, César Birotteau.
L'industrie du verre tient peu de place dans le paysage économique français de la
première moitié du XIXe siècle tant en terme d'espace occupé que d'hommes employés
ou encore de contribution au produit national. Peut-être est-ce la raison pour laquelle
si peu d'historiens se sont intéressés à cette branche, préférant tourner leurs regards
vers les importants secteurs textile, minier ou métallurgique 1. En outre, le XIXe siècle
1. Les synthèses d'histoire industrielle ou ouvrière de la France font peu de place aux verriers et aux
verreries. Denis Woronoff, dans Y Histoire de l'industrie en du XVIe siècle à nos jours, Paris, 1994,
fait cependant exception.
HES 2002 (21e année, n° 4) 532 Histoire Économie et Société
apparaît comme un siècle de transition pour les verreries, davantage marquées par une
révolution sociale antérieure - la disparition du privilège des gentilshommes verriers,
seuls autorisés à souffler le verre 2 - et un bouleversement technique postérieur -
l'invention du four à bassin et de la machine à souffler les bouteilles. Aussi, ce siècle
est-il négligé même par les historiens du verre qui ont privilégié d'une part les verreries
de l'Antiquité à la Révolution française3, d'autre part les verreries de la fin du XIXe et
du XXe siècle 4. Le XIXe siècle n'est abordé qu'au détour d'études parcellaires consa
crées à une entreprise 5, une famille ou un groupe social 6, une région 7 ou un produit 8
verriers, ou encore une problématique bien circonscrite 9. Il n'existe, à notre connais
sance, aucune étude embrassant la totalité des verreries françaises au XIXe siècle 10. Or,
s'il est légitime d'écrire l'histoire d'une grande entreprise comme Saint-Gobain n, Bac
carat n ou Saint-Louis 13, car à travers elles se joue l'histoire de tout un produit, glace
ou cristal, il nous paraît moins évident de considérer isolément la centaine de verreries
à bouteilles, gobeleterie et vitres qui, de taille moyenne et réparties sur l'ensemble du
territoire national, contribuent aussi à dessiner l'image de tout un secteur industriel.
2. Voir la pétition des gentilshommes verriers de Provence à Louis XVIII afin d'obtenir le rét
ablissement de leurs privilèges, Archives nationales (AN), F12 2442, dossier IV.
3. Citons, à titre d'exemple, J. Barrelet, La verrerie en France de l'époque gallo-romaine à nos jours,
Paris, 1953 ; G. Rose-Villequey, Verre et verriers de Lorraine au début des temps modernes de la fin du XVe
siècle au début du XVIIe siècle, Paris, 1971 ; G.-J. Michel, Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe
siècle, Vesoul, Erti, 1989, 2 t., 718 p.
4. J. Wallach-Scott, dans Les verriers de Carmaux. La naissance d'un syndicalisme, Paris, 1982, étudie
les conséquences sociales des bouleversements techniques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
5. M. André, M. de Paepe, La verrerie champenoise Charbonneaux-B.S.N., Reims, de 1870 à nos jours,
Dié, La Manufacture ; R. Engelbreit, La verrerie Raspiller : 1780-1882, Schoeneck, 1982 ; V. Quartarone,
La manufacture de cristaux du Creusot, 1786-1833, mémoire de maîtrise d'histoire sous la direction de P.
Lévêque, Université de Dijon, 1981.
6. G.-J. Michel, « Les Neuvesel : du marchand savoyard aux maîtres de verrerie (1750-1830) », dans De
la verrerie forestière à la verrerie industrielle, du milieu du XVIIIe siècle aux années 1920, Actes du colloque
d'Albi, 7-9 novembre 1996, publiés par D. Foy, Aix-en-Provence, 1998, p. 44-49 ; J.-P. Daviet, « De la
première à la seconde industrialisation : les maîtres de verrerie du département du Nord au XIXe siècle »,
Revue du Nord, LXVII (265), p. 461-483.
xvme-xixe 7. S. Bonnet, siècles C. », Le Santini, Mouvement H. Barthélémy, social, 1966 « Les (57), "sauvages" p. 143-180 de ; Futeau, F.-G. Dreyfus, verriers « et L'industrie bûcherons de d'Argonne, la verre
rie en Bas-Languedoc de Colbert à la révolution industrielle du XIXe siècle », Annales du Midi, 1951 (63),
p. 43-70.
