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Presse écrite et discours rapporté

De
337 pages
Qu'ils soient chercheurs ou étudiants, linguistes ou spécialistes en sciences de l'information et de la communication, observateurs des médias, cet ouvrage s'adresse à tous ceux qui s'intéressent à ce qu'une linguistique du discours peut apporter à l'étude de la presse écrite. La méthodologie proposée dans ce livre permet d'observer les phénomènes énonciatifs, syntaxiques ou lexicaux, et de spécifier les régularités dues aux conventions d'un genre qui change d'un pays à l'autre.
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Daniel Cohen éditeur Universités – Domaine littéraire Collection dirigée par Peter Schnyder SÉRIE SCIENCES DU LANGAGE Sous la direction de Greta Komur-Thilloy Conseillers scientifiques : • Jean-Michel Adam − Université de Lausanne • Charlotte Schapira − Technion Israël Institute of Technology, Haïfa, Israël − • Henriëtte Hendriks − Cambridge University • Elena Metewa − Université de Sofia • Georges Lüdi − Université de Bâle • Urszula Paprocka-Piotrowska − Université Catholique de Lublin • Daniel Véronique − Paris III et Université de Provence • Marzena Watorek − Université de Paris VIII.
La collection « Universités / Domaine littéraire » poursuit notamment les buts suivants : favoriser la recherche universitaire et académique de qualité ; valoriser cette recherche par la publication régulière d’ouvrages ; permettre à des spécialistes, qu’ils soient chercheurs reconnus ou jeunes docteurs, de développer leurs points de vue ; mettre à portée de la main du public intéressé de grandes synthèses sur des thématiques littéraires générales. Elle cherche à accroître l’échange des idées dans le domaine de la critique littéraire ; promouvoir la connaissance des écrivains anciens et modernes ; familiariser le public avec des auteurs peu connus ou pas encore connus. La finalité de sa démarche est de contribuer à dynamiser la réflexion sur les littératures européennes et ainsi témoigner de la vitalité du domaine littéraire et de la transmission des savoirs par les chercheurs confirmés et les débutants encadrés.
ISBN : 978-2-296-08745-3 © Orizons, diffusé et distribué par L’Harmattan, 2010

PRESSE ÉCRITE ET DISCOURS RAPPORTÉ

Greta Komur-Thilloy

Presse écrite et discours rapporté

2010

Cet ouvrage est publié avec le concours de l’ILLE
EA 4363

À Pierre et Matteo

La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute. Montaigne, Essais, III, 13.

Présentation
our l’Homme moderne, les médias constituent une des sources les plus importantes de son savoir sur le monde — si on entend par « monde »1 le monde plus large que le monde de l’expérience immédiat d’un individu. Mais les médias, pour recueillir et transmettre ces savoirs, n’ont pas toujours la possibilité d’envoyer un journaliste sur les lieux pour qu’il constate par lui-même. Autant dire que la perception directe comme « source du savoir » n’est pas toujours possible. Très souvent les médias s’appuient sur des agences de presse internationales dont ils reprennent des informations ou sur de tierces personnes dont ils reprennent les propos. Ce livre porte sur ce dernier mode de recueil d’information, la « reprise » à autrui de paroles et de pensées ou ce qui est censé l’être. La langue met à la disposition de ses utilisateurs différents moyens de rapporter les paroles ou pensées d’autrui. Parmi ces moyens il y a tout d’abord les différents modes de ce que Jacqueline Authier-Revuz — et bien d’autres depuis2 — appellent la Représentation du Discours Autre (RDA)3, et de ce que la tradition grammaticale appelle le Discours Rapporté (DR). Il y a ensuite tout le champ de ce que Jacqueline Authier-Revuz appelle la Modalisation en Discours Second (MDS). Il y a aussi les marqueurs d’évidentialité ou de médiatisation, qui couvrent en partie le champ de la MDS. Il y a enfin, toutes les allusions et références linguistiquement moins marquées mais néanmoins réelles aux paroles d’autrui, qui incluent ce que l’on a appelé

P

1. 2. 3.

Nous ne prenons pas le terme monde au sens technique tel qu’il est utilisé dans la sémantique des mondes possibles (voir par exemple Robert Martin, 1992). Comme, par exemple, Patricia Von Münchow (2001). Nous verrons plus loin (chapitre 2) les raisons pour lesquelles Jacqueline Authier préfère ce terme à celui de DR.

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polyphonie, dialogisme et hétérogénéité constitutive. Ce sont certains de ces moyens linguistiques que nous voudrions étudier dans ce livre. Parmi les formes de Discours Rapporté il en est trois qui ont été en quelque sorte « canonisées » par la tradition grammaticale : le discours (ou style4) direct (DD), le discours (ou style) indirect (DI), et plus récemment5 le discours ou style indirect libre (DIL). C’est le « triptyque »6, la « trilogie »7 ou la « tripartition »8 des modes de « (re)production du discours et de la pensée »9, la « gradation à trois termes » (Paul Hernadi, 1971)10. Ce sont les modes de DR qui constituent ce que Charles Bally (1914) nomme le « discours rapporté objectif »11 et qui font partie de ce que Jacqueline AuthierRevuz appelle la « vulgate »12 en matière de DR. Ces trois formes appartiennent à ce que Michaïl Bakhtine appelle le « discours d’autrui »13, Jean

4.

5.

6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13.

Les appellations varient entre style et discours selon les auteurs. Michel Riegel, e.a. (1994), aussi bien que Joëlle Gardes-Tamine (1988) emploient ainsi le terme de discours pour désigner le DD et le DI. Maurice Grevisse & André Goosse (1993) emploient le terme discours tout en mettant entre parenthèses le terme style. Robert-Léon Wagner & Jacqueline Pinchon (1991) ne parlent que de style direct et indirect, tout comme Marc Lévy (2000) ou Pierre Le Goffic (1993). Marc Wilmet (1997, p. 442) rappelle que les dénominations style direct, indirect, indirect libre trahissent une origine littéraire et l’empreinte du stylisticien Charles Bally, qui voulait indiquer par là que l’étude de ces formes appartenait à la linguistique du discours plutôt qu’à la linguistique de la langue. Laurence Rosier (1999, p. 32) fait remonter l’identification du DIL à Tobler (1887), alors que Le Grand Larousse de la langue française (1972, p. 1349) affirme que Charles Bally a été le premier à l’étudier en 1912. En ce qui concerne les termes DD et DI, on trouve déjà leur attestation dans la Grammaire de Port-Royal. En effet on y parle de rapporter directement et de rapporter indirectement les paroles (voir chapitre 1.1). Laurence Rosier (1999, p. 34). Jacqueline Authier-Revuz (2001, p. 192). Marc Wilmet (1997, p. 447-448), en y rajoutant un quatrième type, parle, lui, des quatre « variétés de DR » (discours direct, indirect, indirect libre et « discours absorbé »). Gérard Genette (1983, p. 35). Dans cette « gradation à trois termes » de Paul Hernadi, le discours indirect libre se trouve au milieu et est dénommé « narration substitutive ». L’auteur oppose le discours rapporté objectif (DD, DI, DIL) à d’autres rapports de type subjectif (où le rapporteur prend position par rapport à ce qu’il rapporte). Jacqueline Authier-Revuz (1992a, p. 38). Michaïl Bakhtine (1929 trad. 1977, p. 159).

