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Manifeste pour la décolonisation de l'humanité femelle

De
268 pages
Ce quatrième volume fait rebondir la question de la libération internationale des femmes par une réflexion stratégique sur la manière de se dégager des mécanismes de recolonisation perpétuelle et de construire les bases d'un monde postcolonial. L'humanité mâle renforce son emprise chaque fois qu'elle est déstabilisée par les poussées d'émancipation des femmes.
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MANIFESTE POUR LA DÉCOLONISATION
DE L’HUMANITÉ FEMELLE
Tome 4 Nicole ROELENS
POUSSÉES D’ÉMANCIPATION
ET
VIOLENCES COLONISATRICES
Les femmes dans le monde, aujourd’hui et depuis la nuit des temps, constituent le
plus grand peuple jamais colonisé. Quelles que soient leur ethnie, leur culture, leur
situation sociale, leur orientation sexuelle, toutes les personnes humaines sexuées
femelles sont colonisées dans leur corps jouissif et leur corps fécond et opprimées
de ce fait dans tous les registres de leur existence. L’analyse de cette colonisation
part de ce que vit et ce qu’accomplit le peuple des femmes, pour observer le
MANIFESTE POUR LA DÉCOLONISATIONfonctionnement du système colonial qui perdure de générations en générations.
Cette observation met à jour l’intime complicité entre la prise de pouvoir DE L’HUMANITÉ FEMELLE
permanente des mâles et la violence prédatrice qui dévaste les vies humaines et la
planète. Ce manifeste fait rebondir la question de la libération internationale des
Tome 4 femmes par une réfexion stratégique sur la manière de se dégager des mécanismes
de recolonisation perpétuelle et de construire des bases d’un monde post-colonial. POUSSÉES D’ÉMANCIPATION
Dans la société contemporaine, le pouvoir sexiste prend des formes nouvelles, ET
la violence aussi. En plus des agressions physiques, l’humanité femelle subit des
VIOLENCES COLONISATRICESagressions idéologiques, économiques, technologiques et spirituelles qui ont toutes
la même fonction : renforcer l’emprise de l’humanité mâle chaque fois qu’elle
est déstabilisée par les poussées d’émancipation des femmes. Cette violence
colonisatrice est de même nature que celle de l’exploitation et de prédation
mondialisées qui s’attaquent aux êtres humains et à la planète, provoquant des
désastres d’une ampleur inconnue jusqu’alors. Cette destructivité collective des
mâles s’alimente sans cesse aux angoisses existentielles refoulées et les rapports
violents entre les sexes barrent le travail de spiritualisation nécessaire pour apaiser
les fux passionnels qui traversent l’humanité.
Nicole Roelens est psychologue clinicienne du travail et de la
formation. Sa thèse en 96 portait sur l’habilitation intersubjective
à l’existence sociale. En 2000, son analyse des processus de
disqualifcation en chaîne et de violence au travail rencontre un
écho exceptionnel. En 2003, elle publie Interactions humaines et
rapports de force entre les subjectivités sur les confits inhérents
à l’interprétation du monde et à la construction de la réalité.
Depuis elle s’est attachée à observer la violence fondamentale de la colonisation
de l’humanité femelle. Elle est aussi militante antinucléaire, artiste, mère et
grandmère, libertaire et amoureuse de la vie.
Série Sociologie du genre
ISBN : 978-2-343-03904-6
L O G I Q U ES S O C I A L ES27,50 e
MANIFESTE POUR LA DÉCOLONISATION DE L’HUMANITÉ FEMELLE Tome 4
POUSSÉES D’ÉMANCIPATION
Nicole ROELENS
LOGIQUES SOCIALES
ET VIOLENCES COLONISATRICES


Manifeste pour la décolonisation
de l’humanité femelle

Tome 4
POUSSÉES D’ÉMANCIPATION
ET VIOLENCES COLONISATRICES












Collection Logiques sociales
Série « Sociologie du genre »


Cette série propose des recherches qui s’appuient sur le paradigme sociologique du
genre comme mode de compréhension et d’interpré-tation des Logiques Sociales.
Domaine en plein développement, les recherches « genrées » sont aujourd’hui
centrales en sciences sociales. La série cherchera à proposer des recherches
théoriques et empiriques dans l’esprit général de la collection Logiques sociales.

Dernières parutions

Nicole ROELENS, Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle,
Tome 3, Le système de recolonisation perpétuelle, 2014.
Nicole ROELENS, Mon de l’hum
Tome 2, L’enfantement des humains ou L’accouchement existentiel d’une
nouvelle existence, 2013.
Nicole ROELENS, Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle,
Tome 1, La Femellité et le réel prosaïque de la vie des humains, 2013.
Aurélie DAMAMME, Genre, action collective et développement. Discours et
pratiques au Maroc, 2013.
Sabrina DAHACHE, La féminisation de l’enseignement agricole, 2012.
Sophie DEVINEAU, Le genre à l’école des enseignantes. Embûches de la
mixité et leviers de la parité, 2012.






Nicole Roelens

Manifeste pour la décolonisation
de l’humanité femelle

Tome 4
POUSSÉES D’ÉMANCIPATION
ET VIOLENCES COLONISATRICES































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03904-6
EAN : 9782343039046
1Introduction générale au Manifeste
pour la décolonisation de l’humanité femelle

Le titre de cet ouvrage assume mon engagement dans un travail
conceptuel au service de la décolonisation de l’ensemble de l’humanité
femelle. Souvent les manifestes sont des textes courts, pas celui-ci. Il est
publié en cinq tomes. Le travail nécessaire pour formuler l’objectif de
décolonisation et en tirer toutes les conséquences est à la mesure du
système de colonisation des femmes qui est ancien, généralisé,
reconduit de génération en génération et qui infiltre toutes les
dimensions de notre vie. Poser cet objectif de décolonisation dans
l’espace public me semble nécessaire et urgent.
Le sens et l’utilité de cette reformulation du combat des
femmes
La colonisation, en son fondement, consiste à transformer, par la
violence, les rapports d’interdépendance et la nécessité de coopération,
en relations unilatérales d’exploitation, puis à présenter cet
asservissement comme la relation naturelle entre des êtres supérieurs
et des êtres inférieurs. N’est-ce pas ce qui s’est passé et ce qui se passe
encore dans les rapports entre les deux moitiés sexuées de l’humanité ?
Le diagnostic de ce qu’on appelle « la condition féminine » comme
étant, en fait, une situation de colonisation de l’ensemble de
l’humanité femelle, ouvre une étape nouvelle et décisive à la
dynamique de libération des femmes.
Ce diagnostic bouleverse la manière d’envisager les rapports actuels
entre les sexes. Il donne à penser la libération comme un processus de

1 Cette introduction générale figure dans chacun des cinq tomes qui composent cet
ouvrage pour permettre aux lectrices et aux lecteurs de situer les thématiques
successivement abordées dans la globalité du propos.
décolonisation. Il ouvre de nouvelles perspectives sur ce que pourrait
être une co-existence post-coloniale des deux moitiés sexuées de
l’humanité.