8. С Chouzenoux, La verrerie pharmaceutique du xvř siècle à nos jours, thèse, Université de Lyon-I,
1984 ; F. Kampfer, Gobelets, verres, coupes : une histoire des vases à boire et des usagers de la boisson,
Paris, 1978.
9. Y. Tyl, Le travail des enfants au XIXe siècle . Une région : l'Alsace. Un métier : la verrerie, thèse
sous la direction de J. Perrot, Université de Paris- VII, 1987.
10. Les onzième rencontres de l'Association Française pour l'Archéologie du Verre ont tenu, sous la
direction de D. Woronoff et G. Sennequier, un colloque à Albi en 1996. Les actes multiplient les études de
cas mais ne présentent aucune vision d'ensemble de l'industrie du verre. Loin d'opposer les échelles
régionale et nationale, nous pensons naturellement qu'elles se complètent ; De la verrerie forestière à la
verrerie industrielle, du milieu du XVIIIe siècle aux années 1920, Actes du colloque d'Albi, 7-9 novembre
1996, publiés par D. Foy, Aix-en-Provence, 1998, 304 p.
11. Saint-Gobain a ainsi été particulièrement bien étudié par C. Pris, La manufacture royale des glaces
de Saint-Gobain, 1665-1830. Une grande entreprise sous l'Ancien Régime, Lille, 1975, et par J.-P. Daviet,
Un destin international. La Compagnie de Saint-Gobain de 1830 à 1939, Paris, Archives contemporaines,
1988.
12. D. Sautot, Baccarat, une histoire, Paris, 1993.
13. G. Ingold, Saint-Louis, de l'art du verre à l'art du cristal de 1586 à nos jours, Paris, 1986 ; J.
Megly, Au pays des verriers, autour de Saint-Louis en Lorraine, Pierron-Sarreguemines, 1986.
HES 2002 (21e année, n° 4) L'industrie du verre en France 533
Pour tenter cette approche globale et comparatiste de l'industrie du verre, nous
disposons de séries statistiques remarquables que nous devons au débat sur les ques
tions douanières soulevé dans les années 1835-1840 14.
Une première enquête 15 portant sur « les industries de la glace et du verre » pour l'année
1840 est menée en 1841-1842 conjointement par le ministère du Commerce et de l'Agricul
ture et le ministère des Travaux publics, le premier s'adressant aux préfets, aux chambres
consultatives et aux chambres de commerce, le second aux ingénieurs des mines 16.
Une autre enquête est conduite par la Statistique générale de la France entre 1839
et 1845 17. Statistique des « manufactures et exploitations » par opposition à la statist
ique des « arts et métiers » - jamais réalisée, seuls les établissements de plus de vingt
ouvriers devaient être pris en compte, bien que les entreprises qui, sans employer
ouvriers, « sont dignes d'être mentionnées soit par la nature de leurs travaux, soit par
les espérances qu'elles donnent », aient été inclues par la suite.
Ces sources nécessitent cependant quelques précautions préalables. En Moselle,
l'ingénieur, las d'attendre les réponses des verreries de Schoneck et de Goetzenbruck,
avoue recopier le dernier état statistique 18. Dans l'Orne, l'ingénieur, confronté au refus
des verriers de fournir les renseignements demandés, a interrogé les « marchands du
pays » et les « commissionnaires du roulage » ; il ne peut évidemment « garantir
l'exactitude » de leurs réponses 19. D'autres contournent les difficultés en usant à l'év
idence de la « méthode aisée et commune des déductions hypothétiques » dénoncée par
le directeur de la Statistique générale, A. Moreau de Jonnès, qui préférerait ne voir
« enregistrer que les faits dont la preuve est acquise » 20. Ainsi, en Ille-et- Vilaine ou en
Gironde, plusieurs entreprises consomment les mêmes quantités de matières premières,
de combustibles et emploient le même nombre d'ouvriers pour produire exactement la
même valeur de verre ! Plus subtilement, dans la Loire, les différentes données sont
strictement proportionnelles 21. Standards de production ou paresse de l'enquêteur ?
