De la singularité de la méthode d'évaluation contingente

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Les préoccupations sans cesse croissantes pour l'environnement ont conduit les pouvoirs publics à engager des politiques de sauvegarde du patrimoine naturel de plus en plus importantes. Cependant, de par la nature non marchande des biens environnementaux,l'évaluation économique d'une action publique dans ce domaine peut se révéler complexe. Confrontés à cette difficulté, les économistes ont recours, dans le cas où aucun marché ne permet la révélation indirecte des préférences, à un instrument d'évaluation spécifique : la méthode d'évaluation contingente. Cette méthode d'évaluation repose sur la réalisation d'une enquête au cours de laquelle on cherche à apprécier le montant que chacun serait prêt à payer, autrement dit le consentement à payer, pour la préservation ou la restauration d'un bien environnemental. Les fondements théoriques et les modalités pratiques de son application mettent en évidence la singularité de cette méthode dans l'analyse économique. En effet, elle revêt une double difficulté : évaluer sur la base de l'intérêt privé des objets de la sphère publique et obtenir des informations sur les préférences des agents économiques par des enquêtes, autrement dit des discours, plutôt que par l'observation d'actions sur des marchés. Cette singularité peut néanmoins être porteuse d'avancées significatives dans le champ de l'économie publique appliquée, mettant sur le devant de la scène la dualité consommateur-citoyen et l'utilisation d'enquêtes dans l'analyse économique.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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ENVIRONNEMENT
De la singularité de la méthode
d’évaluation contingente
Stéphane Luchini*
Les préoccupations sans cesse croissantes pour l’environnement ont conduit les pouvoirs
publics à engager des politiques de sauvegarde du patrimoine naturel de plus en plus
importantes. Cependant, de par la nature non marchande des biens environnementaux,
l’évaluation économique d’une action publique dans ce domaine peut se révéler
complexe. Confrontés à cette difficulté, les économistes ont recours, dans le cas où
aucun marché ne permet la révélation indirecte des préférences, à un instrument
d’évaluation spécifique : la méthode d’évaluation contingente. Cette méthode
d’évaluation repose sur la réalisation d’une enquête au cours de laquelle on cherche à
apprécier le montant que chacun serait prêt à payer, autrement dit le consentement à
payer, pour la préservation ou la restauration d’un bien environnemental.
Les fondements théoriques et les modalités pratiques de son application mettent en
évidence la singularité de cette méthode dans l’analyse économique. En effet, elle revêt
une double difficulté : évaluer sur la base de l’intérêt privé des objets de la sphère
publique et obtenir des informations sur les préférences des agents économiques par des
enquêtes, autrement dit des discours, plutôt que par l’observation d’actions sur des
marchés. Cette singularité peut néanmoins être porteuse d’avancées significatives dans
le champ de l’économie publique appliquée, mettant sur le devant de la scène la dualité
consommateur-citoyen et l’utilisation d’enquêtes dans l’analyse économique.
* Stéphane Luchini appartient au GREQAM (Groupement de Recherche en Économie Quantitative d’Aix-Marseille) – IDEP (Institut
d’Économie Publique) et au CNRS.
Les noms et dates entre parenthèses renvoient à la bibliographie en fin d’article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002 141es ressources doivent-elles être engagées payer pour une modification, qualitative ou
dans la création et le fonctionnement d’un quantitative, d’un actif environnemental.D
parc naturel sur un site sensible ? Peut-on arbi-
Toutefois, en procédant de la sorte, l’écono-trer entre plusieurs trajets de voies ferrées de
miste est soumis, à notre sens, à une double dif-manière à apprécier les atteintes à l’environne-
ficulté, qui fait de la méthode d’évaluation con-ment en fonction des options ? Doit-on engager
tingente un objet singulier dans l’analysedes politiques d’amélioration de la qualité de
économique. En premier lieu, l’utilisateur de lal’air et si oui, jusqu’à quel niveau ? Plus généra-
méthode d’évaluation contingente demande àlement, lorsqu’un projet peut avoir des impacts
des individus d’attribuer une valeur monétaire àsur l’environnement quels peuvent être les élé-
un bien qui n’a jamais fait auparavant l’objet dements d’appréciation dans un contexte où
telles transactions. L’hypothèse sous-jacente estpèsent des contraintes budgétaires ?
que les individus enquêtés se comportent tels
des consommateurs face à ces biens environne-Une solution consiste à bâtir une décision publi-
mentaux. On suppose ainsi que les principesque concernant l’environnement sur la base des
guidant les comportements qui prévalent dansintérêts personnels de chacun. Pour aller dans
l’univers des marchandises peuvent être trans-cette direction, l’économie standard procède à
posés au cas de l’univers, le plus souvent nonune extension de la théorie du consommateur,
marchand, de l’environnement. En second lieu,en l’appliquant à l’environnement. La valeur
la méthode d’évaluation contingente n’est pasd’un bien est alors supposée mesurée par la
fondée sur des actions observées, comme c’estsatisfaction qu’il procure aux individus. Cepen-
généralement le cas en économie, mais sur desdant, ces satisfactions individuelles correspon-
données recueillies dans des enquêtes à carac-dent à autant de valeurs subjectives du bien qu’il
tère quantitatif. Ce ne sont donc plus des actionsexiste d’individus. Le marché est classiquement
qui sont observées mais des discours qui sontle lieu sur lequel les individus confrontent des
recueillis. C’est cette double difficulté qui estvaleurs subjectives, desquelles découle, après
analysée ici.échange, un système de valeurs objectives, le
système des prix. Le marché transmet ainsi, par
l’intermédiaire des prix, des signaux quant à la
rareté des ressources, et alloue ces ressources
Consentements à payer aux utilisations les plus précieuses.