Aller au-delà du concept de domination
Pour changer positivement les rapports de sexes, il n’est pas suffisant
de dire que les femmes sont dominées par les hommes. Quand on
observe attentivement les contributions et les activités réelles, on
s’aperçoit que les femmes sont actives dans la vie quotidienne et
qu’elles prennent une grande part des initiatives sans lesquelles la vie
humaine serait impossible ou invivable. L’écart entre les
représentations et les faits, en la matière, nous indique que la prétendue
domination masculine n’est que l’habillage idéologique du processus
sous-jacent et plus structurel, qui permet à l’humanité mâle d’annexer
l’existence de l’humanité femelle et de s’approprier ses puissances et
ses contributions. Ce processus, qui perdure malgré les acquis de la
lutte des femmes, est similaire à celui qui a permis à l’Occident
d’instaurer des rapports de force avec d’autres peuples, d’envahir leur
territoire et d’accaparer leurs richesses.
Penser la situation des femmes comme celle du plus grand peuple
jamais colonisé
La colonisation sexiste est une donnée mondiale. Au-delà des
différences locales dans les rapports de sexes, elle concerne
effectivement la moitié de l’humanité. Toutes les femmes du monde, quelles
que soient leur ethnie, leur culture, leur situation sociale, leur
orientation sexuelle, sont des personnes humaines sexuées femelles qui
sont colonisées dans leur corps jouissif et leur corps fécond et
opprimées de ce fait, dans tous les registres de leur existence. La
hiérarchisation arbitraire des sexes est un phénomène de plus grande
ampleur encore, que la hiérarchisation arbitraire des ethnies et des
peuples. Le sexisme a précédé le racisme et l’infériorisation des
femmes a servi de modèle pour l’infériorisation des peuples que
l’Occident a agressés. C’est ce qu’a démontré Elsa Dorlin dans la
6 2« Matrice de la race » . La colonisation sexiste est, historiquement et
idéologiquement, la première des colonisations.
Le problème de l’inégalité dans les rapports de sexes dépasse donc
largement la question des attitudes relationnelles entre hommes et
femmes, dans notre environnement immédiat. Il dépasse même la
question du patriarcat qui, nous le verrons dans les tomes 3 et 4, n’est
qu’une des variantes historiques d’une entreprise coloniale plus
fondamentale. On constate d’ailleurs aujourd’hui que l’affaiblissement
du patriarcat n’éradique pas l’oppression sexiste. Celle-ci évolue à
mesure que les luttes féministes viennent la combattre. Faire une
lecture rigoureuse des mécanismes de cette colonisation est
indispensable pour changer la situation des femmes dans leur ensemble et les
rapports de fait entre les sexes. Le travail de mise à plat de ce système
peut aider les mouvements féministes des cinq continents à articuler
leur action sur des objectifs communs de décolonisation.
Mener une lutte au niveau planétaire
J’ai posé le concept de colonisation de l’humanité femelle en 2004,
3sans savoir que Maria Mies avait écrit Women the last colony . Cette
convergence est logique, car nous sommes l’une et l’autre des
féministes, ancrées dans les luttes antinucléaires des deux côtés du
Rhin, et nous militons pour desserrer le pouvoir des lobbies sur la vie
des peuples. Les connexions potentielles entre les féministes
« décolonisatrices » vont bien au-delà de l’Europe. Maria Mies, quant
à elle, s’est associée avec une grande féministe indienne, Vandana
4Shiva, pour écrire « Ecoféminisme » . La lutte féministe devient
internationale. Les femmes qui luttent, à la fois contre l’oppression
économique et l’oppression sexiste, en Amérique du Sud, en Afrique
et ailleurs, commencent à se mettre en réseau. J’ai découvert
récemment, grâce à Jules Falquet, les féministes Noires, Chicanas et
5Latinas du « Tiers monde étasunien » qui pensent simultanément

