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Le monde expliqué aux vieux : la violence

De
98 pages

Insécurité, terrorisme, injustices : la violence gagne du terrain, entend-on partout. Vraiment ? Souvenons-nous d'avant, quand les guerres, les révolutions et les épidémies décimaient des familles entières. Selon Cécile Collette, si la violence n'a pas disparu, le monde est au contraire devenu plus doux et nous plus exigeants.



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couverture
CÉCILE COLLETTE

LA VIOLENCE

images

Introduction

DE VERDUN AU WORLD TRADE CENTER

Hier, on avait déjà l’habitude de s’étriper, on mourait jeune. Aujourd’hui, on vit dans un cocon, on ne supporte plus la douleur, ni la violence, ni la mort. Tant mieux. Mais alors : qu’est-ce qui fait qu’on regrette le bon vieux temps ?

La chronique de l’humanité n’est pas source de franc divertissement. Il y a souvent de mauvais tirages dans l’éphéméride.

24 septembre 1914. « Il n’a plus de nez. À sa place un trou qui saigne. Avec lui, un autre dont la mâchoire inférieure vient de sauter. […] Et ce visage a deux yeux bleus d’enfant qui arrêtent sur moi un lourd, un intolérable regard de détresse. […] Rangez-vous ! Rangez-vous ! Livide, titubant, celui-ci tient à deux mains ses intestins qui glissent de son ventre crevé, et ballonnent la chemise rouge1. » Petit extrait d’une journée ordinaire à Verdun, racontée par Maurice Genevoix. La Première Guerre mondiale a emporté plus d’un soldat inconnu. Nombreux sont ceux qui y ont laissé leurs viscères. Des cadavres anonymes et des dépouilles plus illustres.

Cinq jours plus tard, le 29 septembre 1914, Jean Bouin, champion international du 5 000 mètres, qui avait battu le record du monde de l’heure en 1913, est tué sur le champ de bataille. Comme quoi, courir vite n’a pas servi à grand-chose. Le XXe siècle s’est ouvert dans la Meuse, sur fond de carnages, d’obus, de boue sanglante et de jeunes poilus à la barbe naissante, qui ne seront jamais vieux. Quatre années de mitrailleuses, de millions de morts dont beaucoup n’avaient pas vingt ans. Des Dames, ils n’auront vu qu’un chemin. Et pour les plus chanceux, la seule femme qui les aura déshabillés aura été une infirmière, avant l’amputation.

La victoire de la démocratie

11 septembre 2001. Le XXIe siècle est inauguré à New York, un matin à Manhattan, quand deux avions se crashent sur les tours jumelles, fleuron de la ville et d’un certain modèle économique. Le monde occidental a tremblé ce jour-là, devant un écran de télévision. Parfois assis dans un canapé. Chacun a alors saisi son téléphone pour unir son désarroi. L’horreur fut à son comble quand les tours se sont effondrées avec 3 000 personnes coincées à l’intérieur. Le symbole du mal contemporain est un gratte-ciel en feu qui s’écroule en direct, et la crainte qu’une telle attaque se reproduise dans une autre ville. Le pompier dans les gravats a remplacé le soldat dans la tranchée. La guerre et sa furie telles que les ont endurées nos aînés semblent aujourd’hui une expérience abstraite, un concept lointain. Scénarios de science-fiction mis à part, charniers, pogroms, autodafés, déportés décharnés, potence ou peloton d’exécution dans les stades, peine capitale pour divergence d’opinion et autres exactions sanguinaires ne sont plus d’usage sur le planisphère démocratique. Aujourd’hui, seules les personnes nées en France entre 1910 et 1945 ont connu une guerre sur le territoire. Le service militaire n’est plus obligatoire, de plus en plus de pays européens optent pour une armée de métier. Ces soldats professionnels se battent dans des conflits éloignés de plusieurs fuseaux horaires. La barbarie est réservée aux « tristes tropiques », pour citer l’ethnologue. De Montréal à Berlin, tirs de roquette, snipers, milices sauvages, mines antipersonnel, putsch et autres viols en rafale sont désormais inconcevables. Cette brutalité s’est effacée. La cruauté s’illustre encore au quotidien dans des faits divers ou des événements éloquents, qui soulèvent l’effroi, mobilisent et rassemblent la communauté contre l’abject. Mais les tortures et sévices d’antan sont obsolètes. Les rafles, les dictateurs en treillis, les vieux maréchaux à képi, la ferveur militariste sont passés de mode. L’héroïsme au front, la médaille des braves, le sacrifice patriote ne sont plus très prisés. De nos jours, il est possible d’accéder au quart d’heure universel de gloire en postant sur Internet une vidéo de soi en train de danser avec un lama. Plus rigolo, plus œcuménique, moins belliqueux. On honore ceux qui servent le pays en gagnant un Oscar ou une médaille olympique. Si on ajoute à cette évidence les progrès sociaux, scientifiques et technologiques, il est raisonnable de décréter que la société est moins suppliciée, moins doloriste. Pourtant, le mirage nostalgique entretient la rengaine du « c’était mieux avant ». La vie serait plus tranquille et inoffensive en sépia. The good old days. Certes. Toutefois, la simple vision de la plaque commémorant les cinq martyrs du lycée Buffon à Paris, lycéens résistants fusillés un matin de février 1943 par l’occupant nazi, laisse songeur. Pas vraiment une adolescence insouciante du type baby-foot, flipper ou Facebook. Pas un temps au flirt et à la nonchalance.