et méthode d’évaluation
Cependant, dans le cas de l’environnement, il contingente
n’existe pas, en général, de marché, donc de prix
permettant de nous renseigner sur la valeur des
biens environnementaux. L’enjeu consiste alors ur la base de la théorie du consommateur, il
à proposer des méthodes susceptibles de fournir est possible d’inférer des valeurs monétai-S
des indicateurs de valeur utilisables dans une res pour des biens environnementaux qui ne
décision publique. À cette fin, différentes font pas l’objet d’échanges marchands et pour
méthodes d’évaluation des préférences des lesquels n’existe pas de prix susceptible de ren-
agents ont été développées en l’absence de mar- seigner sur la valeur de ces biens. Dans un pre-
ché. Ces méthodes peuvent être groupées en mier temps, un cadre formalisé relativement
deux catégories. La première catégorie est fon- simple permet de mettre en évidence les princi-
dée sur l’observation des comportements et des pes essentiels qui guident l’analyse économique
décisions (préférences révélées). La seconde lorsqu’elle s’attache à évaluer des biens envi-
regroupe des méthodes qui utilisent des ronnementaux. Dans un second temps, on pré-
réponses à des situations hypothétiques sente, de manière détaillée, un instrument
lorsqu’il est difficile d’observer systématique- d’évaluation particulier : la méthode d’évalua-
ment des comportements susceptibles de fournir tion contingente.
des éléments d’appréciation. La méthode d’éva-
luation contingente, qui trouve, comme les
Déterminer la valeur des biens méthodes fondées sur les préférences révélées,
environnementaux à partir des ses fondements dans la théorie du consomma-
teur, appartient à cette dernière catégorie. En consentements à payer
pratique, cette méthode d’évaluation consiste en
la réalisation d’une enquête au cours de laquelle Dans cette formalisation simple, le consomma-
l’enjeu est d’évaluer le consentement à payer, teur est confronté à un espace des biens compo-
c’est-à-dire le montant que chacun serait prêt à sés de n biens marchands et de l biens environ-
142 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002
nementaux. Les biens environnementaux dont il d’au moins un élément et un seul. On peut alors
1 0est question ici ont un caractère de bien public, écrire que Z > Z et :
de sorte que les quantités disponibles pour ces
biens sont identiques pour tous les individus. 1 01 0U = V (P, Z , Y ) > U = V (P, Z , Y ) (5)i i i i i iAinsi, une augmentation de quantité d’un bien
environnemental particulier vaut pour l’ensem-
La mesure de la variation compensatrice de la
ble des agents. Le principe fondateur consiste à
modification de bien-être (d’utilité) s’écrit en
identifier la valeur d’un bien pour un individu à
termes de la fonction d’utilité indirecte comme :
la satisfaction (l’utilité) qu’il lui procure et à
étendre ce principe aux actifs environnemen-
01 0V (P, Z , Y - CAP ) = V (P, Z , Y ) = U (6)taux. Si l’on accepte ce postulat, l’utilité d’un ii i i i i
individu dépend de sa consommation de biens
où la variation compensatrice est le montant demarchands mais également des quantités dispo-
monnaie CAP qui, s’il est prélevé auprès denibles de biens environnementaux. En premier i
l’individu après le changement du vecteur deslieu, on représente une fonction d’utilité d’un
0 1biens environnementaux de l’état Z à Z , le lais-individu i comme :
sera à un niveau de bien-être identique à celui
qui prévalait avant le changement. Cette varia-U (X , Z) (1)i i tion compensatrice peut être considérée comme
le consentement à payer pour l’accroissement
où X est le vecteur de n biens marchands et Z esti d’un bien environnemental particulier du vec-
le vecteur des l biens environnementaux. teur Z.
Comme dans la théorie classique du consomma-
teur, on suppose que les individus maximisent Ce consentement à payer correspond donc à la
leur utilité en choisissant parmi les biens mar- diminution du revenu qui laisse le niveau initial
chands (les individus ne contrôlent pas le niveau d’utilité inchangé après l’accroissement de
de provision de biens environnementaux). On quantité, ou de qualité, d’un bien environne-
ramène alors les choix d’un consommateur i au mental. En d’autres termes, c’est le montant de
programme d’optimisation suivant : monnaie retranché du revenu du consommateur
qui le laisse indifférent entre les deux situations.
max U (X , Z) s.c. PX = Y (2) Dans le cas idéal où il n’y a pas de rivalitési i i i
d’usage, les bénéfices associés à l’accroisse-
ment d’une composante environnementale sontoù P est un vecteur de prix et Y son revenu. Lei
obtenus par l’agrégation des consentements àprogramme d’optimisation sous contrainte de
payer individuels :revenu conduit à définir les fonctions de
demande classiques :
Bénéfices = Σ CAP (7)i
k k X = h (P, Z, Y ) k = 1, ..., K (3)i i i
Cette analyse conduit donc à associer aux biens
environnementaux une valeur monétaire. C’est
où l’exposant k indique le k-ème bien marchand.
donc bien une théorie de la valeur qui est ici en
Sur la base de ces fonctions de demande, on
cause.
peut maintenant définir la fonction d’utilité
indirecte d’un individu i comme : Cette analyse ne s’en tient cependant qu’à des
situations où il existe des usages effectifs des
V (P, Z, Y ) = U [h(P, Z, Y ), Z] (4) biens environnementaux. Cependant, d’autresi i i i
types de valeurs ne sont pas imputables à un
usage actif, telles des valeurs de legs ou de patri-dans laquelle l’utilité est représentée comme
moine. On qualifie ces valeurs de valeurs de nonune fonction des prix, du revenu et également,
usage, de valeur d’usage indirect ou encore dedans le cas envisagé ici, des biens environne-
valeur d’usage passif. Une étape supplémentairementaux.
