Oppression - Expression des cultures domines

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Publié le : mardi 31 janvier 2012
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EAN13 : 9782296275096
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Maladies mentales et guérisseurs en Afrique Noire

MAURICE DORÈS

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Maladies mentales et guérisseurs en Afrique Noire

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1981

ISBN: 2-85802-176-7

Il... Vois-tu, mon fils, la constitution humaine subit de profonds changements au cours des siècles. Des remèdes qui, dans un lointain passé, ont pu avoir un effet heureux, peuvent perdre leur efficacité et même entraîner la mort, par suite de la modification de la manière de vivre et du climat. En général, un médicament, appliqué, sans consultation du médecin, par des personnes inexpérimentées, peut présenter de sérieux dangers. C'est cette considération seule qui a dicté au roi Ezéchias la suppression du "Livre des médicaments. " Quant au repentir et à la pénitence, auxquels les maladies doivent donner lieu, il y a tant de ces maladies qui sont rebelles entièrement à l'art du médecin, ou qui, malgré les soins médicaux les plus minutieux, traînent en longueur, que tout malade, dont le cœur n'est pas endurci, se trouve alors engagé à réfléchir à son passé...
))

Rabbi Akiba (M. Lehmann, d'après Le Talmud)

Avant-propos

Dans les sciences humaines, la volonté de délimiter un terrain et d'appliquer une grille théorique aboutit à un affadissement de la réalité, à sa déformation aussi. Certes, on « ment» obligatoirement quand on ne dit pas tout. Aucun texte n'y échappe. Mais, sans doute, mieux vaut « mentir vrai» que fabriquer scientiquement du faux. L' histoire écrite de la femme village est une tentative de produire du vrai avec, pour seul moyen, le contact entre le rappel des faits et l'écoute de nos imaginaires. J'ai écrit ce récit à la suite d'un ensemble d'observations et de recherches faites pendant huit années de pratique psychiatrique en République Centrafricaine et au Sénégal. En Afrique, les causes de la maladie mentale sont expliquées à la fois par les problèmes personnels de l'individu et les représentations culturelles de la maladie liées aux croyances, telles que la sorcellerie, le mauvais sort ou les esprits. Ce système d'interprétation, associé à la force des liens familiaux, rend souvent compte d'une grande disponibilité à l'intérieur de la société pour admettre la maladie et favoriser son autotraitement dans le sillage des manifestations culturelles organisées pour la protection de l'ensemble de la communauté. Au Sénégal, le nit u ndox - personne de l'eau est une des représentations de la maladie. Elle désigne une personne que l'on croit être accompagnée d'un ancêtre revenu. Cette croyance charge la relation entre la personne et son entourage des peurs essentielles du groupe. On peut retrouver ici l'idée que la maladie mentale a un rôle régulateur au sein de la famille: elle déplace les angoisses de tous sur un seul. 7

Dans cette perspective, l'étude du désordre mental s'associe étroitement à celle du devenir de la personnalité. A Dakar, l'histoire d'une patiente nit u ndox m'a mené dans son village, au cours de sa prise en charge. Ce fut la découverte d'une situation unique et exemplaire. Le lien entre l'histoire personnelle et l'histoire du groupe social et familial était palpable. La rencontre de la liberté individuelle (le sens d'une vie) et des déterminismes socioculturels (le sens d'une histoire) faisait surgir la notion de destin. J'ai essayé d'établir une relation entre la place que la personne occupe dans son milieu, le discours qu'elle tient et les actes qu'elle accomplit. Ces préoccupations appartiennent sans doute au domaine de l' ethnopsychiatrie. Cette discipline a pour objet le rapport entre la maladie mentale, la société et sa culture. A l'évidence, il y a des points communs entre l'ethnologie et la psychiatrie. Leurs concepts respectifs sont distincts mais, au fond, il s'agit toujours de donner une signification aux projets des hommes. Dans ce sens, l' ethnopsychiatrie n'existe peut-être pas dans la mesure où toute la psychiatrie est ethnopsychiatrique. Il importe en effet de considérer l'homme d'abord, dans tout ce qui infiltre son existence, le pathologique n'intervenant que secondairement comme un cas de figure. Ce point de vue sur la maladie mentale, indépendant de toute école, est partagé par Jean-Pierre Klein. Je lui dois sans doute un peu de sa liberté d'esprit et je le remercie de m'avoir montré que la psychiatrie pouvait être poétique. Plusieurs rencontres et expériences ont marqué ce travail. l'ai d'abord exercé des responsabilités dans la région parisienne, en particulier dans le service du professeur Barbizet, que je remercie pour sa confiance et son soutien. Je remercie, de même, le professeur Bourguignon et son équipe qui m'ont appris la critiqul' de la nosologie et la nécessité de l'analyse de la relation dans l'acte thérapeutique. A Bangui, affecté au service des grandes endémies dans le cadre de la Coopération j'ai aussi pu créer le service de 8