Le pompier dans les gravats a remplacé le soldat dans la tranchée.

D’aucuns, sceptiques, s’indigneront de ce parallèle insensé. « C’est incomparable ! » protesteront les plus exaltés. Justement, c’est bien là le propos : l’horreur de masse de la Seconde Guerre mondiale hante les esprits, les livres d’histoire, les documentaires, les films, les bancs de l’université. Il suffit de regarder Nuit et brouillard2 ou L’Armée des ombres3pour être subitement content et soulagé d’avoir grandi sous De Gaulle (cru Ve République), Pompidou ou Giscard d’Estaing. Si le film d’Alain Resnais rappelle, en conclusion, de ne pas se croire épargnés, « comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays », ce cauchemar transeuropéen ne s’est plus reproduit. Jusqu’ici tout va bien. Les femmes nées après 1967 (légalisation de la pilule) et 1975 (légalisation de l’avortement) apprécient l’amélioration de leur condition. Durant les années 1950 et 1960, des milliers de leurs semblables sont mortes à cause d’avortements clandestins chez des faiseuses d’anges anonymes, l’utérus perforé par des aiguilles à tricoter. La génération qui a grandi sous François Mitterrand a froid dans le dos quand elle réalise qu’en 1977 on guillotinait encore. Cette machine au design funeste – et tranchant – fonctionnait toujours au moment où Laurent Voulzy chantait Rockollection. Il n’y a pas si longtemps, donc. Depuis, les mœurs se sont adoucies. L’horizon diplomatique et touristique également. Moscou n’est plus synonyme de Soviet Suprême et de KGB, mais d’oligarques bronzés sur leurs yachts et de beautés slaves griffées. Tallinn, Budapest, Dubrovnik, Belgrade, Lisbonne ou Istanbul sont des destinations low-cost, des escapades pour un réveillon, un week-end, un match de foot ou un enterrement de vie de garçon. Le voyageur occidental retrouve, essaimés, ses codes culturels, économiques. Des enseignes, des produits familiers, ou leur déclinaison folklorique. Des terrasses avec vue, des bars où sortir le soir, du réseau, un spot WiFi, des photos, des textos à envoyer. Les coutumes sont mitoyennes. Les lieux se consomment.

Fin 2011, Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard, a suscité l’étonnement et la consternation en proclamant le « déclin de la violence ». L’époque serait tranquille. Pinker démontrait, chiffres à l’appui, qu’en Europe de l’Ouest, le taux d’homicides et le nombre de guerres, coups d’État et émeutes mortelles ont chuté depuis le milieu du XXe siècle4. On se tue moins. Au Nord, le risque de trépasser aujourd’hui dans de telles circonstances serait minime. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les pays développés connaîtraient ainsi un état de paix historiquement inhabituel. Pinker invoquait les vertus des institutions, l’équilibre libéral, la communication de masse, les médias électroniques, l’immédiateté et la proximité générées, les progrès de l’alphabétisation.

Emmanuel Todd, dans son essai Après l’empire5, perçoit aussi un monde en voie d’apaisement, de stabilisation. Une amélioration qui résulterait d’une double révolution, culturelle (alphabétisation de masse) et démographique (contrôle des naissances). Et du processus de démocratisation du globe. Si les tensions ne sont pas niées, son analyse invite à réévaluer notre environnement prétendu anxiogène. Pour parfaire cette perspective, un rapport de l’ONU datant de 2010 constate également la baisse spectaculaire des conflits dans le monde depuis la fin de la guerre froide (– 78 % depuis 1989). Si les guerres n’opposent plus les gouvernements, ce sont désormais les communautés qui s’affrontent. Des luttes plus disparates et éparses, donc plus difficiles à baliser.