consiste donc à distinguer dans l’analyse le
bien-être relatif à l’usage du bien de valeurs nonOn suppose maintenant qu’au moins un des élé-
reliées à l’usage du bien, valeurs de non usagements de Z s’accroît, avec aucune décroissance
ou valeurs d’usage passif. La fonction d’utilitédes autres éléments (et aucun changement de
0 s’écrit alors :prix et de revenu). Soit Z le vecteur initial des
biens environnementaux. On considère un vec-
1 U (X , Z) = W [U (X , Z), Z] (8)teur Z pour lequel il y a eu un accroissement i i i i i
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002 143où W (.) croît en ses deux arguments. Le pre- existence du bien environnemental. Si l’oni
mier, ( U X , Z), est la fonction d’utilité relative accepte de mettre des euros sur des biens envi-i i
aux usages des biens environnementaux Z. Ces ronnementaux, alors la méthode d’évaluation
usages ne dépendent pas seulement de Z mais contingente paraît, à l’heure actuelle, un instru-
également des consommations engagées de ment privilégié permettant d’évaluer des biens
biens marchands pour réaliser la consommation auxquels ne sont pas associées des pratiques
de Z. À titre d’exemple, on peut considérer le commerciales observables.
fait de prendre sa voiture, ou tout autre moyen
de transport payant, pour se rendre sur un site
Évaluer les préférences des individus naturel. Cette relation entre biens marchands et
à partir d’un scénario hypothétiquebiens environnementaux peut aussi bien être
illustrée par l’achat de fenêtres à double vitrage
pour se protéger contre le bruit. Ces relations La méthode d’évaluation contingente consiste à
identifiables entre biens marchands et biens non interroger directement les individus par le biais
marchands constituent les fondements des d’enquêtes. Il s’agit d’évaluer, à l’aide de ques-
méthodes fondées sur les préférences révélées : tions appropriées, combien les individus sont
prêts à payer ex ante pour une modification don-
- la méthode des coûts évités comptabilise les née (quantitative ou qualitative) d’un bien envi-
coûts marchands engendrés par une pollution ronnemental (cf. encadré 1). Parce que cette
particulière ; modification est évaluée alors qu’elle n’est pas
réalisée, les individus sont placés dans une
- la méthode des coûts de transport évalue les situation hypothétique et les réponses obtenues
valeurs d’usage d’un site en quantifiant les sont des intentions. Cette situation se présente
dépenses de transport engagées pour se rendre sous la forme d’une transaction sur un marché
sur le site (on doit ses fondements à Hotelling, hypothétique entre un individu et, générale-
1947) ; ment, un décideur public. On se doit alors de
décrire un marché hypothétique « aussi crédible
- la méthode des coûts de protection quantifie que possible » (Mitchell et Carson, 1989, p. 3).
les dépenses de protection contre une baisse de
qualité de l’environnement (voir par exemple Pratiquement, on construit un scénario qui
Blomquist, 1979, ou Dardis, 1980, sur le sujet) ; décrit l’ensemble des informations nécessaires à
l’individu pour que sa déclaration traduise ce
- la méthode des prix hédoniques conduit des qui pourrait résulter pour lui d’un choix effectif
analyses comparées de prix d’habitations pour face à une transaction sur un marché. Pour cela,
lesquelles seule la composante environnemen- le bien doit être décrit avec précision : la quan-
tale est différente (voir Ridker et Henning, tité de bien, le plus souvent son niveau de qua-
1967, pour une première application à la pollu- lité, les conditions dans lesquelles le bien sera
tion de l’air). produit, les mesures qui seront prises pour aug-
menter sa quantité ou améliorer sa qualité. Pour
L’analyse des relations de substitution ou de effectuer la transaction, les individus enquêtés
complémentarité entre des biens marchands et ont besoin de savoir comment le montant qu’ils
des biens environnementaux permet par l’obser- déclarent dans l’enquête sera prélevé (par des
vation des premiers d’estimer le prix implicite prélèvements obligatoires comme la taxe
des seconds. On qualifie ces approches, fondées d’habitation ou des droits d’accès, par exem-
sur l’observation ex post des comportements, de ple). La terminologie employée est celle de
méthodes indirectes. Le choix de la méthode mode de paiement ou véhicule de paiement.
finalement utilisée relève ensuite des particula- Dans le scénario, il convient également de rap-
rités des situations étudiées. peler aux individus qu’ils sont confrontés à une
contrainte de revenu (pour garantir que les mon-
Le second argument de la fonction W(.), à tants révélés lors de l’enquête ne soient pasi
savoir Z, donne lieu à une utilité qui n’est pas aberrants) ainsi que l’existence de biens substi-
reliée à un usage complémentaire ou substitut tuts (s’ils existent). On sait maintenant, depuis
de biens marchands : les valeurs d’usage passif, les travaux de Tversky et Kahneman (1981),
non saisissables par le biais de l’observation de que les réponses des individus peuvent être
comportements dans des secteurs marchands. modifiées en fonction de la structure du scéna-
Ces valeurs associées aux biens environnemen- rio, ou plus généralement de la forme du ques-
taux peuvent être suscitées par des désirs de tionnaire lui-même. Ce problème est connu sous
legs, de patrimoine ou bien même par la seule le nom d’ « effet de structure ». On conçoit
144 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002aisément, dès lors, que l’exercice est délicat, système d’enchères successives croissantes ou
puisque les montants révélés sont dépendants de décroissantes. On propose un montant à l’indi-
la formulation du scénario. vidu et selon la réponse qu’il fournit (accepta-
tion ou refus), on propose un second montant
(supérieur ou inférieur), puis un troisième
Le choix du mode de questionnement montant, et ainsi de suite. Les reproches que
l’on fait à ce mécanisme tiennent pour la
La question relative à la valorisation du bien majeure partie au fait que les réponses sont très
peut être envisagée selon différentes modali- dépendantes de la première offre (Mitchell et
tés. La première d’entre elles correspond à un Carson, 1989).