psychiatrie de la République Centrafricaine avec la bienveillance des autorités. Au Sénégal, ensuite, j'ai eu la responsabilité d'une division de psychiatrie à l'hôpital de Fann, à Dakar. En Afrique, je constatai que la psychiatrie, comme partout, ne couvrait qu'une très faible partie des événements où le désordre mental apparaissait, et se donnait pour tâche d'en réduire les symptômes. Cette situation était beaucoup plus accusée qu'ailleurs, en dépit des efforts institutionnels de l'ensemble des soignants, dans la mesure où le psychiatre, étranger de surcroît, passait par des interprètes pour conduire ses entretiens. Aussi appris-je la langue, à Dakar comme à Bangui, pour pouvoir partir à l'intérieur du pays. Je rencontrai au cours de mes tournées de nombreux guérisseurs et les malades qu'ils traitaient. Je découvris une autre médecine dont l'efficacité était indéniable et dont une partie des échecs était dirigée sur l' hôpital. l'observai surtout une autre conception de la maladie où la question était de pouvoir négocier avec le « mal» plutôt que de le faire disparaître. Cela étant, l'intérêt porté à la médecine traditionnelle ne peut pas faire oublier l'importance des problèmes de santé dont la solution passe d'abord par le renforcement des moyens mis à la disposition des équipes médicales. Le rôle certain des guérisseurs est un autre sujet. Ce point sera abordé dans la première partie consacrée à la médecine traditionnelle africaine. l'ai pu entrer dans ce domaine grâce à l'amitié de plusieurs guérisseurs. Je tiens en particulier à exprimer ma reconnaissance, pour l'ouverture chaleureuse de sa maison, à Awa Niang, de Yoff. Je remercie aussi Fat Seck, de Rufisque, qui m'a mis à l'aise parmi les siens. Surtout, je dois beaucoup à Tabane, de St Louis, chez qui j'ai travaillé intensément pendant des semaines entières. Je remercie pour leur accueil et leur grande compréhension les habitants de Diaminar qui m'ont fait connaître la vie de leur village. En même temps, j'adresse tous mes remerciements à Alima Lô qui m'a autorisé à publier son histoire. Pour terminer cet avant-propos, je remercie le Docteur Georges Gachnochi pour ses conseils et son souci de rigueur qui m'ont amené à préciser plusieurs points. 9

Je remercie Paul Fuks dont les réflexions, au cours de longues conversations, furent un véritable enseignement. Et je rends hommage à Mbissine Diop Dorès qui a toujours su me montrer l'importance des paroles de ceux que nous avons écoutés ensemble.

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I
LA MÉDECINE TRADITIONNELLE AFRICAINE

Introduction

La pensée médicale suit souvent la direction que lui indique l'opinion publique. Le mouvement des idées n'est

jamais le fait du hasard.

T

Jne période se termine où la

médecine fondait son pouvoir sur les sciences exactes. Beaucoup lui reprochent aujourd'hui d'avoir négligé les choses de l'esprit. L'homme devenait un ensemble d'appareils, digestif, nerveux, cardiaque etc... que le médecin réparait quant il décelait un défaut dans leur fonctionnement. Cette conception mécanique de la santé ne pouvait satisfaire le besoin de bien-être réclamé par tous, depuis touJOurs. Dans le même temps, l'influence des philosophes est diminuée par le doute. Aucun système n'appréhende la totalité des réalités psychiques sociales et historiques. Aucune cause ne suscite un enthousiasme absolu. Et la pensée critique s'arrête au seuil d'une praxis sans dynamique. Beaucoup reculent devant l'analyse véritable des situations. Elle nécessiterait la création de nouveaux concepts et le bris des anciens. Le risque est grand. La recherche approfondie du connu devient si ardue que l'on préfère virer vers l'inconnu. Ainsi, le fantastique, l'inexplicable et le merveilleux, qui n'ont pourtant jamais cessé d'être attachés aux projets des hommes, deviennent maintenant une mode.

