L'arbitrage entre emploi et inactivité des mères de jeunes enfants : le poids des contraintes familiales, professionnelles et sociétales sur les modes d'accueil des enfants

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Depuis une décennie, les grandes organisations internationales et de nombreux pays mettent l'accent sur les politiques de la petite enfance. Cette orientation renvoie à deux types de préoccupations : d'une part la nation poursuit des objectifs de croissance économique et d'équilibre des finances publiques via le développement du travail féminin. D'autre part, favoriser l'emploi des femmes répond à leurs aspirations et contribue à réduire le risque de pauvreté des ménages. L'une des conséquences de la croissance de l'emploi des femmes est la nécessité pour les familles de concilier la vie professionnelle et l'éducation (au sens large du terme) des jeunes enfants. Ces différents aspects ont été à l'origine du développement d'enquêtes d'opinion et de statistiques. En particulier, une vaste enquête : Modes de garde et d'accueil des jeunes enfants, a été réalisée pour la première fois en 2002. Elle a permis de sonder en détail les modalités d'accueil des enfants, leur coût financier pour les familles, la situation d'emploi des parents et leurs opinions en matière de mode d'accueil. Cette enquête a été reconduite en 2007. En s'appuyant sur le corpus des travaux existant, en les enrichissant par l'exploitation de l'enquête Modes de garde 2007 et en s'attachant à confirmer et actualiser des résultats obtenus précédemment, cet article vise à cerner la dynamique de deux ensembles de décisions. Le premier concerne le fait, pour la mère, de se porter ou non sur le marché du travail. Il apparaît qu'il dépend essentiellement du profil sociodémographique de la mère, de l'emploi exercé et d'un arbitrage financier. Le second concerne le choix pour son enfant d'un mode d'accueil qui dépend notamment de la conception que les parents en ont. Leur opinion sur les bienfaits pour l'enfant de la crèche ou l'assistante maternelle est corrélée avant tout à la solution d'accueil adoptée, tandis que leur jugement sur la garde par les parents varie selon la situation d'emploi de la mère.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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CONDITIONS DE VIE
Lrbtrge entre emlo et nctvté  des mères de jeunes enfnts : le ods des contrntes fmlles, rofessonnelles et socétles sur les modes dccuel des enfnts Bénédcte Glter *
Depuis une décennie, les grandes organisations internationales et de nombreux pays mettent laccent sur les politiques de la petite enfance. Cette orientation renvoie à deux types de préoccupations : dune part la nation poursuit des objectifs de croissance éco-nomique et d’équilibre des finances publiques via le développement du travail féminin. Dautre part, favoriser lemploi des femmes répond à leurs aspirations et contribue à réduire le risque de pauvreté des ménages. Lune des conséquences de la croissance de lemploi des femmes est la nécessité pour les familles de concilier la vie professionnelle et léducation (au sens large du terme) des jeunes enfants. Ces différents aspects ont été à lorigine du développement denquêtes dopinion et de statistiques. En particulier, une vaste enquête : Modes de garde et daccueil des jeunes enfants , a été réalisée pour la première fois en 2002. Elle a permis de sonder en détail les modalités d’accueil des enfants, leur coût financier pour les familles, la situation demploi des parents et leurs opinions en matière de mode daccueil. Cette enquête a été reconduite en 2007. En sappuyant sur le corpus  des travaux existant, en les enrichissant par lexploitation de lenquête Modes de garde 2007 et en s’attachant à confirmer et actualiser des résultats obtenus précédemment, cet article vise à cerner la dynamique de deux ensembles de décisions. Le premier concerne le fait, pour la mère, de se porter ou non sur le marché du travail. Il apparaît qu’il dépend essentiellement du profil sociodémographique de la mère, de l’emploi exercé et d’un arbitrage financier. Le second concerne le choix pour son enfant dun mode daccueil qui dépend notamment de la conception que les parents en ont. Leur opinion sur les bienfaits pour lenfant de la crèche ou lassistante maternelle est corrélée avant tout à la solution daccueil adoptée, tandis que leur jugement sur la garde par les parents varie surtout selon la situation demploi de la mère.
