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Dunyazadé

de editions-ex-aequo48283

Chahrzâde Chahrzâde
et sa conversation avec Chahryâr et sa conversation avec Chahryâr
Djalâl Sattâri
L’éloquence de Chahrzâde... Djalâl Sattâri veut montrer
que par son stratagème, elle apaise Chahryâr et l’adoucit.
Leurs rapports sont approfondis à partir de comptes
rendus d’ouvrages de poètes (Rimbaud et Adonis),
de dramaturges (Tewfk El Hakim et Supervielle), de
psychanalystes (Bruno Bettelheim et Bernard Mérigot sur
la fction narrative chez Freud et Lacan), de féministes
(comme Marie Lahy-Hollebecque) ou de penseurs
mystiques (Jacqueline Kelen). L’auteur traverse ainsi
plusieurs subjectivités pour mettre en relief la bonté de
Chahrzâde. C’est, ainsi, le rappel de la résistance féminine Traduit du persan
dans l’actuelle situation iranienne. par
Pirouz Eftékhari
Djalâl Sattâri est sans doute l’un des plus
éminents chercheurs iraniens contemporains.
Élève de Jean Piaget et lui-même
psychanalyste, il a publié une centaine de titres mais
jamais traduits. Il a mené de grandes recherches
sur Les Mille et une Nuits, le soufsme et la
mythologie iraniens et islamiques. Il a présenté
pour la première fois en Iran certaines grandes
références de la pensée universelle comme
Eliade, Dumézil, Jung ou Bachelard.
14,50 €
ISBN : 978-2-343-05479-7
sattari_couv.indd 1 20/01/2015 15:32:02
Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr Djalâl SattâriChahrzâde et sa conversation
avec Chahryâr
sattari_final.indd 1 20/01/2015 21:39:44COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Les dernières parutions
Jocelyn Cordonnier , Les États-Unis et l’Iran au cours des années 1970.
Une amitié particulière au temps de la guerre froide. Préface de
Julien Zarifian, 2014.
Leyla Fouladvind , Les mots et les enjeux. Le défi des romancières iraniennes.
Préface de Farhad Khosrokhavar, 2014.
Issa Sa Fa , Le séparé, récit d’un nomade d’Iran, 2014.
Ali Gharakhani , Téhéran, l’air et les eaux d’une mégapole. Préface de
Philippe Haeringer, 2014.
Homa n ate Gh , Les Français en Perse. Les écoles religieuses et séculières
(18371921). Préface de Francis Richard. Traduit du persan en français par
Alain Chaoulli et Atieh Asgharzadeh, 2014.
Jalal a lavinia en collaboration avec Thérèse Marini , Tâhereh lève le
voile. Vie et œuvre de Tâhereh, la pure (1817-1852), poétesse, pionnière
edu mouvement féministe en Iran du XIX siècle. Préface de Farzaneh
Milani/Postface de Foad Saberan, 2014.
Nader a Ghakhani , Les « gens de l’air », « jeux » de guérison dans le sud
de l’Iran. Une étude d’anthropologie psychanalytique. Préface d’Olivier
Douville, 2014.
Michel Makin Sky (dir.), L’économie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres,
2014.
Emma Peia Mbari , Éclat de vie. Histoires persanes, 2014.
eFoad Sabéran , Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIII
siècle. Préface de Francis Richard, Postface d’Alain Désoulières,
2013.
Reza Ma Mdouhi , L’Iran et le commerce mondial. Préface d’Azadeh Kian,
2013.
Alain brunet , Rakhshan Bani Etemad. Une pasionaria iranienne, 2013.