2 Dorlin E., La matrice de la race, Editions la découverte, Paris 2006
3 Maria Mies, Women the last colony, zed Books, Londres 1988
4 Maria Mies et Vandana Shiva , Ecoféminisme, L’harmattan 1998
5 Les cahiers du CEDREF 2011 coordonné par Paola Bachetta et Jules Falquet avec
Norma Alarcon
7 l’oppression des peuples considérés comme subalternes et l’oppression
sexiste. L’objectif de décolonisation de l’humanité femelle que je
soutiens dans ce Manifeste est un pas de plus pour faire converger
toutes ces luttes différentielles en dévoilant le socle de leur cohérence
fondamentale.
Pour se dégager du système qui dénie et détruit leur autonomie et leur
dignité de personne humaine, les femmes ont à mener ensemble un
combat mondial et transculturel de décolonisation, qui dépasse les
contradictions créées entre elles par les intérêts nationaux des mâles
hégémoniques, en lutte les uns avec les autres. Ce combat repose sur le
respect de la pluralité des cultures, mais il dépasse les ethnocentrismes
qui sont fréquemment des vecteurs de l’oppression sexiste. La
solidarité internationale se construira dans un débat sans concession,
entre les femmes d’ethnies et de classes sociales différentes, sur les
objectifs à atteindre pour construire une société post-sexiste et
postcoloniale.
Décider de mettre un terme à la plus persistante et la plus généralisée
des entreprises coloniales est un objectif extrêmement ambitieux, qui
interroge les fondements mêmes de nos sociétés et situe la réflexion et
l’action à un niveau de contestation plus globale que les controverses
qui traversent aujourd’hui le mouvement féministe occidental.
Situer les enjeux au niveau des fondements de la société
Un des effets des luttes féministes antérieures c’est d’avoir ouvert dans
la société un questionnement permanent sur ce que signifie être une
femme ou être un homme. La définition des identités de sexe est
devenue un enjeu socio-politique explicite. Les féministes ont
commencé par montrer que le Genre est une construction sociale
relative et que cette construction dans les sociétés patriarcales
reproduit toujours la même hiérarchisation des sexes, la même
tendance à l’infériorisation des femmes et à la valorisation des
hommes. Elles ont protesté contre la prescription sociale discriminante
des rôles féminins et masculins qui les enfermait dans l’univers
domestique. Plus récemment, les mouvements Homosexuels et
Transgenres se sont saisis de la contestation féministe du Genre
prescrit pour protester contre l’obligation sociale d’appartenance à
l’un ou l’autre genre.
8 Les débats en Occident aujourd’hui portent essentiellement sur la
mise en scène sociale des rôles masculin et féminin
Certes, comme le soulignait Irène Théry lors du Forum européen de
6 ,bioéthique de Strasbourg la distribution des rôles féminins et
masculins, en Occident évolue très vite. Ces rôles paraissent plus
fluides, plus instables et donnent l’impression que les hommes et les
femmes sont en train d’innover et de changer toute la société. Quel est
l’impact émancipateur réel de cette contestation montante des rôles
masculin et féminin pour l’ensemble des femmes ?
Le « libre choix du genre » est une revendication centrale pour les
mouvements Homosexuels et Transgenres. Cette revendication
minoritaire contribue utilement au débat sur la distribution des rôles, parce
qu’elle bouscule l’assignation sociale des hommes et des femmes à des
fonctions définies comme naturelles, alors qu’elles sont socialement
construites. Ces mouvements critiquent la catégorisation sociale et
administrative des individus, y compris dans l’état civil, soit comme
homme, soit comme femme. L’effet bénéfique de cette critique c’est de
faciliter l’expression de modes alternatifs d’existence et de conjugalité
et de souligner que les concepts de féminité et de masculinité sont
devenus inadéquats pour rendre compte des pratiques quotidiennes.
Je considère, en effet, que ces concepts sont trop piégés
idéologiquement pour nous permettre de penser une nouvelle co-existence entre
les individus sexués. Par contre, je m’interroge sur la volonté de
séparer complètement le genre et le sexe biologique et plus encore sur
la condamnation de toute référence au sexe biologique, comme
réactionnaire. J’ai été étonnée qu’Irène Théry qui a écrit La distinction
7de sexe adopte cette manière de voir.
Le réel des corps deviendrait-il interdit de pensée et de parole ? N’y
at-il pas un amalgame entre la contestation des préjugés sexistes et la

6Dans l’atelier « Vous avez dit genre ? » Comprendre le Masculin et le Féminin, au
e3 Forum européen de bioéthique de Strasbourg : Le corps humain en pièces détachées , du
28 janvier au 2 février 2013
7 Théry I., La distinction de sexe, une nouvelle approche de l’égalité, Paris : Odile Jacob,
2007
9 révolte existentielle des individus contre le réel de la sexuation ? Dans
ce contexte, la formulation d’un objectif de décolonisation de
l’humanité femelle peut sembler anachronique. Il n’en est rien.
Nous clarifierons cette question dans le premier tome de cet ouvrage.
On ne choisit pas de naître mâle ou femelle, pas plus qu’on ne choisit
ses parents, ni le lieu et le moment de notre naissance. La conscience
de la sexuation n’a rien de spontané et il n’est pas évident d’accepter
d’être seulement mâle ou femelle, mais ce réel de la vie humaine ne
disparaît pas parce qu’il nous dérange. Quand on le falsifie, on risque
de falsifier aussi le rapport à soi-même, aux autres et au monde. La
liberté ne se construit pas sur le déni du réel.
Il ne suffit pas de supprimer toute référence au sexe biologique pour
déraciner les préjugés sexistes, profondément inscrits dans l’esprit des
humains par le système colonial. La porosité nouvelle de la frontière
imaginaire entre le masculin et le féminin n’empêche pas que perdure
8l’infériorisation systématique des êtres humains femelles . Cette
inféion reste insidieusement présente au sein même des couples
homosexuels et dans les relations transgenres, comme dans toute la
société. Françoise Héritier considère que cette « valence différentielle
9des sexes » fait partie de l’armature des sociétés.
Pour changer les rapports de force entre les sexes, il ne suffit pas d’en
changer la mise en scène
En dépit des évolutions spectaculaires dans la mise en scène des
identités sexuelles en occident, en dépit des discours sur la bisexualité
de tous les humains, en dépit de la volonté exprimée de dépasser les
différences considérées comme arbitraires entre les sexes, on s’aperçoit
que les automatismes sociaux qui donnent le pouvoir aux mâles sont
encore, et toujours, actifs. Mille obstacles continuent à se dresser
devant celles d’entre nous qui essaient d’exister librement. La société
est certes en mouvement, mais une incroyable violence sexuelle

