Abdou Diouf

De tirera lamine (auteur)
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L'objectif principal de ce livre est d'évaluer la biographie politique sur les pratiques gouvernementales. La première partie analyse l'entrée en politique d'Abdou Diouf et la construction d'une stature nationale. Il examine ensuite le processus mis en place par le président Léopold Sédar Senghor pour préparer l'héritage du pouvoir et analyse les causes de l'échec d'Abdou Diouf aux élections présidentielles de 2000. Enfin, il traite des pratiques gouvernementales en mettant l'accent sur son style de gouvernement.
Publié le : mercredi 16 mars 2011
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EAN13 : 9782296155497
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Abdou Diouf Biographie politique et style de gouvernement

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01340-6 EAN : 9782296013407

Lamine TIRERA

Abdou Diouf

Biographie politique et style de gouvernement

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen Déjà parus
Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l'Organisation Internationale de la Francophonie, 2006. Wilfrid DANDOU, Un nouveau cadre constitutionnel pour le Congo-Brazzaville, 2006. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation, 2006. Grégoire BNOGO, Histoire de la philosophie africaine, 2006. Tome I : Le berceau égyptien de la philosophie Tome II : La philosophie moderne et contemporaine Tome III : entre la postmodernité et le néo-pragmatisme Mamadou Aliou Barry, Guerres et trafics d'armes en Afrique, 2006. Rudy MASSAMBA, L'Afrique noire industrielle, 2006. André-Hubert ONANA MFEGE, Les Camerounais et le général de Gaulle, 2006. André-Michel ESSOUNGOU, Justice à Arusha, 2006. Alexandre GERBI, Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, 2006. Nicolas METEGUE N'NAH, Histoire du Gabon, 2006. P.-C. BAK.UNDA ISAHU CYICARO, Rwanda. L'enfer des règles implicites, 2006. J. TAGUM FOMBENO, L'action des syndicats professionnels en Afrique noire francophone, 2006. J. F. MAKOSSO KIBA y A, L'information stratégique agricole en Afrique, 2006. M. ELOUGA, V. NGA NDONGO et L. MEBENGA TAMBA (eds), Dynamiques urbaines en Afrique noire, 2006. Djibril DIOP, Décentralisation et gouvernance locale au Sénégal,2006. Camille KUYU, Les Haïtiens au Congo, 2006. Adama GA YB, Chine - Afrique: le dragon et l'autruche, 2006. Ali CISSÉ, Mali, une démocratie à refonder, 2006. Jerry M'PERENG DJERI, Presse et histoire au CongoKinshasa, 2006.

A mes parents, A la mémoire de mon père A mes amis, A mes professeurs

Remerciements
Je tiens à remercier solennellement mesdames et messieurs Michel Offerlé, Françoise Dreffus, Laure Neumayer, Jacques Lagroye et Michel Dobry, professeurs à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1). Je remercie également le professeur Bastien François, de m'avoir orienté et conseillé utilement en ce qui concerne l'aspect méthodologique de cette recherche, sans oublier les critiques fécondes de Johanna Siméant professeur à l'Université Lille 2 et à l'Université Panthéon-Sorbonne. J'exprime toute ma gratitude à Traoré MohamedLamine, Alatsara Jaona, Abdoul Niane, Hadiya Wagué et Niouma Tirera de m'avoir conseillé tout au long de ce travail. La réalisation de ce travail serait impossible sans l'aide précieuse de monsieur Jean-Claude Colliard, professeur à l'Université Panthéon-Sorbonne et membre du Conseil Constitutionnel. Je remercie les lecteurs: Mamadou Wagué, Mallé Tirera, Amadou Tidiane Kane, Fatoumata Wagué, Rama Badji, Lamine Souané, Dianguina Tounkara, Fabrice Zouré, Fatoumata Traoré, Wandé Diaby, Dibril Diop, Mamadou Mbaye, El Housseyni Kane, Yéli Macalou, Cheikh M'Backé Diouf, Collé, Kaourou Wagué, Dado Tirera, Sosthène Adéossi, Kadia Kane, Aliou Dia, Aboubakry Sakho, Cheikhna Diaby, Daouda Diankha, Saloum Traoré, Mamadou Aïdara, Mamadou Samba LY, Binta Wagué, Babacar Kane, Kalidou Wagué et Alioune Badara O. N'Diaye. Enfin, je remercie toutes les personnes de bonne volonté de prés ou de loin qui ont partagé avec moi cette aventure intellectuelle.