Mohsen Motta Ghi , La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la
Révolution iranienne. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Alain Chaoulli , L’avènement des jeunes bassidji de la République islamique
d’Iran. Une étude psychosociologique. Préface de Farhad Khosrokhavar,
2012.
sattari_final.indd 2 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri
Chahrzâde et sa conversation
avec Chahryâr

Traduit du persan par
Pirouz Eftékhari
sattari_final.indd 3 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-343-05479-7
EAN : 9782343054797
5
sattari_final.indd 4 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
Introduction
es Mille et une Nuits sont l’un des plus grands trésors Llittéraires et culturels du patrimoine mondial, et cela du
point de vue de la psychologie comme de l’anthropologie ;
car l’œuvre non seulement refète les mœurs et les coutumes,
les croyances populaires et les mythes des sociétés arabes et
islamiques (d’Iran, d’Égypte, d’Irak, de Syrie…) durant sept
à dix siècles, mais, dans l’enchantement de la lecture, elle
nous fait connaître leur vision de l’amour et de l’amitié ainsi
que le prix qu’elles attachaient à la bonté.
Rappelons que Les Mille et une Nuits sont restées
longtemps condamnées à un relatif oubli, l’ouvrage n’étant pas
jugé appartenir aux « belles lettres ». Après sa traduction,
d’abord en français, puis dans toutes les langues du monde,
eles Occidentaux se sont livrés au XIX et au XX siècle à des
milliers d’études, toutes apportant une connaissance chaque
fois plus approfondie et plus divertissante des Mille et une
Nuits. L’infuence de ces traductions sur la littérature, les arts
eet les mœurs en Occident, surtout au XIX siècle, constitue
1en soi un thème attirant pour les chercheurs .
1 Voici l’une de ces recherches, mentionnée par André Miquel  :
W. Walter, Tausend und eine Nacht, Zurich, 1987.
5
sattari_final.indd 5 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
En Iran, au contraire, les écrits solides et les idées
novatrices autour des Mille et une Nuits sont rares. En fait,
on n’y trouve guère que des articles et quelques livres, dont
la plupart ne sont rien de plus que de la compilation. Une
telle négligence est consternante sans être surprenante. Car
s’il est aisé de reproduire le déjà connu, passivement importé
de l’étranger, autre chose est de s’efforcer de révéler des pans
inconnus de notre culture, de prendre du recul, d’apporter
des points de vue novateurs. Mais, aujourd’hui, nous
sommes trop impatients pour nous consacrer à de longues
enquêtes originales alors qu’en France, par exemple, durant
ces dernières années, des chercheurs comme Djamel Eddine
Bencheikh et André Miquel ont analysé un à un les divers
contes brefs et longs des Mille et une Nuits et publié en un
recueil leurs observations scientifques, accompagnées du
résumé de leurs discussions sur chaque cas.
Il est curieux cependant que ces recherches concernent
peu le récit-cadre de l’ouvrage, à savoir l’histoire de
Chahrzâde et de Chahryâr ; comme si la variété des
personnages des contes des Mille et une Nuits avait relégué dans
l’ombre la personne de Chahrzâde et son destin.
Chahrzâde, nous le savons, est une femme forte et
courageuse qui affronte le danger, pour sauver ses sœurs les
femmes  ; aussi certains la qualifent-ils de «  féministe  »
avant l’heure ! Mais ce qui a été passé presque totalement
sous silence, c’est son éloquence, l’art de persuader qu’elle
déploie dans son commerce avec son bourreau de mari.
Certes, l’ouvrage reste allusif, mais l’on peut bien imaginer
que Chahrzâde et Chahryâr ne passaient pas leurs nuits à
conter et à écouter. Pendant les trois années devant lesquelles
dévide le rouleau de ses contes, il a dû leur arriver de
parler ensemble et de vivre maintes aventures.
L’ouvrage que nous présentons, loin d’être une recherche
académique, est avant tout fondé sur l’intuition suivante :
6 7
sattari_final.indd 6 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
Chahrzâde est une virtuose en conversation. Dans ses
contes les plus colorés, toutes sortes d’hommes et de femmes
de diverses contrées, de diverses religions et croyances,
conversent, et débattent ; mais surtout, c’est sous le charme
de la parole de Chahrzâde que Chahryâr s’apaise et s’adoucit.