Encadré 1
LE DÉVELOPPEMENT DE LA MÉTHODE D’ÉVALUATION CONTINGENTE
À défaut d’être en mesure d’observer des comporte- premier est la réécriture, dirigée par la Cour fédérale en
ments effectifs sur des marchés, la méthode d’évalua- 1989 (État de l’Ohio, Ministère de l’Intérieur américain,
tion contingente procède par interrogation directe des 880 F. 2d 432, D.C. Circuit 1989), des arrêtés relatifs à
individus. À la différence des méthodes indirectes, la l’évaluation des dommages environnementaux, don-
méthode d’évaluation contingente conduit les indivi- nant aux valeurs de non usage un poids égal à celui
dus à déclarer des intentions de paiement quant à une des valeurs d’usage. Ce fait a naturellement placé la
modification de la quantité (ou de la qualité) d’un bien méthode d’évaluation contingente dans des condi-
environnemental particulier. On doit à Davis (1963), la tions favorables à son essor. C’est lors de cette année
première étude fondée sur des techniques d’enquêtes 1989 qu’est publié l’ouvrage de référence sur le sujet :
comme instrument de révélation des préférences. Mitchell et Carson (1989).
Cette étude portait sur l’évaluation de la valeur récréa-
Le second événement est celui du Oil Pollution Act detive des forêts du Maine. Il s’agissait, par le biais de
1990, légiféré suite à la marée noire de l’Exxon Valdezquestionnaires individuels, de faire enchérir des indivi-
dans la baie de Prince William Sound en Alaska. Cettedus sur des droits d’entrée. Une fois l’enquête réalisée,
loi a conduit le Ministère du Commerce américain,l’auteur estimait une équation permettant de prévoir, sur
sous l’égide du National Oceanic and Atmosphericla base des caractéristiques socio-économiques des
Administration (NOAA), à écrire ses propres recom-individus enquêtés, le montant d’équilibre auquel l’indi-
mandations quant à l’évaluation des dommages envi-vidu s’exclut volontairement de l’usage du site.
ronnementaux. Ces recommandations sont retranscri-
tes dans la NOAA Panel (Arrow et al., 1993), rapport
Un développement favorisé par la prise en compte
d’un groupe d’experts, réunissant des économistes
de l’environnement par les pouvoirs publics
renommés dont plusieurs prix Nobel, qui avait pour
vocation de statuer sur la validité de la méthode d’éva-Bien qu’élaborée par les économistes au début des
luation contingente et de définir un certain nombre deannées 1960, la méthode d’évaluation contingente ne
contraintes nécessaires à sa bonne mise en œuvre. Ceconnaît un véritable démarrage qu’à partir des années
rapport, référence incontournable pour l’utilisateur de1980. Rainelli (1993) et Bonnieux (1998) montrent
la méthode d’évaluation contingente, a provoquécomment, aux États-Unis, le développement de la
d’intenses recherches. La société Exxon a elle-mêmeméthode est étroitement lié à la prise en compte de
financé un colloque organisé à Washington, pendantl’environnement par les pouvoirs publics. L’événement
du NOAA Panel, composé de non moins célèbres éco-marquant est un décret présidentiel de 1980 (Execu-
nomistes. Ce colloque a donné lieu à la parution d’untive Order 12291) « qui rend obligatoire les études
ouvrage critique, édité par Hausman (1993), égalementd’impacts pour toute législation d’une certaine impor-
incontournable.tance ayant trait à l’environnement » (Bonnieux, 1998,
p. 48). Un autre fait notable est le Comprehensive Envi-
Bien que ces techniques d’évaluation se soient déjà
ronmental Response, Compensation and Liability Act
diffusées dans certains pays européens tels que le
(CERCLA) de décembre 1980 qui prévoit des fonds de
Royaume-Uni et les pays scandinaves, la méthode nefinancement pour la remise en état de sites pollués par
connaît, en France, un écho favorable que plus tardive-des substances dangereuses, les responsables étant
ment (Bonnieux, 1998). Le Ministère de l’Environne-
tenus d’indemniser les autorités de tutelle pour la
ment français, à travers le financement de programmes
dépollution.
de recherche a récemment montré (1995) son intérêt
pour une évaluation monétaire de la valeur des écosys-Portnay (1994) souligne deux événements marquants
tèmes. C’est en particulier le cas du programmequi ont suivi le CERCLA et, selon lui, favorisé le déve-
« Mesure des bénéfices attachés aux hydrosystèmes »,loppement de la méthode d’évaluation contingente. Le
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002 145Une autre solution consiste à utiliser une ques- en fait très proche) et de la carte de paiement,
tion ouverte. Il s’agit tout simplement, dans ce peut se révéler très dépendant des montants ini-
cas, de demander aux individus le montant tiaux proposés.