9

Principales abréviations
A.E.F. Afrique Equatoriale française A.F.P. Alliance des Forces de Progrès And-Jëf/MRDN Mouvement Révolutionnaire pour la Démocratie Nouvelle A.O.F. Afrique Occidentale française B.D.S. Bloc Démocratique Sénégalais B .M.S. Bloc des Masses Sénégalaises B.P.S. Bloc Populaire Sénégalais C.N.T.S. Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal E.N.A. Ecole Nationale d'Administration E.N.A.M. Ecole Nationale d'Administration et de Magistrature ENFOM Ecole Nationale de la France d'Outre-Mer L.C.T. Ligue Communiste des Travailleurs L.D.M.PT Ligue Démocratique: Mouvement pour le Parti du Travail M.D.P Mouvement Démocratique Populaire M.R.S Mouvement Républicain Sénégalais N.P.A. Nouvelle Politique Agricole O.S.T. Organisations Socialistes des Travailleurs P.A.I. Parti Africain de l'Indépendance P.A.I.M. Parti Africain pour l'Indépendance P.A.S. Programme d'ajustement structurel P.D.S. Parti Démocratique Sénégalais P.I.T./S Parti de l'Indépendance et du Travail-Sénégal

10 P .L.P. Parti pour la Libération du Peuple P.P.S. Parti Populaire Sénégalais P .S. Parti Socialiste PRA/Sénégal Parti du Rassemblement africain R.N.D. Rassemblement National Démocratique SFIO Section française de l'Internationale Ouvrière V.D.P. Union pour la Démocratie Populaire V.D.S/R. Union Démocratique Sénégalaise- Rénovation U.P. S. Union Progressiste Sénégalaise V.R.D. Union pour le Renouveau Démocratique

Il

SOMMAIRE

1ère Partie: ENTREE EN POLITIQUE ET CONSTRUCTION D'UNE STATURE NATIONALE

CHAPITRE 1 : ORIGINE ET FORMATION INTELLECTUELLE Section 1 : Formation militante 91 : L'influence du marxisme
92 : Léopold Sédar Senghor, un parcours atypique

Section 2 : La formation intellectuelle
91 : Une enfance marquée par une double scolarité: conjuguer en même temps l'école française et l'école coranIque 92: Le choix de poursuivre des études politiques et juridiques 93 : L'ENFOM: voie royale pour la politique en Afrique

12

CHAPITRE 2 : UN ETAT DES LIEUX DES RESSOURCES Section 1 : Un inventaire des ressources politiques
91 : La 92 : La 93 : La 94 : La ressource ressource ressource ressource technocratique parlementaire ministérielle partisane

Section 2: La carrière politique Diouf à la lumière du modèle du

d'Abdou

politicien

investisseur
91 : Stratégies
de gestion des ressources politiques 92 : Evolution du stock de ressources d' Abdou Diouf: les structures extra-partisanes

II ème Partie:

HERITAGE

ET POUVOIR

CHAPITRE 3: HERITAGE ET SUCCESSION Section 1 : Un héritage préparé par Léopold S. Senghor
91 : Les candidats à la succession de Senghor: Abdou Diouf et Babacar Ba

13 ~2: Choix de Senghor sur Abdou Diouf et les arguments post-décisionnels

Section 2 : Le « rituel »de la succession politique

~1 : Comment Senghor a préparé la succession politique en démocratie? ~2 : Démission de Senghor et investiture d'Abdou Diouf
CHAPITRE 4 : DU PRESIDENT HERITIER AU PRESIDENT ELU

Section 1 : La stratégie présidentielle
Diouf, un héritier présidentiable? ~2: L'élection présidentielle de 1983: un président héritier à la recherche d'une légitimité populaire

~1 : Abdou

Section 2 : Stratégie de consolidation du pouvoir et modernisation de la politique

~1 : Acteurs et stratégie de consolidation du pouvoir d'Abdou Diouf ~2 : Modernisation de la politique ou «désenghorisation » ?

