Internationalisme statistique et recensement de la nationalité au XIXe siècle

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Dès le milieu du XIXe siècle, la statistique administrative fut l’objet de rencontres internationales régulières, d’où émanèrent des recommandations dotées d’une forte légitimité en vue de coordonner et d’harmoniser les pratiques des différents Bureaux. C’est ainsi que la nationalité – question politique si controversée durant cette période - se trouva, parmi d’autres matières» du recensement, dans l’agenda du Congrès international de statistique. Elle se heurta d’emblée aux désaccords des statisticiens, divisés sur la manière de la relever dans les recensements. Leurs désaccords prenaient leur source dans les différentes acceptions prises par ce seul terme de nationalité. Echo des oppositions entre les tenants d’une définition politique, pour lesquels elle était équivalente à la citoyenneté, – telle était la position des statisticiens français -, et les tenants d’une définition ethnoculturelle, distinguant la communauté nationale de celle des citoyens, ces dissensions traversaient en réalité l’ensemble de la profession. Les statisticiens français n’ont cessé de défendre la position juridique de l’affiliation à l’État; ils se retirèrent donc de ce débat, alors que les statisticiens des pays d’Europe centrale et orientale, qui étaient tenants de l’autre définition, continuèrent à discuter. L’article retrace cette histoire et montre qu’il n’existait pas davantage de définition unifiée de la nationalité que de méthodes stabilisées pour la mesurer mais seulement des conventions passagères.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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Internationalisme statistique et
erecensement de la nationalité au XIX siècle
! Morgane Labbé*
eDès le milieu du XIX siècle, la statistique administrative fut l’objet de rencontres internationales régulières, d’où éma-
nèrent des recommandations dotées d’une forte légitimité en vue de coordonner et d’harmoniser les pratiques des
différents Bureaux. C’est ainsi que la « nationalité » – question politique si controversée durant cette période - se trouva,
parmi d’autres « matières » du recensement, dans l’agenda du Congrès international de statistique. Elle se heurta d’em-
blée aux désaccords des statisticiens, divisés sur la manière de la relever dans les recensements. Leurs désaccords
prenaient leur source dans les différentes acceptions prises par ce seul terme de « nationalité ». Echo des oppositions
entre les tenants d’une définition politique, pour lesquels elle était équivalente à la citoyenneté, – telle était la position
des statisticiens français -, et les tenants d’une définition ethnoculturelle, distinguant la communauté nationale de celle
des citoyens, ces dissensions traversaient en réalité l’ensemble de la profession. Les statisticiens français n’ont cessé
de défendre la position juridique de l’affiliation à l’État ; ils se retirèrent donc de ce débat, alors que les statisticiens
des pays d’Europe centrale et orientale, qui étaient tenants de l’autre définition, continuèrent à discuter. L’article retrace
cette histoire et montre qu’il n’existait pas davantage de définition unifiée de la « nationalité » que de méthodes stabi-
lisées pour la mesurer mais seulement des conventions passagères.
* École des hautes études en sciences sociales.e qu’on désigne par interna- l’attraction corrélative pour les chif-
1. Sur ce sujet négligé par les historiens de eCtionalisme statistique au XIX fres comme langage de description la statistique, signalons pour l’avant-guerre :
Harald Westergaard, Contributions to the siècle désigne d’abord une volonté d’un monde social en mutation soulè-
History of Statistics, London, 1932. Pour la
de coordination entre Bureaux de vent, aux yeux des statisticiens, des
période actuelle, Eric Brian a consacré plusieurs
statistique qui fut à l’origine de la problèmes de comparabilité qu’ils articles à ce sujet, dont : « Statistique adminis-
trative et internationalisme statistique pendant création du Congrès International de entendent résoudre en uniformisant
ela seconde moitié du XIX siècle », Histoire 1statistique, à l’initiative de Quételet . l’organisation de la statistique admi- et Mesure, 1989 ; « Transactions statistiques
eau XIX siècle. Mouvements internationaux de La multiplication des données statis- nistrative et notamment les procédu-
capitaux symboliques », Actes de la recherche
tiques dans les années 1830-1840 et res de dénombrement. en sciences sociales, 145, 5, 2002.