C'est dans ce contexte idéologique que l'intérêt pour les guérisseurs est repris par les instances officielles, y compris l'Organisation Mondiale de la Santé: « ... Les responsables des Services de Santé Mentale auront souvent à tenir 13

compte de l'action tant thérapeutique qu'éducative des guérisseurs (1).
»

Le terme de guérisseur a toujours eu une connotation très péjorative auprès des médecins européens, soucieux de ne pas se laisser déposséder de leurs malades. Mais rien ne les menace encore, puisque les guérisseurs dont on reconnaît aujourd'hui la valeur sont les guérisseurs africains. Les services de santé des pays du Tiers monde ne peuvent faire face aux besoins médicaux des populations. La contribution des guérisseurs serait alors réclamée pour alléger les travaux des équipes médicales. Par ailleurs, cette nouvelle démarche sera d'autant mieux comprise que les guérisseurs sont aussi les gardiens des valeurs anciennes. C'est l'époque où les nations récentes construisent leur identité et se tournent vers les origines pour définir les idéaux de négritude ou d'authenticité. TI s'agit là sans doute d'une étape indispensable. Il fallait d'abord démontrer que l'Afrique possédait tous les caractères d'une civilisation. Cela n'allait pas de soi quand la colonisation envoyait, à la suite des missions militaires, les missions médicales et religieuses pour se saisir, après les biens, des corps et des esprits. Certes, les Africains auraient pu vivre et mourir sans elles. Ils avaient leurs rois, leurs prêtres et leurs médecins. Mais l'opposition entre les médecins militaires et les médecins africains était absolue. Les premiers apportaient un ordre nouveau qui ne pouvait s'imposer qu'en détruisant l'ancienne société (2). L'attitude des médecins rejoignait celle des missionnaires. Quel qu'ait pu être leur dévouement, ils participaient à
(1) Extrait d'un rapport concernant « l'Organisation de la santé mentale dans les pays en voie de développement» (Rapport 564-1975). (2) Nombreux sont ceux qui en témoignent. Un administrateur cité par André Gide dans son Voyage au Congo (1902) écrit: « Depuis plus d'un an, la situation devient de jour en jour plus difficile. Les Mandjias, épuisés, n'en peuvent plus et n'en veulent plus. Ils préfèrent actuellement la mort au portage... Les villages se désagrègent, les familles s'égaillent; chacun abandonne sa tribu, son village, sa famille, ses plantations, va vivre dans la brousse comme un pauvre traqué pour fuir le recruteur. Plus de cultures, partant plus de vivres... La famine en résulte et c'est par centaines que ce mois dernier les Mandjias sont morts de faim et de misère. » Charles André Julien avance dans son histoire de l'Afrique que trois forces ont désintégré l'Afrique: l'administration, l'économie nouvelle et les missions. Il écrit: « Les missionnaires dans leur lutte contre le paganisme ont précipité la ruine des autres formes qui lui étaient intiment attachées. » 14

une politique aux buts précis. Il s'agissait de soigner une population pour la faire travailler et produire. L'éradication des grandes endémies s'est accompagnée de regroupements de population, volontaires ou non, le long des nouvelles routes. La Science justifiait tous les actes. Et la Raison triomphait de la Magie. Les fétiches ne pouvaient rien, semble-til, contre les épidémies. Ceux qui s'insurgeaient contre le rejet brutal de leurs croyances étaient accusés de refuser le Progrès. En fait, au-delà d'une politique de domination, deux conceptions de l'univers s'affrontaient: la conception occidentale, totalitaire, excluant les mythologies étrangères, et la conception africaine, pluraliste. En effet, l'aisance avec laquelle les Africains acceptent les nouvelles religions tient sans doute à l'idée qu'un esprit de plus renforcera la protection de la maison. En Afrique, chacun a droit à l'hospitalité, y compris Dieu. Malheureusement, la coexistence n'a pas été possible. Les conflits ont dégradé une société et la médecine qui s'y attachait. Auparavant, les guérisseurs avaient une connaissance réelle des vertus thérapeutiques de nombreuses plantes. Et surtout la maladie n'était pas leur seul domaine. Ils comprenaient et expliquaient les événements à partir d'une vision globale de l'univers. En wolof (Sénégal), le mot médicament se dit garap. Garap signifie également arbre. L'arbre est un symbole de vie. En sango (République Centrafricaine), le mot médicament se dit yom Yoro signifie aussi poison. C'est un signe de mort. La maladie est un déséquilibre des liens qui maintiennent la vie contre la mort. Ces liens sont d'ordre spirituel et physique. La relation entre l'homme qui soigne et l' homme malade met en jeu un ordre total. Cet ordre a été bouleversé. Une grande partie de la société africaine est devenue urbaine. La loi de l'État a remplacé la loi de la « gens». Et le guérisseur ne peut s'inscrire dans cette nouvelIe organisation parce qu'il n'en connaît pas tous les codes. Une donnée peu étudiée et très importante, qui constitue le pouvoir, est la détention de l'information. Le guérisseur n'est pas seulement un borom xam xam (3), proprié(3) Voir glossaire.

