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Brasiers d'Afrique

De
215 pages
Envoyé par les Nations Unies pour ramener la paix au Mozambique (1992-1994), ensuite par l'Union européenne pour rapprocher les belligérants en Afrique Centrale (1996-2007), Aldo Ajello se révèle un témoin incontournable des conflits aigus dans ces parties de l'Afrique. Ce livre est un outil précieux pour comprendre la trame historique et le cadre régional des conflits qui ont bouleversé l'Afrique des Grands Lacs, ainsi que le chemin parcouru pour y instaurer la démocratie.
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Brasiers d’Afrique
Mémoires d’un émissaire pour la paix

Sociétés Africaines et Diaspora Collection dirigée par Babacar SALL
Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Déjà parus
Thierno DIOP, Léopold Sédar Senghor, Majhemout Diop et le marxisme, 2010. Sidiki KABA, La Justice universelle en question. Justice de blancs contre les autres, 2010. Seidik ABBA, Rébellion touarègue au Niger. Qui a tué le rebelle Mano Dayak ?, 2010. Mandiaye GAYE, Le Sénégal sous Abdoulaye Wade. Banqueroute, corruption et liberticide, 2010. Me Boucounta DIALLO, La crise casamaçaise. Problématique et voies de solutions, 2009. Seidik ABBA, La presse au Niger. Etat des lieux et perspectives, 2009. Momar Sokhna DIOP, Quelles alternatives pour l’Afrique ?, 2008. Kodou WADE, Sexualité et fécondité dans la grande ville africaine, la cas de Ouakam, 2008. Ndiassé SAMBE, El Hadji Diouf, footballeur et rebelle, 2008. Seidik ABBA, Le Niger face au Sida : atouts et faiblesses de la stratégie nationale contre la pandémie, 2008. Mame Marie FAYE, L’immolation par le feu de la petite-fille du président Wade, 2008.

Aldo Ajello

Brasiers d’Afrique
Mémoires d’un émissaire pour la paix

Préface de Louis Michel Postface de Moustapha Niasse

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12441-7 EAN : 9782296124417

REMERCIEMENTS
Au moment de la parution de ce livre, j’adresse mes remerciements chaleureux à ceux qui m’ont encouragé et même aidé à l’écrire. D’abord à Emma Bonino qui m’a encouragé à présenter ma candidature pour le poste de représentant spécial de l’Union européenne dans la région des Grands Lacs et qui m’a soutenu pendant toute la durée de son mandat de Commissaire pour l’aide humanitaire. Elle a toujours été un point de référence solide et une amie fidèle. Ensuite à PierreOlivier Richard. Il m’a rejoint dans ma maison de campagne à 40 kilomètres de Rome et il est reparti avec une dizaine de cassettes enregistrées, résultats de trois jours de conversation. Quatre mois plus tard, j’ai reçu un texte écrit qui a été le point de départ de ce livre. J’ai consacré près d’une année à le terminer, mais ce premier brouillon a été très important car il m’a aidé à vaincre l’angoisse de la page blanche. Un grand merci aussi à François Janne d’Othée qui a relu le manuscrit et m’a aidé à peaufiner la langue, et au Général Pierre-Michel Johanna qui a révisé la partie relative à la République démocratique du Congo et notamment à la réforme du secteur de sécurité. J’adresse également ma gratitude à Louis Michel et Moustapha Niasse qui ont voulu enrichir ce livre avec une préface et une postface de grande qualité. Le jugement qu’ils portent sur mon travail dépasse largement mes mérites et témoigne d’une amitié et d’une estime sans faille qui m’ont profondément touché. Finalement, un très grand merci à ma compagne Maria qui m’a stimulé sans cesse à mettre sur papier les expériences africaines dont je lui avais souvent parlé. Ce n’est pas exagéré de dire que, sans elle, ce livre aurait difficilement vu le jour.