Carte de répartition des diverses nationalités en Autriche-Hongrie en 1914
Courrier des statistiques n° 127, mai-août 2009 39
Source : WikipédiaMorgane Labbé
C’est ainsi que la nationalité s’est mes), le projet d’une statistique des ethnographiques ». Or la statistique
trouvée, comme d’autres « matiè- nationalités, sous le titre : Statistique demande des termes et des rapports
res », dans l’agenda du Congrès. des différences ethnographiques de numériques sur les hommes ».
Sauf que cette « entrée en matières » la population d’un État, comprenant
était tout sauf évidente et conduit à se leur influence sur le bien-être, les Et il ajoutait : « M. Quetelet, notre maî-
3demander comment les statisticiens moeurs et la civilisation de la nation . tre, nous a appris dans son ouvrage
ont pu envisager dans une pers- Ce projet fut approuvé mais uni- « Sur l’homme » comment il fallait
pective de coordination internationale quement comme « base pour des procéder pour atteindre ce but ».
cette question de la nationalité, alors travaux futurs », il ne fut pas retenu
Pourquoi le directeur du bureau autri-si controversée. La nation, qui cause au titre des recommandations à l’at-
e chien, au demeurant grand réorga-à la fin du XIX siècle antagonismes tention des Bureaux. La raison rési-
et affrontements violents en Europe, dait dans la nature des propositions nisateur de ce service, lié au noyau
était pourtant au début de ce même de Czoernig : il ne proposait pas fondateur du Congrès, à Quetelet,
siècle, une idée positive liée au projet des questions, ni des critères, pour Legoyt, etc., et loin d’être réfractaire
d’émancipation des peuples contre dénombrer la population selon des au calcul puisqu’il avait mis en place
les régimes dynastiques. Pour les caractères ethniques, mais un inven- une statistique financière, avait-il sou-
statisticiens, qui se percevaient et taire des « races » ou « nationalités », mis un projet aussi peu conforme aux
agissaient comme des réformateurs et de leurs caractéristiques, linguisti- attentes du Congrès ?
de l’État, la nation fut une catégorie ques, culturelles, physiques. L’aspect
Le projet de statistique ethnogra-de référence et d’action qui conserva descriptif et détaillé du projet, l’im-
2 phique de Czoernig était en réalité longtemps cette force d’attraction .
plus élaboré que les « descriptions Mais si la nation , et le principe
pittoresques » dont on le rapprochait. des nationalités devinrent des princi-
Il s’appuyait sur une tradition savante pes légitimes indiscutables des régi-
précise : celle de la statistique dite mes politiques, aucun penseur, qu’il
euniversitaire, conceptualisée au XVIII soit philosophe, historien n’apporta
siècle dans les enseignements des une réponse unique à la question
Qu’est-ce qu’une nation ?, pas même professeurs de Göttingen, notamment
Renan comme on sait. Les statisti- ceux de Schlözer. Cette tradition uni-
ciens ont donc aussi ouvert la « boîte versitaire avait connu une large dif-
de Pandore » des nationalités quand fusion en Europe centrale et s’était
ils confièrent au Congrès la mission maintenue en Autriche. Descriptive
de statuer sur son relevé dans les et narrative, cette école allemande
234recensements. fournissait des règles pour observer
et agencer des données sur l’État,
généralement peu chiffrées. Schlözer
l’avait définie par rapport à l’histoire. La « statistique
Cette dernière rendait compte sur un ethnographique »
mode chronologique de la succession au Congrès international August Ludwig von Schlözer, tableau se trouvant
à l’ Université de Göttingen des événements passés, alors que la de statistique de Vienne
statistique s’intéressait aux faits tels en 1857
4qu’ils s’agencent dans le présent .