PRÉSENTATION

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Peytard le « discours relaté »14, Marie-Madeleine de Gaulmyn (1996) le « discours porté », « déporté » et « déplacé »15. Ces trois formes canoniques de DR, on le sait, n’épuisent pas le champ des formes de discours rapporté. Mais puisqu’elles constituent dans la tradition grammaticale et jusque dans les descriptions linguistiques les plus récentes les formes de base du DR, nous les prendrons comme point de départ de notre étude sur les modes de « représentation du discours autre » dans le genre journalistique. Le livre est conçu en deux parties. La première partie constitue la présentation des perspectives théoriques de l’analyse du discours rapporté, la seconde est une application des théories décrites sur le concret des textes journalistiques. Aussi le premier chapitre de ce livre sera-t-il consacré à la façon dont les grammaires du français ou des traités d’ensemble sur cette langue abordent le DD, le DI et le DIL. Nous y étudierons la façon dont ces trois modes de DR sont définis et délimités les uns par rapport aux autres, les caractéristiques qui leur sont attribuées par les grammaires ou des traités d’ensemble sur la langue française, pour pouvoir les comparer ensuite et les compléter le cas échéant avec les caractéristiques attribuées à ces modes de DR par des linguistes s’étant plus spécifiquement consacrés à ce problème (chapitres 3, 4, 5, 6). Le but de cette présentation est d’arriver à proposer pour chacun de ces modes de DR à la fois des critères d’identification et une caractérisation théorique, qui nous permettront en fin de parcours de procéder à établir, à partir des données de notre corpus, une description précise et détaillée des moyens de réalisation de quelques formes de DR tels qu’ils se trouvent dans le genre textuel particulier que constituent les textes de la presse écrite.

14. Jean Peytard (1993, p. 21). 15. Gérard Genette réserve le terme du « discours rapporté » uniquement au discours direct. Le DI correspond, au discours dont « la connotation grammaticale est claire » et est dénommé par l’auteur le « discours transposé ». Le troisième mode de la « (re)production » du discours est le « discours narrativisé ». Il « traite le discours ou la pensée comme un événement » il « raconte des paroles d’un personnage » (ibid., 1983, p. 40). Le style indirect libre, pour l’auteur, n’est qu’une variante du style indirect (ibid., p. 35).

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Le deuxième chapitre, qui portera sur le DR en général, contient trois sections. Dans une première section, terminologique, nous comparerons le terme de discours rapporté (DR) à celui de représentation du discours autre (RDA) et nous exposerons les raisons pour lesquelles nous préférons, à l’instar de Jacqueline Authier-Revuz, le second au premier. Nous y présenterons aussi les conventions d’abréviation et la terminologie spécifiques au champ du DR, telles qu’elles sont utilisées par Jacqueline Authier-Revuz et telles qu’elles seront utilisées systématiquement dans les chapitres 2 à 7 dans ce livre. Dans une deuxième section, nous définirons le DR au sens large tout en essayant de définir les frontières internes et externes du DR. Dans la troisième section de ce chapitre, nous situerons le DR à l’intérieur du champ large du métalangage (à l’instar de Louis Hjelmslev, de Roland Barthes puis de Josette Rey-Debove) et nous présenterons la notion d’autonymie, introduite par Josette Rey-Debove, qui occupe une place importante dans la définition du DD chez certains auteurs comme par exemple chez Jacqueline Authier-Revuz, Patricia von Münchow. Les chapitres 3, 4 et 5 seront consacrés respectivement au traitement plus spécifiquement linguistique du DD, du DI et du DIL. Nous confronterons les théories de Jacqueline Authier-Revuz avec quelques autres études linguistiques dans le champ du discours rapporté (parmi lesquelles celles de Michaïl Bakhtine, Anne Banfield, Marie-Madeleine de Gaulmyn, Gérard Genette, Anne Herschberg-Pierrot, Dominique Maingueneau, Josette ReyDebove, Laurence Rosier, Sophie Marnette). Par l’examen critique et la confrontation de ces théories, nous essaierons de proposer une synthèse des caractérisations de ces formes canoniques du DR. Le chapitre 6 portera sur les formes guillemetées, autres que le DD, que l’on rencontre dans la presse. Nous y étudierons, entre autres, le discours indirect avec guillemets. Nous essayerons de définir la fonction des guillemets en faisant un rapide état des lieux des travaux sur cette question. Ensuite nous nous concentrerons d’une part sur les formes de discours indirect avec îlots textuels (Jacqueline Authier-Revuz) et d’autre part sur ce que nous avons appelé les formes indécidables de DR. Nous opposerons les formes indécidables, que l’on peut aussi appeler formes mixtes aux formes avec îlots textuels. Nous montrerons aussi que les formes considérées par certains auteurs comme mixtes n’en sont pas vraiment à nos yeux.

PRÉSENTATION

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Le septième et dernier chapitre est celui qui doit justifier pleinement le titre de ce livre, à savoir la description des caractéristiques spécifiques du DR dans le genre textuel de la presse écrite française. Nous y décrirons les caractéristiques spécifiques que prennent dans la presse écrite les différentes formes de DR étudiées dans les chapitres précédents et nous formulerons quelques principes généraux pour expliquer pourquoi dans la presse on préfère telle ou telle forme de DR à telle autre forme dans tel contexte particulier. Ces données nous amèneront à proposer une caractérisation quantitative et qualitative des différentes formes de DR pour le genre journalistique.

ÉLABORATION DU CORPUS
Nous avons constitué pour la présente étude deux types de corpus. Le premier, extrait d’articles de presse choisis au gré des lectures dans des journaux variés, a été recueilli pour les besoins illustratifs de divers écrits théoriques. Le deuxième, systématique, est le résultat d’un examen exhaustif de toutes les formes de discours rapporté dans le journal Le Monde sur une semaine. Nous nous sommes appuyée sur ce corpus pour effectuer des analyses quantitatives concernant des formes spécifiques de la presse écrite16. Dans notre corpus illustratif nous avons surtout considéré des textes journalistiques dans les quotidiens Le Monde et Libération. Nous avons complété notre corpus par un choix d’énoncés recueillis dans le quotidien Le Figaro, ainsi que, au fil des lectures, dans quelques numéros d’hebdomadaires, comme Télérama, Le Nouvel Observateur, Le Point et l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné. Il nous a semblé qu’il y avait, dans ce dernier, une écriture quelque peu enlevée et joueuse qui se prête parfaitement bien à des usages originaux des formes de la représentation du dire. Le corpus illustratif regroupe des articles concernant des sujets très variés, aussi bien politiques que culturels. Nous avons exclu de notre recueil, pour des raisons que nous expliquons plus loin (voir chapitre 7), les chroniques et les éditoriaux.