Enfin, selon les sources, les réponses ne concordent pas toujours 22.
14. Ministère du Commerce, Enquête relative à diverses prohibitions établies à l'entrée des produits étrangers,
Paris, 1835, 3 1 Outre de nombreux renseignements sur les prix, salaires, combustibles, etc., cette enquête rapporte le
point de vue de nombreux industriels du verre. Elle contient également un tableau des verreries pour les années
1832-1833 (L 2, p. 162-169) moins complet et moins sûr que ceux dont nous disposons pour 1840 et 1845.
15. Sur les enquêtes ministérielles, se référer à M. de Crécy, « Bibliographie analytique des enquêtes effectuées
par ordre du ministère du Commerce et de l'agriculture », dans Histoire des entreprises, novembre 1962 (10).
16. Circulaires du 24 septembre 1841 et du 16 novembre 1841. Ces enquêtes sont conservées aux
Archives nationales sous les cotes F12 4898 et F14 4253.
17. Statistique de la France, Industrie, Paris, 1847-1852, 4 t. Pour l'historique de ces deux enquêtes et leur
critique, voir l'ouvrage classique de B. Gille, Les sources statistiques de l'histoire de France. Des enquêtes du
XVir siècle à 1870, Paris, 1980, et la thèse de N. Geneste, Les spécialisations industrielles des régions françaises
(1837-1866), thèse de doctorat en Sciences économiques, Université de Bordeaux-FV, 1997, 2 L
18. AN, F14 4253. Le témoignage de l'ingénieur des mines de Strasbourg, E. de Billy, dans une lettre du
27 novembre 1841 au sous-secrétaire d'État, est éclairant : « Naturellement défiants les fabricants de verre et
de cristaux ne fournissent de renseignements statistiques sur le roulement de leurs usines que quand on va
les prendre chez eux, et encore ne les donnent-ils qu'avec une certaine circonspection, même une certaine
répugnance ». On sait combien le secret des compositions se transmet jalousement chez les verriers.
19. AN, F14 4253.
20. A. Moreau de Jonnès, Éléments de statistique, Paris, 1847, p. 87.
21. AN, F14 4253.
22. Dans l'Aube, selon le préfet, la verrerie de Bayel, employant 60 ouvriers et consommant 4000
stères de bois, produirait l'équivalent de 130000 francs de gobeleterie fine par an ; l'ingénieur des mines
affirme au contraire que 12000 stères de bois (soit trois fois plus !) sont nécessaires pour une production de
150000 francs. On pourrait multiplier les exemples (Moselle, Vosges...) sans toutefois systématiquement
opposer les séries F12 et F14 qui concordent plus qu'elles ne s'opposent.
HES 2002 (21e année, n° 4) 534 Histoire Économie et Société
Les bulletins de réponse de l'enquête de la Statistique générale de la France,
rédigés par les industriels eux-mêmes, auraient naturellement dû être contrôlés. Nathal
ie Geneste doute cependant que « ces vérifications aient été réellement appliquées » 23.
En outre, l'enquête fut malheureusement interrompue par la crise de 1839 et par la
crainte de fausses informations liée au recensement des matières premières imposables
demandé par ailleurs par le ministère des Finances24. Reprise en 1843, une partie de la
documentation date de la période de crise 1839-1840, l'autre de la période de reprise
1844-1845 : l'homogénéité de l'ensemble statistique pose ainsi problème. Enfin, le
territoire n'a pas été également couvert : la région parisienne 25 et le Sud-Ouest manquent.
Si l'examen détaillé des données chiffrées laisse apparaître bien des incertitudes,
retenons plutôt la cohérence des ordres de grandeur à l'échelle du département et de la
France.
Géographie de l'industrie du verre
La carte 1 présente un état des verreries pour l'année 1840 attestées par l'enquête
de 1841-1842 26.