* L’auteur tait matre de confrences  l’universit Paris-Est Marne-la-Valle et collaboratrice extrieure  la Drees lorsqu’elle a ralis ce travail. Benedicte.galtier@sante.gouv.fr Le prsent article a bnfici des remarques et suggestions de Michel Doll et Michle Mansuy, ainsi que des rfrs anonymes ; qu’ils en soient ici chaleureusement remercis. L’auteur reste bien sr seule responsable de son contenu.
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n f ement dépendre la décision O de raeitv eclnairs ssiuqru le marché du travail, après le congé maternité, du gain attendu de lemploi net du coût de la garde, en tenant compte des aides au financement de cette garde (Complément de Mode de Garde 1  et réductions ou crédits dimpôts) ainsi que des éventuelles incitations à demeurer inactif (Complément de Libre Choix dActivité 2 ). Mais cette décision dépend aussi de bon nombre dautres facteurs, parmi les-quels la difficulté de concilier les contraintes de lemploi avec celles des modes daccueil acces -sibles. Elle dépend également de la conception des parents concernant ce qui est favorable au bien-être et au développement de lenfant et de la valeur que la mère attribue au fait de soccu-per elle-même de son enfant ou de le confier à tel ou tel mode daccueil, compte tenu des caractéristiques que les parents lui imputent. Enfin, cette décision concerne le couple paren -tal (lorsquil existe) : les ressources du conjoint, les contraintes liées à son emploi, le degré de partage des tâches domestiques, et les schémas familiaux quant au rôle maternel et paternel peuvent influer sur la décision d’une mère de retourner ou non sur le marché du travail. Il sagit donc dune problématique complexe quil serait utile déclairer pour lorientation des politiques publiques. Cela permettrait de savoir, par exemple, quels milieux daccueil favoriser pour quils répondent au mieux à la fois aux contraintes professionnelles des parents et à leur souhait dassurer le bien-être et le développe-ment de leur enfant. Il serait utile de connaître les caractéristiques que ces milieux daccueil doivent revêtir et comment éventuellement les adapter. Cela permettrait également délaborer éventuellement une politique daccueil spéci-fique pour les enfants des familles pauvres, rare -ment confiés à une forme d’accueil extrafami -liale 3 , et de savoir quelles modalités daccueil proposer aux parents travaillant en horaires atypiques. Analyser les multiples composantes qui participent à larbitrage entre emploi et inactivité peut ainsi contribuer à se rapprocher des deux grands objectifs des politiques de len-fance : aider les parents à concilier leur vie pro-fessionnelle et leurs responsabilités familiales, assurer le bien-être des enfants. Cest dans cette perspective que se situe cet article. Lenquête Modes de garde 2007 (cf. encadré 1) présente une limite quelle partage avec les autres enquêtes disponibles : les informations quelle contient ne permettent pas de préciser l’influence totale des paramètres évoqués parce que seules sont observées les situations ex post .