14

III ème Partie:

LE STYLE DE GOUVERNEMENT

CHAPITRE 5 : CONSENSUS POLITIQUE AJUSTEMENT STRUCTUREL Section 1 : Ajustement structurel politique

ET

et situation

politique ~2 : L'ajustement structurel: réformer l'Etat postcolonial?

~1 : Un état des lieux de la situation

Section 2 : Rapports du Chef de l'Etat avec les différents acteurs de la vie politique

~1 : Les rapports

avec le Parti socialiste ~2 : Les rapports avec l'opposition ~3 : Les rapports avec les confréries religieuses ~4 : Les rapports avec les organisations syndicales

Section 3 : Un exemple de consensus politique sénégalais en période d'ajustement structurel

15

CHAPITRE

6

:

PRATIQUES GOUVERNEMENTALES ET DEMOCRATIE SENEGALAISE Section 1 : Le gouvernement d'union nationale comme instrument de pratique gouvernementale
91 : Gouverner par consensus: gouverner avec l'opposition parlementaire 92 : « dépolitiser» les réformes sectorielles

Section 2 : Succession politique, gouvernement d'union nationale et démocratie sénégalaise
91 : Succession politique et démocratie: éléments théoriques 92: gouvernement d'union nationale et démocratie: «l'art d'administrer» la réforme

CONCLUSION

GENERALE

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

ANNEXES -Notice biographique - Entretiens de Philippe Sainteny et de Thierry Perret avec Abdou Diouf TABLE DES MATIERES

17

Introduction
L'analyse de la trajectoire de vie d'un homme politique ou d'un homme d'Etat suppose l'existence d'une certaine singularité relative à sa trajectoire politique: sa personnalité, ses discours, les modalités d'accès au pouvoir, l'exercice ainsi que sa conservation. Chaque homme politique défend ses idées avec vigueur dans la vie quotidienne et dans l'action politique. Une telle investigation implique un recours à l'analyse biographique, à la doctrine idéologique et les pratiques de gouvernement. Autrement dit, ces règles relèvent d'une manière générale du champ politique. L'étude d'un tel projet devrait prendre en compte le respect d'un certain nombre de règles propres au champ de la recherche en sciences sociales. Au premier abord, la question de l'utilité d'une telle recherche axée sur l'analyse de la trajectoire politique d'un homme d'Etat se pose. En effet, l'étude de cette trajectoire de vie individuelle va prendre en compte l'analyse de toute une série d'éléments à savoir le passé, l'environnement dans lequel l'acteur politique a vécu, la construction des relations sociales au sens propre du terme. Cet ensemble de paramètres liés à son histoire, qui lui est personnelle et singulière, influence ou peut influencer ses choix, la carrière politique de l'acteur, et dans une certaine mesure les décisions personnelles et/ou collectives de toute une communauté, voire d'une nation, d'un Etat. C'est en ce sens que l'analyse de la trajectoire politique du président Abdou Diouf présente une certaine originalité de par sa position singulière dans la sphère du champ politique sénégalais. Pour comprendre cette originalité, il faut étayer l'explica-

18 tion en développant certains points. Sur la dimension familiale, Abdou Diouf est issu d'une famille musulmane, de père Sérère et de mère Toucouleur. Ce qui suppose un certain métissage, et signifie sur le plan symbolique, un brassage culturel dans un continent sujet à de vives tensions ethniques. Dès lors, les dimensions familiales et religieuses ont-elles un impact sur l'engagement politique? En effet, la dimension politique ou le phénomène d'influence politique, est particulièrement présent chez certains hommes politiques. En outre, certains acteurs politiques sont marqués par l'influence d'un « père politique et spirituel »1 qui a pu les «éduquer et les guider dans leur carrière de militant. La carrière politico-administrative du président Abdou Diouf s'est déroulée dans l'ombre du président Léopold Sédar Senghor, «père de l'indépendance» de la République du Sénégal. Sur le plan des ressources, il dispose d'un capital culturel conséquent, au sens «bourdieusien» du terme: diplômé de l'Université de Dakar et de la faculté de droit de Paris, il est breveté de l'Ecole Nationale de la France d'Outre-Mer (ENFOM)2 en 1960. A partir de cette posture, il va exercer dans la haute administration publique sénégalaise différentes fonctions: administratives, politiques. Occupant successivement les postes de directeur de la coopération technique internationale, puis nommé adjoint au secrétaire général du gouvernement avant d'être distingué en 1963 comme directeur de cabinet du président Léopold
1

