Consommation et stratification sociale selon le profil d'emploi

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Le milieu social n'a qu'une influence limitée sur la consommation. L' influence dont il s'agit est spécifique en ce sens qu'elle est dégagée des effets du revenu, qui par le jeu de la contrainte budgétaire pèse tant sur le niveau global des dépenses que sur leur répartition, et des effets d'autres variables comme la formation initiale (le niveau du diplôme) ou le statut de l'emploi (indépendant, fonctionnaire, salarié). La stratification sociale selon le profil de l'emploi est construite dans une perspective analytique pour approfondir, mieux que ne le permet la PCS, les caractéristiques de la situation de travail. Dans cette hypothèse, les ménages ont des comportements budgétaires en rapport avec la nature des tâches accomplies sur le lieu de travail, le cadre socio-technique de leur exécution et le niveau des responsabilités professionnelles. Les catégories dirigeantes accordent une préférence aux services sur les biens, à la consommation sur l'épargne et se montrent dépensières pour leur logement. Dans les classes moyennes, les ménages du tertiaire ont des dépenses tournées vers l'extérieur du domicile, les ménages du secteur industriel étant davantage casaniers. Le budget des foyers comportant des indépendants est marqué par le manque de temps de loisirs et la sédentarité.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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CONSOMMATION
Consommation et stratification
sociale selon le profil d’emploi
Nicolas Herpin Le milieu social n’a qu’une influence limitée sur la consommation. L’ influence
et Daniel dont il s’agit est spécifique en ce sens qu’elle est dégagée des effets du revenu, qui
Verger* par le jeu de la contrainte budgétaire pèse tant sur le niveau global des dépenses
que sur leur répartition, et des effets d’autres variables comme la formation
initiale (le niveau du diplôme) ou le statut de l’emploi (indépendant, fonctionnaire,
salarié). La stratification sociale selon le profil de l’emploi est construite dans une
perspective analytique pour approfondir, mieux que ne le permet la PCS, les
caractéristiques de la situation de travail.
Dans cette hypothèse, les ménages ont des comportements budgétaires en rapport
avec la nature des tâches accomplies sur le lieu de travail, le cadre socio-technique
de leur exécution et le niveau des responsabilités professionnelles. Les catégories
dirigeantes accordent une préférence aux services sur les biens, à la consommation
sur l’épargne et se montrent dépensières pour leur logement. Dans les classes
moyennes, les ménages du tertiaire ont des dépenses tournées vers l’extérieur du
domicile, les ménages du secteur industriel étant davantage casaniers. Le budget
des foyers comportant des indépendants est marqué par le manque de temps de
loisirs et la sédentarité.
ue le milieu social ou professionnel puisse classique que l’élite des professions plus récen-* Nicolas Herpin appar-
tient à la division Qgénérer des disparités de consommation a tes de la publicité, du tourisme et du marketing
Conditions de vie des maintes fois été souligné. Ainsi, les indépen- (Bourdieu, 1979). Les ménages populaires,
ménages de l’Insee et
dants arbitrent en faveur de l’épargne et les occupant des emplois à faible rémunération, neau CNRS ; Daniel
Verger est chef de l’unité salariés en faveur de la consommation, les pre- ressentent pas l’uniformité et la qualité infé-
Méthodes statistiques miers ayant davantage le souci de conserver et rieure de la consommation de masse parce que
de l’Insee.
la possibilité de développer leur patrimoine la diffusion de cette dernière s’effectue dans
(Malpot et Missègue, 1996). La position une euphorie entretenue par la publicité
sociale a des effets plus forts que ceux du reve- (Marcuse, 1971).
nu pour expliquer le recours aux services mar-
chands et aux consommations culturelles Dans la longue tradition des études de ce type,
(Glaude, 1984). Les salariés du privé ont des où la diversité des comportements de consom-
obligations vestimentaires plus coûteuses que mation est expliquée à partir de la structure
les fonctionnaires (Herpin, 1986). Les cadres sociale, l’emploi du chef de ménage est utilisé
supérieurs du privé préfèrent les voitures étran- comme un indicateur du niveau de rémunéra-
Les noms et dates entre gères aux françaises (de Singly et Thélot, tion du salarié, de la stabilité de l’emploi et de
parenthèses renvoient à
1988). Les professions libérales et les patrons la prévisibilité de la carrière, de la possessionla bibliographie en fin
d’article. d’entreprise familiale ont un goût de luxe plus ou non d’un capital productif ou d’un diplôme
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5 57plus ou moins élevé. Ces travaux mettent ainsi Une variante de la catégorie
l’accent sur la situation de marché de l’emploi socioprofessionnelle
occupé. C’est bien dans ce cadre que la PCS pour étudier la consommation
trouve sa justification. Conçue comme une
classification « exhaustive », mettant l’accent L’utilisation du code habituel des professions
sur la corrélation entre variables de revenu, de dans un modèle économétrique se heurte à une
diplôme, de statut de l’emploi, elle était initia- autre critique, celle de l’endogénéité. Si l’on
lement destinée à se dispenser de l’usage de ces étudie la structure budgétaire des ouvriers sur
variables, pas à s’y ajouter. Dans l’analyse du données individuelles sans prendre garde au
consommateur, suivant en cela une tradition fait que les plus mobiles d’entre eux s’échap-
plus microéconomique, on a souhaité séparer pent de leur catégorie d’origine en cours de car-
les effets des diverses variables. Car toutes ne rière, les résultats de la régression « toutes
jouent pas au même niveau. Le revenu inter- choses égales », bien qu’incluant des indica-
vient au travers de la contrainte de budget, le teurs du cycle de vie comme l’âge du chef de
diplôme plutôt au niveau des goûts ou des tech- ménage et le type de famille, font apparaître à
niques productives. On a ainsi souhaité regrou- tort comme très spécifiques des foyers ouvriers
per sous un seul code d’autres dimensions liées les dépenses liées à l’habitat en maison indivi-
àla situation de travail et susceptibles de jouer duelle, si les mobiles résident dans de grandes
au niveau des goûts, sans leur faire « résumer » agglomérations urbaines, et celles liées à la
les caractéristiques de la situation de marché possession d’animaux familiers et au bricolage,
(rémunération, stabilité de l’emploi, statut de si les mobiles sont ceux qui lisent, vont au ciné-
l’emploi), décrites par ailleurs. Le sens qui est ma et ont des activités extérieures au foyer et
attribué à la variable de stratification sociale une sociabilité ouverte. Une trajectoire – ONQ,
selon le profil d’emploi est plus proche de ce OQ puis pour finir contremaître, cadre moyen
que Erikson et Goldthorpe (1992) nomment la ou éventuellement même supérieur –, somme
situation de travail. L’emploi est alors défini toute assez fréquente, peut refléter un projet de
par la nature des tâches accomplies, les compé- vie influant aussi les choix de consommation.