portance accordée à la distribution Étendant son raisonnement, il dis-Le Congrès organisé en sessions se
spatiale, et surtout le caractère peu tinguait ce qu’il dénommait « l’eth-réunit neuf fois entre 1853 et 1876
numérique rapprochaient ce projet nographie » comme une méthode dans des capitales différentes. Lors
des travaux encyclopédiques relevant permettant d’ordonner des faits sur de la troisième session qui se tenait
pour part de la statistique descriptive la genèse et la répartition des peu-à Vienne en 1857, la commission
edu XVIII siècle. Ce caractère singu- ples dans l’espace. C’est dans cette autrichienne présidée par le direc-
lier était d’ailleurs apparu aux mem- filiation que Czoernig avait conçu son teur du Bureau de statistique de ce
bres du Congrès et l’un d’eux avait projet pour la session du Congrès, et pays, Karl von Czoernig, avait mis
objecté : suivant le modèle de Schlözer il avait au programme (parmi d’autres thè-
défini l’ethnographie statistique.
« (Cela) pourrait faire croire qu’il s’agit
2. Voir par exemple Silvana Patriarca, Numbers ici de la description de certaines par- Ces réflexions ne lui étaient pas
and Nationhood. Writing statistics in 19th Italy,
ticularités de mœurs, usages, coutu- venues seulement pour les besoins Cambridge University Press, 1996.
3. Compte-rendu de la troisième session du mes, fêtes populaires, etc., comme on du Congrès. Son projet reprenait
Congrès International de Statistique, Vienne,
en trouve dans les traités de géogra- les grands axes d’une œuvre monu-1857.
4. Jochen Hoock, « D’Aristote à Adam Smith : phie et dans les relations de voyages, mentale qu’il venait d’achever :
quelques étapes de la statistique allemande
tandis que le Congrès demande qu’on L’Ethnographie de la monarchie autri-e eentre le XVII et le XIX siècle », Pour une histoire
de la statistique, Paris, INSEE, tome 1, 1977. dresse « la statistique des différences chienne, trois volumes attachés à une
40
Source : WikipédiaeInternationalisme statistique et recensement de la nationalité au XIX siècle
carte ethnographique de grand for- resques, mais de calculs statistiques, Question centrale, mais négligée
ils n’avaient pas de propositions plus par le Congrès, rappelle Semenow, mat, dont la réalisation avait occupé
concrètes que celle de Czoernig. qui renvoie à la session de Vienne. le Bureau pendant plus de quinze
5 Il repart donc du programme de années . Présentée et exposée à
Czoernig (des « Bases »), pour s’in-l’occasion de cette rencontre pres-
terroger cette fois sur la manière dont tigieuse qu’était le Congrès, cette Le Congrès de
la statistique peut saisir et recueillir la œuvre impériale venait de recevoir sa Saint-Pétersbourg en
nationalité : consécration internationale. Mais au- 1872 : la statistique des
delà de celle-ci, Czoernig envisageait nationalités à partir de
L’objet de ce rapport est d’examiner avec hésitation sa généralisation à l’indicateur de la
quel est de ces trois caractères celui d’autres États. Il considérait que cette « langue parlée »
qui peut être le mieux recherché par statistique ethnographique concer-
les méthodes numériques de la sta-nait seulement l’Autriche, la Russie et C’est seulement la huitième session du
tistique et en particulier par le recen-la Turquie, parce que placées « dans Congrès, réunie à Saint-Pétersbourg
sement.des circonstances ethnographiques en 1872, qui remit à l’ordre du jour la
analogues », et il proposa ainsi à la question du relevé de la nationalité
Écartant les autres caractères, il commission organisatrice de suppri- dans les recensements.