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taire d'un savoir technique et ésotérique. C'est aussi un homme très bien informé des problèmes de son entourage et des réalités de la vie. Sa marginalité n'est pas synonyme d'isolement. Il ne manipule pas que les forces symboliques. Il manipule aussi les gens. Et il est en mesure de le faire parce qu'il connaît l'histoire de chacun, en particulier ses amis et ses ennemis. Actuellement l'information échappe au guérisseur. Elle appartient aux organismes de l'État. Par ailleurs, la radio modèle de nouvelles préoccupations. On l'écoute partout, dans les villages les plus éloignés de la capitale, dans toutes les maisons, y compris celle du guérisseur. Ce dernier n'a plus le monopole du savoir et de l'information. Son audience diminue. Il n'est plus le garant d'une mémoire collective. Devenu ignorant et ne pouvant se donner luimême en exemple, il va vendre du bonheur, ou plutôt l'idée que chacun s'en fait de nos jours. Ce processus de dégradation conduit, chez certains, au développement d'une importante activité maraboutique de mauvaise qualité. A Dakar, les faux marabouts (4) sont très nombreux. Beaucoup affichent un grand respect pour la religion, ce qui ne les empêche pas de boire de l'alcool en cachette, ou sans se cacher. On les nomme les marabouts Cognac. Les cas rapportés dans la presse ne sont pas rares, où ils abusent de la naïveté de leurs consultantes. Ils promettent n'importe quoi et font n'importe quoi. Un fonctionnaire raconte que pour amadouer son supérieur hiérarchique après une absence, il suivit les conseils d'un marabout. Il entra dans le bureau de son patron avec un grand sourire. Il importait qu'il montrât ses dents, car il les avait frottées avec un produit magique. En plus, il avait dû faire deux nœuds à sa ceinture. Finalement, il reçut deux avertissements. Les rites de la vie font place à des superstitions insensées. Des sommes importantes d'argent dépensées en pure perte grèvent de modestes budgets. Les charlatans vont de maison en maison et vivent en parasites; ils profitent de la crédulité publique. Grâce à eux, l'ignorance et l'irresponsabilité trouvent un milieu favorable. Il s'agit véritablement d'un fléau social.
(4) Voir glossaire.

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Les intellectuels africains en sont conscients, et le personnage du marabout-guérisseur est présent dans presque tous les romans, pièces de théâtre et films africains. Ses actions néfastes dans les familles sont dénoncées. Son inefficacité comme guérisseur est montrée, et le ridicule s'abat sur lui quant survient le dénouement. Dans un film nigérien (Sai"tané, d'Oumarou Ganda), il se suicide après avoir connu la honte, et l'étonnement de recevoir la réponse inattendue d'un esprit. Cette tentative d'information est indispensable si l'on souhaite réellement le progrès de la société africaine. Or c'est le moment choisi par d'autres, en particulier des psychiatres étrangers, pour se pencher sur les pratiques des marabouts et les valoriser en leur attribuant des sign~fications méconnues et des vertus oubliées. Il serait regrettable que ce mouvement d'idées s'opposât au premier, fût une source de malentendus et un alibi pour une mésutilisation des connaissances. TI serait également trop simple de résoudre ce problème en distinguant le bon guérisseur du charlatan. Il s'agit en fait d'un phénomène socio-culturel total. Il importe donc que chacun situe sa réflexion au lieu d'où elle est issue et la maintienne sans confusion dans le champ de son étude et de son projet. Cela revient à dire que la rigueur s'impose et qu'aucune hypothèse ne mérite d'être avancée quand elle n'est pas précédée d'une description des démarches effectuées. L'hypothèse selon laquelle les psychiatres et les guérisseurs pourraient collaborer est un exemple de réflexion confuse où les concepts ne sont pas maîtrisés. L'éclairage de cette question nécessite de savoir qui la pose, comment et pourquoi. Auparavant, si l'on veut comprendre la médecine africaine, il est indispensable de cerner les contours de la personnalité du guérisseur.