16. Ce corpus sera décrit de manière détaillée dans le chapitre 7.

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Il est important de préciser que, bien que notre corpus regroupe des textes extraits de journaux variés, il ne s’agit pas dans ce livre de faire une étude comparative des points de vue défendus par différents journaux. Nous nous sommes intéressée uniquement aux faits linguistiques. Le fait de rassembler un corpus illustratif large nous a permis de décrire le fonctionnement de différentes formes typiques ainsi que de découvrir les formes atypiques de la représentation du dire qu’offre le genre journalistique. Notons aussi qu’il ne s’agit pas dans ce livre de faire une analyse stylistique des articles de presse mais de présenter une étude linguistique des mécanismes syntaxiques, sémantiques et énonciatifs permettant de distinguer des formes considérées comme « bâtardes » et des formes « conformes » à la grammaire de la langue française, sans pour autant faire l’inventaire de ces formes. Enfin, nous voudrions remercier l’Institut de recherche en langues et littératures européennes (ILLE) et tout particulièrement Peter Schnyder, ainsi que le conseil scientifique de la FLSH de l’université de Haute-Alsace pour le soutien et l’intérêt qu’ils ont accordé à nos travaux. Nos remerciements s’adressent également à Cécile Wolff, ingénieur d’études, pour la relecture attentive et la mise en page du présent ouvrage.

Chapitre 1
Le traitement du Discours Rapporté dans quelques grammaires et traités d’ensemble sur le français : lecture critique

1. L’origine des termes DD, DI et DIL dans le triptyque DD-DI-DIL et leur traitement dans quelques anciennes grammaires
e but de ce chapitre n’est pas de retracer l’histoire des termes discours direct, discours indirect et discours indirect libre. Cela a été fait par d’autres auteurs1. Il nous semble utile toutefois de rappeler ici quelques éléments de l’histoire de ces termes. Cela permet de mieux comprendre les écarts existant entre les définitions proposées par les grammaires et celles proposées par certains linguistes spécialistes du DR. Dans l’antiquité, le discours rapporté n’est pas appréhendé comme un fait grammatical mais plutôt comme un fait relevant de la rhétorique et des figures de styles. Aussi le couple dénommé aujourd’hui DI / DD est-il souvent mis en correspondance avec le couple de termes de la rhétorique ancienne, oratio obliqua / oratio recta2. Ce n’est qu’au XVIIe siècle avec Grammaire du Port-Royal qu’on observe la première attestation d’un traitement grammatical du discours rapporté. L’attention portée au discours indirect est liée à l’étude de la syntaxe des propositions et à la nature du subordonnant que. Celui-ci est tantôt considéré comme un pronom relatif :

L

1. 2.

Voir, par exemple Laurence Rosier (1999, p. 11-30). Ibid., p. 13.

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Toutes les subordonnées sont pour les messieurs de Port-Royal des incidentes, considérées comme propositions relatives et c’est comme pronom relatif qu’est envisagé le jonctif du discours indirect3.

tantôt comme une conjonction :
C’est que nous pourrons encore expliquer en parlant de l’infinitif des verbes, où nous ferons voir que c’est la manière de résoudre le que des Français (qui vient de ce quod), comme quand on dit : Je suppose que vous serez sage ; je vous dis que vous avez tort. Car ce que est là tellement dépouillé de la nature du pronom, qu’il n’y fait office que de liaison, laquelle fait voir que ces propositions : Vous serez sage, vous avez tort, ne font que partie des propositions entières : Je suppose, je vous dis, etc. Nous venons de marquer deux rencontres où le relatif, perdant son usage de pronom, ne retient que celui d’unir deux propositions ensemble4.

Contrairement au latin, où l’on préfère la forme jonctive (« les auteurs de la basse latinité […] disent presque toujours par quod, ce qu’on dirait plus également par l’infinitif »5), en français on préfère la forme infinitive. Tant le que que l’infinitif permettent de joindre deux propositions, de manière à ce qu’elles n’en forment plus qu’une seule. La forme indirecte constitue ainsi un symbole de l’unité de la prédication. La forme directe, quant à elle, juxtapose deux « propositions séparées » et menace ainsi, selon la Grammaire de Port-Royal l’unité de la prédication. Aussi la Grammaire de Port-Royal promeut-elle la forme indirecte, la forme directe étant considérée comme archaïque. La tradition de Port-Royal qui traite du discours indirect dans l’étude des relations entre proposition principale et subordonnée est continuée par la Grammaire générale au XVIIIe, notamment chez Nicolas Beauzée6. Mais pour cet auteur, les complétives du type il dit que ne constituent qu’un type de complétive parmi d’autres7. D’ailleurs le terme de discours indirect n’est pas utilisé par l’auteur. Le terme de discours direct en revanche est bien présent au XVIIIe siècle. Chez Nicolas Beauzée, le discours direct est mentionné dans la partie consacrée aux deux points :
Deux points […] C’est un usage & fondé en raison, de mettre les deux points après qu’on a

3. 4. 5. 6. 7.

Grammaire du Port Royal, p. 26. Ibid., p. 54. Ibid., p. 53. Voir Laurence Rosier, op. cit., p. 28. Ibid.

CHAPITRE 1

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annoncé un discours direct que l’on va rapporter, soit qu’on le cite comme ayant été dit ou écrit, soit qu’on le propose comme pouvant être dit ou par un autre ou par soi même. Ce discours tient, comme complément, à la proposition qui l’a annoncé ; et il y auroit une forte d’inconséquence à l’en séparer par un Point simple, qui marqueroit indépendance entière : mais il en est pourtant très distingué, puisqu’il n’appartient pas à celui qui le rapporte, ou qu’il ne lui appartient qu’historiquement ; et en effet il commence par une lettre capitale. Il est donc raisonnable de séparer le discours direct de l’annonce par la Ponctuation la plus forte en dessous du Point, c’est-à-dire, par les deux Points : pour une définition plus marquée on place encore des guillemets (« ) au commencement de toutes les lignes de ce discours direct, ou bien on y emploie un caractère différent8.

Selon l’auteur, dans le DD les deux points doivent apparaître après la formule qui annonce le discours direct9. Ce procédé permet de « séparer le discours direct de l’annonce »10, signalant ainsi l’indépendance énonciative des deux syntagmes sans pour autant marquer leur totale indépendance syntaxique. Le discours direct se montre ainsi comme complément « à la proposition qui l’a annoncée ». L’indépendance énonciative du discours direct peut être « plus marquée », c’est-à-dire soulignée par l’emploi des guillemets ou par celui d’un « caractère différent »11. Au XIXe siècle, la grammaire scolaire française, comme celle de F.J.M. Noël et C.P. Chapsal12, ne consacre pas de chapitre particulier au discours indirect. Les auteurs dédient quelques lignes aux propositions subordonnées dans la partie consacrée à la conjonction. Pour ce qui est du discours direct, on emploie le terme de citation et il est traité dans le chapitre consacré à la ponctuation. Avec l’apparition dans le champ de la réflexion grammaticale du style ou du discours indirect libre (désormais DIL), à la fin du XIXe siècle, le discours direct et le discours indirect sont réétudiés et commencent à fonctionner vraiment en opposition binaire (voire en triptyque).