En l'espèce, on peut noter l'influence politique et idéologique du

« socialisme humaniste» du Président Léopold Sédar Senghor sur le Président Abdou Diouf. 2 Le Président Abdou Diouf n'a pas écrit de livre. Néanmoins, on peut noter ses travaux de mémoire de fin d'étude de l'ENFOM : Diouf Abdou, L 1slam dans la société Wolof, Paris 1959. En outre, il a préfacé beaucoup d'ouvrages.

19 Sédar Senghor. Désigné comme secrétaire général de la présidence de la République en 1964, il occupa le portefeuille de ministre du Plan et de l'Industrie dans la période allant de 1968 à 1970. Mais le tournant décisif dans sa carrière politique a été marqué par sa nomination au poste de Premier Ministre en 1970. Suite à la démission du président Senghor, il devient président de la République du Sénégal le premier janvier 1981. Constitutionnellement, en cas de démission du président de la république, le président de l'Assemblée Nationale assure l'intérim. Le président Léopold Sédar Senghor a modifié la Constitution afin de préparer le terrain pour son dauphin; désormais, l'intérim de la présidence de la République est assuré en cas de démission ou de décès du président de la République par le Premier Ministre en exercice. Ainsi, par cette disposition constitutionnelle, Abdou Diouf a hérité le pouvoir. IL fut reconduit successivement en 1983, 1988, 1993 dans ses fonctions, lors des élections présidentielles qui ont été organisées régulièrement. Si la démocratie politique suppose la conquête du pouvoir par des « armes pacifiques», le respect de l'exercice du suffrage universel, libre et exempt de toute pression politique en constitue le préalable. La condition de la pratique d'une élection libre et transparente ne suffit pas dans un système politique pour en faire un modèle en tout temps et pour tous les hommes: c'est surtout la capacité de l'élite politique et administrative de réaliser une alternance politique, gage de sécurité et de stabilité pour les grandes démocraties contemporaines. Sur ce registre, la démocratie sénégalaise malgré sa jeunesse est exemplaire3 même si elle reste encore inachevée.
3

Donald Cruise O'Brien, Momar-Coumba Diop: La construction de
Paris, Karthala, 2002, p. 9 ; ainsi, «Le modèle a

l'Etat au Sénégal,

20 L'alternance politique de mars 2000 marque certainement une date historique dans les annales de la démocratie sénégalaise; lors du deuxième tour de l'élection présidentielle, le président Abdou Diouf a reconnu sa défaite et la victoire d'Abdoulaye Wade. La venue de cet opposant historique au pouvoir marque la première alternance politique et démocratique dans le Sénégal indépendant. Le 20 octobre 2002, le président Abdou Diouf fut élu Secrétaire Général de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) en succédant à Boutros Boutros-Ghali, lors du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement tenu à Beyrouth. Mais en réalité, qui est Abdou Diouf? Le professeur Philippe Decraene, le qualifie ainsi: « Grand commis, dépourvu du charisme propre à certains de ses pairs, Abdou Diouf jouit d'une excellente réputation. Travailleur, discret, honnête, rompu de longue date aux affaires de l'Etat à l'ombre de Senghor, il va imposer très vite un nouveau style de gouvernement» 4. En effet, c'est précisément l'étude de son style de gouvernement qui constitue une des pièces maîtresses de notre recherche et mérite d'être analysé à la lumière des éléments qui le caractérisent et qui s'inscrivent dans un contexte de consolidation du régime et de la démocratie. En prenant les commandes de l'Etat, le président Abdou Diouf a supprimé le poste de Premier Ministre: du régime parlementaire, il opte pour le présidentialisme, dans un contexte de crise

concouru à la «réussite exemplaire» (success story) du système politique sénégalais, en participant à la construction de la démocratie libérale et en assurant la relative stabilité de «la semi-démocratie» sénégalaise, malgré son « inachèvement». 4 Philippe Decraene: Le Sénégal, Que Sais-je? Paris, PUF, 1985, p. 60.