recommande exclusivement la ques-mer son projet du programme. Il don-
tion sur la langue :nait un autre motif : que les détails y Semenow, directeur du bureau de
dominent trop pour qu’elle puisse être statistique de la Russie, et président
La langue maternelle ou langue parlée traitée partout de la même manière, de la session, la présente cette fois
6 est (...) le seul caractère ethnogra-remarque qui renvoie aux motifs de comme une question centrale :
phique que le recensement puisse l’échec. Czoernig parvenait avec réti-
56« À une époque où la question des rechercher.cences et difficultés à émettre des
nationalités tient en politique une propositions qui puissent être extrai-
place si grande, il est inutile de tes de leur contexte, formulées en
démontrer l’importance des données
règles et critères standardisés pour
5. Morgane Labbé, « La carte ethnographique qui concernent la statistique ethno-
les recensements de la population. de l’empire autrichien : la multinationalité dans graphique ; la statistique oublierait un
« l’ordre des choses » », Le Monde des cartes, Il ne concevait pas non plus que
de ses problèmes les plus graves, si Revue du comité français de cartographie, cette vaste entreprise de compila-
2004, n° 180. elle ne recherchait pas la solution de
tion érudite qu’était « l’ethnographie » 6. Congrès international de statistique.
questions d’un intérêt aussi puissant Compte rendu de la huitième session à soit exprimée dans le langage exclu-
pour les États et pour la science ». Saint-Pétersbourg, 1872.
sif des chiffres, le chiffre étant vu
comme une réduction. Cette position
s’appuyait également sur les échecs
d’un premier relevé statistique de la
nationalité au recensement de 1850.
Cet échec confortait une approche
synthétique croisant une variété de
caractères et de données issues
d’autres sources, incompatible avec
l’emploi d’un critère unique comme
l’exigeaient les recensements.
Ainsi, aux yeux du Bureau autrichien, la
statistique numérique et fréquentielle
ne se prêtait pas à la connaissance
de certains caractères comme les
nationalités ; le cadre encyclopédique,
autrement dit l’approche généraliste
offerte par la tradition universitaire des
sciences de l’État s’y prêtait mieux.
Ce qu’on pourrait considérer comme
l’acte de naissance officiel de la sta-
tistique ethnographique se présentait
donc comme un échec, puisque, à
peine programmée, elle fut retirée de
l’agenda des statisticiens. Car, si les
membres rappelaient qu’il ne s’agit
pas ici de simples descriptions pitto- Régions et provinces de Belgique
Courrier des statistiques n° 127, mai-août 2009 41
Source : WikipédiaMorgane Labbé
Aux hésitations de Czoernig suc- (ou wallon), néerlandais (ou flamand), de Saint-Pétersbourg n’y étaient pas
87céda ainsi la décision, prise dans allemand (ou luxembourgeois) . Mais, étrangères .
l’intervalle court d’une session, et en dépit du qualificatif « national », la
d’ailleurs incontestée, de Semenow : langue n’était pas utilisée comme un Böckh montrait que la langue est pour
un critère unique et simple, la langue indicateur de la nationalité, il s’agis- la statistique le meilleur caractère
parlée, pour relever la nationalité au sait toujours d’un dénombrement lin- de la nationalité, qu’elle seule peut
moyen d’un recensement. Hormis le guistique, qui répondait dans le nou- être mesurable dans les recense-
contexte politique des États (montée vel État à des besoins administratifs ments, car, tout en étant un caractère
des revendications et mobilisations créés par sa situation plurilingue individuel, elle permet d’obtenir des
nationalistes), qu’est ce qui explique (décider du régime linguistique des résultats à l’échelle agrégée d’une
la détermination des statisticiens rus- régions). population, qui mettent en relief des
ses ? La principale raison réside dans 9différences nettes entre groupes . Les
la multiplication des recensements En Prusse, la situation était diffé- écrits de Böckh donnaient aux propo-
réalisés dans les différents États, rente mais aussi variée. Durant la sitions de Semenow cette expression
eet avec ceux-ci, des relevés sur la première moitié du XIX siècle, dans résolue nouvelle.