Une fois leurs cœurs à l’unisson, la ville retrouve la paix et la
sécurité d’autrefois.
Dans cette « comédie humaine » et dans ses entretiens avec
Chahryâr, Chahrzâde est celle qui mène le jeu ; mais elle n’est
pas seulement notre interlocutrice et notre institutrice, elle vit
en nous ; c’est un appel intérieur. Henri de Régnier, poète
et romancier français (1864-1936), évoque la « Chéhérazâde
intérieure » que nous entendons nous parler tout bas et qui
« nous donne une nouvelle force pour créer », comme si elle
nous dictait une leçon de vie. Un autre chercheur français,
Émile-François Julia, pousse son exaltation de Chahrzâde
jusqu’à affrmer que ni Esther, ni Judith, ni aucune autre
des femmes qui jouent un rôle important dans les mythes
juifs, grecs et romains, dont Hélène, Pénélope, Antigone et
Cléopâtre, n’arrivent, pour ce qui est de la profondeur de leur
message prophétique, au degré sublime de Chahrzâde. E.-F.
Julia admire sa « solidité de jugement », ses « argumentations
fnes », « les ressources infnies de sa mémoire », sa « puissance
psychique  », la «  valeur lyrique et philosophique de son
discours » et les « précautions » qu’elle prend quand elle parle ;
2tout ceci fait d’elle un « être unique. » Tant d’admiration
est certes excessive mais nous ne connaissons aucune autre
littérature où un rôle aussi important ait été reconnu à une
femme.
2 Emile-François Julia, Les Mille et une Nuits et l’Enchanteur Mardrus,
S.F.E.L.T, 1935.
6 7
sattari_final.indd 7 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
8 9
sattari_final.indd 8 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri
I
ous connaissons tous l’aventure douloureuse de NChahryâr (appelé aussi Chahrbâz) et de son frère Châh
Zamâne, relatée au début des Mille et une Nuits, aventure
1qui conduisit Chahrzâde à raconter ses récits dans le
récit, pendant mille et une nuits. Fils d’« un roi sassanide,
empereur de l’Inde et de la Chine », Chahryâr, l’aîné, était
2aimé de ses sujets, car il régnait avec courage et justice ,
Châh Zamâne, lui, était le roi de « Samarkand de Perse ». Ils
régnèrent heureux pendant vingt ans, jusqu’au moment où
Chahryâr souhaita rencontrer son frère ; Châh Zamâne ft
ses préparatifs pour aller lui rendre visite. Mais le mauvais
sort le guettait et le malheur se propagea autour de lui
comme la peste. Selon le récit, Châh Zamâne sortit de sa
capitale, mais pour une raison quelconque dut y retourner
1 [Ndt] Du persan Chahrzâde, « d’origine noble », ou Tchèhrâzâde,
« femme libre » (nous avons opté pour l’orthographe française qui e-x
prime plus ou moins bien la phonétique persane) ; cf. Djalâl Sattâri,
Afsoune è Chahrzâde, (Le charme de Chahrzâde), Téhéran, 1989,
p. 109. Par ailleurs, Chahryâr signife en persan « Roi » et Châh
Zamâne, « Prince du Temps ».
2 Je raconte brièvement le conte en m’appuyant sur le récit-cadre des
Mille et une Nuits en persan, traduit par ‘Abdol-Latif Tassoudji, ainsi
que Le livre des Mille nuits et une Nuit, Traduction de J. C. Mardrus,
Gallimard, 1955, tome 1.
8 9
sattari_final.indd 9 20/01/2015 21:39:44Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
aussitôt ; dans le palais, il surprit la reine dans les bras d’un
3esclave noir  : Il se dit : « Si cette ignominie est arrivée alors
que je suis à peine sorti de la ville, qu’est-ce que cette garce
fera pendant que je serai l’invité de mon frère ?! ». Il tira alors
son épée et tua les amants.