Une nouvelle violence, plus perfide

Allons-nous vers ces fameux lendemains qui chantent ? La promesse est presque trop belle, l’horizon trop clair. L’homme contemporain est impatient, insatisfait. Le temps n’est pas à la béatitude. La violence n’a jamais été aussi visible. Dans la rue, le métro, les journaux, à la télévision, à la radio, au cinéma, sur Internet. Décryptée dans des essais, des sondages.

On l’éprouve, on la ressent, on l’identifie, on la surveille, on la filme, on la prévient, on la réprime. Elle s’affiche sans vergogne, s’affadit. Poisseuse, désincarnée, informelle. Imminente. Une alerte sur smartphone, une « breaking news » peut surgir à tout moment. La violence s’est banalisée. Et l’on a le sentiment d’être désarmés, quand le calme gronde. Notre vulnérabilité est accrue car notre sensibilité s’est affinée. Parce que la violence est devenue plus rare, nous y sommes plus réceptifs. Parce que nous nous sommes habitués à repousser les limites de la mort, de la souffrance, et que certaines valeurs morales sont rehaussées, ce qui naguère était admis et subi est aujourd’hui insupportable. Le seuil de tolérance a reculé, nos critères d’acceptation ont évolué. La typologie des délits, des déviances, des victimes et des crimes est précisée, de nouveaux phénomènes sont enregistrés, pris en considération. Parce que le regard que l’on porte sur elle, la perception que l’on en a et les critères pour la définir ont changé, la violence paraît plus intense. Illusion d’optique. Elle a pris d’autres formes, moins radicales, plus subtiles. Certains coups et blessures de l’existence ne sont plus implacables. Parce qu’il y a plus de « vieux » aujourd’hui qu’en 1950, la jeunesse et l’éternelle jouvence n’ont jamais été autant convoitées. On redoute davantage la mort, la désintégration, parce que l’espérance de vie s’allonge. « Frais forever » est devenu un mantra. La mort est un scandale depuis qu’on se soigne mieux. Le sentiment de débordement découle de ces paradoxes. Serions-nous plus douillets et émotifs que jadis ? plus capricieux ? Nous sommes aux aguets car le monde est décloisonné. Les perspectives sont élargies. Dans une société qui prône l’hédonisme, le confort, la réussite, la transparence, le moindre imprévu ou éclair du destin est devenu inacceptable. Et enclenche l’alarme. La révolution numérique a permis l’accélération du temps, la réduction de l’espace, le contrôle de l’instantané. Les applications informatiques fleurissent. Le hasard inquiète, l’inattendu affole. L’anticipation est devenue obsession. Le spectaculaire attentat du 11 septembre 2001 a accentué ce penchant métaphysique. Et surtout technologique. L’aléatoire, la fatalité en somme, nous renvoient à notre condition de mortels. Il existe cependant une nuance entre le risque, qui reste une hypothèse, et le danger réel. Entre le ressenti et l’effectif. Désormais, on se sent assiégé de partout. La communication de masse a amplifié la résonance de la menace. La perception de la violence et le risque de la subir se sont ainsi étendus à la totalité des citoyens. Peu importe si les rues grouillent d’uniformes bleus : le jeune qui fait le tour de la place du village en scooter est aujourd’hui perçu comme une menace potentielle. C’est le syndrome du « sentiment d’insécurité », quand l’environnement devient sécuritaire. Un sentiment lié en définitive à celui de la peur, surtout celle de l’autre, de l’inconnu. Soit dit en passant, l’Europe est le premier consommateur d’anxiolytiques et de sédatifs. Les peurs contemporaines font écho au terrorisme, au nucléaire, aux fanatismes, aux désastres écologiques, aux contaminations, aux turpitudes de l’économie, au chômage. À la surpopulation, et au gouffre de l’anonymat. Chaque époque a son Croquemitaine, ses fantômes, ses vaudous. Si l’adversaire et le péril varient (selon les normes juridiques et éthiques, mais aussi selon l’évolution des mœurs et des mentalités), la terreur de la submersion et des hordes de l’Apocalypse date de la nuit des temps. Et renvoie à l’éternelle question philosophique : l’homme est-il un loup pour l’homme ? Est-il pacifique de nature, mais perverti par la société et le système ? Comme dans une bonne dissertation du bac, la question d’une force nécessaire, révolutionnaire, facteur de civilisation, se pose. Et invite à s’interroger sur les luttes et affrontements d’aujourd’hui. Qui domine qui ? Quelles utopies appellent au combat ? Quelles sont les inégalités, les frustrations, les transgressions contemporaines ? Motif sociologique et instrument politique, la violence est à manier avec des pincettes.