nationalité ou sur la langue. À com- les districts orientaux, où la part de
mencer par la statistique administra- la population non-allemande, polo-
Mais Semenow recommandait la lan-
tive russe, avec l’introduction dans naise notamment, était importante,
gue parlée ou langue maternelle,
le recensement de la ville de Saint- la langue des habitants était indiquée alors que Böckh et les statisticiens
Pétersbourg en 1869, d’une ques- dans les registres locaux, selon des prussiens les dissociaient, la pre-
tion sur la langue maternelle comme critères et formules variés. La finalité mière mesurant un usage, la seconde
indicateur de la nationalité. Semenow de ces relevés locaux était aussi
connotant une origine. La fusion que connaissait les autres expériences et administrative : réglementer l’usage
Semenow opérait entre les deux mon-projets et s’y référait pour convaincre des langues dans le domaine public,
tre que la condition de l’assentiment le Congrès : évaluer la connaissance de l’alle- de la communauté internationale sur
mand, mais avec une conception cette question devait passer par la La Belgique, l’Italie, la Prusse et la déjà plus assimilationniste (vaincre construction d’une catégorie plus Russie (ont) adopté cette question la résistance polonaise). À partir des large, qui regroupait alors la variété et l’expérience a montré qu’elle ne années 1850, le Bureau prussien de
des usages des Bureaux européens, soulevait pas de difficultés sérieu- statistique uniformisa les relevés ;
au prix d’une confusion entre usages ses. Chacun sait parfaitement indi-
au dénombrement de 1858, puis à linguistique et national. La standardi-quer la langue dont il se sert depuis
celui de 1861, il fit relever la langue sation à l’échelle internationale avait son enfance pour penser et s’expri-
familiale, définie comme la langue
789 donc comme corollaire la générali-mer.
habituellement parlée dans la famille. sation polysémique de la notion de
Puis en 1871, la Commission centrale langue. Mais ces expériences que convo-
de statistique devant statuer sur le
quait Semenow pour convaincre le
nouveau recensement, recommanda
Congrès n’étaient pas exactement
l’enregistrement de la langue mater-
comparables : le relevé de la langue « Comment constater
nelle. À la différence de la statistique
revêtait dans ces pays des signi- la nationalité
belge, bien qu’il s’agisse aussi de
fications différentes. En Belgique, d’une population ? »
caractères linguistiques, statisticiens
une question sur la langue parlée Trois mémoires pour
et autorités régionales considéraient
fut posée dès les premiers recense- une question
la langue comme un trait distinctif de ments : à celui de Bruxelles en 1842,
l’appartenance nationale. Quelle langue parlez-vous habituel- Alors que la question semblait réglée
lement ?, ainsi qu’à celui général de avec les résolutions adoptées à Saint-
Cette équivalence, qui était impli-1846. Certes, elle fut modifiée pour Pétersbourg, l’année suivante, la
cite, entre langue et nationalité, fut le recensement de 1866. La ques- commission permanente du Congrès
formulée de manière systématique tion était alors restreinte aux lan- confia à trois de ses membres, en vue
dans une publication d’un statisticien gues nationales connues – français de la prochaine session, la rédaction
du Bureau prussien, Richard Böckh, d’un mémoire sur le sujet. Le dossier
parue en 1866 : L’importance statis- fut placé de nouveau entre des mains
7. Paul Levy, « La statistique des langues en
tique de la langue nationale comme austro-hongroises : deux statisticiens Belgique », Revue de l’Institut de Sociologie,
caractère de la nationalité qui eut un Bruxelles, 1938, 18. autrichiens et un hongrois, s’attelè-
8. Juliette Cadiot, Le Laboratoire impérial. grand succès. Outre son influence rent à cette tâche, à partir du ques-
Russie – URSS (1860-1940), CNRS Éditions,
sur les relevés dans les recense- tionnaire suivant que leur a soumis la 2007.
9. Morgane Labbé, « Dénombrer les nationanationa- - ments prussiens, puis du Reich, elle commission :
elités en Prusse au XIX siècle : entre pratique eut aussi un large écho auprès des
d’administration locale et connaissance statisti-
statisticiens étrangers, notamment en De quelle manière et par quels que de la population », Annales de Démographie
Historique, 2003, 1. Russie et les résolutions du Congrès moyens la nationalité de la popula-
42eInternationalisme statistique et recensement de la nationalité au XIX siècle
Palais de marbre à Saint Pétersbourg. Lithographie de Joseph Charlemagne (1782-1861).