maximal qu’ils sont prêts à payer (leur consen-
tement à payer). Une telle question peut cepen-
dant conduire à placer les individus dans une Analyse économétrique
situation où il leur est difficile de formuler une des consentements à payer
valeur sans assistance (surtout dans les cas où le
bien environnemental en cause n’est pas très
Une fois le scénario défini et la question defamilier). En conséquence, il est fréquent
d’observer de nombreuses non réponses ou valorisation choisie, on procède à une série de
pré-tests. Ces pré-tests devront valider les choixrefus de réponses (voir par exemple Desvouges
et al., 1983). On peut également utiliser une méthodologiques opérés dans le scénario et la
carte de paiement. Celle-ci consiste en des mon- question de valorisation, donnant au question-
tants (ou des intervalles) définis à l’avance naire sa forme définitive. En plus des réponses à
parmi lesquels l’individu doit choisir celui cor- la question de valorisation, on adjoindra au
respondant à son consentement à payer (ou le questionnaire des questions portant sur les
contenant pour le cas des intervalles de prix). caractéristiques socio-économiques des indivi-
C’est une technique couramment utilisée en dus (âge, sexe, profession, niveau d’étude, etc.),
marketing (Gouriéroux, 1998). Elle peut toute- des questions sur les usages du bien, ainsi que
fois conduire, comme dans le cas du système des questions de contrôle (compréhension du
d’enchères, à des réponses dépendantes des scénario, croyances des individus quant à la réa-
montants proposés. lisation du programme, etc.) qui constitueront
les variables explicatives des consentements à
payer. Le NOAA Panel (Arrow et al., 1993) propose
que la valorisation soit traitée à partir d’une
question fermée ou technique du référendum, Lorsque l’enquête est réalisée, on procède
une approche initialement proposée par Bishop ensuite à une analyse économétrique. On estime
et Heberlein (1979). Plus précisément, on pro- un modèle des consentements à payer tenant
pose un montant à un individu, celui-ci répond compte de facteurs explicatifs issus des ques-
par l’affirmative ou non à l’offre qui lui est pro- tionnaires. Pour chaque situation étudiée, les
posée. Selon l’appellation consacrée dans la ter- modèles utilisés sont spécifiques. Cette spécifi-
minologie de langue anglaise, une telle question cité tient essentiellement à la question de valori-
est nommée Take-it-or-leave-it approach. sation adoptée. Dans le cas où celle-ci est une
Bishop et Heberlein (1979) suggèrent que ce question ouverte, la spécification économétri-
type de question facilite la tâche de l’individu, que est un modèle usuel dans lequel la variable
qui n’a qu’à répondre oui ou non à un prix qui
à expliquer (le consentement à payer) est conti-
lui est proposé. Un autre argument en faveur de
nue. Dans le cas polaire où c’est la technique du
cette solution est celui avancé par Arrow et al.
référendum qui est utilisée, le modèle est un
(1993), selon lequel la question fermée est pré-
modèle à choix binaire (Hanneman, 1984 ;
férable parce qu’elle se rapproche d’une situa-
McFadden et Leonard, 1993 ; Hanneman ettion de marché où le consommateur accepte ou
Kanninen, 1999). La variable à expliquer estrefuse l’échange selon le prix proposé. La con-
alors dite qualitative à deux modalités, oui ettrepartie de l’utilisation de questions fermées est
non. L’utilisation de la carte de paiement ou dudans la perte d’information quant au niveau
mécanisme à deux offres successives conduitexact des consentements à payer, puisque les
également à des modèles économétriques spéci-réponses fournissent pour chaque individu une
fiques. Le traitement des valeurs égales à zéro,borne inférieure ou une borne supérieure. Des
des valeurs extrêmes ou le choix de la formeéchantillons assez grands paraissent alors
fonctionnelle du modèle économétrique, sontnécessaires. On peut toutefois améliorer signifi-
aussi autant de problèmes qu’il faut traiter decativement l’information en réitérant la ques-
manière particulière dans l’analyse. L’ensembletion sur un montant plus faible (resp. plus élevé)
de ces considérations donnent finalement àsi la personne a refusé (resp. accepté) la pre-
l’analyse économétrique une place essentiellemière offre. Cela constitue un mécanisme à
deux offres successives (Mitchell et Carson, dans la méthode d’évaluation contingente
1989). Il reste qu’un tel mécanisme, comme (cf. encadré 2 pour une présentation synthétique
dans le cas des systèmes d’enchères (dont il est de la formalisation économétrique).
146 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002difficultés soulevées, deux sont particulière-Une double difficulté
ment cruciales. Elles peuvent même conduire à
des difficultés quasiment insurmontables si l’on
ans un monde idéal, on définit les modali- s’en tient à une analyse en tous points conforme
tés d’une transaction hypothétique dans unD à celle développée précédemment (dont il con-
scénario. On présente ce scénario à des indivi- vient de prendre la mesure).
dus. Ceux-ci révèlent leur consentement à
payer. On procède ensuite à une agrégation de La première difficulté se rapporte à l’hypothèse
ces consentements à payer et la décision publi- selon laquelle les individus enquêtés se compor-
que en résulte. En pratique, il est délicat de s’en tent comme des consommateurs face à des biens
tenir à une position de cette nature. On entrevoit environnementaux. On suppose ainsi que les
en effet sans peine les difficultés liées à cette principes guidant les comportements qui préva-
analyse. Les travaux en économie, mais égale- lent dans l’univers des marchandises peuvent
ment en psychologie, abondent pour ce qui con- être transposés au cas de l’univers, le plus sou-
cerne les difficultés inhérentes à la méthode vent non marchand, de l’environnement. La
d’évaluation contingente. Parmi l’ensemble des seconde difficulté est relative au fait que les
Encadré 2
LA FORMALISATION ÉCONOMÉTRIQUE DU CONSENTEMENT À PAYER
La première étape de l’analyse économétrique con- 11⁄()– α1 – αCAP = y –[]y –()1 – α z (11)i i i isiste à spécifier un modèle économétrique compatible
avec les hypothèses de la théorie économique.
La distribution F(z ; γ) de z induit la fonction de distri-McFadden et Leonard (1993) proposent un tel modèle.