Or lorsque, par exemple, les parents sont interro-gés sur les modes daccueil quils jugent préfé-rables, leur réponse nest pas indépendante des contraintes effectives auxquelles ils se heurtent et des choix quils ont réalisés (cf. infra ). Pour tenter néanmoins de progresser dans lana-lyse des facteurs influençant l’activité féminine et le choix dun mode daccueil pour lenfant, cet article se décompose en deux parties. Dans la première, nous étudierons la situation demploi des mères de jeunes enfants à la lumière de leurs caractéristiques personnelles, familiales, et des caractéristiques de leurs éventuels emplois. La seconde partie explorera les opinions expri-mées par les parents de jeunes enfants sur les modes d’accueil, et elle tentera d’identifier les facteurs à lorigine de différences de jugement. Qund bsence demlo rme vec crctérstques ndvduelles et fmlles défvorbles E ne n2f0a0nt7 ,d 5e 7 m%o idnes s dme ètrreosi s aaynasntn aoun  smcooilnasr iusén   travaillent (cf. tableau 1). Leur taux demploi est ainsi inférieur de quasiment 20 points à celui des femmes âgées de 25 à 45 ans 4 . Elles sont plus souvent non seulement au chômage mais surtout inactives. Toutefois, parmi les 31 % de mères de jeunes enfants inactives en 2007, huit sur dix ont déjà travaillé, 70 % dans les familles les plus modestes, 94 % dans les ménages les plus aisés (cf. encadré 1 pour les quintiles de niveaux de vie). Les mères qui sont au chômage souhaitent travailler malgré la présence denfants ; celles qui sont inactives ne souhaitent pas travail-ler, peut-être du fait de la présence denfants. Mais dautres facteurs peuvent avoir pesé sur larbitrage emploi/inactivité, en particulier la difficulté de trouver un emploi compte tenu de caractéristiques personnelles et familiales défa-vorables. Dans leur étude pionnière réalisée en 2003, Méda et al.  ont montré que parmi les 1. Le Complment de Mode de Garde est peru par les familles en cas de recours  une assistante maternelle agre ou  une garde  domicile. 2. Le Complment de Libre Choix d’Activit est servi en cas de rduction ou d’interruption de l’activit de l’un des parents jusqu’aux trois ans du dernier-n. 3. 91 % des enfants du premier quintile de niveau de vie sont gards par leurs parents (Ananian et Robert-Bobe, 2009). 4. Cette tranche d’ge a t retenue parce qu’elle couvre l’ge d’un peu plus de 90 % des mres de l’enqute Modes de garde 2007.
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mères denfants de moins de trois ans, celles Par ailleurs, des études (voir par exemple Caroli ayant cessé de travailler étaient moins diplômées et Gautié, 2009) ont montré que les emplois de et avaient davantage denfants que celles en faible qualité qui sont aussi les moins rémuné-emploi (Méda et al.,  2003). Lenquête Modes de rés, sont souvent occupés par des femmes 5 . Il y garde 2007 offre loccasion de compléter et de a donc tout lieu de penser que les difficultés de préciser ces résultats. Tout dabord, les données conciliation entre vie familiale et vie profession-sont plus fiables car issues d’un plus gros échan - nelle se posent particulièrement pour les mères tillon (8 179 ménages interrogés dans lenquête ayant de bas salaires. On ne dispose pas dans Modes de garde 2007 contre 1 004 femmes dans lenquête Modes de garde  2007 des revenus lenquête 2003). Par ailleurs, lenquête 2003 dactivité du, ou, des parents, mais on peut en exploitée par Méda et al. porte uniquement sur revanche calculer le niveau de vie des familles 6 , les mères vivant en couple, alors que toutes les qui entretient un lien étroit avec le salaire indi-mères ont été interrogées dans lenquête Modes viduel, à la fois parce que celui-là est une com-de garde  2007. Enfin, l’étude 2003 permet de posante de celui-ci, et en raison des phénomènes comparer deux sous-populations : les mères dendogamie (sur lendogamie voir par exemple ayant cessé de travailler et