PRÉFACE
C’est avec un vif plaisir et beaucoup d’intérêt que je me suis plongé dans la lecture de l’ouvrage d’Aldo Ajello. Homme de cœur et d’esprit, Aldo Ajello a mis au service de l’humanité toute son ingéniosité, toute sa créativité et toute son intelligence pour que le dialogue politique et la diplomatie prennent le pas sur la logique de l’affrontement et de la force, en vue de l’établissement d’un monde plus libre, plus solidaire et plus respectueux de tous. Toute sa carrière aux Nations Unies d’abord, notamment comme représentant spécial chargé de diriger la mission de maintien de la paix au Mozambique, à l’Union européenne ensuite comme représentant de l’UE dans la région des Grands Lacs, il l’a consacrée au développement, à la construction et au maintien de la Paix et de la Justice. Convaincu que ce qui porte la richesse et l’espoir de cette terre, c’est précisément sa diversité et sa nature plurielle, il a œuvré sans relâche au rapprochement de peuples et des cultures. La réconciliation est toujours douloureuse mais c’est le cheminement incontournable pour retrouver la paix et l’harmonie qui forgent le ciment d’un peuple. Il faut de la volonté, de la lucidité, de l’humilité pour oser la réconciliation. Mais il faut plus que tout cela. Il faut assumer l’exigence de vérité, c’est une œuvre commune. Le monde est un village, mais les esprits restent encore trop souvent hermétiques à l’écoute attentive de l’autre. L’ouvrage d’Aldo Ajello est le témoignage vivant de l’importance de se côtoyer, de dialoguer, d’apprendre à mieux se connaître pour pouvoir vivre ensemble car au-delà des différences, chaque être humain est traversé par une aspiration fondamentale, qui est le commun dénominateur à tous, à savoir le rêve de justice, de bonheur et d’égalité. Les réalités parfois atroces et intolérables dont Aldo Ajello tout comme moi-même avons été si souvent témoins sur le terrain, n’admettent pas l’inaction. Car c’est la femme, l’homme et 7

l’enfant qui sont les victimes de la guerre, les victimes de notre inaction, les victimes du manque de volonté politique au niveau international. Or ce sont eux précisément qui doivent être et rester au centre de nos préoccupations. Dans une telle situation, Aldo Ajello n’a jamais revêtu le vêtement de la distance ou du défaitisme. Il a comme j’aime à le dire, tout entrepris pour faire triompher l’optimisme de la volonté face au pessimisme de la raison. La caractéristique de la méthode de médiation d'Aldo, c'est l'écoute, le respect et la recherche obsessionnelle de ce qui unit pour forger un consensus acceptable pour tous. Sa méthode, c'est aussi cette conviction qu'un bon accord ne peut pas être déséquilibré sous peine de nourrir l'humiliation. Un accord n'est durable que si chacun s'est senti respecté et entendu. En vérité, Aldo Ajello est un universaliste. Le monde est sa patrie. L'homme universel est au centre de sa réflexion et de son action. J'ai retrouvé un extrait d'un discours flamboyant de J. Kennedy prononcé en novembre 1963 devant le conseil protestant de New York City, dans lequel il réaffirme des vérités fondamentales : "La famille de l'homme n'est pas limitée à sa race ou à sa religion, à sa ville ou à son pays...La famille de l'homme est forte de près de 3 milliards membres. La plupart ne sont pas des Blancs et la plupart ne sont pas des chrétiens". Aldo Ajello comme J. Kennedy a consacré sa vie à un idéal, celui qui veut que "les membres de cette famille vivent en paix les uns avec les autres." Paraphrasant Edouard Kennedy, je terminerais en disant "Cet idéal...est un phare pour toutes les générations de notre histoire..., ainsi que l'écrit l'apôtre Paul dans l'Epître aux Romains : "s'il est possible, et autant qu'il dépend de vous, soyez en paix avec le monde". Je suis convaincu que c'est possible. En tant que concitoyens, vivons en paix, les uns avec les autres, comme des frères humains, efforçons-nous de vivre en paix avec les hommes et les femmes du monde entier. Que 8

cela soit notre but, notre prière, la vôtre et la mienne - pour nous, pour notre pays, pour le monde". Louis Michel Ministre d’Etat Ancien Ministre des Affaires étrangères de la Belgique Ancien Commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire Membre du Parlement européen Coprésident de l’Assemblée parlementaire paritaire ACP – UE