Nicolas Beauzé, Grammaire générale ou exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage pour servir de fondement à l’étude de toutes les langues, 1767, vol.2, p. 613. 9. Nicolas Beauzée (1767, vol.2, p. 613) appelle « discours direct » ce que nous avons appelé le segment présenté. 10. Laurence Rosier, op. cit., p. 28. 11. Nicolas Beauzée, op. cit., p. 613. 12. Laurence Rosier, op. cit., p. 34.

8.

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Le DIL, quant à lui, suscite de nombreuses controverses. Ainsi, on observe des divergences théoriques dans le débat qui oppose Charles Bally (1912) et Karl Vossler (1953). Ces divergences concernent la question de l’appartenance (pour Charles Bally) ou de la non-appartenance (pour Karl Vossler) du DIL à la grammaire et de ce fait à la typologie DD / DI. Toutes les classifications linguistiques proposées reposent sur le couple DD / DI. Certaines, comme par exemple celle de Charles Bally (1912) ou d’Otto Jespersen (1924) envisagent le DIL comme une troisième modalité de la représentation du dire : pour Charles Bally le DIL représente un mélange des formes existantes ; pour Otto Jespersen le DIL est une sorte de discours indirect non subordonné. D’autres, comme Théodore Kalepky (1899)13, considèrent le DIL comme une forme narrative ou stylistique à part. Selon ce dernier, le DIL semble être une forme propre à la littérature moderne, attachée non pas à une phrase mais au texte, ou en tout cas à un enchaînement de plusieurs phrases. Ainsi, on observe à travers les siècles que, contrairement au couple DD / DI, qui ne connaît pas de grands bouleversements dans son traitement linguistique, le DIL est partagé entre grammaire et style et de ce fait soulève de nombreuses polémiques.

2. Le Discours Direct
2.1. Les caractéristiques du DD selon les grammaires

Dans les grammaires14, le DD est décrit par une série de caractéristiques, qui, d’une part, visent à le caractériser positivement et d’autre part cherchent à l’opposer au DI. Nous présenterons ci-dessous une synthèse globale de ces caractéristiques à partir des descriptions de grammaires. Cela veut dire que toutes les caractéristiques énumérées ici ne se retrouvent pas nécessairement dans toutes les grammaires étudiées, mais chaque caractéristique se trouve dans au moins une grammaire.

13. Ibid., p. 33. 14. Nous appellerons « grammaires » des ouvrages qui s’intitulent eux-mêmes ainsi ou plus généralement des traités concernant l’ensemble d’une langue.

CHAPITRE 1

21

(a) Le DD est normalement annoncé par un segment présentateur15 contenant un verbe de dire16 (ou d’écrire) ou un verbe de pensée17 :

15. Le DD contient généralement deux parties, que nous désignerons ici par les termes de segment présentateur et de segment présenté. À la place du terme segment présentateur, on trouve dans les grammaires le plus souvent le terme de verbe introducteur (p.ex. Michel Arrivé, e.a., 1986, p. 272, Martin Riegel, e.a., 1999, p. 598, Michel L’Huillier, 1999, p. 672, e.a.), à côté de termes comme : verbe insertif (Grand Larousse de la langue française (1972, vol.2, p. 1348), phrase introductive (Martin Riegel, e.a., 1999, p. 598), terme introducteur (Robert-Léon Wagner & Jacqueline Pinchon, 1962, p. 32), énoncé représentant (Jacqueline Authier-Revuz, 2001, p. 197), discours citant (Dominique Maingueneau, 1999, p. 122), reporting clause (Michel L’Huillier, 1999, p. 674), marque de citation (Harald Weinrich, 1990, p. 567 ; mais pour cet auteur marque de citation inclut des syntagmes du type à son avis). Si nous préférons d’un côté le terme de segment à ceux de verbe, syntagme, phrase, discours, etc, c’est que ce qui annonce le segment présenté est généralement plus que le seul verbe ; ce n’est pas un syntagme non plus parce qu’il y a généralement un SN et un SV et ce n’est pas une phrase (complète) non plus. Pour ce qui est du terme de discours, nous préférons le réserver à l’ensemble de la construction : segment présentateur + segment présenté. Nous verrons au chapitre 7 que la nature et la taille du segment présentateur sont très variées. Nous préférons de l’autre côté le terme de présentateur à celui d’introducteur parce que ce dernier peut suggérer, de façon abusive, qu’il se trouve devant le segment présenté, ce qui n’est pas le cas des segments présentateurs en incise qui apparaissent à l’intérieur ou à la fin du segment présenté. À la place de l’autre terme de la paire, segment présenté, on trouve dans la littérature discours cité (Michel Arrivé, e.a., 1986, p. 236, Michel Pougeoise, 1998, s.v. discours, Dominique Maingueneau, 1999, p. 122) — termes moins adéquats pour rendre compte du discours indirect et indirect libre que pour rendre compte du discours direct — ou encore passage, fragment au discours direct (Martin Riegel, e.a., 1999, p. 598) — alors que pour nous l’ensemble de la construction (segment présentateur + segment présenté) constitue le passage au DD ou au DI — ou énoncé représenté (Jacqueline Authier-Revuz, 2001, p. 197). 16. Le verbe faire est également possible en DD s’il est mis en incise. Il n’introduit jamais cependant un DI (Maurice Grevisse, 1993, § 407). 17. Pour ce qui est des verbes de pensée — plus fréquents, il est vrai, en DI qu’en DD — voir Jean Dubois & René Lagane (1973, p. 211), qui donnent comme exemple Cette fois, pensait-il, j’ai des chances de réussir. Voir aussi Martin Riegel, e.a. (1999, p. 598) ou RobertLéon Wagner & Jacqueline Pinchon, pour qui dans le DD « l’énoncé est reproduit sous la forme exacte qu’il prend dans la parole ou dans la pensée » (1962, p. 29, nos italiques). Ces mêmes auteurs, dans les paragraphes consacrés au DI (§17) incluent parmi les « termes introducteurs » du DI les verbes de perception. Maurice Grevisse identifie dans une note de la 10e édition du Bon Usage (1975, p. 1224) des pensées à des « paroles qu’on dit en soi-même », mettant ainsi à sa façon un lien entre paroles rapportées et pensées rapportées.