8 On remarquera qu’il y a une faute d’accord entre êtres humains et femelles que je
ferais en maintes occasion dans cet écrit, puisque femelle en français ne peut pas
s’accorder avec des noms masculin comme être, comme esprit, corps etc.…
9 Héritier F., Masculin/Féminin I, la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.
10 continue de s’abattre, tous les jours, sur les femmes, et ce dès leur
enfance.
Il faut en conclure que la nouvelle fluidité apparente des rapports de
sexes n’a pas de véritable impact sur la dimension factuelle des
rapports de sexes. Ceux-ci continuent à être inconsciemment ou
subconsciemment pré-formatés par une sorte d’infrastructure sexiste
des comportements qui fait partie des fondements mêmes de la société.
Le sexisme est structurel puisqu’il continue à organiser en profondeur
les sociétés humaines. Il continue à instaurer des rapports de force
dans les relations sexuelles et dans la parentalité. Il parvient toujours à
unilatéraliser toutes les collaborations nécessaires à la vie quotidienne.
Il rend en grande partie invisible le travail des femmes et insignifiantes
leurs contributions majeures à la vie commune. Autrement dit, la
colonisation de l’humanité femelle perdure. Elle prend de nouvelles
formes et nous verrons qu’elle s’aggrave même dans certains
domaines. Contrairement à ce que prétend l’idéologie ethnocentriste,
l’asservissement des femelles humaines n’est pas le fait des seules
sociétés « archaïques ».
Il suffit de porter un regard lucide sur la situation réelle des femmes,
en France et dans le monde, pour se convaincre que la lutte des
femmes pour leur libération est d’une brûlante actualité. C’est
pourquoi, l’enthousiasme d’une grande partie des féministes
occidentales, à propos du grand bouleversement apparent des rôles féminin et
masculin, m’interroge. Ce qui m’inquiète surtout c’est de constater
que le combat pour le libre choix du Genre a tendance à se substituer
idéologiquement à la lutte des femmes pour leur libération.
Ce serait une erreur pour les femmes d’abandonner leurs luttes de
libération au profit d’une campagne abstraite pour le libre choix du
genre
La question du Genre prend beaucoup plus de place, aujourd’hui,
dans les médias et même dans des institutions comme l’Éducation
nationale, que les revendications féministes élémentaires. D’autre part,
la dimension non biologique du Genre est récupérée par les
campagnes de promotion des nouvelles technologies de procréation.
La solidarité requise dans la lutte contre les discriminations liées à
11 l’orientation sexuelle dissuade une majorité des féministes de
questionner la place des femmes dans le projet sous-jacent de société
sexuellement indifférenciée. Celles qui le font comme Sylviane
10Agacinski sont vite suspectées d’homophobie.
Faut-il alors que les femmes abandonnent, sans condition, le terrain de
la procréation sous prétexte d’un droit égal des individus à avoir des
enfants ? Ne sommes-nous pas en train de laisser le pouvoir
technoscientifique et médical, essentiellement machiste, s’emparer de notre
puissance d’enfantement ?
Nous verrons dans cet ouvrage pourquoi l’enfantement est un
évènement critique dans les rapports de sexes et ce qui pousse les
mâles à assurer leur emprise sur le ventre des femmes et sur les
filiations. Au long des siècles, et aujourd’hui plus que jamais, le
premier mobile du colonialisme des mâles c’est de s’approprier la
puissance femelle d’enfantement. Les femelles humaines sont
colonisées, non pas à cause de leur faiblesse, mais à cause précisément
de leur puissance spécifique d’enfantement. L’humanité mâle,
indépendamment de ses choix sexuels, tend sans cesse à maîtriser et à
asservir cette puissance, quitte à utiliser l’oppression, la violence ou la
ruse…
Que signifie pour les femmes l’égal accès à la procréation qui est
revendiquée par les mouvements Gay ? Qu’est-ce qui se joue au sujet
de l’engendrement et de la parentalité ? Est-ce que nous nous
autorisons à examiner lucidement les intérêts divergents entre les sexes
sur ces questions ? Est-ce que nous sommes attentives aux transferts de
puissance qui s’opèrent aujourd’hui ? Ce sont des questions nouvelles
qui n’étaient pas abordées dans les combats féministes du 20° siècle.

10 Agacinski S., Femmes entre sexe et genre, Paris, Éditions du Seuil, 2012
12 Le temps est venu de se confronter aux dilemmes et aux paradoxes
que le mouvement de libération des années 70 ne pouvait pas encore
aborder
La puissance femelle, telle qu’elle sera décrite dans ce manifeste, a été
négligée dans les discours et les pratiques de libération sexuelle de ma
génération. Il était peu ou pas question à l’époque de la libération des
femmes amoureuses et encore moins de la libération des mères. Nous
avons beaucoup parlé de libération sexuelle, mais celles qui osaient
parler librement de leur existence amoureuse et féconde, comme l’a
11fait Annie Leclerc , étaient très minoritaires et plus ou moins
gênantes. La relation amoureuse et la maternité étant le lieu d’une
juste révolte des femmes pour se libérer de l’emprise phallocrate,
l’expression de l’expérience femelle était encore inaudible. La priorité
des femmes, alors, était de sortir de l’état de soumission à l’ordre
patriarcal. Elles se démarquaient des femmes des générations
précédentes qui leur apparaissaient comme des victimes passives de
l’oppression machiste. Avec le recul, on s’aperçoit que cette rupture
subjective avec les générations précédentes était assez caricaturale.
12Andrée Michel dans son « Que sais-je sur le féminisme » témoigne
de la lutte de toutes ces femmes qui depuis des siècles se tiennent
debout face aux abus de pouvoir des mâles. Elles tentaient elles aussi
de résister à l’emprise des mâles sur leur vie. Elles s’en dégageaient
plus ou moins, dans certains registres de leur existence, rarement dans
tous, et leur effort d’émancipation était toujours à reprendre. C’est
encore le cas pour nous aujourd’hui. Cependant la dimension
collective de la résistance des femmes a pris une telle ampleur avec la
lutte de libération du 20° siècle qu’elle a eu un impact certain sur la
société patriarcale. Par contre, elle n’a pas résolu une difficulté
persistante pour les femmes hétérosexuelles, c’est-à-dire la grande
majorité d’entre elles, c’est qu’en même temps qu’elles tendaient à se
libérer, elles entraient en lutte intestine avec leurs propres désirs.
Nous verrons que cette lutte intestine est le résultat du dilemme
truqué, imposé par l’entreprise coloniale, entre femellité et émanci-