celles toujours en activité. Lenquête Modes de garde  2007 per -5. En 2005, « les femmes constituent les deux tiers des travail-met d’affiner l’analyse en distinguant trois sous-leurs à bas salaire en France []. Le seuil de bas salaire est ici populations : les mères qui travaillent, celles r d e é p fi r n é i s  e e n n t t a e ti r o m n e d s e h s o f r e ai m re m s e . s S  a il u   l’ s é e t i a n i  t d e e n s  t t r e a r v m ai e ll s e  u m rs e  n à s b u a el s s  , s  a l l a a  i s r u e r s- qui sont inactives mais qui ont travaillé dans le serait encore plus marquée » ( Ibid ., p. 48). passé, et celles qui nont jamais travaillé. Dans 6m. Lnea gnei vdeauun  dme nviaeg ec orrarpepsoprotn da ua un oremvberneu  dmuneintssu edl emcooynesno md-u  lanalyse qui suit, on exclut donc les mères au mation. Pour un mnage donn, le nombre d’units de consom-chômage, cest-à-dire les mères qui voudraient mation est calcul en attribuant la valeur 1 au premier adulte du travailler mais ne trouvent pas demploi. amuxn eangfea, n0t,s5  duec  mauoxi nasu tdree s1 4p earnsso.nnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc 
Encadré 1 LENQUÊTE                                               Lenquête Modes de garde et d’accueil des de régler la question. Par ailleurs, les opinions que jeunes enfants  a été réalisée par la Direction de les parents ont exprimées portent sur les modalités la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des daccueil des enfants avant trois ans. Il a paru perti-Statistiques (Drees) pour la première fois en 2002 nent d’analyser les conceptions des parents directe -s m u o r in u s n   u é n c  h e a nf n a ti n ll t o d n e d m e o 3 i  n 0 s 0 d 0 e   m se é p n t a a g n e s s .   c L o a m d pta i n è t m a e u   ment concernés, c’est-à-dire ceux ayant au moins un eux enfant de moins de trois ans qui ne va pas encore à v n a o g v u e e m s b e re s  t 2 d 0 é 0 r 7 o . u  l C é e e t  t a e u   f c oi o s u -r c s i  , d 8 e  s 1  7 m 9 o  i m s é d n o a c g t e o s b  r a e y e a t n  t l’école. L’échantillon compte 3 247 ménages. ( a e u n  f m an o t i  n n s é  l u e n   1 e e r n  f m a a n i t   2 d 0 e 0  0 m o o u i  n a s p  r d è e s  ) s o e n p t t ét a é n i s n  t e e t r  r d o e m s i  Le niveau de vie des familles a été réparti en cinq avec un double objectif : groupes dont les bornes (quintiles), sont les suivantes : - dresser un panorama complet des solutions daccueil Ménages avec au moins un enfant de moins adoptées par les parents pour leurs jeunes enfants, de trois ans non scolarisé  - évaluer les changements induits par la mise en Premier quintile (Q1) : 810 euros place de la Prestation dAccueil du Jeune Enfant (Paje) Ménages de Q1 : niveau de vie mensuel inférieur  le 1 er janvier 2004. à 810 euros Lenquête contient des informations relati Deuxième quintile (Q2) : 1 111 euros ves au es tion fami -Ménages de Q2 : niveau de vie mensuel compris   limaléen,a egtec .(),r easusxo uardcuelst es nvaivnacinètr da,nsc olen mguérnaage (situa -entre 810 et 1 111 euros tion professionnelle, niveau de formation, etc.), et aux Troisième quintile (Q3) : 1 429 euros enfants (âge, mode d’accueil, etc.). Ménages de Q3 : niveau de vie mensuel compris  entre 1 111 et 1429 euros aC oétmép tfaei tt edneu  lidmeit elra  lparnoabllyésme ataiuqxu ef adméillenise ,c loem cpthaonixt  Quatrième quintile (Q4) : 1 856 euros au moins un enfant de moins de trois ans non scola-Ménages de Q4 : niveau de vie mensuel compris  risé. D’une part, c’est pour cette tranche d’âge que entre 1 429 et 1 856 euros se posent les problèmes les plus aigus de concilia-Ménages de Q5 : niveau de vie mensuel supérieur  tion entre activité professionnelle et responsabilités ou égal à 1 856 euros familiales, même si la scolarisation de l’enfant est loin Source : enqute Modes de garde 2007.
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