tion peut-elle le plus sûrement être Les mémoires, publiés l’année sui- C’est encore une question (…) non
constatée ? Quels sont les signes vante, en 1874, ne furent pas discu- résolue que de savoir si la spécifica-
caractéristiques (langue, naissance, tés, pour des raisons qui ne sont pas tion des langues et de la nationalité
descendance, aveu) sur lesquels se données. Les trois points de vue qui doit faire partie du recensement de la
10fonde l’idée de nationalité et sous y sont exposés laissent deviner les population ou non.
quelle forme les formulaires qui raisons de cette mise à l’écart : aucun
Sans qu’on trouve une mention claire devraient servir à des levées de ce des auteurs ne parvint à des proposi-
des motifs qui expliquent la réserve genre, devraient-ils être rédigés aussi tions définitives et nettes.
et l’attitude circonspecte de Keleti, pour une population moins avancée
et du Congrès, certaines phrases Le mémoire de Glatter, assez mince, en civilisation ?
évoquent les répercussions des considère que la question de la natio-
conflits nationaux sur le milieu des La demande de la commission semble nalité est du ressort de l’anthropolo-
statisticiens. Keleti mentionne ainsi ignorer les résolutions précédentes et gie, et non de la statistique.
les désaccords vifs entre Legoyt et relance la réflexion presque sous la
Böckh sur la nécessité ou non de forme où elle se posa à Vienne vingt À rebours de cette approche anthro-
relever la nationalité. Opposition qu’il ans auparavant, quoique le terme pologique, le second mémoire, celui
10 sait aussi habilement mettre en scène de formulaire ne laisse aucun doute de Charles Keleti , directeur du
pour mettre en avant un point de vue sur son débouché pratique. Celui-ci Bureau hongrois de statistique, écrit
hongrois :que la nationalité n’est pas autre apparaît aussi derrière la désignation
chose qu’un sentiment et, qu’elle se de populations dites moins avan-
Nous ne craignons pas de dire qu’en cées, à travers laquelle la commission sert de la langue comme instrument
admettant une différence entre la révèle la question plus générale de la de ses manifestations. Il reconnaît
compréhension des questions des donc la langue comme expression de
recensements nominatifs conduits la nationalité, mais la résolution de
10. Charles Keleti, Qu’est ce que la nationa-
sur la base des questionnaires distri- Saint-Pétersbourg ne lui semblait pas elité ? Mémoire rédigé en vue du IX Congrès
bués aux ménages. satisfaisante, car il ajoutait : international de statistique, Budapest, 1874.
Courrier des statistiques n° 127, mai-août 2009 43
Source : WikipédiaMorgane Labbé
nationalité politique et la nationalité de Keleti n’étaient pas isolés, mais Congrès a définis et que �icker va
de langue – point de vue où nous ils prenaient une teneur particulière rappeler.
autres Hongrois sommes parvenus dans le contexte particulier de la
depuis longtemps (…), on aurait pu Autrement dit, il ne se demande plus Hongrie, où les revendications des
tempérer la divergence entre les opi- si le recensement est une opération mouvements slovaques et roumains
nions française et allemande. satisfaisante pour connaître la distri-implantés essentiellement dans le
bution des nationalités, mais, partant monde de la paysannerie, apparais-
Nous nous souviendrons tous long- de ce qui existe, il entreprend de le saient aux yeux du Hongrois qu’était
temps de cette lutte animée dans réglementer pour le faire entrer dans Keleti, comme des manifestations de
laquelle plusieurs petits États (…) res- le cadre plus large des principes du masses moins civilisées.
tèrent neutres (…) Il s’agissait moins recensement.