11 Leclerc A., Parole de Femmes, Grasset, 1974
12 Michel A., Le féminisme, Que sais-je, 7° édition mise à jour en 2001
13 pation. Si on n’analyse pas ce mécanisme colonial, on ne peut pas lui
échapper. Reste alors, soit à renoncer à l’émancipation, soit à se
désincarner pour se protéger à la fois des contradictions internes et de
l’oppression machiste.
Le mouvement féministe est devant un choix historique entre une
stratégie de désincarnation ou une déconstruction du système
colonial
La colonisation de l’humanité femelle est, nous le verrons dans le
tome 3 de ce manifeste, une colonisation charnelle. Elle inscrit
l’asservissement dans les corps. L’emprise des hommes sur le corps des
femmes crée une situation d’exploitation et de déni de ce que je
nomme la femellité, c’est-à-dire la réalité unitaire du corps sexué
femelle, de ses puissances et de ses expériences spécifiques. Elle aliène
toutes les puissances de l’être incarné femelle, c’est-à-dire sa puissance
jouissive, procréative, existentielle, socio-économique, cognitive et
spirituelle.
La femellité, c’est-à-dire l’être incarné femelle, s’éprouve, pour une
grande part, dans les relations d’interdépendance avec les mâles,
comme l’être incarné mâle s’éprouve pour une grande part dans les
relations d’interdépendance avec les femelles. Ces relations
d’interdépendance étant falsifiées par le colonialisme, il est très difficile de les
vivre sans s’aliéner. Les femmes qui tendent à s’émanciper ont donc
inéluctablement tendance à se désincarner, c’est-à-dire à se
défemelliser.
La solution de la désincarnation et de l’artificialisation des rapports
entre les sexes prend de plus en plus d’ampleur. D’autant qu’elle est
encouragée par le marketing, qui propose aux individus des moyens
techniques pour se mettre à l’abri d’une confrontation directe à la
conflictualité des rapports sexués. Cependant, cette désincarnation
auto-protectrice mutile les femmes de leur femellité et les hommes de
» 13leur « virilité . Elle n’apporte aux femmes qu’une autonomie

13 L’acception habituelle de la virilité n’est pas l’équivalent pour les hommes de ce
que signifie le concept de femellité pour les femmes, mais ne disposerons pas de
concept plus pertinent tant que les hommes n’auront pas fait le travail de signifiance
de leur propre expérience incarnée de mâle.
14 illusoire puisqu’elle donne les pleins pouvoirs à une techno-science
intrinsèquement machiste.
Le mouvement de libération des femmes est aujourd’hui face à un
choix historique qu’on peut simplifier de la façon suivante :
- soit nous éliminons les rapports hétérosexuels et les coopérations
charnelles dans les pratiques érotiques et dans l’engendrement, en
utilisant des gadgets pour jouir et des biotechnologies pour
engendrer.
- soit nous décidons de déconstruire la falsification coloniale des
interdépendances, afin de décoloniser notre corps amoureux, sans
être obligées de refouler nos désirs hétérosexuels et de décoloniser
notre corps fécond, sans donner tout pouvoir aux technologues de
la procréation.
Le présent Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle
opte évidemment pour la deuxième solution. De cette option
découlent les axes d’action qui seront détaillés dans les différents
tomes. La formulation de ces axes d’action est destinée d’abord à
donner aux femmes hétérosexuelles les moyens de se décoloniser.
J’espère que les lesbiennes y puiseront aussi un élan et des outils pour
combattre le colonialisme des mâles, mais je ne peux pas présumer de
l’utilité que les concepts de femellité et de décolonisation peuvent avoir
ou non pour elles. Nous avons des expériences de vie différentes et
sans doute des regards différents sur le monde. Je pense que nous
aurons des dialogues sur ces questions.
Pour les hétérosexuelles, le premier avantage du projet de
décolonisation, c’est de résoudre la tension entre d’une part, le désir de
vivre sa femellité dans les relations amoureuses et dans l’enfantement,
et d’autre part, l’aspiration à s’émanciper. Ce dilemme est un des
résultats de la colonisation que nous devons déconstruire.
Déconstruire l’incompatibilité sexiste entre femellité et
émancipation
La colonisation sexiste vise avant tout à conjurer et à asservir la
puissance femelle. Il y a bien des façons de rendre les femelles
impuissantes en les persuadant qu’elles le sont. L’humiliation en est une. Elle
15 transforme leur vitalité amoureuse en asservissement. Elle transforme
leur prérogative biologique de donner ou pas la vie en infériorité et en
source de discrimination. Cette malédiction coloniale repose sur une
incompatibilité fictionnelle entre la femellité et la liberté, et
implicitement, entre la femellité et la dignité humaine. La
conséquence de cette incompatibilité c’est la honte de soi qui s’inscrit
au plus profond du corps femelle.
Être femelle, dans le système colonial signifie être indigne et asservie
La honte de soi est à la mesure de l’oppression que les femmes
subissent. Elle paralyse souvent leur sexualité ou les envahit au
moment de l’accouchement. J’en ai pris vivement conscience lors d’un
groupe de parole de quartier à l’occasion d’une série d’infanticides.
Cette honte inscrite au plus profond du corps sexué et au cœur de la
fonction femelle d’enfantement est le signe majeur de notre
colonisation.
Elle est particulièrement violente chez les mères infanticides et
débouche sur une révolte suicidaire contre une femellité méprisée.
C’est pourquoi le tome 1 commence par observer le désastre provoqué
par ce mépris colonial.
La malédiction d’être femelle est une fiction coloniale terriblement
agissante comme celle de la toute-puissance des mâles ou
l’impuissance des femelles. La lecture des systèmes totalitaires que fait
14Hannah Arendt est très éclairante sur le noyau fictionnel des
systèmes d’oppression. Elle peut nous aider à nous dégager des fictions
sexistes qui enveloppent le réel de la condition humaine, ainsi que les
contributions effectives des deux moitiés sexuées de l’humanité. Nous
pouvons nous désaliéner en prenant appui sur la dimension factuelle la
vie humaine.
Le retour du féminisme vers le réel de la vie humaine ne relève ni du
« naturalisme », ni du « biologisme », ni de l’« essentialisme », qui sont
invoqués comme des anathèmes dans les débats entre les courants