tences techniques et sociales acquises au cours Selon leur âge, ces gens aux consommations
de l’expérience professionnelle, la valeur atypiques sont comptés parmi les ouvriers, les
sociale attribuée à la profession en termes de professions intermédiaires ou les cadres, ce qui
rang dans une échelle de prestige ou comme perturbe l’estimation du modèle. On comprend
composante de l’identité personnelle. C’est alors l’intérêt qu’il y a à proposer une nouvelle
sous ce second aspect, davantage laissé dans classification sociale agrégée conçue de façon à
l’ombre par la sociologie de la consommation, ce que les mouvements en cours de carrière
que sont étudiés ici les effets de l’emploi sur la s’effectuent en général à l’intérieur de chaque
structure budgétaire. classe. Les divers milieux sociaux sont donc
Tableau
La stratification sociale selon le profil d’emploi
En %
Ensemble
Ménages
de la population
de la population active
des ménages
11,8 13,61. Catégories dirigeantes
1,3 1,61.1 Élite dirigeante
3,9 5,31.2 Élite de l’expertise et du conseil professionnel
3,1 3,21.3 Dirigeants du tertiaire
3,5 3,51.4 D de l’industrie
68,5 68,22. Classes moyennes
16,6 18,32.1 Encadrement expert du tertiaire
12,3 13,02.2 Encadrement expert de l’industrie
12,5 13,62.3 Travail qualifié du tertiaire
25,2 23,52.4 Travail qualifié de l’industrie
19,7 18,23. Prolétariat
10,2 9,63.1 Travail de routine et petits jobs du tertiaire ou prolétariat du tertiaire
9,5 8,63.2 Travail de routine et petits jobs de l’industrie ou prolétariat de l’industrie
Source: enquête Budget de Famille, 1995, Insee.
58 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5conçus comme relativement cloisonnés et typés chaîne. L’apprentissage se fait sur le tas. Les
– faible mobilité d’un milieu à l’autre et forte consignes sont simples et peu nombreuses. Les
homogénéité intra-catégorielle du mode de vie. situations qui s’en écartent sont traitées comme
des incidents et prises en charge par les niveaux
Enfin, depuis l’époque de conception du code supérieurs de la hiérarchie. Le second niveau
PCS, l’hétérogénéité interne des catégories a est celui de la main-d’œuvre qualifiée, plus
crû, dans les catégories en expansion comme autonome dans l’exécution des tâches de
les cadres, mais aussi dans celles en récession : routine, amenée à exécuter des tâches plus
il y a désormais à la fois moins d’ouvriers non complexes et chargée de la surveillance des
qualifiés et émergence d’ouvriers non qualifiés routines simples. Le troisième niveau, celui de
dans le tertiaire. Des catégories autrefois l’encadrement expert, développe sous forme
homogènes se segmentent : au sein des em- appliquée des savoirs techniques, juridiques ou
ployés, les vendeurs dans des segments pointus scientifiques. C’est dans le cadre d’une divi-
(appareils à technologie comme ordinateurs, ou sion du travail fondée sur ces compétences que
ensembles multimédia, prêt à porter de luxe, cet encadrement participe à la gestion et à la
etc.) deviennent des « conseillers de vente ». Il formation professionnelle (y compris la forma-
y a aussi parfois baisse de l’hétérogénéité entre tion continue) de la main-d’œuvre qualifiée et
catégories. Ainsi la « fin des paysans » s’ac- non qualifiée. Le dernier niveau de qualifica-
compagne-t-elle d’un effacement de la spécifi- tion est celui de l’élite de l’expertise. Ce niveau
cité « agraire » de l’exploitation agricole qui forme les experts, innove et par ses conseils fait
ressemble de plus en plus aux autres PME. le lien entre la recherche abstraite et les disposi-
tifs institutionnels ou productifs.
Une classification des milieux sociaux
à partir de la nature de l’emploi.... ... du niveau de responsabilité exercé...
Le code conçu pour l’analyse de la consomma- Le second critère distingue les emplois selon
tion renoue avec l’idée d’une classification des l’ampleur des responsabilités ou de l’autorité
milieux sociaux à partir de l’emploi, et de lui qui est légitimement conférée à celui occupant
seul (cf. tableau). Il met l’accent sur les barriè- l’emploi. Les deux premiers des cinq niveaux
res qui existent en cours de carrière et sur l’homo- d’autorité se confondent avec la qualification
généité longitudinale interne à chacune de ces pour les emplois de routine (autorité nulle), de
classes. Selon ce concept, sont rangés dans la surveillance de routine (autorité faible). En
même classe des individus d’âge différents revanche, ce critère diversifie la classification
mais dont les profils de carrière à l’arrivée seront dans les emplois où la qualification élevée rend
du même ordre. Ce code fait référence aux tra- plus autonome. Les décisionnaires occupent
vaux anglo-saxons de l’anglais Goldthorpe une situation hiérarchiquement supérieure aux
(1982 ; 1992) ou à ceux de l’américain Wright experts internes et aux consultants externes en
(1987). Comme Goldthorpe, on considère que raison de leurs responsabilités plus larges.