bution des consentements à payer dans la populationDans ce modèle, on procède à une transformation de
comme F (CAP ,y ;α,γ) = F (G(CAP ,y ; α) ;γ). Ainsi, siCAP i i z i i type Box-Cox de la variable dépendante. Formelle-
le consentement à payer de l’individu i est strictementment, le modèle économétrique s’écrit pour l’individu i
positif, CAP a pour densité :ide la manière suivante :
f()GCAP ,y , α ; γG(CAP ,y ; α) = Z (X , ε ; γ) (9) z i ii i i i f()CAP ,y , α, γ = -------------------------------------------------- - (12)CAP i i αy – CAPi iavec CAP le consentement à payer de l’individu i,i
y son revenu, θ = (α,γ) un vecteur de paramètres et εi i
Sur la base de cette dernière définition, il maintenantest le terme d’erreur associé à l’individu i. La fonction
possible de décliner ce modèle général selon lesG(.) est définie comme :
modalités d’interrogation des individus. Comme
si α 0=CAPi nous venons de le voir, dans le cas d’une question
 ()1 – α 1 – α ouverte, on pourra aisément estimer le modèle expli-y –()y – CAP i i iGC()AP ,y , α = ---------------------------------------------------------------- - si α ≠ 0 catif par maximum de vraisemblance en utilisant lai i 1 – α densité (12) en faisant des hypothèses sur la loi des
 – 1log()– CAP /y si α = 1 i i termes d’erreurs sur la base de la densité. Si main-
tenant, on veut considérer la distribution des CAP(10)
comme censurée à droite, on utilisera la fonction deCette transformation Box-Cox de la variable dépen-
répartition :dante permet une grande flexibilité dans la relation
entre le revenu et le consentement à payer puisqu’elle F (G(0,y ; α) ; γ) (13)z i
recouvre plusieurs des modèles utilisés dans la
littérature : lorsque α = 0, le modèle économétrique pour les individus déclarant un CAP nul. Cette dernière
devient un simple modèle linéaire et lorsque α = 1, le expression nous permet également de modéliser les
modèle économétrique est un modèle logarithmique. réponses à des mécanismes utilisant des questions
Le paramètre α est interprété comme l’élasticité du fermées. Par exemple, si un individu répond oui à une
consentement à payer par rapport au revenu. La fonc- offre M, on écrira sa contribution à la vraisemblance
tion z = Z(X ,ε ; γ) capture l’hétérogénéité individuellei i i comme :
sur la base des caractéristiques observables des indi-
1 - F (G(M,y ; α) ; γ) (14)z i vidus et d’un terme d’erreur aléatoire ε. Les compo-i
santes de z varient donc dans la population selon une
La modélisation de mécanismes dans lesquels plu-distribution induite par la distribution des termes
sieurs offres sont proposées successivement, oud’erreur ε. On déduit aisément des équations (9) eti
encore de mécanismes utilisant des cartes de paie-(10) le consentement à payer CAP satisfaisanti
ment, suivra alors la même logique.z = G(CAP ,y ,α) comme :i i i
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002 147intentions d’achat qui sont utilisées dans la mément à la théorie du consommateur. Tout
méthode d’évaluation contingente sont expri- écart à ce programme d’optimisation est alors
mées dans des discours. Cette dimension discur- considéré comme un biais, c’est-à-dire comme
sive est généralement éludée. Elle invite à dis- une source d’erreur systématique non aléatoire à
tinguer entre des préférences révélées par minimiser. Les biais potentiels de la méthode
l’action et une révélation de préférences par le d’évaluation contingente ont été largement
discours. commentés dans la littérature (voir Mitchell et
Carson, 1989, pour une typologie ou l’ouvrage
édité par Hausman, 1993, pour une analyse cri-
Nature publique des biens tique de la méthode d’évaluation contingente).
environnementaux Les recommandations du NOAA Panel (Arrow
et al., 1993) ainsi que des développements
Dans l’analyse économique, les biens environ- méthodologiques récents vont dans le sens d’un
nementaux sont considérés comme des biens réduction des biais, que ce soit lors du choix du
publics. Cette nature publique des biens se tra- scénario et du mode de questionnement, ou lors
duit par la difficulté, sinon l’impossibilité, des traitements économétriques (voir, par exem-
qu’un marché soit mis en place. C’est ce qui ple, Cummings et Taylor, 1999, pour une mini-
conduit à opposer les biens marchands, échan- misation du biais hypothétique (2) ou encore
gés sur un marché, et les biens non marchands, Herriges et Shogren, 1996, pour un traitement
dont les caractéristiques physiques font qu’ils économétrique du biais d’ancrage (3)). (1). (2) (3)
ne peuvent pas être échangés sur un marché. Les
Le problème posé en ces termes néglige toute-biens environnementaux font le plus souvent
fois un point essentiel : la méthode d’évaluationpartie de cette dernière catégorie. L’opposition
contingente, en procédant de la sorte, rend mar-entre biens marchands et biens non marchands
chand un objet (un bien environnemental) quiest ainsi fondée sur des critères objectifs, les
ne l’était pas auparavant de sorte que rien necaractéristiques physiques des biens (1)
garantit que les positions des individus face à ce
« nouveau » bien se cantonnent exclusivement àL’utilisateur de la méthode d’évaluation contin-
leur sphère privée, pour reprendre la terminolo-gente contourne cette difficulté en s’appuyant
gie d’Hirschman (1983). En fait, dans certainsur la description d’un marché hypothétique,
cas, le bien environnemental pourra être décrit,dont les traits sont censés être proches de ceux
du point de vue des individus, comme « uned’un marché réel. Le problème est ainsi réduit
affaire publique ». Dans le cas de l’environne-au perfectionnement d’une méthode garantis-
ment, nous pensons en effet que la nature publi-sant des révélations de consentements à payer
que des problèmes doit être également envisa-comme s’il s’agissait de comportements effec-
gée comme inscrite dans une dimensiontifs sur des marchés. Comme vu précédemment,
symbolique, ou subjective, qui a trait à la façonpour mener à bien cet objectif, les individus sont
dont les individus perçoivent les biens en cause.donc placés dans une situation hypothétique et
Cette nature publique, non plus objective maisles réponses obtenues dans les enquêtes sont des
subjective, du bien peut conduire, dans certainsintentions de paiement sur un marché hypothé-
cas, à ce que les jugements ne soient plus detique. Ce dernier doit être rendu aussi crédible
l’ordre de la sphère privée, c’est-à-dire deque possible au moyen d’un scénario décrivant
l’ordre d’un attachement à un intérêt personnel,l’ensemble des informations pertinentes, pour
garantir des comportements les plus proches
possible de ceux que l’on observerait sur un
1. Évidemment, cette opposition entre biens privés et biensmarché réel. Le scénario doit intégrer les carac-
publics est réductrice et une discussion sur le caractère plus ou
téristiques du bien offert, les conditions dans moins public des biens environnementaux et son rôle dans l'éva-
luation environnementale peut être menée. C'est l'exercicelesquelles il sera mis à disposition ainsi que les
auquel se livrent, par exemple, Bjornstad et Kahn (1996).