Le monde devient une brique de lait stérilisé UHT.

L’époque est effarouchée. Et voudrait que l’existence ne soit qu’une vallée moussue, un éden permanent. L’humanité a atteint un seuil de facilité et de considération inégalé, et pourtant elle se voit comme perpétuellement menacée. Et se complaît dans un passé fantasmé, sublimé. Mais si on l’a appelé Belle Époque, naître en 1900, ce n’était pas plus sympathique. Être un mineur ou une femme de chambre en 1920 non plus, même si c’étaient les Années folles et que l’on pense à la belle Louise Brooks ou à Man Ray. Cet ouvrage tentera donc de démontrer que le monde devient une brique de lait stérilisé UHT, et que le moindre grumeau de violence non filtré déclenche l’hallali. La violence est désormais moins sanglante, plus nébuleuse. Les fléaux sont plus subtils.

Le moindre grumeau de violence non filtré déclenche l’hallali.

Aux déçus de tous âges qui veulent déposer une réclamation – car la violence a de l’avenir – le joyeux Nietzsche répondra : « Vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger. » Ajoutant, « parce que la vie est volonté de puissance6 ». Voilà. Au moins ils sont prévenus. Et c’était pire avant.

Chapitre 1

ADIEU, TROUFION ! – VERS DES GUERRES SANS MORTS

Quand les jeunes d’ici raconteront la guerre à leurs petits-enfants, ils parleront sans doute de leurs exploits à Call of Duty ou Counter Strike, des jeux vidéo de simulation. La « guerre en vrai », elle, est en voie de disparition.

« Rien ne vaut une bonne guerre, je vous l’dis ! » Heu non, sans façon. Lancée ironiquement à un quelconque comptoir de bistrot, cette réplique ponctue parfois la lecture du journal, et la mention d’éléments séditieux. Atrophie conjoncturelle, tensions éparses et soudain, l’idée d’un conflit à la papa, régénérateur, source industrieuse, apparaît. Mais le clivage générationnel s’impose. La bataille à l’ancienne ne risque pas d’arriver. Il semble improbable de voir des chars allemands menacer les Champs-Élysées, la Royal Air Force nous bombarder, ou de recevoir des missiles du Pentagone. Il est inimaginable de voir débarquer des colonnes de combattants italiens venus nous estropier. Ou, à l’image du film de Jean Yanne, Les Chinois à Paris (1974), d’être colonisés et de vider les Galeries Lafayette pour y installer un QG ennemi. Même si beaucoup crient au loup, gare au vil revival, à l’ignoble relent. Aux périls à la frontière. La philosophe Hannah Arendt a cerné la « banalité du mal », le monstre ordinaire, la perversion institutionnalisée. Le bourreau n’a pas de profil précis. Il peut être chauve et mince. Barbu ou gras. Blond bouclé. Cependant l’idéal républicain suppose de ne pas considérer son voisin comme une menace à éradiquer. Il s’agit de ne pas tomber dans l’acuité paranoïaque, ni dans l’indifférence coupable. Équation subtile des temps tourmentés. En cas de troupes conquérantes, l’ami senior, la veuve et l’orphelin ne seraient plus défendus par tous les mâles vaillants du pays. Qui, pour la plupart, ne sauraient de toute façon pas utiliser une lunette thermique MIRA, un des équipements dont se servent les troupes françaises. 18,8 % des forces viriles de la nation, soit les hommes entre vingt et trente-quatre ans, n’ont pas fait de service militaire, la réforme de 1997 ayant mis un terme à la conscription pour tous ceux nés après 1979. Aujourd’hui, filles et garçons se rendent à la « Journée défense et citoyenneté », dont ils gardent un souvenir flou hormis le test de secourisme. Ludique et altruiste. Ainsi, les jeunes hommes n’ont plus la parenthèse bidasse dans leur éducation sentimentale et leur vie sexuelle. Fini les appelés résignés, fini la convocation. Plus de psychose feinte pour se faire réformer P4. La discipline martiale, les lits au carré, les permissions, les 5 000 pompes sont des détails folkloriques qui animent les repas familiaux, quand un oncle éméché raconte ses souvenirs de caserne. De nos jours, on privilégie les études à l’étranger, les échanges universitaires – et les fêtes qui vont avec – pour forger la jeunesse. Personne n’a envie de recevoir l’ordre d’abattre son ancien colocataire danois ou hongrois. À la rigueur, on refuse sa demande d’amitié sur Facebook. Mais les hostilités s’arrêtent à ce rejet virtuel. Et les vestes kaki et parkas de camouflage font désormais le bonheur des rédactrices de mode pour composer des looks « guérilla chic » dans les magazines.