ce qui est à classer ne devrait pas être l’intitulé Cette distinction est redoublée quand on passe
de la profession mais la nature de l’emploi : du local au national, avec deux hiérarchies,
tâches faites dans le cadre du travail, conditions celle de l’expertise et celle de la décision. L’en-
de leur exécution et capital humain ainsi accu- cadrement expert, au troisième niveau d’autori-
mulé rendant plus ou moins probable une mobi- té, exerce son contrôle directement sur le
lité vers d’autres emplois, ce qui nécessite de niveau précédent mais aussi indirectement sur
compléter l’intitulé par d’autres informations les emplois de routine. Le quatrième niveau est
pour se rapprocher des tâches effectuées, du composé des dirigeants qui ont pour objectif
contexte de travail et des acquis de cette expé- d’optimiser l’usage des compétences et des res-
rience professionnelle. sources humaines de leur organisation. Leur
pouvoir s’exerce localement : ils sont les res-
Trois dimensions principales sont à la base de ponsables d’un service ou d’un centre régional
cette stratification. La première est le niveau de à l’intérieur de l’entreprise ou de l’administra-
qualification nécessité par les tâches profes- tion. Enfin, les coiffant, sont regroupés les diri-
sionnelles. Le niveau le plus bas est celui des geants auxquels ils doivent rendre compte de
savoir-faire qui ne demandent aucun apprentis- leur gestion administrative et de leurs initiati-
sage spécifique autre que la transmission de ves. Les membres des directions générales et
consignes pendant la période d’essai. Il s’agit les hauts fonctionnaires contrôlent, animent,
d’effectuer des routines : petit job ou travail à la orientent et réforment les grandes entreprises
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5 59au niveau central et les administrations publi- savoir-faire complémentaires (de gestion par
ques au niveau national. exemple).
Ce calcul amène donc à hiérarchiser des profes-
... et du secteur d’activité économique sions entre elles mais aussi à introduire des dis-
tinctions entre des libellés analogues. Les
Le troisième critère est celui du secteur d’acti- professeurs et maîtres de conférences des uni-
vité économique. Les emplois du tertiaire re- versités, parce qu’ils ont des activités de
groupent ceux de la distribution commerciale, recherche, de conseil et de certification au plus
du marketing et de la finance, ceux de l’admi- haut niveau, ont été surclassés par rapport aux
nistration générale et de l’administration des enseignants des lycées et des collèges. Bien que
collectivités locales, ceux de l’éducation, de la la taille de leur exploitation soit moyenne, cer-
santé, des loisirs (télévision, radio, théâtre, tains viticulteurs sont rangés dans l’élite des
cinéma, etc.), les emplois de services auprès professions agricoles parce qu’ils résident dans
des entreprises (informatique, publicité, etc.) et une région d’appellation contrôlée, parce que la
ceux dans la restauration/hôtellerie et les autres qualité de leur produit exige des compétences
services personnels (cuisiniers, coiffeurs, techniques poussées dans la fabrication mais
chauffeurs de taxi, etc.) ; les métiers de type aussi dans le négoce de leur produit. L’artisan
artisanal sont classés dans le tertiaire s’ils ont boucher est classé au-dessus de celui qui exerce
trait à l’alimentation ou si la « matière » traitée le même métier comme salarié car le premier
est le corps (coiffure, soins d’une esthéticienne, doit en plus se montrer bon commerçant et
etc.), rejoignant ainsi le secteur des professions éventuellement savoir gérer du personnel. Par-
de la santé et du paramédical. Le second sec- mi les commerçants, sont surclassés ceux
teur, industriel, est conçu de façon large. Y sont comme les marchands de primeurs, les gérants
regroupés les emplois industriels dans la chi- de magasin d’alimentation, les fleuristes, les
mie, la sidérurgie, la construction mécanique, restaurateurs, les poissonniers qui ont un stock
le textile, l’agro-alimentaire, les emplois – y périssable à gérer. Parmi les artisans, ont été
compris artisanaux – dans les secteurs de surclassés par rapport aux métiers traditionnels
l’énergie, du bâtiment, des transports, ceux du du bâtiment ceux dont l’activité suppose l’ac-
secteur primaire de l’agriculture, de la pêche et quisition d’un équipement onéreux comme les
des mines. transporteurs routiers, les pêcheurs, les impri-
meurs. Parmi les vendeurs, sont surclassés ceux
Si le second critère permet d’introduire de la qui doivent maîtriser certaines connaissances
différenciation parmi des emplois très qualifiés techniques pour vendre un produit complexe
(les cadres notamment), le troisième critère (informatique, vidéo, hi-fi, etc.) et orienter ou
permet d’opérer des distinctions entre emplois conseiller dans ses choix une clientèle exi-
relativement peu qualifiés mais dont les condi- geante. Les ingénieurs dans un secteur en
tions de travail et la nature des acquis de l’expé- expansion comme l’informatique où les com-
rience professionnelle ne conduisent pas aux pétences se développent et se diversifient sont
mêmes carrières et aux mêmes possibilités de aussi mieux classés que des ingénieurs de pro-
reconversion. L’élite échappe à cette sectorisa- duction dans des industries en voie d’extinc-
tion, car on a considéré que ses compétences tion. Les chauffeurs sont classés en « travail
étaient moins tributaires d’un quelconque sec- qualifié industriel » s’ils sont livreurs, chauf-
1. Une présentation dé- teur (1). feurs routiers, déménageurs mais dans le ter-
taillée de ce code figure tiaire s’il s’agit de conducteurs de taxi ou de
dans (Herpin et Verger,
chauffeurs de direction, dont les conditions de1998).
