Mémoire des Libraires associés à l’Encyclopédie

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Mémoire des Libraires associés à l’Encyclopédiesur les motifs de la suspension actuelle de cetouvrage1758L’empire des lettres est, comme les corps politiques, exposé de temps en temps àdes agitations qui se succèdent & se renouvellent. Il semble qu’il faille toujours unobjet subsistant &, pour ainsi dire, de mode, qui serve à alimenter l’activité desesprits, à amuser des gens désœuvrés ou indifférents, & à satisfaire ceux quicherchent à se faire un nom dans le genre critique.Souvent un ouvrage passager suffit pour partager les esprits. L’Encyclopédieannoncée comme devant être l’Histoire générale des arts & des sciences depuisl’établissement des lettres, a offert à ses adversaires un corps plus solide àattaquer ; elle a été exposée dès sa naissance à toutes les traverses que lespassions ou les divers intérêts peuvent enfanter. On a cherché à la noircir par lesimputations les plus odieuses. Les ridicules de toute espèce ont été joints auxaccusations les plus graves ; & l’on a vu paraître un déluge de brochurespassionnées, plus propres à soulever les esprits qu’à les eclairer.Le but de ces critiques a-t-il été de renverser un vaste édifice dont les fondementsavaient coûté tant de soins & de dépense ? On ne les soupçonnera pas d’avoirconçu un projet aussi préjudiciable aux lettres & à la nation ; du moins ilsn’oseraient l’avouer publiquement.Se sont-ils flattés simplement de lasser le courage & la persévérance de noséditeurs ? C’est encore ce qu’ils ...
Publié le : vendredi 20 mai 2011
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Mémoire des Libraires associés à l’Encyclopédie sur les motifs de la suspension actuelle de cet ouvrage 1758
L’empire des lettres est, comme les corps politiques, exposé de temps en temps à des agitations qui se succèdent & se renouvellent. Il semble qu’il faille toujours un objet subsistant &, pour ainsi dire, de mode, qui serve à alimenter l’activité des esprits, à amuser des gens désœuvrés ou indifférents, & à satisfaire ceux qui cherchent à se faire un nom dans le genre critique.
Souvent un ouvrage passager suffit pour partager les esprits. L’Encyclopédie annoncée comme devant être l’Histoire générale des arts & des sciences depuis l’établissement des lettres, a offert à ses adversaires un corps plus solide à attaquer ; elle a été exposée dès sa naissance à toutes les traverses que les passions ou les divers intérêts peuvent enfanter. On a cherché à la noircir par les imputations les plus odieuses. Les ridicules de toute espèce ont été joints aux accusations les plus graves ; & l’on a vu paraître un déluge de brochures passionnées, plus propres à soulever les esprits qu’à les eclairer.
Le but de ces critiques a-t-il été de renverser un vaste édifice dont les fondements avaient coûté tant de soins & de dépense ? On ne les soupçonnera pas d’avoir conçu un projet aussi préjudiciable aux lettres & à la nation ; du moins ils n’oseraient l’avouer publiquement.
Se sont-ils flattés simplement de lasser le courage & la persévérance de nos éditeurs ? C’est encore ce qu’ils n’oseraient avouer. L’Encyclopédie est un livre sur lequel l’Europe entière a des droits, & qui doit éprouver la protection la plus marquée contre les fausses accusations.
Des animosités particulières contre quelques-uns des auteurs, occasionnées par la vivacité peut-être trop grande avec laquelle ils ont repoussé les premières attaques ; des mouvements intérieurs de jalousie qui ont rendu antagonistes de l’ouvrage des gens de lettres, qui ne devaient pas en être les coopérateurs ; la révolte enfin de l’amour-propre blessé du ton de décision & de supériorité attribué aux encyclopédistes, sont la cause & l’origine de toutes les clameurs.
S’il est vrai que ce ton choquant pour les autres puisse être reproché à ceux qu’on en accuse, c’est sans doute dans des ouvrages étrangers à l’Encyclopédie qu’on le trouve ; mais nous osons dire que l’ouvrage même en est exempt. Tout juge impartial y verra régner ce ton d’élévation & de noblesse qui doit être l’apanage de l’homme de lettres ; mais ce n’est point par ce prétendu ton de décision & de supériorité, c’est par l’étendue des connaissances qu’on a révolté les auteurs médiocres.