21 économique et d'adoption de plans d'ajustements structurels imposés par la Banque Mondiale et le FMI. L'analyse des éléments fondamentaux de ce nouveau style de gouvernement mettra particulièrement en évidence, une nécessité impérieuse de consolidation du pouvoir et du régime démocratique par une concentration du pouvoir exécutif. Ce nouveau style de« gouverner avec l'opposition parlementaire » constitue ce que certains politologues ont qualifié de« gouvernement de majorité présidentielle élargie ». De plus, la mise en place d'une « politique diplomatique équilibrée» et de décentralisation plus accrue constituent d'autres éléments phares de la politique sous le président Abdou Diouf. Selon notre démarche méthodologique adoptée, ces sujets ne seront pas étudiés; ils ne constituent pas l'objet de notre recherche malgré leur utilité. Dès lors, la problématique de notre recherche se pose dans les termes suivants: comment évaluer la biographie politique sur les pratiques de gouvernement en associant l'opposition parlementaire à la gestion des affaires publiques. Qu'est ce qui fait qu'à un moment donné, le président Abdou Diouf a invité les responsables de l'opposition à partager les avantages du pouvoir alors qu'il dispose de la majorité parlementaire? Cette recherche se donne pour objectif, d'étudier l'évaluation de la biographie5 sur les pratiques gouvernementales mises en place au Sénégal en 1991 et en 1993. La rigueur scientifique et la délimitation de notre terrain ne permettent pas de réaliser une étude exhaustive de tous
5

A ce propos, le numéro de la Revue Politix consacre à la biographie

un article intitulé: « La biographie. Usages scientifiques et sociaux », Politix, n027, troisième trimestre 1994, il donne de solides instruments d'analyse biographique.

22 les thèmes de son action politique. Mais tout travail, toute recherche scientifique, pose nécessairement l'épineuse question de l'implication du chercheur par rapport à l'objet et au terrain de recherche, d'où la nécessité d'une prise en compte de ce que Norbert Elias a appelé « engagement» et « distanciation». Quelques écrits d'une grande qualité évoquent des aspects bien précis de la connaissance du champ politique de ce personnage. Il est légitime de s'interroger sur la stratégie adoptée par Abdou Diouf pour atteindre ses objectifs dans la conquête des positions administratives et politiques dans le champ politique sénégalais en tant que champ spécifique et particulier. Etymologiquement, la notion de « stratégie» est un terme militaire et désigne l'art de faire évoluer une armée sur un théâtre d'opérations jusqu'au moment où elle entre en contact avec l'ennemi. Appliquée à la vie politique, elle désigne un ensemble d'opérations coordonnées, de manœuvres en vue d'une victoire. L'analyse des stratégies adoptées est fondamentale pour la compréhension de notre sujet. Cette analyse de la biographie suppose une prise en compte de l'identité de l'homme politique, l'existence de lois qui président au bon fonctionnement de la sphère politique et la construction des ressources politiques. Chaque homme politique s'engage dans l'activité politique dans des circonstances singulières. Selon l'analyse de Daniel Gaxie, on peut classer les hommes politiques en deux « idéaux-types ». La première catégorie s'impose dans le champ politique à travers leurs ressources personnelles sous forme de capital culturel (les diplômes acquis, de préférence dans les grandes écoles, l'acquisition de connaissance et de savoir au sens général), de capital économique