Concentration et dispersion
Sur 86 départements, 52 (soit 60 %) possèdent au moins une verrerie, mais 44
seulement (soit 52 %) ont une verrerie en activité. Le nombre de verreries en état de
cessation d'activité n'est pas négligeable : 35 sur un effectif de 176, soit près de 20 %.
Peut-être est-ce une séquelle de la crise de 1837. Le nombre d'établissements (161) est
peu différent de celui des entreprises (141), ce qui signifie que les verreries n'ont pour
la plupart qu'une unité de production : le capitalisme est encore au milieu du XIXe
siècle de type atomistique.
De ces quelques chiffres, on peut tirer deux caractéristiques de la géographie du
verre en 1840 : une relative concentration coïncidant avec une certaine dispersion.
Les verreries sont situées dans quelques régions : la vallée de la Seine de la région
parisienne à la Normandie ; un axe discontinu qui comprend tout le quart nord-est du
territoire et s'articule autour de deux pôles principaux : le nord et la Lorraine ; le
pourtour du Massif central autour du bassin de Saint-Étienne et le long des Cévennes ;
la Garonne enfin et le littoral méditerranéen à l'est du delta du Rhône qui dessinent un
dernier axe d'implantations verrières. Les verreries confirment l'opposition générale
d'une France du nord-est plus industrialisée par rapport à la France du sud-ouest, de
part et d'autre d'une ligne imaginaire Rouen/Marseille.
L'impression de concentration (cartes 2 et 3) est accrue par le calcul des pourcent
ages cumulés de la production. Quatre départements - Meurthe, Loire, Aisne et Nord
23. N. Geneste, Les spécialisations industrielles..., op. cit., t. 1, p. 144.
24. Statistique de la France, Industrie, op. cit., t. 1, introduction, p. XXIV-XXV.
25. Pour Paris, on dispose par ailleurs des Recherches statistiques sur la ville de Paris et le département
de la Seine publiées à Paris pour les années 1823, 1826 et 1829 (AN, AD XIX T7), ainsi que de l'Enquête
sur l'industrie à Paris en 1847 et 1848, réalisée par la Chambre de Commerce.
26. AN, F12 4898 et F14 4253. On peut saisir d'emblée les limites d'une telle démarche. Certaines
verreries ont été omises par cette enquête comme la comparaison de cette carte avec des cartes régionales le
laisse aisément voir. Cependant, faute d'une longue recherche dans les archives départementales et munici
pales pour compléter notre carte et affiner localisations et données chiffrées, nous avons préféré dresser la
carte exacte des verreries attestées par l'enquête qui diffère d'une carte réelle des verreries au milieu du
XIXe siècle qui reste à construire.
HES 2002 (21e année, n° 4) L'INDUSTRIE DU VERRE EN FRANCE 535
Carte 1 - Verreries en 1840
Sle-Mcnehould l<*»l*i*Mrsf : u-Salini. PUiiiu^ř-
Ony' \HerrrJerj
Sl-Quirin
о Ocrot : verrerie non active
. Le touillouN : verrerie 60 100 160 200 km.
- assurent à eux seuls plus de 50 % de la production ; avec la Seine, le Rhône, la
Moselle et la Seine-Inférieure, on atteint presque 75 %. On trouve les mêmes pourcen
tages pour le nombre d'ouvriers. La moitié d'entre eux (50,7 %) travaille dans les
quatre premiers départements cités, les trois quarts dans les huit mêmes. Le phénomè
ne de dispersion se manifeste quant à lui par le nombre élevé de verreries (86 % du
total) implantées dans un grand nombre de départements (44 sur 52) qui se partagent
les 25 % restant de la production et des ouvriers.
Les dynamiques régionales
La carte 1 ne présente, en quelque sorte, qu'un « instantané » des verreries en
1840. Pour saisir les dynamiques à l'œuvre dans l'espace et le temps, le nombre de
créations et de disparitions d'entreprises est un bon indice. Or, grâce à la législation
HES 2002 (21e année, n° 4) 536 Histoire Économie et Société
Carte 2 - Nombre d'ouvriers dans les verreries en 1840
pesant sur les verreries 27, nous pouvons connaître la répartition géographique des
demandes d'autorisation28.