Décomposer et recomposer travail sont celles d’un service destiné aux per-
la hiérarchie des professions : sonnes.
des principes à leur application
Tous les renseignements idéalement pertinents
Dans son principe, la stratification sociale n’étant pas disponibles, le classement effectif
selon le profil de l’emploi repose donc sur le se fait à partir du libellé en clair de la profession
calcul d’un score. Un emploi se situe d’autant de la personne de référence (ou de la profession
plus haut sur l’échelle qu’il permet la mobilité du conjoint pour les veuves qui n’ont pas eu
de l’occupant au cours de sa carrière, qu’il com- d’emploi), de son secteur d’activité, du statut
porte des responsabilités, qu’il met en œuvre de son emploi, du nombre des salariés de l’en-
des compétences pointues, qu’il demande en treprise pour les indépendants, de la nature de
plus de ces compétences « principales » des l’exploitation pour les agriculteurs. Dans les
60 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5cas où ces quatre types d’information ne suffi- alimentation hors domicile). L’effet de la con-
sent pas pour classer selon les trois critères évo- figuration familiale traduit la croissance de cer-
qués plus haut (par exemple, l’« employé de taines dépenses avec le nombre d’individus
banque »), les ambiguïtés sont levées en rap- (alimentation à domicile, éducation, équipe-
prochant ces informations de celles sur le ment de loisirs), mais aussi des spécificités de
diplôme le plus élevé, sur le type de revenus comportements : dépenses de restaurant-café
perçu, le cas échéant sur le décile de salaire, plus élevées en l’absence d’enfant, achat et tra-
ainsi que sur le montant de patrimoine du foyer, vaux pour la résidence principale plus élevés
ou son décile de revenu, voire sur l’intitulé de pour les familles monoparentales. Le type d’ha-
l’emploi du conjoint. bitat fait apparaître une consommation, toutes
choses égales, plus importante à Paris, sauf
pour l’achat de la résidence principale, l’ameu-
Les autres facteurs générateurs de blement, les services domestiques, l’automo-
disparités socio-économiques bile et la santé, plus répandus en zone rurale.
L’analyse proposée (cf. le modèle économétri-
Les comportements budgétairesque dans l’encadré 1) ajoute à ce code d’autres
variables, les unes pour compléter les dimen- des catégories dirigeantes
sions socio-économiques (niveau de diplôme,
niveau de revenu, existence ou non d’un indépen- Les quatre catégories dirigeantes ont des activi-
dant dans le ménage, possession d’un patrimoine, tés professionnelles qui présentent des proprié-
degré d’exposition au risque professionnel), les tés communes. En premier lieu, les contacts,
autres pour prendre en compte des dimensions tant avec leur personnel (information/directive,
démographiques et géographiques susceptibles embauche/promotion/licenciement, arbitrage
d’avoir une incidence sur la consommation. interne, etc.) qu’avec leurs partenaires externes
L’âge, le type d’habitat et, en premier, le reve- (sous-traitants, clients, actionnaires, syndicats,
nu sont les facteurs générateurs des disparités conseils juridiques ou techniques, services
les plus fortes. Même si la forme du modèle ne publics, etc.), sont à la fois variés et complexes
permet pas de passer directement des coeffi- à gérer.
cients aux élasticités-revenus instantanées, on
peut cependant classer les diverses fonctions De fait, les ménages dirigeants ont bien, toutes
par sensibilité croissante au revenu : l’alimen- choses égales, une consommation dont la
tation à domicile, les services de transport, les dimension relationnelle l’emporte sur la
charges du logement présentent les variations dimension matérielle. Dans plusieurs des
les plus faibles, derrière la santé, l’éducation, grands postes de la consommation, ont été dis-
l’équipement de loisirs et le loyer de la rési- tinguées les dépenses portant sur les biens et
dence principale. À l’opposé, l’équipement du celles sur les services. Or les services plus que
foyer (meuble, équipement ménager), l’achat les biens fongibles ou les équipements donnent
du logement et les services domestiques for- lieu à des montants relativement élevés dans les
ment le groupe des dépenses les plus sensibles ménages dirigeants. Boisson et nourriture à
au revenu, devant les services de loisirs, l’ali- domicile dans ces foyers atteignent un niveau
mentation hors domicile, l’automobile et l’ha- de dépenses conforme aux autres caractéristi-
billement (cf. tableaux A à G en annexe). ques, notamment à leur revenu et à la composi-
tion du foyer. En revanche, les montants sont
Deux types de facteurs démographiques intro- relativement élevés pour les repas hors domi-
duisent des disparités importantes. L’opposi- cile, comme le café et le restaurant, parmi
tion entre consommations des jeunes et des l’élite dirigeante, l’élite experte et les diri-
vieux, due à de vrais effets de l’âge ou à des geants du tertiaire. Comme pour les loisirs, les
effets de génération, est nette : du côté des activités éducatives sont l’objet d’un effort
dépenses « jeunes », l’alimentation hors domi- budgétaire spécifique pour l’élite dirigeante,
cile, l’habillement et autres accessoires et l’élite experte et les dirigeants de l’industrie. Il
bijoux, l’achat de la résidence principale, les en est de même pour les spectacles/forfaits tou-
loyers, les transports et l’équipement de loisirs. ristiques/hôtels pour l’élite experte et les diri-
Les charges de la résidence et la santé caractéri- geants de l’industrie. Dans les transports, enfin,
sent le budget des plus âgés. Certaines dépenses les services donnent lieu aussi à des efforts bud-
apparaissent plus féminines (vêtements, acces- gétaires spécifiques. Les dirigeants du tertiaire
soires et bijoux, l’équipement du logement et la se distinguent par un haut niveau de dépenses
santé), d’autres plus masculines (automobile, pour les voyages à longue distance (par le train
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5 61ou l’avion), les dirigeants de l’industrie pour En second lieu, les dirigeants représentent leur
les transports urbains et les voyages à courte entreprise et visent par leurs comportements, y
distance par le train, et l’élite experte et l’élite compris par leur consommation somptuaire, à
dirigeante pour l’ensemble des transports col- en donner une image de prospérité et de stabili-
lectifs. L’équipement automobile et son entre- té. La sphère privée et la sphère professionnelle
tien ne ressortent pour aucune des quatre s’interpénètrent par les fréquentations amicales
catégories dirigeantes. Les domestiques ont et la commensalité de fonction (de Singly,
disparu mais l’élite reste un milieu social qui 1987 ; Young et Willmott, 1973). De fait, le
est servi. budget du foyer dans ce milieu social est marqué
Encadré 1
LE MODÈLE ÉCONOMÉTRIQUE
La plupart des modèles cherchant à estimer des - aucun membre du ménage employé du secteur
fonctions de demande (dont le modèle AIDS) étu- public, un seul salarié,employé sur un CDD du pri-
dient la dépense effectuée pour chaque produit en vé.