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1 La personnalité du guérisseur

Elle présente des particularités psychologiques presque constantes, reconnaissables à la fois à travers les cultures et à travers les siècles. Georges Devereux et Mircéa Eliade ont étudié ce sujet, le premier dans le contexte d'une recherche ethnopsychiatrique, le second en historien des religions. Ces deux auteurs emploient dans un sens très général le terme de chaman, qui désigne précisément le guérisseur sibérien. Nous emploierons également ce terme parce qu'il détient une pertinence anthropologique. Mais nous gardons à l'esprit que chaque personne se nomme et est nommée dans sa propre langue. Les termes wolofs ne manquent pas pour désigner ceux dont une des activités est de soigner.

Les désignations

linguistiques

en wolof

Le sérigne étudie et enseigne le Coran. Il n'accomplit pas nécessairement des actes thérapeutiques. Le mot marabout en est la traduction française. Le sérigne écrit des versets du Coran nommés teere - gris-gris, que l'on garde cousus dans un carré de tissu ou de cuir. En général, on les attache sur soi ou dans un recoin de la maison. On peut aussi les tremper dans une eau - saajara utilisée comme boisson, ou pour un bain. Le ndeppkat s'occupe des esprits (les rab). Chez les Lébous pêcheurs, les rab se manifestent par le biais de possessions, au cours de la cérémonie du ndepp. La possession 18

conduit à des transes et à l'expression mimée de la personnalité du rab. Quand le rab vient de l'eau, la possédée fait des mouvements de natation dans le cercle de sable, délimité au début de la cérémonie du ndepp. Elle peut aussi passer rapidement du poisson à l'homme en s'asseyant brusquement. Les ndeppkat qui la dirigent lui donnent alors un bout de bois avec lequel elle pagaie énergiquement. Il y a des rab toubab (blancs), vieillards, lutteurs, lions, rongeurs, etc. Le rab d'Awa Niang, la ndeppkat de Yoff, est particulièrement agressif. Nous avons souvent vu Awa lancer de l'eau et du sable sur l'assistance pendant sa possesston. Le lourouskat est un magicien. En fait, il pratique des tours de prestidigitation de qualité moyenne. Le borom xam xam allie des connaissances coraniques et également des connaissances fétichistes appelées xam xam bounul - mot à mot « le savoir noir» ou plus précisément le « savoir africain ». Tabane est un borom xam xam connu de St Louis. On l'appelle aussi Serigne Tabane. Le borom xamb possède des autels où il fait des offrandes à ses rab. Le ndeppkat est un borom xamb. Le biloji (pluriel bilejo) est un terme toucouleur qui signifie chasseur de sorciers (1). Le biloji a pu être sorcier lui-même. Khadiatou Bodien est une très célèbre biloji installée à Grand Yoff, un quartier de Dakar. La cour de sa maison ressemble à une arche de Noé, tant les animaux y sont variés et nombreux. Elle y a planté un mât avec son drapeau personnel. Beaucoup d'autres termes sont employés: fajkat - guérisseur, jabbarkat - féticheur, borom ren - connaisseur de plantes. On voit précises et Sénégal un chamaniques que tous ces termes renvoient à des fonctions non exclusives. Nous n'avons pas trouvé au terme générique pour l'ensemble des activités (2). Cela tient sans doute à l'influence de

(1) Voir glossaire. (2) Ce terme existe en Afrique centrale. Le nganga est un féticheur qui soigne. Le mot nganga est utilisé dans plusieurs langues et dans plusieurs pays (R.C.A., Zaïre, Gabon, Cameroun etc...). Cela atteste du caractère général de son activité même si chaque ethnie a ses coutumes spécifiques. 19

l'Islam qui a apporté une nouvelle connaissance et fragmenté l'ancienne. La possession et l'expérience mystique ne sont pas du même ordre. Pourtant, il semble que la personnalité et l'histoire des chamans présentent des traits communs au-delà de leurs particularités.