Quand Châh Zamâne résidait à la cour de son frère, il
était en proie à une profonde tristesse, frappé de silence ;
il maigrissait et son visage avait jauni ; il n’arrivait pas à se
défaire du souvenir de la trahison de la reine. Chahryâr,
de son côté, mettait l’état de son frère sur le compte de son
exil. Pour réchauffer son cœur, il invita son frère à aller à
la chasse. Mais, déprimé, Châh Zamâne refusa. Chahryâr y
fut seul.
Après son frère, la même catastrophe frappa Chahryâr.
De la fenêtre de sa chambre au palais, Châh Zamâne aperçut
sa belle-sœur, accompagnée de vingt de ses belles servantes
et de vingt esclaves noirs entrer dans le jardin ; les servantes
s’accouplèrent avec les esclaves et la reine avec un esclave
4nommé Maç’oude . En les voyant, Châh Zamâne se dit :
3 Dans Les Mille et une Nuits, I, édition présentée, établie et traduite
par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, Gallimard, 1991,
l’esclave noir qui dormait avec la reine faisait partie des serviteurs
de la cuisine royale. Alors que dans Les Mille et une Nuits de René
Khawam, traduction nouvelle et complète faite directement sur les
manuscrits, tome I, Dames insignes et aventures galantes, 1965, avant de
partir pour rejoindre son frère, quand Châh Zamâne va dire adieu à
sa femme, il la surprend dans les bras d’un jeune homme, serviteur
de la cuisine du palais. Cette nuit-là, la dernière que Châh Zamâne
passa à Samarkand avant de partir, il participait hors de la ville au
festin offert en hommage à l’envoyé de son frère Chahryâr (cet e -n
voyé n’est autre que le vizir, le père de Chahrzâde) ; il retourne tard
au palais (p. 33).
4 Dans ce récit conté par Ben Cheikh, dix des esclaves qui
accompagnaient les servantes portaient des vêtements de femme. Ce qui
implique qu’au sérail du roi, il y avait des esclaves mâles se faisant
passer pour des femmes ! (cf. Bencheikh, op. cit., p. 36). Dans Les
10 11
sattari_final.indd 10 20/01/2015 21:39:45Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
« Mon malheur n’est rien à côté du mauvais sort qui frappe
mon frère ; il ne faut pas que je me tourmente davantage ».
Il se guérit de sa dépression et se mit à boire, à manger et à
5dormir normalement .  
Quand son frère revint de la chasse, il trouva Châh
Zamâne bien en forme ; il lui en demanda la cause. Ce fut
alors que Châh Zamâne lui confessa l’aventure de sa femme
et de l’esclave noir et qu’il les avait tués tous les deux ; il se vit
obligé aussi de lui raconter l’aventure de sa belle-sœur, de ses
servantes et des esclaves. Chahryâr qui faisait une confance
absolue à la reine resta incrédule : « Tant que je n’aurai pas
vu, je ne croirai pas ! ». Il monta donc un stratagème. Quand
il assista au spectacle que son frère lui avait raconté, il lui dit :
« Nous ne méritons pas le royaume. Partons d’ici. Peut-être
rencontrerons-nous quelqu’un accablé du même malheur.
6Sinon, la mort nous convient mieux que la vie.  »
Mille et une Nuits de Khawam, Maç’oude saute d’un arbre ; il est
donc venu au Palais de l’extérieur et ne fait pas partie des esclaves de
la cour de Chahryâr, alors que les dix esclaves déguisés en femmes
passent toutes les nuits avec leurs maîtresses au palais royal !
5 Dans la version de R. Khawam, Châh Zamâne se dit : « Je ne suis
donc pas le seul homme dont la femme est infdèle ; en outre, je suis
encore vivant alors que ma femme est morte ». C’est cette pensée qui
le calme.