fonction de la dépense globale et de divers autres
critères, sans introduire le revenu, ce qui revient à Les « protégés », eux, correspondent aux configu-
postuler l’existence d’une optimisation en deux éta- rations suivantes :
pes, le consommateur déterminant d’abord son
partage épargne-consommation, puis la répartition -unoudeuxindépendants avec des salariés dans
de la somme allouée à la consommation entre les l’entreprise, un salaire extérieur dans le foyer ;
divers postes. Nous nous sommes refusés à suivre
cette voie, car les réflexions préliminaires sur l’en- - deux indépendants dans des entreprises différen-
dogénéité nous ont plutôt convaincu du caractère tes ;
contraignant et peu réaliste d’un tel processus en
deux étapes ; de plus techniquement, de telles ana- - un ou deux employés du public ;
lyses posent un problème d’endogénéité dû au fait
que l’on régresse D sur D et qu’une erreur de me- - pas d’employé du public dans le ménage mais aui j
sure sur D perturbedemême manière la variable moins deux salariésduprivé, deux au moins ayanti
explicative et la variable expliquée – ce qui d’ailleurs un CDI.
2conduit à de meilleurs R ,maisde façon artificielle.
Nous avons donc choisi le revenu comme variable La période de relevé est introduite pour capter la
explicative, représenté sous la formede13indica- spécificité de chaque saison. Afin de pouvoir con-
trices (1) (appartenance aux divers déciles avec server les ménages avec dépenses nulles pour
zoom sur les premiers et derniers centiles). La situa- certains postes, le modèle adopté est un modèle
tion de famille et l’âge de la personne de référence exponentiel :
résument les caractéristiques démographiques du
ménage, la catégorie de commune d’habitat ses D exp X estimé indépendamment pourk i i
caractéristiques résidentielles. Le niveau social et chaque dépense k.
éducatif est résumé par le diplôme de la personne
de référence, le niveau de patrimoine du ménage, L’estimation économétrique ne peut se faire que sur
l’existence d’une pratique religieuse (2) et la cons- des postes agrégés, avec une proportion pas trop
tellation de trois indicateurs qui retracent le milieu élevéedezéros (cf. encadré 2). La nomenclature
socioprofessionnel, à savoir la stratification fonctionnelle habituelle en 6 ou 7 postes a été amé-
sociale « selonleprofild’emploi »,laprésence nagée pour séparer ce qui dans la consommation
d’indépendants et le degré d’exposition au risque renvoie à un usage de biens et ce qui suppose le
professionnel, variable qui tient compte du nom- recours à des services, afin d’étudier l’arbitrage des
bre de participants à l’emploi dans le ménage, de ménages entre deux types de dépenses, celles sur
la nature de leur statut (sans emploi, salarié du l’approvisionnement du foyer en biens fongibles et
public, du privé ou indépendant) et du contrat de en équipements, celles en matière de services,
travail (CDD, CDI). Les ménages « exposés » avec l’idée que les services qui ont progressé dans
regroupent les configurations suivantes : tous les domaines de la consommation constituent
des alternatives à la production par le ménage de
-unindépendant sans employé salarié dans l’entre- sa propre consommation.
prise, aucun autre membre du foyer n’étant salarié ;
- deux indépendants mais travaillant dans la même
1. Des variantes où le revenu est introduit sous forme d’une
exploitation, aucun employé dans l’entreprise ; fonction linéaire par morceaux ont été testées, avec des résul-
tats qualitativement de même nature.
- aucun autre membre du foyer salarié ; 2. Approchée par l’existence dans le budget d’une dépense liée
au culte.
62 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5
par les coûts liés à la représentation et les mon- une épargne initiale. Certains enfin peuvent
danités privées. Les efforts faits par les quatre compter sur des héritages et de ce fait se dispen-
catégories dirigeantes en faveur de l’habille- ser d’épargner en vue de leurs vieux jours.
ment peuvent s’interpréter ainsi. Les comporte- C’est pourquoi les dirigeants se distinguent
ments vis-à-vis du logement principal sont par un comportement budgétaire où la pro-
aussi remarquables de ce point de vue. Pour le pension à consommer est remarquablement
même montant consacré au logement, les forte. Contrairement à l’image d’épargnant
ménages peuvent arbitrer en faveur de loca- qui leur a été faite dans la littérature socio-
tions, mieux situées et plus vastes, plutôt que économique, l’élite dirigeante a une dépense
devenir propriétaires de logements, moins spa- totale relativement élevée, compte tenu du
cieux et/ou dans des quartiers moins prisés, et revenu déclaré.
de ce fait moins bien adaptés pour remplir leurs
obligations sociales et entretenir leur réseau Occupant dans l’entreprise ou l’administration
relationnel. De plus, les quatre catégories diri- des niveaux inférieurs, l’encadrement expert
geantes ont des frais relativement importants reste néanmoins relativement proches des diri-
pour les charges, le chauffage et les impôts geants par la technicité de leurs compétences et
locaux du logement principal. Pour recevoir par la nature de leurs responsabilités. Ils n’en
dans les formes, leur logement, en effet, doit ont ni les obligations de représentation ni la
être de grande taille et avoir une adresse presti- sociabilité ; cependant, leurs dépenses d’ha-
gieuse. Que le ménage soit propriétaire ou loca- billement sont relativement élevées par rapport
taire, les charges et les impôts locaux sont donc au niveau hiérarchique inférieur du travail
relativement lourds ainsi que les factures qualifié sans que, pour autant, leur effort
d’électricité, d’eau et de gaz. À l’exception de budgétaire en ce domaine atteigne celui de
l’élite de l’expertise, le loyer est aussi un poste leurs supérieurs hiérarchiques. L’encadrement
relativement élevé. Cela pourrait surprendre expert du tertiaire a aussi un comportement
dans un milieu social à haut revenu et fréquem- analogue à celui des catégories dirigeantes en
ment doté de patrimoine. Mais ces ménages, ce qui concerne le logement principal : charges,
mieux informés sur la vie économique par la chauffage, électricité et impôts locaux suscitent
position qu’ils occupent, peuvent trouver plus des dépenses relativement élevées.
rentables d’autres investissements qu’immobi-
liers, notamment, pour les indépendants, dans
Les comportements budgétairesleur propre entreprise. Enfin, l’élite dirigeante
est la seule à financer de façon relativement des classes moyennes opposent
onéreuse l’achat et l’entretien d’une résidence secteur tertiaire et industriel
secondaire.