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À quoi cela sert-il de batailler pour être accepté, puisque, au fond, il est dit : « Vous n’aviez pas besoin d’être en vie » ? (Libération, 13/02/01)18. (2) « Ce qui me déchire le plus, c’est qu’elle a voulu que j’assiste à son décès », écrit-il (Le Monde, 18/02/03). (3) Alors les ténors de la presse américaines ravis pouvaient demander aux Européens : « Sommes-nous une hyper puissance impériale ou une superpuissance indispensable ? ». Les deux à la fois, pensaient nos diplomates et, bien sûr, toutes les sociétés occidentales (Le Nouvel Observateur, 03/10/01). (4) « Les opposants à Milosevic sont devenus des partisans de Milosevic ! » veut croire Alexa Busha (Le Monde, 03/07/02). Certaines grammaires observent que tous les verbes de dire ne conviennent pas au discours direct. Ainsi, par exemple, les verbes « comme apprendre, démontrer, se figurer, prétendre, révéler, supposer introduisent moins naturellement le discours direct, car ils évaluent la proposition qu’ils introduisent »19. (b) Le verbe présentateur du DD peut non seulement être un verbe transitif, mais aussi un verbe intransitif. (5) Sous l’égide du gouvernement Bush, des prédicateurs scolaires se répondent dans des écoles pour défendre la virginité, car Bush a expliqué : « Il n’y a qu’un moyen d’éviter à coup sûr les grosses non désirées : l’abstinence. Aucun risque d’échec » (Le Canard enchaîné, 05/06/02). (6) Roquet en laisse des Américains, son hôte Berlusconi n’a su en effet qu’aboyer : « Ceux qui sont contre le G8 luttent contre le monde occidental, la philosophie du monde libre, l’esprit d’entreprise » (Le Canard enchaîné, 25/07/01). (c) Le segment présentateur du DD peut « occuper différentes positions »20 : il peut se placer avant, après ou à l’intérieur du segment présen-

(1)

18. Les exemples qui nous servent d’illustration des différentes caractéristiques présentées par les grammaires et par des traités d’ensemble sur le français sont presque tous extraits de journaux qui ont constitué notre corpus illustratif. 19. Martin Riegel, e.a. (1999, p. 598). 20. Michel Arrivé, e.a. (1986, p. 236).

CHAPITRE 1

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té21. Ces trois cas épuisent d’ailleurs les possibilités quant au placement du segment présentateur. S’il suit le segment présenté, le segment présentateur est en principe précédé d’une virgule ; s’il apparaît à l’intérieur du segment présenté, il est en principe précédé et suivi de virgules22 : (7) Mikhaïl Souslov, l’idéologue du parti, aurait alors déclaré : « On ne pourra pas le publier avant deux cent ans » (Le Monde, 04/02/00). (8) « Nous avons là un aperçu global de l’état du rugby », se félicite Corris Thomas (Le Monde, 5/02/02). (9) « Une carrière, disait Marie Dumas, retirée de la scène pour cause de maladie, c’est avant tout la santé » (Libération, 20/02/00). (d) Le segment présenté du DD est le plus souvent encadré de guillemets. Dans le dialogue transcrit ou les interviews, il peut aussi être précédé d’un tiret, accompagné ou non d’un passage à la ligne. Dans le texte journalistique le segment présenté est souvent mis en italiques23. (10) Imaginez ce partisan affiché de l’Occident qui, interrogé sur ses états de services passés répond : « J’en suis fier » (Le Monde, 11/02/03). (11) MDLM — La Musique de Bach vous procure-t-elle une forme de sérénité ? AK — Elle me rassure, comme celle de Mozart m’aide à vivre. (Le Monde de la Musique, 03/11/02). (e) Le segment présenté du DD est souvent précédé de deux points. (12) […] l’historienne Annette Wieviorka évoque cette hypothèse et rappelle le contexte de l’époque : « Les autorités soviétiques ne permettent pas aux très rares représentants de

21. Pour les cas où le verbe présentateur suit le segment présenté, ou s’y insère, Maurice Levy parle de discours semi-direct (2000, p. 201), parce que pour l’auteur « les paroles rapportées ne sont pas précisément celles dites par l’énonciateur, mais plutôt une interprétation du rapporteur : il y a des déformations possibles entre le dit rapporté et le dit réel ». Quelques exemples donnés par l’auteur : Marie va épouser le fils du Maire, souffle-t-on. Marie va épouser le fils du Maire, à ce qu’on dit. 22. Michel L’Huillier (1999, p. 673). 23. Ibid., p. 672.

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la France de les [les Français] localiser, les dénombrer, les identifier » (Le Monde, 04/02/02). (f) Le DD « préserve l’indépendance » du segment présenté24. Celui-ci conserve le système originel de coordonnées énonciatives concernant les personnes, le temps et le lieu25 de sorte que les embrayeurs dans chaque segment sont repérés par rapport aux repères énonciatifs de ce segment26. (13) Des armes, à la Devèze, on en trouve mais pas celles-là. Il suffit d’avoir de l’argent. « Demain, pour quelques milliers de francs, je me procure, ici, un pétard, si je veux, assène Kannibal […] » (Le Nouvel Observateur, 03/10/02). (14) Régine, petit bout de femme plantée sous son parapluie, s’inquiète et déclare : « Je suis à la retraite, et ma pension passe déjà intégralement dans la maison de retraite […] » (Le Monde, 04/02/03). (g) Le segment présentateur et le segment présenté du DD peuvent tous les deux prendre les quatre modalités de phrase27 classiquement reconnues (déclarative28, interrogative, injonctive, exclamative29), avec « l’intonation propre à chacun[e] »30, mais aussi avec leur ponctuation propre (par exemple un point d’interrogation dans le segment présenté) et il peut y avoir une modalité différente dans le segment présentateur et le segment présenté :
Michel Arrivé, e.a. (1986, p. 236). Pierre Le Goffic (1993, p. 269) et Martin Riegel, e.a. (1999, p. 598). Michel Arrivé, e.a. (1986, p. 236). Le terme de modalité de phrase ou modalité phrastique désigne pour les trois ou quatre formes syntaxiques spécifiques qu’une phrase, voire une proposition, peut prendre — forme déclarative, forme interrogative, forme exclamative, forme injonctive. Ce terme ne désigne donc pas la modalité quand celle-ci est exprimée lexicalement. Par exemple : Il a demandé si… exprime bien une question, mais la phrase, syntaxiquement parlant n’est pas à la forme interrogative mais déclarative. Aussi dirons-nous qu’elle exprime une modalité phrastique déclarative. 28. C’est pour éviter les malentendus liés aux termes affirmation / affirmatif, qui entrent aussi bien dans l’opposition affirmation / négation que dans celle de affirmation / interrogation / exclamation / injonction, nous préférons parler de modalité déclarative. 29. Voir Martin Riegel e.a. (1999, p. 598) et Michel L’Huillier (1999, p. 672). Il ne nous semble pas encore évident, pour le moment, que l’on puisse avoir une modalité exclamative dans le segment présentateur. Si elle est possible, il nous semble qu’elle est extrêmement rare, y compris dans le texte journalistique. 30. Robert-Léon Wagner & Jacqueline Pinchon (1962, p. 31). 24. 25. 26. 27.