La discipline martiale, les lits au carré, les permissions, les 5 000 pompes sont des détails folkloriques qui animent les repas familiaux, quand un oncle éméché raconte ses souvenirs de caserne.

Le menuet diplomatique, une gracieuse coopération

Le bellicisme est ringard. Dans l’hémisphère prospère, l’armée tend à se séculariser, à se mutualiser. Les opérations et engagements communs, le partage des capacités, le concept de pooling and sharing (mutualisation et partage des capacités) ont été instaurés par nécessité économique et par volonté politique. En période de crise, les budgets et dépenses des armées européennes sont réduits. La dissuasion nucléaire coûte cher, même si le financement de forces armées doit maintenir la capacité d’intervention et le prestige du pays sur la scène internationale. Il faut conjuguer austérité budgétaire et investissement fructueux (vente d’avions, de sous-marins). Les tenants d’une défense omnipotente, auguste bouclier, garante de la souveraineté des États, estiment cette restriction militaire irrationnelle. Cependant, en dépit des suppliques des amateurs de cuirassés, cette réalité conciliatoire est à l’ordre du jour. Même l’OTAN, qui promeut l’idée d’une « défense intelligente », invite à la coordination, aux synergies. En effet, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’échiquier diplomatique occidental s’est harmonisé. Les rapprochements et les civilités se sont imposés, au fil de la création des organismes et institutions. L’ONU (créée en 1945) œuvre pour « un monde meilleur7 », ses Casques bleus sont l’effigie de la paix, les héros rassurants des horreurs de ce monde. L’OTAN se targue aussi d’une mission de « paix et sécurité8 » et assure l’alliance militaire. La construction de l’Europe à partir de 1957, puis la chute du mur de Berlin, en 1989, ont parachevé ce processus coopératif entre démocraties libérales. La paix et le soutien humanitaire sont le leitmotiv officiel de leurs interventions et ingérences actuelles.

Le dernier embrasement dans le périmètre européen a eu lieu dans les Balkans. Là où avait débuté la Première Guerre mondiale avec l’attentat de Sarajevo de 1914, écho tragique et épilogue barbare du siècle dernier. De 1991 à 1995, la guerre en ex-Yougoslavie est l’ultime conflit ayant réintroduit la peste sémantique, l’idée d’une « purification ethnique », à trois heures de vol de Paris. Et la folie génocidaire qui en résulte. L’ONU a alors déployé ses forces multinationales. Et l’image des Casques bleus volant au secours de la population de Sarajevo demeure un symbole rédempteur, malgré 116 soldats français tués durant ce conflit.

Les contingents et les pertes militaires, si regrettables soient-elles, ont diminué au fil du siècle. D’un point de vue législatif et éthique, le Tribunal pénal international (TPI), la Cour européenne des droits de l’homme, les institutions (Haut-Commissariat pour les réfugiés, Comité contre la torture) et les ONG veillent à protéger les civils et les droits de l’homme. Si ces paravents n’empêchent pas les tornades brutales et les pulsions immémoriales, les violations des juridictions sont aujourd’hui rapidement dénoncées et médiatiquement relayées. Le « Boucher des Balkans » Ratko Mladić est bien placé pour le savoir, lui qui est dans la ligne de mire du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pour les massacres qu’il a commis à la tête de l’armée de la République serbe de Bosnie. Quant à l’ancien président-tortionnaire libérien Charles Taylor, le tribunal de La Haye l’a condamné à passer les cinquante prochaines années au fond d’un cachot. Le silence n’est plus d’actualité. Les tortures perpétrées à Guantánamo ont été bien plus vite dévoilées que les sévices à la Aussaresses pendant la guerre d’Algérie. La Bataille d’Alger, film de Gillo Pontecorvo (1966), projeté en 2003 à l’état-major américain dans le cadre de la guerre en Irak, ainsi que La Question d’Henri Alleg (écrite en 1958) ont été longtemps censurées en France. Les ignominies, la gégène et les viols perpétrés par les appelés français entre 1954 et 1962 n’ont été révélés qu’à partir des années 2000. Tandis qu’aujourd’hui, les exactions indignes ne restent pas cachées indéfiniment. Qui ne se souvient pas de la célèbre photo du prisonnier d’Abou Ghraib, encagoulé façon Ku Klux Klan, qui a fait le tour du monde en 2004, quelques mois seulement après avoir été prise ?