On se convaincra facilement du peu de fondement de ce reproche, en lisant la préface du troisième volume ; les éditeurs s’y plaignent avec modestie des traverses que l’envie a suscitées à l’Encyclopédie. Après une justification aussi simple que véridique, ils déclarent qu’ils regardent ce dictionnaire comme très éloigné de la perfection à laquelle il peut atteindre un jour, & qu’ils ignorent dans quelle vue on leur a fait tenir un langage tout opposé. Ils conviennent qu’il a dû se glisser des fautes dans un ouvrage d’une aussi grande étendue, & ils ajoutent : « Nous avons témoigné au nom de nos collègues & au nôtre, & nous témoignons encore notre reconnaissance à tous ceux qui voudront bien nous faire apercevoir nos fautes ; nous espérons seulement que pour avoir remarqué des erreurs dans cet ouvrage immense, on ne prétendra point l’avoir jugé. » Est-ce là le langage de la suffisance ? Non. Disons plutôt que la passion présente toujours les objets comme elle les voit, & qu’elle ne les envisage qu’avec envie de nuire. De là ces imputations atroces d’impiété, de principes tendant à renverser la religion, la morale, le gouvernement, & la société. De là enfin, ce déchaînement scandaleux avec lequel par animosité contre quelques auteurs particuliers on fulmine contre l’Encyclopédie. Sous le spécieux prétexte de venger la religion, qui n’est point attaquée, on essaye d’émouvoir, contre un livre utile, les puissances les plus
respectables & les plus sincèrement dévouées à la piété.
Un des moyens employés pour tâcher de rendre le soulèvement général, a été de reprocher à quelques-uns des auteurs des ouvrages furtifs ; mais les principes que l’on condamne dans ces écrits, ne se retrouvent point dans l’Encyclopédie : ce sont des morceaux étrangers à cet ouvrage, & dont la plupart sont désavoués par ceux à qui on les attribue.
D’ailleurs, quand on supposerait que quelques auteurs encyclopédistes se fussent livrés inconsidérément au vain plaisir de courir à une célébrité chimérique par de pareils écrits, on ne pourrait regarder ces écarts d’imagination que comme une débauche d’esprit, à laquelle plusieurs grands hommes se sont laissé entraîner dans le feu de la jeunesse ; la maturité de l’âge fait sentir le faux d’un pareil travers, & le secours de la réflexion en entraîne le repentir. Un auteur peut avoir eu la faiblesse de signaler ses premiers essais, par un ouvrage répréhensible ; mais le jugera-t-on incapable pour cela d’enfanter des productions utiles ? N’est-ce pas une injustice criante, que de confondre ainsi les temps & les hommes ? & n’en est-ce pas une plus grande encore, que de rendre aujourd’hui responsable de ces fautes, une multitude distinguée de savants, guidée par l’honneur & le désir de servir utilement la patrie ?
Un ennemi aveuglé par l’humeur qui le domine, n’examine un ouvrage qu’avec la volonté déterminée d’y trouver des erreurs ou de lui en supposer. Dissimulant avec soin toutes les parties dignes d’éloges, il ne cite les articles qui le choquent qu’en les tronquant & les détachant de ce qui les précède & les suit. Par ce détour il intervertit le sens naturel, & par là il séduit la bonne foi de ceux qui ont la faiblesse de le croire sur sa parole. C’est ainsi que l’on captive le suffrage de ceux qui ne prennent pas la peine d’examiner, & qu’on les intéresse à préconiser des faussetés, des satires, & des brochures, dont la licence & la noirceur font tout le mérite.
M. de Voltaire a eu bien raison de dire dans les Mensonges imprimés, « que les hommes réfléchissent peu, qu’ils lisent avec négligence, qu’ils jugent avec précipitation, & qu’ils reçoivent les opinions comme on reçoit la monnaie, parce qu’elle est courante ».
Le mot CERF est un des articles qu’on a relevés avec le plus d’aigreurs & pour insinuer malignement que les auteurs de l’Encyclopédie inclinent au matérialisme, on leur a fait dire que les cerfs parviennent à l’âge de raison. La seule lecture de l’article fera connaître si les accusateurs se piquent d’être équitables : voici le passage tel qu’il se trouve dans le tome II, pag. 840, lig. 3I. « On raconte de leurs courses, de leurs reposées, de leur pâture, ressui, diète, jeûnes, purgations, circonspection, manière de vivre, surtout lorsqu’ils ont atteint l’âge de raison, une infinité de choses merveilleuses qu’on trouvera dans Fouilloux, Salnove, &c. qui ont écrit sur la chasse du cerf en enthousiastes, &c. ». Ces mots, lorsqu’ils ont atteint l’âge de raison, séparés de ce qui les accompagne ont fait crier à l’impiété. On a cru sur la parole des critiques, que les auteurs attribuaient sérieusement un âge de raison aux cerfs, lorsqu’ils citaient au contraire cette expression, & celles qui l’accompagnent, comme ridicules de la part de ceux qui s’en sont servis. Est-il rien qu’on ne puisse condamner, quand on voudra dénaturer ainsi des passages ?