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(15) On s’est dit : « Qu’est ce qu’on pourrait faire ? » (Le Monde, 16/02/03). (16) Pourrait-il [G. Bush] se dire : « Grâce à mon intervention l’Irak a été désarmé » ? (Le Monde, 18/02/03). (17) Qu’on arrête de nous dire : « Vous êtes antiaméricains! » (Le Monde, 18/02/03). (18) À l’angle de Sunset Boulevard et de La Brea Avenue, quelques élus locaux, des leaders syndicaux, latinos, se sont exprimés et l’acteur Martin Sheen, le « président » de la série « À la Maison Blanche », a supplié : « Que notre pays se réveille! » (Le Monde, 18/02/03). (19) « Y-a-t-il en Irak des armes nucléaires ? », se demande-t-il (Le Monde, 18/02/03). (20) « Une nuit, je me souviens, Bigeard m’a dit : « J’ai capturé le groupe terroriste de Notre-Dame-d’Afrique, une bande de tueurs dont je ne sais pas quoi faire ». Trinquier et moi, on va alors chez Massu, et Trinquier lui suggère : « Tu ne crois pas qu’on devrait les envoyer dans le maquis (autrement dit les flinguer) ? » Massu a répondu : « Un maquis éloigné ! » » (Le Monde, 02/12/00). (h) Le segment présenté du DD peut être incomplet, averbal31, voire agrammatical32. Il peut être en langue étrangère33. (21) « Marc non plus n’a pas voté ». Je me revois dire : « Les candidats ? Tous pareils » (Libération, 29/04/02). (22) C’est lui [N. Sarkozy] qui a appris au Président qu’il avait été visé. Lequel aurait juste répondu : « Ah bon ? » (Libération, 15/07/02). (23) « Where were you ? », demande une passante à un homme couvert de cendre. Encore sonné, il répond : « World War II », puis se reprend : « World Trade II », l’une des tours jumelles. Lapsus révélateur. (Le Nouvel Observateur, 05/11/01).

31. Pierre Le Goffic (1993, p. 269). 32. Michel L’Huillier (1999, p. 673). 33. Michel Arrivé, e.a. (1986, p. 236).

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(24) Beaucoup de jeunes expliquent écrire SMS comme ils parlent, répondant « C moa » au copain qui leur a demandé : « Ki C ? » (Le Monde, 11/08/02). (25) Prenant la peine d’écrire en français, avec « mon regrette de ma grammaire pleine d’erreurs », elle s’étonne que l’on tergiverse à propos d’un homme aussi dangereux que Saddam Hussein : « Si la France était attaque par Saddam et Al Quida, que fasse les États-Unis ? », demande-t-elle de manière un peu énigmatique (Le Monde, 16/02/03). (i) Dans l’énoncé au DD à l’oral le segment présenté est séparé du segment présentateur par une pause34 et il a une « intonation particulière à l’oral »35. Toutes les caractéristiques qui précèdent concernent la forme, aussi bien du segment présentateur que du segment présenté. Parmi ces caractéristiques formelles, on peut repérer des caractéristiques syntaxiques (b, c, g, h), lexicales (a), pragmatiques ou énonciatives (f, g), typographiques (d, e) et intonatives (i). Cette conclusion rejoint, tout en l’explicitant un peu, l’affirmation de Jacqueline Authier-Revuz concernant l’identification des formes de DD. Pour Jacqueline Authier-Revuz, celle-ci « repose sur le jeu combiné de deux types d’éléments : lexico-syntaxiques, appelés souvent « introducteurs », représentant le cadrage énonciatif de l’énonciation d’origine ; typographiques ou énonciatifs délimitant le segment mentionné : guillemets, italiques, tirets »36. La dernière caractéristique, ci-dessous, concerne en revanche ce que nous appellerons ici le statut du segment présenté, c’est-à-dire le degré de correspondance entre la forme du segment présenté et celle du discours original :
34. Ibid. 35. L’exemple que donne le Grand Larousse de la langue française à ce sujet concerne les deux constructions, l’une en DD, l’autre en DI : Je demande : « Qui est là ? ». Je demande qui est là. dont les auteurs disent que « l’intonation, dans l’usage parlé, élimine tout risque de confusion » (1972, vol.2, p. 1347). Mais l’intonation particulière à l’orale, signalée par certaines grammaires, ne nous concerne pas dans la mesure où notre corpus de base n’est constitué que de textes écrits. 36. Jacqueline Authier-Revuz (2001, p. 1997).

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(j) Le segment présenté du DD37 est censé reproduire textuellement38 les paroles (ou les pensées) originales, « dans la forme même où elles ont été énoncées »39, « sans les modifier »40, « comme une citation »41. Dans le DD « the original and reported texts are supposed to be linguistically identical », écrit Michel L’Huillier42. Certains vont même jusqu’à dire que dans le DD « les phrases placées entre guillemets représentent les paroles mêmes »43. Ce sont en tout cas les guillemets, codifiés seulement au XIXe siècle, qui « certifient — prétention fondée ou non — la littéralité du propos »44, même si l’auteur y ajoute qu’« ils s’accommodent d’une approximation reconnue ». Cette dernière caractéristique, qui revient sous une forme ou une autre dans les descriptions de quasiment toutes les grammaires est justement contestée par les études linguistiques.

2.2.

Y a-t-il des traits nécessaires du DD ?

Ce qui doit frapper dans la formulation des caractéristiques du DD par les grammaires ci-dessus c’est la présence de modalisateurs du type normalement, souvent, en général, est censé ou pouvoir. Plusieurs grammaires soulignent le fait que tout énoncé en DD n’a pas nécessairement l’ensemble des caractéristiques énumérées ci-dessus. Ce qui veut dire que pour les grammaires ces caractéristiques ne sont pas des traits nécessaires du DD. Nous croyons pour notre part qu’on peut aller plus loin et dire que parmi les caractéristiques du DD listées ci-dessus, il n’y en a aucune qui constitue un trait nécessaire du DD. Il y a toujours moyen de trouver une construction que l’on reconnaîtra comme DD et où manque la caractéristique en ques-

37. Martin Riegel e.a. (1999, p. 597) soulignent que la « fidélité littérale » du DD n’est qu’apparente parce que « le discours direct ne reproduit pas les caractéristiques du discours oral ». 38. Voir Maurice Lévy (2000, p. 199) : « On appelle style direct celui dans lequel on reproduit textuellement l’énoncé comme le ferait un magnétophone ». 39. Michel Pougeoise (1998, s.v. discours). 40. Voir Maurice Grevisse (1993, §406) ; Maurice Lévy (2000, p. 200) ; William Ancourt & Christine Denuite (1992, p. 94). 41. Martin Riegel, e.a. (1999, p. 597). 42. Michel L’Huillier (1999, p. 677). 43. Gérard Mauger (1976, p. 273), nos italiques. 44. Marc Wilmet (1997, p. 443).