Les conditions de travail diffèrent entre secteur
La location onéreuse du domicile principal, au industriel et tertiaire. La sphère industrielle est
détriment de l’accès à la propriété, peut aussi celle de la machine, des dangers corporels, de la
être interprétée comme manifestant une préfé- force physique de la main-d’œuvre – à majorité
rence pour le présent parmi les ménages de diri- masculine –, des grands établissements, de
geants. On trouve une seconde confirmation de l’organisation fordiste quasi militaire avec sa
cette attitude au niveau de l’ensemble des longue hiérarchie, de l’impersonnalité des rela-
dépenses (une fois décompté le montant de tions, des uniformes, des consignes strictes. La
l’impôt sur le revenu). Les dirigeants ont sphère tertiaire a des caractéristiques inverses.
d’autres façons d’assurer leur avenir qu’en La machine est secondaire par rapport aux rela-
prélevant leur épargne sur leur salaire. La réus- tions humaines (avec un client, un patient, un
site de leur carrière passée les incite à anticiper élève, un administré). Les prestations y sont
un avenir meilleur. Les dirigeants salariés du difficiles à mesurer et les rapports hiérarchi-
secteur privé bénéficient de stock options et ques plus « humanisés » ; les hiérarchies sont
d’autres formes de rémunérations différées, plus courtes ; les conditions de travail au
liées à la bonne marche de leur entreprise. Dans bureau, dans la boutique ou l’établissement
l’administration, ceux qui occupent des posi- scolaire ou hospitalier sont beaucoup plus pro-
tions de haute responsabilité, ont aussi atteint le ches de celles qu’on connaît hors travail (lieu
haut des grilles indiciaires et disposent de reve- public ou au foyer). La vie privée doit faire
nus, certes moins élevés que dans le privé mais oublier le bagne qu’est le travail pour les tra-
plus assurés, y compris pour leur retraite. De vailleurs industriels alors que le même « dépay-
plus, ceux qui ont de forts revenus peuvent em- sement » n’est pas nécessaire pour les
prunter et rembourser sans avoir à accumuler travailleurs du tertiaire (Gartman, 1991).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5 63Encadré 2
LES DONNÉES DE L’ENQUÊTE BUDGET DE FAMILLE 1995
Les résultats présentés ici sont issus de l’enquête à changer le signe d’un coefficient à cause d’une
Budget de Famille,réalisée par l’Insee en 1995. seule observation.
L’échantillon exploité compte plus de 11 000 ména-
ges. La mesure des dépenses est réalisée par Plusieurs solutions peuvent être préconisées. La pre-
entretien et par carnet. L’établissement des consom- mière, la plus fréquemment adoptée revient à
mations annuelles est une construction en plusieurs éliminer des observations jugées « aberrantes »
étapes. La plupart des dépenses sont observées par (avec résidu très élevé dans un modèle ajustant la
l’intermédiaire d’un carnet de deux semaines, la consommation, ou avec un écart très fort entre la
somme observée étant extrapolée à l’année par mul- place dans la hiérarchie des revenus et dans celle
tiplication par 26. Cette façon de procéder étant des consommations) : le fichier étudié perd alors
inadaptée aux consommations peu fréquentes, elle toute représentativité,l’élimination conduisant à sup-
est remplacée pour certains domaines (achats de primer une part importante des ménages riches, dont
biens durables, habillement, vacances) par une col- la consommation est souvent faite d’achats singuliers
lecte par le biais de questionnements rétrospectifs à des valeurs très fortes. Cette élimination se justifie
portant sur 6 mois, 2 mois ou 1 mois selon les cas, d’autant moins qu’elle n’a pas comme raison la mau-
les dépenses correspondantes étant extrapolées à vaise qualité d’un dossier, mais plutôtlamauvaise
l’année par l’usage du coefficient multiplicatif adé- reconstruction de la statistique annuelle à partir d’ob-
quat. Dans de rares cas, l’estimation est mixte, servations correctes bien que limitées. Nous avons
provenant du carnet en dessous d’un certain seuil, du donc préféré intervenir à ce niveau, et travailler sur
questionnement rétrospectif au-dessus. Malheureu- tout le fichier, mais avec des données annuelles tron-
sement, tous les biens chers rarement acquis ne font quées. Pour réaliser la troncature, on est descendu
pas l’objet d’un tel questionnement rétrospectif ; les au niveau le plus fin de la nomenclature. Les histo-
listes à gérer seraient trop longues, et il est fréquent grammes ne présentant aucune rupture permettant
que la valeur d’un gros achat soit observéeautravers une détermination naturelle du seuil de troncature, on
du carnet : le consommateur qui a acheté une rivière aprocédé de façon plus ad hoc. Pour toutes les
de diamants voit ainsi sa consommation annuelle cal- dépenses du carnet dont le libellé permettait de sup-
culée comme s’il en avait acquis 26 ! Enfin, les poser que les achats ne sauraient être réalisés que
dépenses insuffisamment différenciées par le ménage rarement, on a considéré que la dépense annuelle
(libellé trop peu précis pour que l’on puisse coder le était la dépense observée et non la valeur multipliée
poste de nomenclature adéquat, valeurs groupées pour par 26. Pour certaines dépenses, des solutions inter-
tout un panier d’achats) font l’objet d’un traitement médiaires ont été choisies (hypothèse d’achat
d’imputation, conduisant à répartir le montant corres- pluriannuel, mais pas chaque quinzaine). Le carac-
pondant entre tous les produits concernés au prorata tère grossier d’une telle méthode est certain : le gros
des parts observées sur l’ensemble de la population achat peut couvrir une période dépassant largement
(100 francs d’achats de « viande » seront répartis l’année, la fréquence réelle d’achat n’est pas esti-
entre bœuf, veau, porc, mouton, etc. proportionnelle- mée, etc. Les faux zéros et les fausses basses
ment à la part représentée par chacune dans la valeurs ne sont pas corrigées ; la correction faite est
dépense totale) : le consommateur qui détaille trop peu donc tout à fait partielle et asymétrique ; néanmoins,
son carnet se voit donc attribuer une consommation elle touche une proportion importante des dossiers.