modalités de prélèvement des consentements à 2. Le biais hypothétique survient lorsque l'individu ne peut se
projeter dans la situation d'une transaction hypothétique. Cepayer déclarés, le véhicule de paiement (prélè-
biais caractérise les écarts potentiels entre déclarations (répon-
vements obligatoires, droits d’accès, etc.). On ses hypothétiques) et comportements réels. Ce biais résulte
généralement de faiblesses inhérentes aux évaluations contin-conçoit aisément que l’exercice est délicat puis-
gentes. On citera, par exemple, le manque de familiarité avec le
que les montants révélés dépendront de la for- marché hypothétique, le manque d'informations sur le bien éva-
lué.mulation du scénario, chacun de ses éléments
3. On parle de biais d'ancrage, ou biais de l'offre de départ,constitutifs pouvant se révéler une source poten- essentiellement lorsque l'on utilise des modes de questionne-
tielle de biais. La notion de biais suppose impli- ment fermés dans lesquels on propose aux individus interrogés
un montant monétaire. Les répondants sont alors susceptiblescitement que chaque individu valorise le bien
de voir les montants proposés comme porteur d'information et
sur la base d’une maximisation d’utilité, confor- de les utiliser pour formuler leur réponse.
148 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002condition sine qua non pour interpréter les s’agit de la fourniture d’un bien public. Bien
valeurs révélées comme des consentements à que nombre de situations ne nécessitent pas le
payer, donc construire des fonctions de développement de théorie du discours, il en va,
demande pour l’environnement. Ainsi, dans le cas de la méthode d’évaluation contin-
lorsqu’un individu doit attacher une valeur gente, de toute autre manière. Pour cette
monétaire à un bien environnemental, il se peut méthode, l’enquête (et donc le discours des indi-
qu’il fasse appel à des éléments de nature col- vidus) est érigée comme base de la décision
lective (Steven et al., 1991). Sagoff (1988) publique. Ceci conduit à donner, de fait, à l’ana-
soutient que la littérature portant sur l’évalua- lyse des discours une place prépondérante et
tion environnementale n’arrive pas à distinguer soulève la question suivante : dans quelle
si les individus se comportent comme des con- mesure les discours des individus nous rensei-
sommateurs ou des citoyens lors des enquêtes gnent-ils sur leurs préférences ? La réponse à
d’évaluation contingente : « En tant que cette question peut être envisagée selon deux
citoyen, je suis concerné par l’intérêt public, axes de travail (4).
plutôt que mon propre intérêt ; avec le bien de
la communauté, plutôt que le simple bien-être Le premier axe de travail s’inscrit dans une pro-
de ma famille [...] Dans mon rôle de consom- blématique pouvant s’apparenter à celle menée
mateur, je poursuis les buts que j’ai en tant que par la théorie des mécanismes incitatifs. Cette
consommateur » (Sagoff, 1988, p. 8). Lorsque problématique consiste en une discussion sur les
l’on examine, dans la littérature, les réponses vertus incitatives de la méthode d’évaluation
dites de « protestation » ou « faux zéros », c’est contingente. On trouve déjà cette discussion
clairement ce type de phénomène qui est en dans Mitchell et Carson (1989). Dans leur
cause. Généralement, ce sont les individus qui ouvrage, les auteurs dressent une typologie de
répondent : « je ne veux pas contribuer car... comportements stratégiques susceptibles
c’est le gouvernement qui devrait payer,... je ne d’apparaître lors de la révélation des consente-
veux pas de taxes supplémentaires » (voir, par ments à payer. Il s’agit ensuite de discuter dans
exemple, Jorgensen et al., 1999). Ces réponses quelle mesure les schémas incitatifs, tels qu’ils
traduisent ainsi, non pas un désintérêt pour les sont évoqués en économie publique, sont sus-
conséquences du projet proposé, mais des refus ceptibles de fournir un cadre théorique pertinent
de participation qui tiennent à la dimension dans l’analyse de révélations de consentements
publique, entendue ici dans un sens symbolique, à payer, à la différence près que les comporte-
des biens soumis à l’évaluation. ments stratégiques en cause sont issus de dis-
cours et non d’action (5). Conjointement, il con-
vient de diagnostiquer et interpréter, dans la
Les discours des individus nous
pratique, des discours susceptibles de s’appa-
renseignent-ils sur leurs préférences ? renter à des comportements stratégiques décrits
dans des situations comparables à celles de la
La seconde difficulté a trait au fait que les con- collecte décentralisée de moyens de finance-
sentements à payer sont obtenus par voie ment pour la fourniture d’un bien public.
d’enquête. Ce ne sont pas des actions qui sont
observées, mais des discours qui sont recueillis.