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tion sans que cela nuise à l’identification de la construction. Il faut, bien entendu, qu’au moins l’une des dix et de préférence un ensemble de quelques unes d’entre elles soit présent. Pour démontrer cela, nous présenterons ci-dessous une série d’exemples de DD, extraits de différents types de textes, dans lesquels manque à chaque fois une des dix caractéristiques énumérées.
1. Il y a tout d’abord des énoncés qu’on reconnaît comme étant des énoncés au DD mais où manque le segment présentateur (caractéristique a)45. La présence d’autres caractéristiques (par exemple typographiques) et leur insertion dans le contexte global font qu’on le reconnaît quand même comme un DD : (26) Ce militant d’une cinquantaine d’années, déjà actif contre la guerre du Vietnam, s’estime bien placé pour apprécier la maturation politique du mouvement pacifiste américain. « Je discerne une plus grande diversité démographique dans la participation actuelle […] » (Le Monde, 16/02/03). 2. Les caractéristiques (b) (verbe transitif ou intransitif) et (c) (place du segment présentateur) comportent en eux-mêmes les variations possibles pour le DD, à savoir la place et la nature syntaxique du verbe : (27) […] la multiplication des images et photos, comme autant d’intimités que l’on exhibe aux visiteurs. Toute révolution suscite son lot de Versaillais. « Tout ça me dégoûte », « c’est la fin de l’intimité », glapissent-ils déjà (Libération, 15/07/02). (28) « Mon mari vient de perdre les élections », avait larmoyé Bernadette Chirac à l’été 2000, à la découverte du reportage de « Match » sur les vacances de sultan que la famille Chirac venait de s’offrir à l’île Maurice (Le Canard enchaîné, 15/05/02). 3. Les guillemets, le tiret et/ou le passage à la ligne (caractéristique d) peuvent faire défaut, de même que les deux points entre le segment pré-

45. Voir Jean Dubois & René Lagane (1973, p. 211).

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sentateur et le segment présenté46. D’ailleurs, lorsque le segment présentateur est en incise, les deux points manquent de toute façon47 : (29) Il [Milosevic] paraissait inoxydable. Ses partisans avaient prévenu : si vous touchez à un seul de ses cheveux, nous mettrons la Serbie à feu et à sang (Le Canard enchaîné, 04/04/01). (30) Comme aux convocations à une hypothétique audience. Quand elle a reçu celle pour le 29 mars, elle l’a remise dans l’enveloppe. Ce procès aurait pu devenir une obsession mais je n’ai pas voulu, ils m’ont déjà assez bouffée comme ça. Le délibéré est finalement tombé le 24 mai (Libération, 19/07/00). 4. Pour ce qui est de la caractéristique (f) (deux systèmes autonomes de coordonnées énonciatives), le problème est que sa constatation est parfois impossible, notamment lorsque la construction ne contient pas d’embrayeurs et a son verbe au présent. Il n’y a pas alors d’adaptation énonciative possible, mais cela ne nous permet pas pour autant de dire que la caractéristique « absence d’adaptation des coordonnées énonciatives » est nulle. L’absence d’embrayeurs n’est jamais signe en soi qu’on n’est pas en présence d’un DD. Elle ne peut être trait nécessaire que dans les cas où une adaptation aurait été nécessaire. Voici un exemple sans embrayeurs et donc sans adaptation : (31) « À la grande époque du tourisme, en 1990, Tijuana a reçu 19 millions de visiteurs. Elle pouvait alors se flatter d’être la ville la plus visitée du monde », se souvient Victor Clark (Le Monde, 03/07/02). Et même quand le segment présenté du DR contient des pronoms personnels théoriquement adaptables, comme le pronom je ou le pronom cela / ça, leur adaptation effective dépend du pronom qui figure dans le segment présentateur. Ainsi dans l’exemple (32) les pronoms je et ça ne s’adaptent pas derrière un segment présentateur dont le sujet est je. Il en

46. Voir le Grand Larousse de la langue française : « Certains écrivains d’aujourd’hui suppriment volontairement toute marque du discours direct, sans que le lecteur en soit désorienté » (1972, vol.2, p. 1347), une affirmation qui ne vaut pas à notre avis pour le genre journalistique, comme nous essaierons de le montrer dans ce travail. 47. Voir le Grand Larousse de la langue française : « Les deux points précèdent les guillemets quand le verbe insertif est avant » (p. 1347).

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est de même du il impersonnel dans (33) qui ne s’adapte pas, ni le déictique aujourd’hui parce que le rapport temporel dans le DI est toujours le même que celui décrit par la phrase au DD : (32) a. Je me suis dit : il faut que je voie pour qu’on puisse dire un jour « Ça a existé » (Le Monde, 02/12/00). b. Je me suis dit qu’il fallait que je voie pour qu’on puisse dire un jour que ça a existé. (33) a. Elle se plaint : « Il fait froid aujourd’hui ». b. Elle se plaint qu’il fait froid aujourd’hui48. ainsi des oppositions possibles entre le DD et le DI. 5. La caractéristique (g) (modalité de phrase), qui disait que la modalité d’une phrase au DD était soit déclarative, soit interrogative, soit injonctive, soit exclamative, est une caractéristique qui, dans sa formulation, épuise toutes les possibilités théoriquement possibles en matière de modalité de phrase49. De ce fait, se demander si elle constitue un trait nécessaire ou non n’est pas pertinent. En effet, les segments présenté et présentateur réalisent nécessairement une des quatre modalités phrastiques. Dans le DD, tant le segment présentateur que le segment présenté peuvent exprimer les quatre modalités de phrase. Cela ne veut pas dire pour autant que la caractéristique est inutile pour la caractérisation du DD, car la modalité phrastique du segment présenté permet d’opposer ce dernier mode de DR au DI, notamment dans les cas où la modalité du segment présenté est autre que déclarative. Ceci n’est pas le cas dans l’exemple suivant, où le segment présenté et le segment présentateur sont tous les deux à la modalité déclarative : (34) Reprenant lors de son allocution au dîner offert à M. Poutine les trois phrases prononcées sur le sujet lors d’un point de presse, Jacques Chirac a déclaré : « Nous avons évoqué, lors de nos entretiens, en toute franchise, la question tchétchène […] » (Le Monde, 12/02/03). 6. La caractéristique (h) (segment présenté incomplet, agrammatical, en une autre langue…) est formulée sur le mode du « possible » et pas sur le mode du « généralement ». Il y a par conséquent davantage de cas où le

48. Grand Larousse de la langue française (1972, vol.2, p. 1348). 49. On a vu plus haut qu’il en était de même des caractéristiques (b) (verbe transitif ou intransitif) et (c) (différentes places possibles du segment présentateur).