de discussion scientifique, d’étude Le troisième mémoire fut rédigé par
11approfondie que de traiter la question Il signale les types de manquements Adolf �icker qui avait succédé à
sous le point de vue politique. qui ressortent des relevés actuels : Czoernig à la tête de la statistique
administrative autrichienne. Il défend
Keleti ne remet finalement pas en – ceux qui ne s’appuient pas sur les toujours une approche ethnogra-
question la résolution sur la langue feuilles de ménage mais qui procè-phique et considère le recensement
parlée, mais il met en relief, à partir de dent par une estimation de l’enquê-comme un procédé insuffisant pour
l’exemple de la Hongrie, des problè- teur ou des autorités locales ; l’étude des nationalités. Il admet
mes qui compromettent son relevé :
néanmoins que la langue est le carac-
– ceux qui indiquent simplement la tère qui exprime le mieux l’apparte-
Il y a des communes, dont presque langue d’un lieu, d’un ménage (un nance à une nation, mais s’empresse
tous les habitants savent deux ou attribut extérieur à l’individu) ;
d’ajouter :
quelques fois même trois langues
qui, toutes, sont autant de langues – ceux qui restreignent le relevé à Avec la seule constatation de la lan-
parlées. Constater ces faits et les une partie de la population (les res-
gue maternelle (…), la question de
constater à l’occasion d’un recense- sortissants de l’État, les résidents
la nationalité d’un individu n’est pas
ment est toujours chose bien difficile permanents, etc.) ;
réglée. Le poids politique d’une lan-11sinon impossible.
gue dans un pays mélangé sur le
– et ceux qui ne relèvent qu’une lan-
plan national, l’importance de celle-ci
D’autres réticences s’ajoutent à cette gue particulière.
dans la culture et les mœurs condui-réserve : il faut expliquer d’abord
sent aussi, à ce que les membres aux individus auxquels on demande Tous ces relevés contextualisés sont
des autres nationalités en deviennent leur nationalité la nature de la ques- mis à l’index car ils contredisent le
les citoyens sans vouloir se départir tion qu’on leur adresse. Mais, écrit- plan d’uniformité des recensements.
de leur origine nationale. Il se trouve t-il, nous n’avons affaire qu’avec des
dans les régions frontalières beau-masses brutes et incultes. La remar- En conclusion de son mémoire, en
coup de personnes et de familles que renvoie au problème plus général trois points clairs, �icker énonce les
qui peuvent parler deux langues de de l’incompréhension des questions règles qui devront être suivies pour le
manière égale.des recensements, aux malentendus relevé de la langue :
autour de questions conçues dans le
Les remarques de �icker tout comme monde clos des Bureaux, et dont les – il proclame haut et fort le primat de
celles de Keleti étaient inspirées par directeurs prirent conscience avec l’individu, qui est au fondement des
la situation plurilingue de leur État. les résultats médiocres des premiers nouveaux recensements. La langue
Mais une fois ses réserves exposées, relevés, notamment quand ils adop- doit être indiquée pour chaque indi-
�icker endosse sa fonction de mem-tèrent le recensement nominatif dont vidu du ménage ;
bre du Congrès et s’acquitte de la le questionnaire devait en principe
mission qu’on lui a confiée. Il a réalisé être rempli par les enquêtés eux- – il stipule que le relevé doit recueillir
un inventaire des relevés statistiques mêmes. Membres d’une élite réfor- une seule langue, la langue fami-
sur la nationalité dans une vingtaine matrice issue de la bourgeoisie ou liale, c’est à dire la langue que l’indi-
d’États, de l’Autriche, en passant par de la petite noblesse, les statisti- vidu emploie habituellement avec sa
l’Italie, l’Irlande, etc. jusqu’à l’Égypte, ciens des Bureaux percevaient sou- famille. S’il existe plusieurs langues,
vent les incompréhensions à l’aune et le Canada. Il expose ses résultats il invite l’enquêteur à trancher pour
de l’échelle de la civilisation dont en mettant en évidence la diversité choisir la langue principale, et il prend
ils pensaient être les représentants. des pratiques et le besoin d’unifor- à titre de comparaison, le cas qui se
Les scrupules et la condescendance mité des procédures. La résolution présente quand un individu a plu-
de Saint-Pétersbourg n’y suffit pas, sieurs activités ;
celle-ci doit plus clairement articuler
11. Adolf Adolf ��ickericker, , Gutachten über die
le relevé de la « langue parlée » aux – enfin, il recommande l’auto-décla-
Constatirung der Nationalitäts– und Sprach-
Verhältnisse einer Bevölkerung, Wien, 1874. principes des recensements que le ration : il faut laisser l’individu décider
44eInternationalisme statistique et recensement de la nationalité au XIX siècle
lui-même, quelle est pour lui sa lan- lèle par les statisticiens prussiens. qu’il y eut une adhésion forte à une
conception de la statistique admi-gue familiale. Réussite fragile aussi car après le
nistrative – un partage de références conflit mondial, le consensus éclate,
La statistique des nationalités ne sera communes sur le chiffre comme lan-les recensements pris dans le tour-
pas discutée lors de la session de gage de description du social, sur la billon des plébiscites, relèveront la
Budapest, ni soulevée de nouveau collecte des données, et le calcul de déclaration directe de la nationalité.