6 Dans la version de Bencheikh, voyant la trahison de sa femme,
Chahryâr dit à son frère : « Quittons ces lieux et partons en quête de
l’amour de Dieu. Nous n’avons pas besoin de régner. Allons voir de
par le monde si pareil malheur est arrivé à d’autres. Si nous sommes
seuls à l’avoir connu, mieux vaut préférer la mort » (p. 38). De même
dans la version de R. Khawam. Ainsi, d’après celui-ci, une crise
métaphysique s’empare soudain de deux rois et l’obsession de
vengeance surgit plus tard, quand Chahryâr constate que la flle
capturée par le démon le trompe. Il se dit : « Le mépris de la flle pour le
démon est plus lourd que l’insulte que la reine m’a infigée ! ». Mais
pourquoi ne se limite-t-il pas à tuer la principale fautive ? Pour éviter
peut-être le scandale ; en fait, le déshonneur dont il est victime le
10 11
sattari_final.indd 11 20/01/2015 21:39:45Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
Si le récit veut que le roi soit un homme idéal et symbole
de la plus grande perfection, c’est que l’ordre et l’harmonie
du monde en dépendent. S’il lui arrive le moindre malheur,
s’il est affigé d’un défaut même infme, il perd sa divine
magnifcence et ne mérite plus de diriger en souverain les
affaires. La trahison de l’épouse vient donc briser cette
intégralité garante du bien, de la prospérité et du bonheur
général. Le roi doit quitter alors sa fonction, sauf si la
trahison est inscrite dans l’ordre de l’univers, au lieu d’être
contre la règle et la loi dans la marche du monde !
Les deux frères prirent ainsi le chemin du désert. Ils frent
route pendant quelques jours et arrivèrent sur les bords de la
mer d’Oman, où ils virent un gigantesque démon sortir de
7la mer, sur sa tête une caisse en fer et close à sept cadenas.
Il mit à terre la caisse, d’où il ft sortir une boîte de cristal ;
et de cette dernière sortit une très belle flle ; il se coucha à
côté d’elle et s’endormit. La belle flle s’offrit aux princes en
les menaçant de réveiller le démon s’ils se refusaient à elle.
Après s’être livrée à leur étreinte, elle leur déclara : « Sachez
que ce démon m’a capturée la nuit de mes noces quand
j’étais dans les bras de mon époux ; il m’a mise dans la caisse
en fer qu’il cache au fond de cette mer ; mais il ignore que
quand une femme veut faire quelque chose, personne ne
8peut l’en empêcher  :
On ne peut nous enfermer auprès des vieux
On ne peut nous emprisonner dans une maison obscure
Celle dont les cheveux ressemblent à la chaîne
On ne peut l’enchaîner dans la maison
mène à mettre à mort tous les compagnons débauchés de la reine
(p. 11).
7 Quatre cadenas, dans la version de Bencheikh (p. 39) et sept
cadenas, dans la version de Khawam (p. 40).
8 Dans la version de Bencheikh, le démon ne savait pas que « tout ce
que veut la femme, Dieu le voudra » (p. 60).
12 13
sattari_final.indd 12 20/01/2015 21:39:45Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
« Sachez qu’avant vous, j’ai couché avec cinq cent
9soixante-dix hommes, juste sous le nez de ce démon ! . »
« Les princes étaient hébétés devant ce fait et devant ce
récit. Ils se dirent que l’histoire du démon était plus étrange
et plus malheureuse que la leur et que ce dont ils étaient
10témoins pourrait augmenter leur patience . »
11Après cette aventure , qui conduisit à la purifcation de
l’âme, à l’apaisement et au dénouement du complexe, les
princes s’en retournèrent à leur ville. « Châh Zamâne se
retira du monde, évitant tout attachement et tout contact avec
les autres ; Chahryâr condamna les dames et les servantes
esclaves à l’égorgement en les jetant aux chiens ».