23 et de capital social (les relations amicales, locales, nationales et internationales). Dans cette hypothèse, on peut mettre l'accent sur l'importance des relations d'origine politique et administrative dans la mesure où elles peuvent nous être utiles dans la compréhension de certains aspects liés à ce technocrate bien singulier. La deuxième concerne les « ressources collectives» car le capital politique collectif s'appuie essentiellement sur une organisation politique (généralement au moyen d'un parti politique (le parti socialiste du Sénégal) qui s'appuie sur la formation de ses militants, de ses cadres, les rémunère et finance la ou (les) campagne(s). Au demeurant, comme le remarque Daniel Gaxie dans la Démocratie Représentative, le milieu politique est un «univers social soumis à ses propres lois »6. Dans cet ordre d'idées, F.G. Bailey dans Les Règles du Jeu Politique, considère que la vie politique est gouvernée par des normes et des stratégies qui supposent le respect de certaines règles démocratiques régissant le fonctionnement du jeu politique et la professionnalisation de l'activité politique. Un homme politique n'est pas n'importe quel individu. Mais comment concilier à la fois l'appartenance à un univers aux préoccupations extérieures et obéir en même temps à ses propres lois? Alors, qu'est-ce que l'identité en politique? Est-ce que l'identité rime avec stratégie? Annie Collovald définit l'identité, dans son article « Identités stratégiques »7, comme étant la marque « symbolique» par laquelle l'acteur politique se distingue de ses pairs» ; étudier ainsi la trajec6

GAXIE Daniel, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, coll. Clefs politique, 2000, p. 86.
7

Collovald Annie, « Identités stratégiques», ARSS, n° 73, juin

1988.

24 toire politique d'un homme d'Etat, implique la prise en compte du fait que « l'identité de chaque homme politique est à la fois incontrôlée et stratégique ». La construction d'une identité politique et de la trajectoire d'Abdou Diouf recouvrent un ensemble d'enjeux politiques: il a su construire en s'imposant et en imposant une image qui se singularise des autres hommes politiques dans la sphère politique sénégalaise; cette identité politique se construit en même temps que se forme sa trajectoire individuelle. Donc, « la progression dans la hiérarchie politique ne s'accomplit pas de façon linéaire et cumulative à la manière d'une carrière; elle procède plutôt d'une somme d'investissements multisectoriels conduisant à une multipositionnalité »8. Notre étude insistera sur les processus d'acquisition, d'activation et les stratégies d'entretien de ce stock. Pour J. P. Lacam, il convient de compléter la vision classique en terme de stock par une vision en terme de flux. Ce stock subit une restructuration continuelle dans la mesure où « l'homme politique et c'est en cela qu'il est un investisseur, se comporte à l'égard de son stock de ressources selon les mêmes modalités qu'un chef d'entreprise par un processus continu de déclassement et d'innovation »9.

8 9

Ibid., p.35. LACAM Jean-Patrice,« Le politicien investisseur,un modèle d'in-

terprétation de la gestion des ressources politiques », RFSP, n° 1, 1988. J. P. Lacam compare l'homme politique avec l'entrepreneur: «A l'instar du chef d'entreprise, l'homme politique est un entrepreneur. IL l'est, non pas au sens commun où, élu, il gère les affaires de sa collectivité, mais au sens où, d'une part, il se constitue un capital de ressources utiles à sa carrière, et où, d'autre part, son capital constitué, il active ses ressources dans le but de produire du pouvoir.

25 Un bon usage des ressources suppose la réalisation de deux conditions: l'existence d'une perception juste du champ des contraintes et de sa propre matrice de ressources d'une part, et un bon usage de la façon la plus insidieuse de ces ressources d'autre part. Le choix du sujet Le choix de ce sujet s'explique d'abord par un intérêt personnel mais aussi pour des raisons pratiques, à savoir la possibilité d'effectuer des démarches (entretiens, documentation) afin de «défricher» le terrain. L'objectif principal est d'essayer de comprendre, de cerner la singularité de la biographie politique et le style de gouvernement mis en place par le président Abdou afin de déceler les éventuelles innovations et les faiblesses qui découlent de ces pratiques gouvernementales à la tête de l'Etat sénégalais. La recherche documentaire a été effectuée dans un premier temps à la bibliothèque Cujas, à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et à la bibliothèque de l'Ecole Nationale d'Administration (avenue de l'observatoire). La consultation de certains ouvrages de la bibliothèque Nationale de France (BNF) et celle des archives de l'Académie française ont été d'une importance essentielle. Dans la même lancée, notre recherche exploratoire nous a conduit à nouer des contacts directs sur le terrain et plus particulièrement au siège du Secrétariat Général de l'Organisation Internationale de la Francophonie, à la rue de Bourgogne à Paris. Cela nous a permis d'avoir accès à certains documents jugés fondamentaux.