Offensives 2.0

La logistique a été bouleversée par la déflagration numérique et l’expansion satellitaire. Les guerres de position d’antan, avec une infanterie en surnombre, et autant de cadavres, n’existent plus. Les technologies de pointe, la sophistication de l’artillerie ont réduit le nombre de soldats et de munitions. Les offensives sur le terrain sont désormais menées par de petits commandos. Les équipements assurent rapidité, précision, efficacité. Par exemple, l’armée israélienne a mis au point au début des années 2000 le CornerShot, un fusil d’assaut équipé d’une caméra qui permet de tirer dans les coins. Le perfectionnement n’empêche pas les balles perdues, ni les impacts, mais suppose moins de tueries à l’aveugle et de saccages artisanaux. Le champ de vision s’est considérablement agrandi. De l’espace, on peut repérer et cibler dorénavant une maison, un immeuble. Chacun peut zoomer chez soi, avec Google Earth. Les frappes chirurgicales, censées éviter les dommages collatéraux et épargner les victimes éventuelles, sont aujourd’hui préconisées. Les destructions sont parcellisées. Pixellisées. « J’ignore quelles seront les armes de la Troisième Guerre mondiale, mais je suis sûr que celles de la Quatrième Guerre mondiale seront des massues et des pierres », avait annoncé Einstein. Qui s’y connaissait tout de même un peu en sciences. La Revue de l’OTAN rappelait, le 27 juin 2011, sa prédiction formulée au cœur de la guerre froide de la folie atomique à venir, façon Docteur Folamour. Depuis, précise l’OTAN, la crainte du déclenchement de frappes nucléaires instantanées s’est dissipée lors d’un dîner parisien. Un jeune chercheur du Commissariat à l’énergie atomique ironisait sur la possibilité que le fameux bouton rouge de la bombe A s’enraye, n’ayant jamais été enclenché. Nous voilà rassurés. Ainsi, les armes de petit calibre tuent davantage. La guerre a pris une autre tournure. Sa narration est différente : ses termes, son déroulement ont changé. Les zones de conflits dans lesquelles des soldats occidentaux sont engagés se déroulent hors sol, sous d’autres latitudes (Irak, Proche-Orient, Afrique). La mort en uniforme s’est nettement atténuée, depuis qu’experts et officiers s’ingénient à réduire, voire à annuler le coût humain. En 2011, les forces françaises ont enregistré leur plus lourd bilan depuis le début des opérations en Afghanistan, avec un total de… vingt-six soldats tués. Et c’est après avoir perdu quatre nouveaux soldats, en janvier 2012, que la France a pris la décision de suspendre ses opérations et réclamé une enquête. Des chiffres inacceptables, qui auraient pourtant réjoui n’importe quel état-major un demi-siècle plus tôt.

La « guerre sans morts » est un concept d’avenir. Le combat létal n’est plus envisagé, car il dynamite les consensus gouvernementaux et révulse les foules sentimentales occidentales. Les décisions et l’engagement dans un conflit dépendent bien plus que jadis de l’opinion publique. La guerre tend à n’être dorénavant que dissuasive. L’armée est professionnalisée, elle recrute, promeut les spécialités. Et offre un message bienveillant (« Devenez vous-même9 »), éloigné des injonctions coercitives du passé. L’invitation pourrait s’appliquer à l’entrée d’un club de remise en forme ou d’un fast-food. Le ton est hospitalier, décontracté. Le ministère de la Défense propose une formation qui requiert « courage », « solidarité » et « dépassement de soi ». L’armée de métier s’est généralisée à travers l’Europe. Une tradition déjà bien ancrée au Royaume-Uni, qui abolit le service militaire dès 1962. L’Italie, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, la France ou encore la Pologne ont depuis suivi son exemple. Et l’Allemagne se prépare à son tour à faire le grand saut.