Les encyclopédistes, dit-on, sont une société de prétendus philosophes qui ont projeté le renversement entier de la morale & de la religion. Mais où subsiste cette société qu’on suppose gratuitement ? en quel lieu, en quel temps ont été formés des projets aussi monstrueux ? Il est de la plus exacte vérité que depuis douze ans & plus que l’Encyclopédie est commencée, ceux qui coopèrent à son exécution ne se sont pas assemblés une seule fois ; la plupart ne se connaissent pas ; chacun travaille en son particulier sur le sujet qu’il a adopté ; il envoie ensuite son ouvrage à l’un des éditeurs, sans rapport ni communication avec les auteurs des autres parties. Voilà à quoi se réduit cette association imaginaire contre laquelle on tonne avec tant d’emportement.
Mais quand ces auteurs entraînés par l’effervescence d’un esprit philosophique, voudraient s’écarter de la rigueur des principes reçus, comment le pourraient-ils dans un ouvrage imprimé suivant les règles de la librairie ? L’Encyclopédie est examinée dans toutes les parties qu’elle contient par des censeurs, & aucune feuille n’a jamais été imprimée sans avoir été paraphée par l’un d’eux.
Nous n’insistons sur les imputations faites à l’Encyclopédie, que parce que nous voyons avec douleur qu’un de nos éditeurs, rebuté de toutes ces vexations, a déjà pris le parti de la retraite, & que nous avons lieu de craindre que tous ceux qu’on a rendus participants de ses dégoûts, ne suivent un exemple aussi fâcheux pour nous. Il n’a asun seul des cooérateurs uine nous soitrécieux, & dont nous
ne regrettassions la perte en pareil cas : mais nos éditeurs singulièrement nous sont d’une nécessité indispensable ; & nous ne craignons pas d’avancer que sans le secours & la réunion de ces deux hommes de lettres, nous serions réduits à la triste impossibilité d’achever l’ouvrage. M. d’Alembert que nous regrettons, a eu la modestie de ne vouloir être annoncé sur le frontispice de l’Encyclopédie, que comme chargé de la partie des mathématiques : mais nous ne devons pas laisser ignorer que depuis le commencement de l’entreprise il s’est livré avec un zèle infatigable, conjointement avec son collègue, à la direction générale de l’ouvrage, & à la composition d’un grand nombre d’articles sur divers sujets. Nous connaissons mieux que personne les obligations que lui a l’Encyclopédie, & notre reconnaissance ne peut lui en donner un témoignage trop authentique ; nous le lui devons à un titre d’autant plus juste, que s’il a consacré son temps & ses soins à l’exécution de cette entreprise, il s’y est porté avec un désintéressement qui annonce la noblesse de son âme. L’amour des lettres, l’amour de la nation, & un sentiment de bienveillance pour nous, ont été les seuls motifs qui l’aient attaché à ce travail pénible, & pour le soutien duquel il fallait avoir beaucoup de courage.
Nous ne pourrions donc trop gémir de sa retraite, si la fatalité des circonstances la rendait sans retour : mais nous espérons que convaincu comme nous-mêmes du besoin que nous avons de lui pour achever l’Encyclopédie, il cédera à la sincérité de nos vœux & à ceux du public. Sa façon de penser honnête & élevée lui fera mépriser des atteintes au-dessus desquelles sa réputation l’a déjà mis ; & il ne refusera pas sans doute à l’empressement général, le secours de ses lumières, pour la continuation d’un livre, qui malgré les clameurs de l’envie, immortalisera ses auteurs ; surtout si l’on peut espérer que la critique se renferme dans de justes bornes.
Nous n’ignorons pas qu’une critique judicieuse & modérée est utile ; les Journaux des Savants & de Trévoux fournissent ordinairement dans ce genre des modèles à suivre. Mais nous croyons aussi, avec tous les gens de bien, qu’un ouvrage qui paraît sous les auspices de l’autorité publique, ne doit être attaqué qu’avec la permission de la même autorité. L’Encyclopédie est soumise à la révision des censeurs ; que la critique soit soumise aux mêmes épreuves : on verra disparaître alors ces écrits ténébreux, dans lesquels en franchissant les barrières de la bienséance, on insulte les auteurs sans instruire le public. Le but de la critique ne doit pas être d’outrager les personnes, mais d’éclairer les esprits ; autrement elle n’est propre qu’à rebuter les talents naissants ou déjà formés. Racine, Newton, & tant d’autres qui ont illustré leur nom par des ouvrages immortels, regrettaient au milieu de leur gloire, la douceur du repos qui leur était enlevé. N’est-ce donc pas travailler contre soi-même, que d’empoisonner la vie de ceux qui renonçant à courir après la fortune, bornent leur ambition à honorer leur siècle & leur nation ?