Cette enquête s'est finalement avérée décevante car les autorisations ne débouchent pas
forcément sur des créations. En outre, il s'écoule en général de deux à cinq ans entre la
demande et l'autorisation. L'État peut alors fausser le jeu du marché en freinant l'élan des
27. Toute création nouvelle fait l'objet d'une demande, suivie d'enquête, précédant une autorisation
éventuelle. La politique de l'État vis-à-vis des verreries s'inscrit dans le cadre d'une double législation
concernant d'une part les « bouches à feu » en général - considérées comme dangereuses (risques d'incend
ie), d'autre part la gestion des forêts - on craint une trop grande consommation de combustible, tandis que
les nuisances liées aux odeurs, aux fumées... entrent finalement peu en compte.
28. « État numérique des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, de 1™ classe, autorisés
de 1811 à 1835 ; fabriques de glaces et émaux », dans Statistique générale de la France, Archives statist
iques du ministère des Travaux publics, de l'Agriculture et du Commerce, Paris, 1837, p. 231-243, et les
dossiers de la sous-série F8 93-94, 96, 176 (Police sanitaire) des Archives nationales.
HES 2002 (21e année, n° 4) L'INDUSTRIE DU VERRE EN FRANCE 537
Carte 3 - Production par département en 1840
\ 2 800 000 Valeur de
...1 ooo 000 'a production
,..500000 (en F.)
0 SO 100 150 2001cm.
créations pendant les périodes prospères et en accordant malgré lui des autorisations en pério
de récession. Quelques verreries n'ont ainsi jamais vu le jour. La Seine-Inférieure compte,
avec dix autorisations en 25 ans, parmi les départements les plus représentés, mais neuf
d'entre elles concernent des renouvellements et non des créations. La dixième verrerie, quoi
que autorisée, n'est jamais entrée en activité. Avec douze autorisations, le Var pourrait laisser
croire à un département dynamique mais deux verreries seulement « roulent » en 1845.
À partir de quelques autres enquêtes et renseignements ponctuels, on peut dessiner
à grands traits les évolutions de la première moitié du XIXe siècle 29. Dans l'ensemble,
29. Enquêtes de 1806 (consevée aux Archives nationales dans les séries F12 1549-1551 ; F12 1567-1568
et F0 288 ) et 1811 (AN, F12 1552-1553 et F12 1622-1627) ; Exposé de la situation de l'Empire, présenté au
Corps législatif dans sa séance du 12 décembre 1809, par son Excellence M. le comte de Montalivet,
ministre de l'Intérieur, Paris, 1809; J. Peuchet, P. -G. Chanlaire, Description topographique et statistique de
la France, Paris, 1810, 3 t. ; Ministère du commerce, Enquête relative à diverses prohibitions..., op. cit. ;
Rapports des préfets sur la situation industrielle des départements de 1830 à 1856, AN, F14 4476 A-C.
HES 2002 (21e année, n° 4) 538 Histoire Économie et Société
les principales régions verrières n'ont guère changé. La région de Lyon-Saint-Etienne
et celle du Nord ont pris un grand essor. Le développement des verreries de la région
parisienne est le fait marquant de ces années d'après guerre tandis que la façade atlan
tique a connu un net recul que l'on peut attribuer aux conséquences du Blocus et au
basculement des marchés coloniaux vers les marchés continentaux. Seul Bordeaux se
maintient. Les tentatives d'implantation des verreries en Bretagne ont échoué. La Nor
mandie, d'ancienne tradition verrière, conserve certes de nombreuses verreries quoi-
qu'en diminution, mais recule nettement en terme de production.