Le chaman et la vie quotidienne
La plupart des chamans se distinguent d'emblée de leur entourage. Ce qui nous a frappé en premier lieu, c'est l'énergie dont ils disposent pour assurer leur fonction. Pour s'en apercevoir, il suffit de passer la journée chez un guérisseur et l'observer. Cette méthode est un complément indispensable aux longs entretiens, également très utiles, mais qui ont pour inconvénient de fixer la personne en position assise. Dans cette situation figée, où par ailleurs la parole du chaman est renvoyée sur lui alors qu'habituellement elle est tournée vers les autres, des aspects de l' activité chamanique sont privilégiés et d'autres voilés. Le chaman est très mobile (3). Attentif à celui qui vient le consulter, il reste soucieux des problèmes domestiques de sa maison. Très présent à son entourage, il va de l'un à l'autre dans la concession (4), le moindre incident le concerne. Ses visiteurs sont souvent familiers avec lui, voire même le raillent gentiment. Cela indique bien que le chaman puise une grande partie de sa force dans la vie des autres et leurs réalités quotidiennes. Mais son équilibre est instable, il appelle le mouvement sous peine de se rompre.

Le chaman et l'imaginaire
Proche des siens, il en est également très éloigné par son savoir et la faculté qu'il a de s'accommoder d'un imaginaire riche et mouvant. Son histoire réelle, fantasmée ou
(3) n y a des exceptions surtout chez les musulmans stricts. Tierno Vilane, marabout né à Kaffrine, installé à Coulor, décédé récemment, n'était pas sorti de sa chambre attenante à la mosquée depuis 1940. Ses affaires étaient très prospères. Un secrétaire s'en occupait. On venait chez lui pour recevoir sa bénédiction. Il vivait sans femme. (4) La concession désigne la maison et sa cour entourées d'une clôture. 20

légendaire n'est jamais simple. Les « femmes esprits» révèlent une des faces.

en

Les chamans ont tous des « femmes esprits» protectrices. Ces « épouses célestes» les accompagnent dans leurs activités thérapeutiques. Elles font aussi des approches amoureuses et exigent des relations sexuelles.

La « femme esprit» du chaman sibérien est appelée
ayami, celle du chaman wolof, jabar u rab, ou bien jabar u jinné - épouse esprit ou épouse génie. Le mot jabar -épouse peut également être remplacé par le mot coro, qui signifie amante. Cette femme imaginaire est très jalouse et parfois gênante. Elle peut empêcher le chaman de se marier ou encore gâter ses relations avec sa femme terrestre.
Tabane et son éPouse rab

Tabane raconte qu'un jour les rab - esprits sont venus vers lui. Pendant vingt-deux jours il n'a pas mangé. Son père veillait sur lui. Le lit où il était couché semblait s'envoler vers le ciel. Tabane disait: « je pars». Son père lui demandait où il allait. Il répondait qu'il n'en savait rien (... Xam -0. Vingt-deux jours après, sa peau s'épluchait. Il a vu un train et un cheval qui passaient au-dessus de lui; les rab étaient responsables de cela. Et puis un jinné (5) est venu le che~cher; c'était une jeune fille. TI lui a demandé de l'emmener au ciel. Elle a pris sa main et ils se sont envolés. TI s'est retrouvé dans une chambre très lumineuse sans porte ni f~nêtre; on n'en voyait pas les murs. Ils sont restés ensemble pendant une nuit. Mais quand ils sont redescendus, doucement, il avait l'impression que six mois s'étaient écoulés. La jeune fille l'a embrassé et lui a demandé ce qu'il voulait. Il a répondu qu'il avait besoin de soigner les gens. Elle a encore demandé s'il ne désirait rien d'autre. TI a ajouté qu'il voulait aussi maîtriser les sorciers. Elle a dit qu'elle lui accorderait ce qu'il avait demandé à la condition qu'il ctfisât de prier. Tabane a refusé catégoriquement. Elle
(5) Voir glossaire.

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