Cette question ne porte cependant que sur un
De manière générale, le corpus théorique des
volet de l’enquête d’évaluation, celle d’une
sciences économiques ne nécessite pas le déve-
question de valorisation exploitée indépendam-
loppement de concepts propres aux discours des
ment de toute autre information. Dans cette
individus. L’analyse économique s’en tient, en
perspective, on s’attache à garantir, par la défi-
effet, essentiellement à une axiomatique des
nition d’un scénario adapté, des révélations de
actions, dans laquelle on ne fait que peu con-
consentements à payer dépourvues de dimen-
fiance aux discours des individus. Les discours
sions stratégiques. Il reste toutefois un autre
sur des préférences obtenus dans des enquêtes
point à éclaircir. Le questionnement soulevé sur
correspondent à des situations où les consé-
les discours n’est en effet pas uniquement relatif
quences financières ne sont qu’hypothétiques, à
la différence de situations où ce sont des choix
d’actions qui prévalent. Dit autrement, dans des 4. Après avoir distingué l'action et le discours, Karni et Mongin
(2000), dans un autre champ de recherche, isolent deux types derévélations par voie d’enquête, il n’existe pas de
discours, fonction de la nature des conséquences associées auxprincipe de réalité pour associer explicitement réponses obtenues. Les deux axes de travail que nous décrivons
les actions à des conséquences : le marché peuvent s'apparenter, dans une certaine mesure, aux deux types
de discours qu'ils évoquent.lorsqu’il s’agit d’un bien privé ou des schémas
5. Voir, par exemple, Gérard-Varet (1998) pour une analyse en ce
incitatifs plus ou moins complexes lorsqu’il sens.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 357-358, 2002 149au caractère hypothétique du problème : ce demande aux répondants d’évoquer les mots ou
n’est pas seulement le caractère intentionnel des expressions que leur évoque le bien soumis à
révélations qui en font des objets du l’évaluation et d’analyser ensuite les propriétés
discours (6). Les questions de type référendum, des réponses obtenues sur la base d’une démar-
ou carte de paiement, sont des questions fer- che axiomatique fondée sur les théories du
mées, demandant à l’individu de choisir entre choix social. Dans des résultats récents,
deux modalités, pour le référendum, ou plus de Flachaire et al. (2002) montrent que les infor-
deux, pour la carte de paiement, réduisant le dis- mations fournies par une telle méthode appor-
cours à sa plus simple expression. Par contre, tent un gain significatif lorsqu’il s’agit d’expli-
dès lors, qu’il s’agit de demander à un individu quer des consentements à payer déclarés.
de préciser des motivations quant à sa réponse à
une question de valorisation, c’est-à-dire
d’expliciter son jugement, ceci ne peut être fait Le rôle des enquêtes dans la que par le biais de questions ouvertes. Le dis-
décision publique en matière cours devient alors plus élaboré, fait d’un indi-
vidu apte à construire une argumentation, exté- d’environnement
riorisation de la justification de l’action. Se pose
alors la question d’une méthode susceptible de
saisir l’information contenue dans le discours ’extension de l’analyse économique stan-
dans la perspective d’une analyse quantitative. dard de l’univers marchand à des situationsL
Malheureusement, il n’existe encore, à notre où il n’existe pas d’échanges marchands préala-
connaissance, que peu d’écrits se rapportant à bles soulève des difficultés, même si le propos
une théorie du langage en économie, exceptés n’est pas ici de légitimer ou non une telle opéra-
les travaux de Rubinstein (1996, 1999) et de tion. Il peut en effet exister des individus pour
Glazer et Rubinstein (1997). lesquels, lors de l’enquête, les actifs environne-
mentaux n’ont pas achevé leur migration du sta-
Les développements proposés par Rubinstein tut d’affaire publique à celui de marchandise.
(1999) vont bien dans le sens de la probléma- Les individus peuvent faire référence à des élé-
tique retenue ici, en avançant, par exemple, que, ments de nature collective, donnant au contexte
dès lors qu’il s’agit pour un individu d’énoncer social dans lequel est conduit l’exercice d’éva-
un ensemble de préférences, un certain nombre luation un rôle déterminant. Les valeurs révé-
d’entre elles ne peuvent être exprimées dans le lées sont alors, au moins en partie, socialement
langage usuel. Ces travaux ne constituent construites. Dit autrement, et de façon plus radi-
cependant qu’une avancée théorique et il con- cale, le postulat selon lequel un individu, con-
vient de préciser, dans un cadre empirique, les fronté à une transaction hypothétique, agirait
principes d’une méthodologie adaptée. La pro- (strictement) tel un consommateur face à un
position de Schkade et Payne (1993), qui utili- bien marchand, n’est peut être pas soutenable.
sent des « protocoles verbaux », technique Cela constitue pourtant la condition sine qua
importée de la psychologie cognitive, est une non pour que les consentements à payer soient
première tentative en ce sens. Schématique- interprétés comme des variations compensatri-
ment, cette méthode consiste à demander aux ces desquelles découle, après agrégation, la
répondants comment ils ont déterminé leur con- décision publique. Mais si ce postulat est rejeté,
sentement à payer et d’analyser les discours quel est le statut des valeurs obtenues ? En
recueillis sur la base d’une typologie prédéfinie. faveur de la méthode d’évaluation contingente,
Une telle approche est toutefois soumise à une cri- on dira que, procédant à une enquête sur des
tique évidente : dans quelle mesure les discours avis des individus, elle est conforme à des exi-
recueillis ne sont pas des « rationalisations » des gences démocratiques. Mais alors, ne serait-ce
consentements à payer déclarés, rendant impos- pas la dualité de l’individu vu comme un con-
sible toute tentative d’interprétation ? Pour con- sommateur-citoyen qui est en cause ?
tourner cette difficulté, Hollard et Luchini
(1999) et Luchini (2000) proposent d’utiliser La seconde difficulté évoquée est que, de manière
des questions ouvertes dans lesquelles on générale, l’analyse économique repose sur une
axiomatique des actions. C’est sur la base de com-
portements observés que l’on infère ce que peu-
6. Il existe, en effet, des situations où des intentions peuvent être
vent être les préférences des agents. Or, il existerévélées, donc observées, par des actions. Le cas des marchés
financiers, nous vient naturellement à l'esprit. Sur ces marchés, des situations où l’observation des comportements
le carnet d'ordres recense les offres et demandes de titres sans est difficile, voire impossible. Confrontés à cettequ'il n'y ait d'échange effectif dans un premier temps.
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