Si l'on replace l'histoire des implantations verrières dans la longue durée, on est
frappé à la fois par la permanence des sites et le mouvement de concentration qui s'est
opéré. Depuis le Moyen Âge 30, les verreries sont réparties sur l'ensemble du territoire
avec de plus fortes concentrations en Normandie, Lorraine, centre entre Loir et Cher,
sur le pourtour du Massif central et le long du littoral méditerranéen. Si l'on se trans
porte au début du XXe siècle 31, au moment des grands bouleversements techniques que
sont le four à bassin et la machine à souffler les bouteilles, l'industrie apparaît encore
plus concentrée autour de trois pôles — le Nord, la Lorraine et les départements de la
Loire et du Rhône - tandis que les verreries secondaires tendent à disparaître.
Ainsi, sans fondamentalement bouleverser la donne, la première moitié du XIXe
siècle s'inscrit dans le long processus de concentration de l'industrie du verre qui tend
vers une simplification croissante de la carte des implantations géographiques. Elle se
situe de part et d'autre d'un mouvement de redistribution lié à une mutation
technique : d'un côté, le passage progressif de la combustion au bois à la houille
favorise le déplacement vers les centres houillers 32 ; de l'autre, la combustion à gaz
des fours Siemens relativise la part du charbon dans les dépenses de matières premièr
es et permet une concentration des verreries près des centres de consommation 33.
Facteurs de localisation
L'industrie du verre dépend en amont des approvisionnements en matières premièr
es et en combustibles, en aval des marchés de biens de consommation finale.
Matières premières et combustibles sont nécessaires en grande quantité M au roulement
des verreries. Aussi, à cause des coûts de transport élevés, ces produits entraînent un
déterminisme relatif des localisations. La part du transport dans le prix de la houille livrée
à Saint-Gobain est de 74 % par voie de terre, 75 % par voie d'eau 35. Les verriers de
30. Cartes du Moyen Âge à la Révolution française dans J. Barrelet, La verrerie en France de l'époque
gallo-romaine à nos jours, Paris, 1953, p. 26-27.
31. Carte des verreries en 1901 dans Ministère du Travail et de la prévoyance sociale, Album graphique
de la Statistique générale de la France, Paris, 1907, p. 136.
32. Mouvement perceptible dès le xvme siècle pour les verreries à bouteilles, les premières à utiliser les
fours à charbon, J.-F. Belhoste, « Verreries, fin xvnr5 siècle », dans G. Béaur, Ph. Mignard (dir.), Atlas de la
Révolution française, Économie, Paris, EHESS, 1997, t. 10, carte p. 89.
33. L'hypothèse, formulée par F. Meyer, se vérifie pleinement à travers cette étude des implantations
verrières, Le verre, Paris, PUF, 1947, p. 10.
34. Quelques estimations dans G.-J. Michel, Verriers et verreries en Franche-Comté..., op. cit., p. 174 ;
C. Pris, La manufacture royale des glaces de Saint-Gobain..., op. cit., p. 467 ; nombreux exemples enfin
dans AN, F14 4253. On a d'ailleurs craint au XIXe siècle une trop grande consommation de bois par les
verreries et autres bouches à feu. D'après l'enquête de 1841-1842, nous avons évalué à seulement 0,6 % la
part des verreries dans la consommation nationale de bois de feu pour les années 1835-1844. Cette enquête
permet ainsi de contribuer à « l'histoire de la consommation proto-industrielle du bois » qui cherche à
donner une « pesée globale » du prélèvement sur les espaces forestiers, voir D. Woronoff (dir.), Forges et
forêts. Recherches sur la proto-industrielle de bois, Paris, EHESS, 1990.
35. C. Pris, La manufacture..., op. cit., p. 467.
HES 2002 (21e année, n° 4) L'INDUSTRIE DU VERRE EN FRANCE 539
Cuffies, non loin de Soissons, appellent de leurs vœux l'achèvement des travaux de canal
isation de l'Aisne. En effet, le charbon venu de Belgique et du Nord est acheminé par le
canal de Saint-Quentin puis par l'Oise jusqu'à Compiègne, avant d'être enfin remonté par
l'Aisne, souvent impraticable jusqu'à Soissons, d'où d'importants retards de livraison36.