26 Instruments d'investigation et outils méthodologiques Toute recherche scientifique s'appuie sur des outils méthodologiques. Notre analyse se veut pluridisciplinaire et donc, combinons des méthodes variées: de l'histoire politique, de l'analyse juridique et économique, de la sociologie politique, de la science administrative et de la méthode biographique. Avant d'examiner les outils méthodologiques, précisons quelques éléments concernant les instruments d'investigation. La recherche documentaire et bibliographique ont permis dans un premier temps de dresser « l'état des lieux du sujet d'études» par la collecte d' « informations brutes ». Ces différentes méthodes combinées visent à évaluer la biographie politique sur les pratiques de gouvernement. Elles s'inscrivent dans une démarche « pluridisciplinaire» dont l'objectif principal est de traiter le sujet dans un souci de neutralité axiologique. En effet, il est difficile de donner une définition précise de la méthode biographique. Ce serait une entreprise périlleuse car il faut remarquer que: « les usages du matériau biographique sont pluriels, montrant qu'il est difficile de parler d'une méthode biographique au singulier »10.De ce point de vue, il est plus que nécessaire d'éclaircir l'approche biographique en s'interrogeant sur les conditions de possibilité de la production de biographie en sociologie, c'est -à -dire d'un récit de vie qui puisse satisfaire aux impératifs du savoir scientifique. L'approche biographique fut une référence pour beaucoup de chercheurs. Bernard Pudal et Jean-Claude Chamboredon avaient donc certainement raison de s' oppoLa biographie: « Les Usages scientifiques et sociaux», in dans la Revue Politix, n °27, 1994, p. 4.
10

27 ser à l'enthousiasme un peu naïf du recours à l'histoire de vie, en rappelant que la biographie n'est pas un instrument de connaissance radicalement distinct des autres techniques de construction de l'information sociologique: «C'est dans le va-et-vient d'une technique de production et de mise en forme de l'information à l'autre, en posant à l'une les mêmes questions auxquelles on soumet à l'autre, en les mettant en correspondance et en réciprocité de perspective, que peut se définir un usage rationnel et systématique des différents instruments de collecte et d'organisation des faits sociologiques» 11. Par la suite, la critique de l'approche biographique par Pierre Bourdieu avait marqué le signe d'un changement intellectuel. Le numéro spécial de la revue « Actes de la recherche en sciences sociales», au titre symbolique: « L'illusion biographique »12, amorçait une série de critiques. Pour lui: L' « Histoire de vie est une des notions de sens communs qui sont entrées en contrebande dans l'univers savant; d'abord sans tambour ni trompette, chez les ethnologues, puis plus récemment et non sans fracas, chez les sociologues ». Cela veut dire, qu'il faut prendre en compte la « structure du réseau» c'est-à-dire «la matrice des relations objectives ». La prise en compte de cette « illusion biographique» est particulièrement importante dans le sens où le chercheur est confronté à un objet social: faute de distanciation, il risque de se perdre dans l' engagement. Deux manières sont possibles d'engager ce travail de démonstration: la première, consiste à faire l'étude de la
Il

Bernard Pudal, « Du biographique entre « science» et « Fiction ».

Quelques remarques programmatiques », in Politix, n° 27, 1994, p. 12. 12Bourdieu Pierre, « L'illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 63, 1986, p.71. CF au chapitre final intitulé « Comprendre» dans La Misère du Monde, Paris, Seuil, 1983 ou ces critiques ont été largement élargies.