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DD n’a pas cette caractéristique que l’inverse. Cette caractéristique tire sa pertinence de « l’absence (ou en tout cas de la très grande difficulté) de ces possibilités » pour le DI, où le segment présenté ne peut pas, selon les grammaires, être tronqué, averbal, agrammatical ou en une autre langue étrangère. 7. La caractéristique (i) ne nous concerne pas véritablement, puisqu’elle n’a pas d’application dans le type de texte que nous étudions ici. En tout cas, on ne peut la qualifier de nécessaire au vu de l’écrit, puisque rien à l’écrit n’indique l’intonation. 8. Pour ce qui est de la dernière caractéristique (j) (caractère fidèle, textuel, du DD), il a été montré par des linguistes50 que le DD, placé ou non entre guillemets, ne se donne pas toujours lui-même comme textuel, littéral, fidèle51. Cette caractéristique a donc en commun avec (a), (d), (e) et (i), qu’elle n’est pas non plus nécessaire. Ainsi il y a tout d’abord des constructions de DD qui nient l’existence d’un discours antérieur de sorte qu’il ne peut être question de fidélité ou de textualité pour ces cas-là : (35) Il ne dit pas : « Formez le personnel à l’esprit d’équipe » (Le Monde, 04/02/03). Il y a ensuite les DD dont le segment présenté est une traduction (36), un résumé (37) ou une version censurée (38) du discours original, ce qui empêche évidemment de les considérer comme textuellement fidèles à l’original : (36) À ses côtés quelques manifestants scandent en anglais : « Nous sommes tous des Irakiens ! » (Le Monde, 18/02/03). (37) À l’escalade à laquelle se livre Pyongyang, assortie néanmoins d’appels explicites à la négociation et en particulier à la signature d’un traité de non-agression avec les ÉtatsUnis, Washington a répondu en substance : « Désarmez d’abord, nous parlerons ensuite » […] (Le Monde, 29/12/02).

50. Voir notamment Jacqueline Authier (1978, p. 49-54), Jacqueline Authier-Revuz (1992, p. 11 et 14, 2001, p. 197). 51. Cette idée se trouve déjà dans Nicolas Beauzée, cité plus haut, qui dit : « C’est un usage fondé en raison, de mettre les deux points après qu’on a annoncé un discours direct que l’on va rapporter, soit qu’on le cite comme ayant été dit ou écrit, soit qu’on le propose comme pouvant être dit ou par un autre ou par soi même » (Nicolas Beauzée 1767, vol. 2, p. 613, nos italiques).

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(38) Soudain, entendant son interlocuteur lui parler des célébrations en Palestine ou ailleurs, il hurle : « Quoi ? Ne me dis pas que ces fils de p…. sont en train de célébrer, ne me dit pas qu’ils sont heureux ?!! » (Le Nouvel Observateur, 03/10/01). Ce genre d’exemples sera étudié plus en détail dans le chapitre 7. En guise de conclusion, on peut dire qu’aucune des caractéristiques du énumérées par les grammaires ne constitue à elle seule un trait nécessaire du DD.
DD

3. Le Discours Indirect
3.1. Les caractéristiques du DI selon les grammaires

Le DI est caractérisé le plus souvent par les grammaires en contraste avec le DD. On retrouvera donc, dans ce paragraphe, certaines des caractéristiques retenues pour le DD au § 2.1. sous forme négative. C’est, comme le formulent Michel Arrivé, e.a.52, que le DI « inverse […] toutes53 les caractéristiques du discours direct ». C’est le cas par exemple des guillemets. Si leur présence peut être considérée comme une des caractéristiques typiques du DD, leur absence constitue pour certaines grammaires une des caractéristiques du DI : [Ici] « il n’y a plus de guillemets »54. Tout comme pour le DD, la présentation que nous ferons ici des caractéristiques du DI est une présentation synthétique globale, ce qui veut dire que toutes les caractéristiques énumérées ci-dessous ne figurent pas nécessairement dans toutes les grammaires étudiées, mais que chaque caractéristique présentée ici est retenue par au moins une grammaire. La caractéristique la plus évidente du DI est que le discours rapporté au style indirect « perd son indépendance syntaxique et énonciative »55. Le DI
52. Michel Arrivé, e.a. (1986, p. 272). 53. On peut se demander si cette affirmation n’est pas un peu trop générale. En plus il faut remarquer que cette « inversion » ne concerne que les caractéristiques prises une à une et pas dans leur ensemble, « en bloc ». 54. Gérard Mauger (1976, p 273). Voir aussi Michel Pougeoise 1998, s.v. discours. 55. Martin Riegel, e.a. (1999, p 598), nos italiques.

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est un discours direct56, écrivent Jean-Claude Chevalier e.a. qui « devient indirect » par le fait « d’être TRANSPOSÉ57 et subordonné à une proposition »58. Dépendance syntaxique et dépendance énonciative, voilà les deux principales caractéristiques mises en avant par les grammaires. a) Dépendance syntaxique Ce qui est typique des constructions en DI, selon les grammaires, est que leur segment présenté — en tout cas en français59 — est syntaxiquement subordonné au segment présentateur : le DI « se construit avec une proposition subordonnée, qui est complément du verbe principal signifiant « dire » ou « penser »60. Cette caractéristique enlève au segment présenté toute son autonomie61. Tout le débat — et aussi toutes les divergences internes entre grammaires — porte alors sur la question de savoir ce qu’il faut mettre au juste sous « subordination syntaxique » ou « subordonnées ». On peut distinguer trois positions. Une première position est celle représentée par le Grand Larousse de la langue française, pour qui le DI se limite aux seules constructions avec subordonnée à verbe fini :
On ne parle de « discours direct » que lorsqu’un verbe modal62 a pour complément une proposition, laquelle peut être comparée à une proposition équivalente au discours direct. Il y a donc discours indirect dans Il annonce qu’il viendra parce qu’on pourrait dire aussi Il annonce : Je viendrai63.

Ce dictionnaire exclut ainsi du DI non seulement les constructions avec un complément nominal :

56. Nous verrons (voir infra) que cette affirmation illustre ce qu’on appelle la conception dérivative du DR. 57. « Transposé » représente dans cette citation la dépendance énonciative ; « subordonné » la dépendance syntaxique. 58. Jean-Claude Chevalier, e.a. (1971, p. 122), nos italiques. 59. Ce qui n’est pas forcément le cas dans toutes les langues. Ainsi, en anglais on observe parfois l’absence du subordonnant, par exemple : People say (that) life is short. À l’oral cette phrase devient complètement ambiguë, son interprétation oscille entre DD et DI (voir Josette Rey-Debove 1997, p. 226). 60. Martin Riegel, e.a. (1999, p. 598). 61. Michel Pougeoise (1998, s.v. discours). 62. Par verbe modal les auteurs entendent « le verbe qui, dans le discours indirect, assume la fonction d’exprimer la modalité [de phrase] » (1972, vol.2, p. 1346). 63. Grand Larousse de la langue française (1972, vol.2, p. 1346).