Les matières premières utiles aux verreries peuvent se trouver partout, favorisant
ainsi une certaine dissémination des sites. Les oxydes de sodium et de potassium,
improprement appelés « potasse » et « soude » par les verriers, sont des fondants 37 qui
permettent d'abaisser le point de température de fusion de la silice. La potasse, de
meilleure qualité mais plus coûteuse, s'obtient sur place par combustion des cendres de
végétaux des forêts. La soude naturelle, plus souvent utilisée, vient d'Espagne38 ou des
côtes atlantiques françaises où l'on peut en obtenir à partir du varech. Argiles et sables,
utilisés en plus grande quantité, sont plus contraignants. L'argile nécessaire à la confec
tion des fours et des creusets dans lesquels le verre est fondu est particulièrement
remarquable à Forges-les-Eaux et Montereau39. De nombreux établissements s'y appro
visionnent. Les meilleurs sables, c'est-à-dire les plus purs de matières étrangères, sont
ceux de Fontainebleau. Les verreries de Normandie jouissent ainsi d'un avantage cer
tain. Le verre cassé - appelé groisil - provenant de chutes, des fonds de pots et des
mors de canne mais aussi des villes peut, mêlé aux matières premières, aider à la fusion
du verre. Il joue ainsi en faveur d'une implantation non loin des grandes villes40.
Quant aux combustibles, historiquement tout se fait au bois. La France jouit d'un
vaste couvert forestier qui favorise une large implantation des verreries : en Normand
ie, autour de la forêt d'Eu ou bien dans les Vosges avec la forêt de Darney qui abrite
plusieurs verreries d'ancienne date tandis que les forêts d'Argonne profitent aux nomb
reuses de la vallée de la Biesme. Quand les réserves s'épuisent, les fours
sont déplacés : ainsi en Languedoc de la plaine vers la montagne cévenole et les Causs
es qui « offraient en comparaison un réservoir forestier qui semblait inépuisable » 41.
Les principaux lieux d'extraction de la houille42 sont plus ramassés et suscitent quel
ques concentrations verrières. Le bassin houiller du nord de la France - Anzin, Condé,
Fresne — joint aux bassins belges et Mons en premier lieu, le bassin de Saint-Etienne
et le pourtour du Massif central de la Grand-Combe à Carmaux via le Bousquet-d'Orb,
les mines du Creusot et de Blanzy enfin correspondent à des sites privilégiés des
verreries en ce milieu du XIXe siècle.
Encombrant à stocker, fragile à transporter, le verre gagne à être écoulé rapide
ment. Les multiples verreries, produisant un verre commun destiné à la consommation
36. AN F12 4898, département de l'Aisne.
37. Sur les techniques du verre, G. Bontemps, Guide du verrier. Traité historique et pratique de la
fabrication des verres, cristaux et vitraux, Paris, 1868 ; P. Piganiol, Le verre, son histoire, sa technique,
Paris, Hachette, 1965 ; P. Piganiol (dir.), Les industries verrières, Paris, Dunod, 1966.
38. A. Thépot, « Le système continental et les débuts de l'industrie chimique en France », Revue de
l'Institut Napoléon, avril 1966 (99), p. 79-84. Le blocus a eu pour effet de favoriser la fabrication de soudes
artificielles par le procédé Leblanc en particulier dans le sud de la France, voir J.-P. Daviet, Un destin
international..., op. cit., p. 22-26.
39. Les meilleurs d'après G. Bontemps, Guide du verrier..., op. cit., p. 119.
40. Le Loir-et-Cher, l'Orne ou encore la Sarthe s'approvisionnent à Paris en verres cassés : « On les trie
dans chaque établissement afin d'en fondre séparément les diverses espèces pour obtenir diverses sortes de
bouteilles », AN, F14 4253, département de la Sarthe.
41. L. Puech, « Verreries du massif de l'Aigoual, 1750-1789 », art. dactyl., s.d., aimablement communiqué
par l'auteur, conservateur du Musée cévenol (Le Vigan).
42. G. Béaur, Ph. Mignard (dir.), Atlas de la Révolution française..., op. cit., carte p. 85.
HES 2002 (21e année, n° 4)

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