14 Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Gallimard, 2002.
16 15supposés opposés du féminisme. C’est une stratégie de désenvoûtement
à l’égard du pouvoir machiste
Se désenvoûter de la « malédiction coloniale » en ancrant notre
pensée dans le réel de la vie humaine
Le pouvoir machiste est un pouvoir colonial qui comme tous les
pouvoirs coloniaux est un pouvoir mensonger et destructeur construit
sur un déni forcené du réel. D’autant plus destructeur qu’il est plus
mensonger. La violence est toujours une manière de protéger un
me par l’agression de ceux qui pourraient le dévoiler. La
violence sexiste est d’autant plus grande que la fiction qu’elle protège
est plus menacée. De ce mensonge découle tout le fatras des
falsifications sexistes de notre condition réelle de personnes humaines
sexuées. La honte de soi comme femelle est le prix de cette passion
d’ignorance qui recouvre à la fois la femellité, la puissance femelle
d’enfantement et le réel de notre vie humaine
L’ancrage de notre pensée dans le réel tel que nous le vivons est la
première règle à suivre pour éviter l’assujettissement à cet univers
fictionnel et acquérir la capacité de désactiver les mécanismes de
falsifications.
Dès lors, que nous fondons notre pensée sur le réel de la vie humaine,
nous n’avons plus besoin de nous défendre d’une infériorité
mensongère, ni de nous focaliser sur l’objectif d’égaler les mâles, car
nous constatons simplement que nos contributions à la vie commune
sont réellement décisives. Elles ne se réduisent pas au travail salarié de
production marchande ni au travail qu’on nomme de «
reproduction ». Elles alimentent sans cesse l’existence matérielle et
immatérielle des hommes et des enfants. Elles produisent, de mille
façons, la survie des humains et la qualité des existences.
La conscience de notre place réelle dans la vie de l’humanité, nous
permet de réévaluer notre puissance femelle et de nous désintoxiquer
du mépris colonial. Cela nous donne l’aplomb nécessaire pour lutter

15 Ce terme est utilisé par Isabelle Stengers dans : Pignarre P. et Stengers I., La
sorcellerie capitaliste, Pratiques de désenvoûtement, Paris, La découverte, 2007.
17 contre toutes les formes d’exploitation et de prise de pouvoir des mâles
sur notre vie.
Affirmer la dignité femelle et sa puissance fondatrice d’humanité
Ce que je nomme la femellité, c’est la réalité unitaire du corps sexué
femelle, de ses puissances et de ses expériences spécifiques. L’apport
du concept de femellité c’est de nommer la factualité charnelle des
corps sexués femelles dans laquelle s’enracine notre expérience de
nous-mêmes, des autres et du monde. Cette expérience réduite au
silence est très différente des injonctions de féminité qui viennent se
plaquer sur le réel des corps.
Lever le silence qui pèse sur notre expérience femelle, c’est déjà
affirmer notre dignité
L’expression autonome de notre être incarné femelle est un acte
essentiel pour lutter contre le déni sexiste dont il est l’objet. Il défie le
mépris du corps femelle que nous intériorisons à notre corps
défendant. Il nous débarrasse de représentations de nous-mêmes
comme des êtres humains inférieurs et castrés. C’est pourquoi j’ai
entrepris de formuler mon expérience existentielle la plus
fondamentale et la plus significative, c’est-à-dire mon expérience incarnée de
personne sexuée femelle. Cette expérience qui se vit en sourdine au
quotidien, se vit plus intensément dans les temps forts que sont, d’une
part les rapports amoureux, et d’autre part l’enfantement. J’ai constaté
que cette explicitation parle fortement aux autres femmes, car en dépit
de la singularité de chaque expérience, le vécu de la femellité est une
dimension centrale et occultée de notre vie. Cette expérience intime
est aussi la plus difficile à penser, car elle est conflictualisée par
16l’oppression sexiste. Le métabolisme de cette expérience offre un
appui exceptionnel pour éprouver sa propre dignité, et sa puissance
charnelle et spirituelle fondatrice d’humanité. Dès lors que nous
reconnaissons ces puissances en nous, elles échappent à
l’asservissement.

16 Roelens N., Le métabolisme de l’expérience en réalité et en identité, in La formation
expérientielle des adultes, sous la direction de Bernadette Courtois et de Gaston Pineau,
Paris : La documentation Française, 1991.
18 Jouir d’une libre femellité
La mise en mot de notre expérience, nous restaure en tant que femelle
désirante et signifiante. Donne place à la jouissance d’une libre
femellité. Oui ! C’est jouissif d’être une femelle amoureuse et féconde.
Cette jouissance dérange les mâles qui veulent nous asservir, car c’est
17une source d’irréductible liberté. Clarissa Pinkola Estés parle de
cette jouissance et de cette liberté de la femme sauvage qui n’est autre
que l’être sexuée femelle dans la souveraineté de son rapport à
ellemême et au monde.
Etre femelle, c’est aussi une source de connaissance intime des
soubassements, non seulement biologiques, mais anthropologiques, de
notre existence individuelle et de notre condition commune. Nous
pouvons ressentir l’unité organique et spirituelle de la vie et y éprouver
notre propre liberté comme l’a formulé Hans Jonas, un des fondateurs
de l’écologie, : « Si l’esprit est préfiguré dans la forme organique
18depuis le début, alors la liberté l’est aussi » .
Explorer notre connaissance intime du réel prosaïque et
vertigineux de la vie
Parce que leur corps a un rapport spécifique à la naissance, un rapport
vécu ou au moins potentiel, les femelles sont davantage confrontées
que les mâles à la vie prosaïque des êtres vivants-mortels et sexués que
nous sommes, tous engendrés et majoritairement susceptibles
d’engen19drer . Cela produit des modalités de rapport à soi, à l’autre et au
monde, qui en dépit de l’infinie singularité des personnes concernées,
constituent un fond commun charnel et spirituel de l’humanité femelle
différent de celui de l’humanité mâle. Ce fond commun de l’humanité
femelle est très riche d’une connaissance intime qui marque leur vision
du monde. Le cours de la vie humaine est fortement déterminé par