extrêmement diversifiée, qu’il n’a jamais réalisée, avec On obtient ainsi une distribution conduisant à des
des valeurs très faibles pour chaque produit. masses globales sous-estimées, et qui ne restaure
pas non plus la vraie distribution microéconomique
« Faux zéros»et valeurs aberrantes des achats de consommation, sans parler de la
distribution de la consommation elle-même. Les
Ces choix de collecte sont justifiés dans l’optique résultats présentés sont établis sur cette distribution
d’une exploitation de l’enquête de nature macroéco- tronquée ; quand ils diffèrent des résultats établis sur
nomique ; ils rendent délicate une exploitation le fichier brut, ils semblent plus satisfaisants, quel-
microéconomique. La distribution des consomma- ques résultats des analyses brutes particulièrement
tions individuelles diffère en effetdelavraie surprenants disparaissant avec la correction.
distribution des consommations annuelles par
l’existence de « faux zéros » (le consommateur n’a Un effort particulier a été tenté pour mesurer le revenu
pas consommé sur 15 jours, alors qu’il consomme dans l’édition la plus récentedel’enquête Budget de
sur 12 mois), de fausses valeurs faibles (suite aux Famille, qui améliore sensiblement l’exhaustivité de la
imputations pour consommations mal identifiées), collecte ; mais il reste des problèmes de qualité pour
de fausses valeurs très fortes (suite au relevé par les revenus du capital et les revenus des indépendants.
carnet de dépenses exceptionnelles ; ainsi un mé- De plus, la période de référence sur laquelle les reve-
nage se voit-il attribuer 546 000 francs de dépense nus sont collectés peut varier d’un ménage à l’autre :
en prothèses dentaires, un autre 520 000 francs de certains déclarent leur revenu sur le dernier exercice
matériel de bricolage, un autre 189 498 de fiscal (en l’occurrence 1993), d’autres se réfèrent au
repas au restaurant). Ces problèmes ne font pas mois précédant l’enquête (selon la vague, de octobre
qu’augmenter la variance des résidus dans les esti- 1994 à octobre 1995) ; il n’y a donc pas de référence
mations économétriques, ils peuvent perturber claire, et de toutes façons, il y a pour tous un écart
l’estimation des coefficients, allant jusqu’à créer des entre la période à laquelle se rattachent les revenus et
significativités basées sur un seul pic artificiel, ou la période de relevé des consommations.
64 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5Historiquement, les entrepreneurs ont eu du salariés des emplois de routine et des petits
mal à faire venir la main-d’œuvre ouvrière là où jobs.
se trouvaient les usines, notamment dans les
périodes de haute conjoncture et quand les éta-
Les comportements budgétairesblissements industriels se trouvaient éloignés
des grandes agglomérations. D’où les politi- des prolétaires sont homogènes
ques patronales où pour stabiliser la main-
d’œuvre ont été construites des cités attenant Le prolétariat a des comportements budgétaires
aux usines (Schwartz, 1990). Mais à long très homogènes dans les deux secteurs. Peut-
terme, ces mesures visant à enraciner les popu- être est-ce là la conséquence d’un moindre
lations ouvrières ont trop bien réussi : en temps enracinement dans leur milieu de travail, les
de crise, la main-d’œuvre est peu mobile et les emplois que cette population occupe ne l’inté-
ménages tendent à se renfermer sur le foyer, grant ni au monde industriel ni au monde ter-
faisant disparaître les solidarités de voisinage. tiaire. Les comportements budgétaires sont
Il n’y a pas l’équivalent pour le tertiaire. Les uniformément caractérisés par la restriction
populations sont moins enracinées et le foyer que ces foyers imposent à leur consommation.
plus ouvert. Le niveau de leurs dépenses est plus faible que
ce que laisserait attendre le niveau de leur reve-
L’organisation du travail fait comprendre nu. Le bouclage serré du budget de ces ménages
l’usage différent des temps libres pour les tra- se fait au détriment des postes couramment
vailleurs de l’industrie et ceux du tertiaire. Les conçus comme relevant du luxe. Comme on
écoles, les bureaux, les magasins sont ouverts à pouvait s’y attendre, les montants sont relative-
heures fixes et à jours fixés. Il n’y a pas ment faibles pour l’alimentation hors domicile
d’équipe de nuit, ni tour qui revient périodique- (et notamment le restaurant), pour les loisirs (et
ment dans la rotation des équipes (2 X 8 ou les appareils de télé, hi-fi, les dis-
3 X 8). Le bricolage, le jardinage, les animaux ques, les livres, etc.). Le logement, en revan-
familiers et les promenades si fréquents dans che, suscite des efforts financiers. Si les
les loisirs ouvriers s’expliquent, en partie, par dépenses sont contenues pour les charges, le
l’organisation/désorganisation de leur emploi chauffage, l’électricité et les impôts locaux,
du temps et sa difficile coordination avec les l’achat de la résidence principale (et les gros
emplois du temps des autres membres du foyer. travaux qui y sont réalisés) et sa location échap-
pent aux restrictions. Les transports font aussi
On s’attend donc à ce que les dépenses de l’objet de comportements budgétaires contras-
consommation des travailleurs du tertiaire se tés. On ne constate pas de restriction pour les
distinguent de celles des de l’indus- dépenses relatives à l’automobile ; en revan-
trie, en ce qu’elles seraient plus extraverties : che, il en existe pour les dépenses de transport
c’est ce que l’on observe dans l’alimentation, en commun. La nécessité d’être équipé de
les dépenses de cantine ou de restaurant étant moyens personnels de transport est liée à un
assez élevées. On attendrait aussi que le mode habitat excentré, mal desservi par les transports
de vie soit moins casanier et moins enraciné en commun. On peut faire l’hypothèse que dans
dans un site particulier : c’est ce que l’on ces milieux pauvres ou à la frontière de la pau-
observe pour le logement. L’achat marque vreté, le logement et la voiture sont défendus
davantage un attachement au sol que la loca- comme un rempart à une déchéance plus grave
tion. Or les travailleurs du tertiaire sont plus encore. Ce qu’ont longtemps confirmé les
souvent locataires, les travailleurs qualifiés de enquêtes (Halbwachs, 1912 ; Chombart de
l’industrie davantage propriétaires. Les loisirs Lauwe, 1956) est démenti. Les foyers les plus
aussi opposent sous ce rapport les deux grou- modestes ne défavorisent plus le logement dans
pes : moins sédentaires, les travailleurs du ter- leurs arbitrages budgétaires.