La guerre en podcast

Le regard porté sur la guerre a fondamentalement mué avec la révolution numérique et l’essor de nouveaux moyens de communication. La relation à un espace-temps circonscrit, la physionomie de la guerre ont été bouleversées. Par la lucarne Internet, la bataille se suit à domicile, sur écran. L’ignorance sur les stratégies et les nouvelles armes s’amenuise. La proximité virtuelle a pris en densité. Cette visibilité accrue et simultanée a une influence sur l’émotivité collective. La vitesse de transmission de l’information a « réduit le monde à rien10 », nous dit le philosophe Paul Virilio. Et la guerre, à un podcast. Quelques mots dans un moteur de recherche et la guerre est configurée. Par exemple, il est possible de consulter sur le site du ministère de la Défense la présentation du programme Rafale, un avion « polyvalent et discret, capable par tous les temps, de jour comme de nuit, d’assurer toute une large gamme de missions (attaque air-surface, reconnaissance) ». L’Eryx, arme antichar de courte portée, « apporte une très bonne puissance de feu » et « offre une bonne résistance au brouillage ». On croirait lire la fiche d’un four pyrolyse sur un site d’électroménager. Les engins de guerre avaient auparavant une envergure mystérieuse et indéchiffrable. Opaque, quasi sacrée. Aujourd’hui, ils se présentent comme des accessoires anodins et high-tech. Sur le site de la Royal Air Force, on trouve également le détail de l’équipement, la performance du matériel, le compte rendu des missions. Ainsi, les institutions militaires n’occultent plus leur actualité, ni leurs opérations. Interviews de spécialistes, témoignages désespérés sur le vif ou pilonnage d’une ville produisent du contenu audiovisuel. Débats, analyses, points presse, commentaires d’envoyés spéciaux… L’examen est minutieux, les reportages mis en ligne et accessibles à tous. Sur les sites des chaînes de télévision internationales, on peut suivre les événements « en live », revoir les images fortes, télécharger les « meilleurs » bombardements. « Click to play » et « loading » sont les deux sésames pour assister à la guerre en restant à la maison. Ceux qui la subissent, ceux qui la font peuvent diffuser dans le monde entier leur revendication, leur combat, demander de l’aide. Il suffit d’un téléphone portable, d’une caméra. Et de poster la vidéo sur YouTube. Otage blessé, reporter prisonnier, certains ont pu communiquer et montrer leur détresse grâce à l’arme médiatique. Les révolutions du Printemps arabe, en 2011, se sont organisées grâce aux réseaux sociaux. Au-delà de l’utilisation des forces virtuelles 2.0 pour lancer l’insurrection, coordonner la résistance et divulguer la situation, la Toile est aujourd’hui une fenêtre ouverte à tous les vents de l’indicible, du confidentiel, de l’officieux, des secrets d’État. Chacun peut livrer son analyse, ses connaissances sur des forums, des blogs. Trafic d’armes, attentats, toutes les thématiques sont considérées en « .com ». La géostratégie a été bouleversée depuis l’irruption du piratage informatique. Le scandale WikiLeaks – dévoilement de documents secrets de l’armée américaine – et les actions des Anonymous démontrent que les citoyens (du moins les technophiles les plus doués) ont la possibilité de peser sur le cours de la guerre. Ils aident à décadenasser la rébellion en contournant la censure, et s’en prennent aux gouvernements scélérats par des attaques DDoS – des irruptions informatiques qui bloquent réseau et connexions. La cyberdissidence et la cavalerie hacker jouent un rôle jusqu’ici inédit dans les élans insurrectionnels. La guerre a changé de champ.