On a la mauvaise foi de les représenter comme des hommes dangereux ; & l’on paraît, en décriant ainsi les auteurs, vouloir anéantir l’entreprise de la librairie la plus laborieuse qui ait jamais été faite. Nous serait-il permis d’envisager des objets aussi sérieux, avec indifférence ?
Si l’on considère l’Encyclopédie par rapport aux arts & aux sciences en général, on ne balancera point à décider que son interruption ne devînt préjudiciable au progrès des lettres & à l’esprit humain.
En effet, si une censure amère s’est appliquée à relever dans cet ouvrage quelques endroits défectueux, on ne saurait disconvenir qu’il ne s’y trouve des morceaux qui effacent par leur nombre & par leur mérite les taches dont on s’est efforcé de l’obscurcir. Quel que soit le nombre des articles critiqués, & des expressions faibles, impropres ou hasardées, les articles respectés par l’envie même, n’offrent-ils pas une collection considérable de sciences, & un fond de richesses réelles ? Ce recueil contient une très grande quantité d’articles qui n’existaient nulle part & qui n’auraient jamais paru sans la noble émulation qui a animé les coopérateurs. Des curieux, des amateurs recommandables, ont bien voulu enrichir le public des connaissances qu’ils avaient cultivées dans le secret de leur cabinet. La France entière a vu avec plaisir la naissance & les progrès d’une entreprise aussi honorable pour elle qu’utile aux lettres. Tout ce qu’il y a de plus respectable chez l’étranger par le rang & par le savoir, a fait l’accueil le plus favorable à notre projet, on s’est empressé de se procurer l’ouvrage ; & nos engagements à cet égard ont été contractés sous le sceau, pour ainsi dire, de l’autorité publique. D’après cela, nous osons dire avec confiance que l’honneur de la nation est lié au soutien & à la consommation de l’Encyclopédie entreprise sous de si favorables auspices.
Il est fort naturel que nous nous montrions jaloux de voir arriver à sa perfection un vaste édifice dont nous avons préparé les fondements avec autant de frais que de soins & d’aareil. En effet, c’est nousui avons,our ainsi dire, donné l’être à cet
ouvrage, par l’idée que nous avons conçue les premiers de la traduction de l’Encyclopédie anglaise, & de l’amélioration dont elle était susceptible ; projet fort étendu dans la suite par les savants sur lesquels nous avons jeté les yeux, & que la voix publique nous avait indiqués d’avance. Cette entreprise est la plus considérable qui se soit encore formée dans la librairie. Elle exigeait une application infinie, des soins journaliers, & un courage à toute épreuve. Nous avons fait des pertes considérables avant que de proposer des souscriptions ; nous avons même couru les risques de voir échouer nos projets par des traverses & des incidents dont la plus grande partie sera toujours ignorée du public. Enfin, après douze ans & plus de travaux & de sollicitudes, l’espoir d’un heureux avenir soutenait notre patience. Mais lorsque nous croyons toucher au terme désiré, la passion se ranime, & nous enlève les instruments nécessaires à l’entière exécution d’un ouvrage qui depuis longtemps est l’objet des vœux du public & des nôtres.
L’Encyclopédie offre aussi des points importants d’utilité, en la considérant comme une simple branche de commerce ; elle consomme le travail de nos manufactures, elle entretient & fait vivre un grand nombre d’ouvriers différents. Par cette entreprise nous enlevons à l’étranger le droit de nous vendre cher ses connaissances ; & en les recueillant dans le sein du royaume, nous y procurons l’introduction d’un argent qui augmente les richesses de l’État.
Enfin (& cette dernière réflexion intéresse également les lettres, le public, & toute la librairie du royaume) l’anéantissement d’un ouvrage présenté avec tout ce qui peut inspirer de la confiance, décréditerait pour toujours les souscriptions, & priverait le public d’une infinité de livres considérables qu’on ne peut lui procurer que par cette voie.
Ces considérations, dont tout esprit sensé sera frappé, méritent sans doute qu’on nous accorde, dans la continuation de l’Encyclopédie, la protection & la tranquillité qui nous sont nécessaires pour procurer au public un monument digne de fixer son attention.
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