tiaire ont des dépenses relativement plus fortes
pour les transports publics y compris les trans-
Les comportements budgétairesports à grande distance en train et en avion.
spécifiques des foyers d’indépendants
Cependant, les secteurs tertiaire et industriel
n’opposent pas de façon uniforme toutes les Weber (1920) étudiant les entrepreneurs, Zarca
catégories sociales traversées par cette distinc- (1988) les artisans, Wylie (1957) la vie au foyer
tion. Les deux pôles apparaissent plus nette- du petit exploitant agricole, de l’artisan, du
ment marqués parmi les classes moyennes que petit commerçant dans le village traditionnel,
parmi les dirigeants des secteurs ou parmi les Bernot et Blanchard (1953) les agriculteurs ont
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5 65mis en exergue les spécificités du mode de vie des En revanche, certains comportements de
indépendants. Comparé à celui des salariés, leur dépenses peuvent apparaître comme infirmant
mode de vie place des frontières moins étanches la spécificité du mode de vie des indépendants
entre la sphère du travail et la sphère domestique : ou sans rapport avec celle-ci. On s’attendrait à
même si certaines caractéristiques disparaissent moins d’aide domestique : or c’est l’inverse
comme la bourse commune entre l’entreprise et le que l’on observe dans les dépenses de services
foyer, avec le contrôle fiscal et la comptabilité domestiques. Cependant, il faut préciser qu’ou-
d’entreprise, d’autres se maintiennent. Souvent tre les services domestiques, ce poste agrège les
l’entreprise est localisée dans le même bâtiment dépenses pour d’autres services au particulier
que le logement ou à proximité. Au cours de la (coiffeur, assureur, etc.) et des dépenses excep-
journée de travail s’interpénètrent activités tionnelles liées à des cérémonies (enterrement,
domestiques et activités de travail. Certes, le jour mariage, notaire, avocat, etc.). Ces dernières
ouvrable est plus long que pour le salarié, mais il dépenses sont peut-être à mettre en rapport
existe des moments creux et, vu la proximité entre avec la dimension patrimoniale de la relation
lieu de travail et lieu d’habitation, des activités conjugale dans les milieux d’indépendants, le
domestiques peuvent être combinées avec le mariage n’unissant pas seulement deux êtres
temps de travail. S’éloigner longtemps du lieu de mais aussi leurs deux fortunes personnelles. On
travail pose d’autres problèmes liés aux caracté- ne s’attendrait pas à des comportements parti-
ristiques du produit de l’exploitation (animaux culiers dans le domaine de l’habillement : or on
nécessitant des soins constants, enchaînement observe une dépense moindre pour les acces-
des tâches agricoles, incertitudes climatiques et soires d’habillement, les bijoux et les parfums.
nécessité d’être présent dans l’entreprise pour Peut-être est-ce parce que ce sont là des articles
réagir, continuité de service des artisans ou com- liés à des comportements de loisirs ouverts sur
merçants, le client « personnalisant » sa relation l’extérieur et où la sociabilité occupe une place
et rendant chaque commerçant ou artisan insub- importante, et que, manquant de temps et relati-
stituable). Les indépendants ont bien du temps vement sédentaires, les indépendants ont moins
libre, mais c’est un temps qui survient de façon besoin de ce type d’articles.
aléatoire et ne se prête pas à la planification. La
solidarité des membres du foyer se mobilise
Le profil d’emploi a des effetsautour de la préservation de l’entreprise (inter-
vention de la femme à des degrés divers dans la observables sur la consommation
sphère de production, épargne pour entretenir ou mais de faible ampleur
moderniser l’outil de travail, préparation de la
descendance à hériter l’outil de travail, etc.). Ces effets du milieu social, qui dans les régres-
sions sont donc plutôt conformes aux effets
On s’attendrait donc à ce que les comporte- attendus, sont aussi de faible ampleur. Si l’on
ments de dépense des foyers comportant des travaillait à un niveau de nomenclature plus fin,
indépendants se distinguent de ceux des sala- celui de la variété, voire de la marque, ils appa-
riés par plus d’épargne (et c’est bien ce que l’on raîtraient peut-être davantage. Mais les don-
trouve, la dépense de consommation totale nées seraient alors impossibles à traiter
étant inférieure à celle des salariés, toutes cho- correctement à cause de la grande fréquence
ses égales et notamment le revenu), moins de des consommations nulles (cf. encadré 2).
loisirs (c’est aussi ce que l’on trouve, avec
notamment moins de dépenses de spectacles ou À un moment donné, toutes choses égales, les
de vacances-hôtels, deux types d’activités milieux de travail génèrent peu de disparité.
impliquant de quitter le domicile/lieu de travail Comme de plus, dans le temps, la structure
et d’avoir pu organiser son temps libre à sociale est particulièrement inerte, ce facteur
l’avance), davantage d’activité au domicile (on ne saurait avoir qu’une influence minime sur
observe bien des dépenses d’alimentation à les grandes évolutions de la consommation
domicile en positif, effet compensé par une contemporaine. C’est pourquoi il n’en a pas été
moindre dépense pour l’alimentation hors tenu compte dans l’analyse des évolutions de la
domicile), moins d’interruption pour des rai- demande de consommation (Herpin et Verger,
sons de santé, la durée de l’arrêt du travail étant dans ce numéro). En revanche, sont privilégiés
toujours un manque à gagner pour les indépen- les revenus, les caractéristiques démographi-
dants, même si désormais le niveau de leur cou- ques du ménage et la répartition géographique
verture sociale a rejoint celle des salariés (et, de des logements, des évolutions de ce type étant
fait, on observe bien de moindres débours de particulièrement marquées, pendant la période
santé). considérée, dans la population française.
66 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 324-325, 1999 - 4/5

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