Depuis, chaque nuit, Chahryâr épousait une jeune flle
12pour la livrer au bourreau le matin suivant . Pendant trois
ans, ces tueries se perpétuèrent. Les habitants, qui ne
supportaient plus cette situation, prirent leurs flles et s’enfuirent
au loin.
Jusqu’au jour où Chahryâr ordonna à son vizir de lui
apporter une jeune femme digne de sa couche. Mais celui eut
beau chercher, il n’en trouva plus guère. « Il rentra bredouille,
9 Dans les versions de Bencheikh et de Khawam, ils étaient au nombre
de 98.
10 Chahryâr et Châh Zamâne se disent : « Comme les femmes sont
rusées ! » (version de Khawam) ; constatant que le démon a été
trompé, ils se sentent consolés et retournent dans leur pays (version de
Bencheikh) ; désormais, ils renoncent aux femmes (Khawam).
11 Ce récit est conté également dans le Touti Nâmè (Contes du
Perroquet) de Nakh-chabi. Cf. Zyâ’oddine Nakh-chabi (m.751 H.),
édité par Fathollâh Modjtabâyi-Qolâm’ali Âryâ, Téhéran, éd.
Manoutchèhri, 1983.
12 Ou la même nuit, après avoir couché avec elle ; il croyait qu’il
n’existait plus dans le monde entier une seule femme fdèle et
vertueuse (Bencheikh, p. 41). Par conséquent, l’exécution par le roi des
épouses d’une seule nuit avait pour but d’être épargné de leur
éventuelle trahison (Khawam).
12 13
sattari_final.indd 13 20/01/2015 21:39:45Djalâl Sattâri Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr
inquiet du risque d’être exécuté par le roi ; il prit sa tristesse
dans les bras, recroquevillé dans un coin. Il avait deux flles :
Chahrzâde et Dinâzâde. Chahrzâde, l’aînée, était sage et
prévoyante, elle connaissait bien la poésie, ainsi que la vie
des poètes, des hommes de lettres, des esprits raffnés et des
13rois du passé . Quand elle vit l’air abattu de son père, elle
lui en demanda la raison. Le vizir raconta tout. Chahrzâde
proposa alors à son père : « donne-moi en mariage au roi ;
ou bien je périrai, ou bien je survivrai et écarterai le mal qui
frappe les jeunes flles dans cette ville ». Son père fut saisi
d’angoisse pour sa flle ; afn de la dissuader de mettre les
pieds au palais, il lui raconta l’histoire du fermier et de son
âne.
« C’est l’histoire d’un riche propriétaire qui connaissait
le langage des animaux. Un jour, dans l’étable, il surprit
une conversation entre la vache et l’âne, étant témoin de la
manière dont l’animal aux grandes oreilles voulait de ses
paroles trompeuses convaincre la naïve vache ; il en fut si
amusé qu’il se tordait de rire, renversé sur le sol. Sa femme
lui en demanda la raison. Le maître répondit qu’il avait
un secret qu’il ne pouvait dévoiler et que s’il le faisait, il
14mourrait tout de suite . Sa femme insistait davantage pour
qu’il révélât le secret : « Tu te moques peut-être de moi, lui
dit-elle, et tu n’oses pas le dire ! » Elle se mit en colère et
ft tout une scène, de sorte que le propriétaire, qui aimait
beaucoup sa femme, céda enfn et lui dit : « Je te révèle mon
secret, mais je sais que j’en mourrai ! ». Il réunit alors ses
enfants, sa famille, ses voisins et les gens du quartier et ft
son testament, en déclarant : « Sachez que je mourrai après
13 Chahrzâde avait lu beaucoup de livres et en avait mille chez elle
(Bencheikh) ; elle avait lu toutes sortes de livres, dont les traités de
médecine et de jurisprudence (Khawam).
14 Malgré ses cent vingt ans, il ne voulait pas mourir en révélant son
secret (Bencheikh, p. 34).
14 15
sattari_final.indd 14 20/01/2015 21:39:45