Cette frontière estompée entre la réalité de la guerre et sa dimension virtuelle atteint son paroxysme avec les jeux vidéo tels qu’America’s Army (mis au point par l’armée américaine pour stimuler l’enrôlement) ou Call of Duty Modern Warfare. Ces jeux sont d’un réalisme saisissant. La guerre se fait en 3D, sur console, sur la télévision. Sur un écran d’ordinateur. La simulation permet d’être un soldat d’intérieur, un combattant domestique, et de conduire un hélicoptère chez soi. Usage de radars, tirs subjectifs, stratégies de groupe, large choix d’armements, l’illusion est parfaite. Hormis le risque de mourir « pour de vrai ». Le joueur peut ainsi s’accomplir en tant qu’agent de la CIA déjouant un massacre terroriste à l’aéroport de Moscou, participer à une invasion de Téhéran, ou défendre les États-Unis piétinés par les Russes. Le programme se veut visionnaire… Mais la prédiction porte plus sur le conditionnement de celui qui tient la manette de jeu que sur la présomption du futur. Les alliances et les ennemis changent au gré des parties, grâce au système « Teamspeak », qui permet de communiquer entre gamers (joueurs) grâce à un micro. Le patriotisme y est versatile. Dans le célèbre jeu en réseau Counter-Strike, la bataille s’organise ainsi entre deux camps, les terroristes et les antiterroristes. Une dialectique assez explicite sur la nature de l’antagonisme contemporain. Pour parfaire la démonstration, il existe désormais, pour smartphone, l’application « I-Snipe », qui calcule les trajectoires balistiques. Tout le monde peut s’entraîner à être un sniper d’élite. Militaires comme « gun aficionados11 » ont maintenant un outil de poche pour exceller : les conditions atmosphériques sont évaluées et tous les calibres et types de balles sont répertoriés. Ces passe-temps virtuels à caractère guerrier font également office d’outils de formation pour devenir un « vrai » soldat. Car s’il est toujours obligé de ramper dans la boue dès l’aube, le GI Joe des temps modernes doit désormais savoir télécommander des drones dans le ciel de Peshawar, à quelques milliers de kilomètres de là, le nez collé à la lunette et le doigt serré sur le joystick, parfois durant des heures. Après avoir descendu sans bavure une poignée de terroristes en puissance grâce à son toucher unique, ce technosoldat devra faire les courses, aller chercher sa fille à l’école et retrouver sa chère et tendre. En dînant, la petite famille tombera peut-être à la télé sur les images des exploits de papa. Une double vie pas facile à supporter, même pour les plus endurcis. La guerre sans morts n’est pas sans dégâts, ni sans violence. Les soldats ne tiennent plus leurs intestins dans leurs mains à cause d’un éclat d’obus, mais leurs cerveaux torturés sont hantés par leurs faits d’armes virtuels. Ou par le souvenir douloureux de leur virée dans le bourbier irakien. On le savait depuis le calvaire vietnamien et le retour des boys au pays. Mais les guerres du Golfe et d’Afghanistan n’ont fait qu’aggraver la tendance. De la même façon qu’elle forme ses troupes sur console, l’armée américaine, toujours aux petits soins, a également prévu des jeux vidéo permettant de soigner les troubles posttraumatiques. Quand elle n’envoie pas directement ses professionnels chez le psy.

Au-delà de sa nature idéologique, la guerre a aujourd’hui une portée marketing. Elle est un appendice du consumérisme ambiant. Il y aura peut-être un jour une application « terrorisme », permettant de géolocaliser les kamikazes et les bombes en circulation. Si cette technologie avait existé il y a cinquante ans, il y aurait eu une application « communiste », « impérialiste » ou « I-espion ». Mais au XXIe siècle, l’ennemi et la rhétorique ont changé. La phraséologie fifties est datée. Nous sommes entrés, avec le 11 Septembre, dans l’ère du « déséquilibre de la terreur12 », qui coïncide avec l’angoisse de ce chaos indétectable qui peut survenir partout, à tout instant. À Londres, Madrid ou New York. L’existentialisme moderne est consigné par la crainte d’un acte isolé et fortuit. L’inopiné n’est pas le bienvenu, l’accélération du temps a accentué les névroses. Le monde occidental n’est plus livré aux affrontements classiques opposant deux camps bien distincts, mais face à des conflits asymétriques, brouillons. Il s’agit d’annihiler « l’axe du mal », mais le « mal » peut être aussi bien un djihadiste des montagnes qu’un faux ingénieur prêt à détourner un avion. L’offensive est incertaine. Et les prêcheurs d’une guerre imminente d’être convaincus d’entendre déjà tonner les canons, persuadés que l’Occident est menacé, que Maures, Sarrasins et autres barbares sont à nos portes. Heureusement, il reste quelques optimistes, qui réfutent le mythe du terrorisme universel et le mirage angoissant de bombes à retardement cachées un peu partout. Un scénario catastrophe jugé pernicieux, qui peut devenir un instrument de propagande. Les Pythies de la guerre ont besoin de ces hypothèses angoissantes, car aujourd’hui l’intensité de l’action militaire dans le monde occidental tient presque du jeu vidéo.

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