dans le cadre du Congrès, puisque ce moyennes et de rapports -, bref une
fut la dernière session. La montée des Pourquoi alors les membres du identité professionnelle pour laquelle
désaccords entre les États-membres Congrès mirent-ils vingt ans pour le Congrès représente l’assise insti-
sur la finalité du congrès comme tutionnelle et savante légitime (plus parvenir à ces recommandations ?
autorité supranationale, conduisit à que l’université ou l’académie des Il apparaît bien que le Congrès ne
sa dissolution. sciences). Cette identité permettait pouvait pas en ce « siècle des natio-
qu’ils s’accordent sur la définition de nalismes » infléchir la force des repré-
la statistique comme méthode. C’est sentations nationales des délégués,
donc l’accord sur la méthode du qui étaient des matrices puissantes Conclusion
recensement – utilisation d’un critère pour penser l’affiliation à une com-
unique, relevé individuel par auto-Au terme de ces deux décennies munauté de culture, l’appartenance
déclaration, relevé exhaustif sur l’en-d’activités on peut s’interroger sur à l’État, au territoire, etc. Il ne pouvait
semble de la population, au moyen les effets des recommandations pas y avoir de définition unique de la
d’un questionnaire par ménage –, qui du Congrès sur les pratiques des nationalité, donc d’entente sur l’objet
a écarté les dissensions. Mais plus Bureaux. En 1874, après tant d’hé- à mesurer à partir d’une définition
12 largement, en se présentant comme sitations, le Congrès, par la voix de réaliste de celui-ci . Après de lon-
le lieu de l’élaboration des règles de �icker, parvenait tout juste à clore une gues hésitations, le thème de la natio-
production des chiffres, dont le res-liste des recommandations pour les nalité n’est pourtant pas abandonné,
pect garantissait alors la scientificité, prochains recensements. Dissous peu que ce soit grâce à l’obstination de
donc la comparabilité, il leur importait après, il n’eut pas le temps d’appré- certains statisticiens désireux qu’elle
moins de définir la nationalité que cier l’effet des mesures préconisées. reçût la consécration du Congrès,
de souligner, pour les bureaux char-L’aperçu qu’on peut tirer aujourd’hui ou par résignation face à l’expansion
gés de son enregistrement, quelles nous montre que, jusqu’à la Première des relevés dans les recensements.
étaient les règles à suivre pour que Guerre mondiale, la plupart des Les membres du Congrès acceptent
les chiffres sur la nationalité soient Bureaux européens relèveront bien la que la question de l’enregistrement
12exacts et comparables. nlangue comme critère de la nationa- de la nationalité fasse partie de leur
lité, non pas la langue familiale, mais agenda, et travaillent à édicter des
la langue maternelle. On pourrait dire règles qui doivent être suivies dans
que le modèle prussien l’emporta sur les recensements.
le modèle autrichien. Réussite par-
12. On renvoie ici à la définition de « l’objecti-tielle du Congrès, car partagée avec Il faut alors plutôt se demander com-
vité communautaire » de Theodore Porter, Trust
les travaux menés de manière paral- ment ils ont pu s’accorder. Parce in Numbers, Princeton Univ. Press, 1996.
Courrier des statistiques n° 127, mai-août 2009 45

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