17 Pinkola Estés C., Femmes qui courent avec les loups, histoires et mythes de l’archétype de la
femme sauvage, Paris : Éditions Grasset et Fasquelle, 1996.
18 Jonas H., The phénoménon of life, New York, Delta Book, 1966.
19 Cette capacité d’engendrement, autrefois largement majoritaire, a diminué durant
les deux dernières décennies. Les facteurs environnementaux sont responsables
d’une bonne partie des stérilités et particulièrement chez les hommes.
19 trois dimensions du réel que sont la sexuation, l’interdépendance des
humains sexués et la translation générationnelle de l’existence. Cette
connaissance des faits anthropologiques fondamentaux et des
difficultés existentielles qu’ils soulèvent reste une connaissance occulte.
L’aliénation des femelles qui enfantent est pour les mâles une manière
d’échapper au vertige ontologique qu’on ressent face à la vie réelle et
impensée des humains mortels, sexués mâles ou femelles qui se
succèdent de génération en génération. Ces questions vertigineuses
sont précisément celles auxquelles, nous femelles humaines, sommes
confrontées dans l’enfantement. Elles nous travaillent à la naissance de
chaque nouvel humain. Ce questionnement fait partie du travail
existentiel de mise au monde.
Révéler l’ampleur du travail existentiel de mise au monde
d’une autre existence
La continuité de la vie humaine passe par l’intérieur du corps sexué de
la mère. De là découle une contribution fondamentale de l’humanité
femelle, non seulement pour perpétuer la vie, mais pour perpétuer
l’humanité de l’humanité. Cette contribution, c’est le long et exigeant
travail existentiel nécessaire pour mettre au monde des nouveaux
humains capables de vivre par eux-mêmes. Ce travail existentiel
assumé par les mères est très méconnu. Il commence avec le choc à la
fois très charnel et très initiatique de l’accouchement qui est une
confrontation extrême au réel de la vie humaine.
Le travail charnel et spirituel de mise au monde
Les phases vécues de l’accouchement contiennent en puissance un
savoir existentiel sur l’enfantement que les mères ont besoin d’intégrer
pour mettre charnellement et spirituellement leur enfant au monde.
C’est un savoir risqué du point de vue de l’ego. Le choc initiatique de
l’accouchement, même quand il est très heureux, provoque un séisme
subjectif et un questionnement profond et inévitable de l’individualité
de la femme qui a enfanté. Ce questionnement est totalement censuré
dans la société sexiste qui le réduit à une ambivalence ou à une
insuffisance d’amour maternel, alors qu’il est inhérent à la fonction
femelle d’enfantement à la fois charnelle et spirituelle.
20 Les mères ont vitalement besoin d’émerger dans la parole, après avoir
été submergées par l’indicible. Elles en ont besoin pour établir un
rapport sensé à « l’autre naissant sorti de soi ». Elles en ont besoin pour
intégrer dans leur subjectivité une nouvelle lucidité corrosive qui
bouscule leur vision de la vie et leur identité.
Quand elles peuvent évoquer, même un tout petit peu, les questions
vertigineuses qui travaillent leur individualité, elles entrent dans un
processus long et subtil d’accouchement existentiel qui produit une
bonne part de la qualité des êtres humains engendrés et une plus-value
humaine considérable dont on ne parle jamais.
L’accouchement existentiel progressif d’une nouvelle existence
procède étape par étape
Il faut des enfantements subtils répétés, des accouchements
indissociablement charnels et spirituels pour qu’aient lieu les
naissances successives du nouvel humain dans les différents registres qui
élargissent peu à peu son existence. Cette interaction profonde entre la
mère et l’enfant repasse à chaque étape par les mêmes phases
incontournables de l’accouchement que celles qui ont été initialement
vécues, celle du portage-nourrissage, celle de l’expulsion-séparation et
celle du décollement placentaire.
Parallèlement à ce travail, les mères cheminent tant bien que mal vers
ce que j’appelle la sapience femelle de l’existence qui est à la fois une
science, une conscience et une sagesse. Cette sapience est riche et utile
à l’humanité. Il est très dommageable qu’elle soit réduite au silence.
Au fil de ce cheminement personnel vers une sapience femelle, les
mères sont transformées par les grands apprentissages de la maternité
qui sont des apprentissages humanisants essentiels.
Ce travail si impliquant et si subtil pour permettre l’émergence d’une
autre personne humaine, les femmes le font, tant bien que mal dans
un contexte d’oppression sexiste qui les infériorise et les isole, alors
qu’elles auraient besoin d’interactions positives et de coopérations avec
leur entourage et d’abord avec le père de l’enfant qui est impliqué, lui
aussi, dans le processus d’engendrement charnel et symbolique.
Quand l’oppression est trop lourde, quand aucune parole n’est
possible sur le choc initiatique de l’accouchement, les mères sont
21 subjectivement détruites par l’enfantement. Elles n’arrivent pas à
mettre au monde l’existence d’un nouvel être humain, pleinement
humain et leurs enfants paient la facture de cet empêchement. Le
poids du silence social sur le travail existentiel des mères est très lourd.
Il écrase la parole des femmes. Il entrave l’engendrement spirituel des
êtres humains. Si la puissance d’enfantement était consciente, elle
pourrait menacer l’ordre social patriarcal comme le souligne Julia
20kristeva dans « le féminin et le sacré. C’est pourquoi le travail réel
de mise au monde de la prochaine génération est passé sous silence et
c’est pourquoi il est important de le révéler.
Le silence et le mépris colonial pour l’énorme travail réalisé par les
mères ne sont pas des phénomènes isolés. Ils font partie d’un système
d’infériorisation systématique des femelles humaines qu’il nous faut
démonter.
Démonter les mécanismes de recolonisation perpétuelle
La colonisation de l’humanité femelle ne durerait pas longtemps si elle
n’était pas reconduite systématiquement d’une génération à l’autre.
L’engrenage principal des mécanismes de recolonisation c’est le
retournement, à chaque nouvelle génération, de la puissance femelle
d’enfantement en asservissement des mères. Le moment de
l’enfantement est un moment privilégié de réactivation et de ré-articulation
des mécanismes de prise de pouvoir des mâles, dans un système bien
rodé et adaptable de recolonisation perpétuelle de l’humanité femelle.
La contribution majeure des femmes à la vie commune se retourne
contre elles, grâce à une conception sacrificielle de la maternité qui fait
obligation aux mères de prendre toute la charge de la nouvelle
génération et qui, en même temps, banalise à l’extrême et rend
socialement invisible le travail charnel et spirituel considérable qu’elles
accomplissent. Elle réduit les mères au silence. Elle organise leur
réclusion et les fait disparaître de l’espace public.
Ce tour de passe-passe a pour fonction de sauvegarder l’ignorance
collective. Il est rendu possible par la collusion fondamentale entre le
phallocratisme et la passion d’ignorance. Les mâles prennent le