28 biographie en mettant l'accent sur les grands traits par l'adoption d'une démarche chronologique. La deuxième méthode d'analyse, demande un peu plus d'intelligibilité et de mobilisation des connaissances sur la discipline; elle procède par l'examen critique et constructif des grands thèmes pour ensuite procéder à des recoupements. Néanmoins nous écartons la première méthode car elle semble être linéaire et chronologique. En l'espèce, il est question ici de retenir la deuxième solution, qui semble être la plus pertinente; elle permettra de mettre plus de cohérence dans l'analyse de cette trajectoire politique, tout en respectant la rigueur et la précision chronologique. Puis, se pose la question de l'analyse de la construction de l'identité et des phénomènes sociopolitiques dans l'analyse de la biographie. Le passage d'Abdou Diouf à L'ENFOM, n'est-il pas une forme de domination symbolique par rapport à ses adversaires politiques dans un contexte historique marqué par l'accession de certains pays africains à l'indépendance? De quelle manière, les usages scientifiques et sociaux de la biographie, nous permettentils de mieux comprendre la trajectoire politique du président Abdou Diouf sur les pratiques de gouvernement? Telles sont les questions qui nous semblent légitimes et soumises à la critique de la logique de la rationalité et de la neutralité axiologique dans le cadre de cette analyse. L'« étude de l'évolution des carrières de personnalités de premier plan du point de vue de leurs caractéristiques sociales n'est pas d'un grand secours pour comprendre leur comportement dans la fonction »13.Mais pour « comprendre ce qu'un chef de gouvernement peut faire une fois en place, il faut d'abord comparer les compétences déve13

Richard Rose: « Présidents et premiers ministres, éléments de com-

paraison », in Revue Pouvoirs, PUF, 1987, n° 41, p. 6.

29 loppées tout au long de sa carrière pour le mener au sommet avec celle requise une fois qu'il y est parvenu» 14. En ce sens, le Président Abdou Diouf incarne cette figure du « technocrate », grandi sous l'ombre du président Léopold Sédar Senghor. Les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce travail concernent surtout l'accès à certains documents jugés indispensables. Certains documents intéressants ont été exploités dans nos développements mais ont posé quelques problèmes. D'abord, il s'agit de documents ne contenant pas de pagination; ils ont posé de réels problèmes en ce qui concerne l'indication de la page dans les notes de bas de pages: c'est l'exemple de l'interview de Me Abdoulaye sur le gouvernement d'union nationale de 1991 (Revue Géopolitique, voir la bibliographie). En outre, l'interview de Philippe Sainteny avec Abdou Diouf, a certes été d'une importance capitale, dans la mesure où elle complète beaucoup nos informations. Ce document de source informatique obtenu dans le site Internet de Radio France internationale présente un inconvénient: il n'est pas paginé. Par ailleurs, nous avons utilisé des informations de nature radiophonique: elles ont en réalité servi d'écoute et ont apporté des éléments de compréhension non négligeables. En 1991 et en 1993, le parti socialiste bénéficiait d'une majorité parlementaire mais forma un « gouvernement de majorité présidentielle élargie », c'est-à-dire en associant les ministres issus de l'opposition à la gestion des affaires publiques autour d'un consensus. Ce gouvernement d'un style nouveau, dans la vie politique sénégalaise, fut constitué en 1991 et comprenait sous la direction d'un Premier Ministre socialiste, des ministres
14

Ibid.

30 libéraux du P.D.S. d'Abdoulaye Wade, du P.I.T. d'Amath Dansokho au côté de ministres socialistes. De même qu'en 1993, après les élections présidentielles et législatives, un « gouvernement d'ouverture et de rassemblement» fut encore mis en place sous la direction d'un Premier Ministre socialiste avec une coalition plus importante que la première, avec la présence de ministres issus du Parti socialiste, du PIT, du PDS/R, du PDS et de la LD/MPT. Notre étude s'articulera autour de trois idées forces: on s'attachera à analyser l'entrée en politique d'Abdou Diouf et la construction d'un personnage public en mettant l'accent sur son parcours éclectique et un état des lieux des ressources politiques (première partie), puis on étudiera la manière dont le président Senghor a préparé sa succession politique du pouvoir (deuxième partie) et enfin, on examinera le style de gouvernement mis en place par Abdou Diouf, nouveau chef de l'Etat (troisième partie).

PREMIERE PARTIE:

ENTREE EN

POLITIQUE ET CONSTRUCTION D'UNE STATURE NATIONALE

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