20 Clément C. et Kristeva J., Le féminin et le sacré, Stock, Paris 1998.
22 pouvoir sur nous par une falsification organisée du réel.
L’infériorisation et la réclusion des femelles humaines c’est le prix que
nous payons pour que puisse se pérenniser leur illusion infantile de
toute puissance. Ils ne sont pas contraints d’y renoncer par le cours de
leur vie, alors que les femelles qui enfantent apprennent dans leur
chair la relativité, la fragilité de l’existence individuelle et la modestie
face au processus de récréation perpétuelle du vivant.
La grande escroquerie du pouvoir machiste consiste à refuser la
réciprocité objective des dépendances et à contraindre les femelles à
leur donner satisfaction dans tous les registres de l’existence, sans leur
permettre de chercher elles-mêmes la satisfaction de leurs besoins, de
leurs attentes et de leurs désirs. L’unilatéralisation sexiste des rapports
sexués d’interdépendance aboutit à une instrumentalisation de la vie et
du corps des femelles au bénéfice des mâles.
La prédation sexuelle est l’expression la plus concrète du refus absolu
de la réciprocité. La prise de pouvoir du prédateur intervient dans
toutes les entreprises de colonisation. La prédation sexuelle exercée
par les mâles des peuples impérialistes à l’encontre des femelles
humaines d’autres peuples a accompagné et accompagne encore
toutes leurs conquêtes coloniales.
Pour dépasser le stade de la dénonciation du colonialisme, je propose
d’observer le mode opératoire et la dimension systémique de
l’entreprise coloniale et d’en décoder le modus operandi, grâce à une
grille de lecture opérationnelle, qui d’une part discerne les quatre
opérations présentes dans toutes les entreprises de colonisation à
savoir :
- l’annexion,
- le pillage,
- l’humiliation
- l’assujettissement
Et d’autre part, croise ces quatre opérations avec les différents registres
d’interaction entre les sexes que sont les interactions érotiques,
procréatives, existentielles, socio-économiques, cognitives et
spirituelles. Cette combinatoire discerne 24 modalités différentes
d’asservissement et d’infériorisation des personnes femelles. Elle illustre
23 l’ampleur de l’emprise coloniale sexiste. Elle éclaire la difficulté des
luttes d’émancipation dans un système colonial multidimensionnel.
Tout pouvoir machiste qui est perdu dans une sphère de la société sera
compensé par une emprise accrue dans une autre sphère. C’est
pourquoi nous devons tenir compte de l’adaptabilité du système
colonial pour contrecarrer la prise de pouvoir des mâles dans trois
couches ou strates différentes d’organisation de la société :
1 - La prise de pouvoir institutionnel par la domestication
patriarcale des femmes
2 - La prise de pouvoir cognitif par l’accaparement des moyens de
production du sens
3 - La prise de pouvoir technologique par une mainmise sur les
infrastructures et sur la fabrication de « technomonde ».
Ce démontage du système de recolonisation perpétuelle est une œuvre
de vérité, un effort pour dégager une stratégie efficace de
décolonisation. Cependant cette vision du système ne suffit pas pour
atteindre notre objectif de décolonisation, car il se heurte à un obstacle
majeur celui de la violence fondamentale des hommes que René
Girard a caractérisé comme une violence mimétique.
Repérer les reconversions de la violence coloniale pour ne pas s’y
laisser piéger
L’observation des violences de tous ordres faites aux femmes montre
que la violence est réellement le moteur du colonialisme. La violence
et la prise de pouvoir sur le corps, la vie et les richesses des femmes
sont indissociables. Le quatrième tome va s’intéresser aux
métamorphoses du pouvoir colonial au sein de l’économie aveugle et
inhumaine de la violence humaine qui caractérise la société sexiste. Il
procèdera de ce fait à une relecture féministe de la violence mimétique
analysée par René Girard.
La fonction de la violence sexiste dans l’économie globale de la
violence
L’humanité femelle est asservie au premier degré par une violence
déployée contre elle par les mâles. Elle est aussi asservie au deuxième
24 degré par le fait que cette violence sexiste sert à alléger, cristalliser et
détourner la violence mimétique toujours prête à s’enflammer entre les
hommes. Sans cet exutoire, la violence des mâles deviendrait
socialement ingérable.
On peut repenser toutes les agressions physiques ou morales que les
femmes subissent dans une économie globale de la violence où les
agressions sexistes ont une fonction régulatrice. Cette économie de la
violence est caractérisée par une gestion collective aveugle et
inhumaine des énergies destructrices, qui utilise les femelles comme
boucs émissaires d’utilisation courante. Cette utilisation perdurera donc aussi
longtemps que l’humanité ne sera pas passée à une gestion plus
consciente et plus humaine des pulsions de mort et du rapport
prédateur à l’autre et au monde.
Cette violence permanente est susceptible de se moduler en fonction
de l’évolution des rapports sociaux entre les sexes. Ces reconversions
déterminent les nouvelles modalités de prise de pouvoir des mâles qui
sont perceptibles particulièrement en occident.
Les reconversions de la violence depuis la domestication patriarcale,
en passant par la récupération idéologique et la violence
technologique
Les acquis de la lutte des femmes contre la domestication ont
réellement impacté les institutions du patriarcat. Nous pouvons aujourd’hui
évaluer ces impacts à l’intensité et à la violence des réactions des mâles
hégémoniques. Ils font payer aux femmes la perte de certaines
prérogatives patriarcales de plusieurs façons. D’une façon visible et
criante par les violences répressives des intégristes.
D’une manière plus insidieuse par une augmentation de la violence
idéologique qui consiste à récupérer les acquis de la lutte des femmes
et à les utiliser pour renforcer le déni de la femellité et imposer leur
vision du monde.
Enfin, la place nouvelle que nous prenons de haute lutte dans la
problématisation du réel pousse les mâles les plus hégémoniques à
abandonner ce terrain cognitif pour surinvestir leur prérogative de
25