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CHAPITRE PREMIER : LA PAIX AU MOZAMBIQUE

LA OÙ TOUT A COMMENCÉ Mon aventure africaine commence en Tanzanie, aux pieds du mont Kilimandjaro, le 6 février 1977, à l’occasion du dixième anniversaire de la déclaration d’Arusha. Quinze ans après l’unification de la République du Tanganyika avec le sultanat de Zanzibar, qui avait donné naissance à la République fédérale de Tanzanie, et dix ans après la déclaration d’ Arusha, qui avait indiqué les grandes lignes du socialisme africain, le président Julius Nyerere avait choisi cette date symbolique pour compléter l’architecture politico-institutionnelle du nouvel État. Les deux partis uniques du Tanganyika et de Zanzibar, le «Tanganyka African National Union » (TANU) et le « AfroSchirazi Party » se fusionnaient pour former le « Chama Cha Mapinduzi », « parti de la révolution », en swahili. C’était un événement fondamental dans l’histoire de la Tanzanie, et des dignitaires des quatre coins du monde avaient été invités à y assister. Je venais d’être élu sénateur et j’ai été choisi pour faire partie de la délégation parlementaire italienne qui se rendait à Arusha. C’était mon premier voyage en Afrique subsaharienne et j’étais très excité. Malheureusement, le moment pour cette cérémonie solennelle n’était pas des plus heureux, car la dissolution à peine consommée de l’« East African Community » qui associait le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda avait aussi impliqué la liquidation de la compagnie aérienne commune, la « East African Airways » et la fermeture des frontières entre les trois pays. Les avions de la compagnie aérienne étant la propriété du Kenya, les Tanzaniens et leurs invités étaient restés cloués au sol. Nous avons été obligés de passer par Nairobi pour ensuite continuer le voyage en voiture jusqu’à Arusha. Quand nous avons traversé la frontière avec un laissez-passer livré par les autorités des deux pays, nous avons croisé un groupe de touristes qui avaient organisé l’excursion de leur vie sur le Kilimandjaro et devaient se contenter de le regarder de la distance car ils n’étaient pas autorisés à entrer en Tanzanie. C’était très frustrant pour eux, car la montagne était si proche qu’ils pouvaient presque la toucher. Ils avaient toute notre sympathie qui de toute évidence n’était pas réciproque car ce qu’ils pensaient de nous n’était que trop facile à lire dans

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les regards qu‘ils nous lançaient : « Ah, ces Italiens qui trouvent toujours la manière de se faufiler… » De la cérémonie d’Arusha, qui a duré des heures, je me rappelle le discours de Nyerere qui m’a fort impressionné, et une interminable parade de jeunes soldats qui défilaient à l’intérieur du stade, soulevant une énorme quantité de poussière. C’était comme si un banc de brouillard s’était levé tout à coup et l’on ne pouvait même pas distinguer les visages des soldats. Le soleil tapait très fort et quelques-uns de ces soldats se sont évanouis. Mais ils n’étaient pas les seules victimes de cette cérémonie, car quand la poussière est tombée, on a pu compter plusieurs paires de chaussures que les soldats avaient abandonnées en marchant. Ce jour-là j’ai eu l’avant-goût de tous les autres défilés militaires auxquels j’ai dû assister pendant mes années passées en Afrique. Finalement, la parade terminée, on est passé à table pour le déjeuner. Tout était impeccable. Les tables étaient très bien préparées et des superbes langoustes trônaient sur le buffet. On a mangé plus qu’à notre faim car la prolongation de la cérémonie avait fort retardé le déjeuner. Malheureusement notre gourmandise a été punie. En effet, les langoustes, qui étaient bien fraîches au marché aux poissons de Dar es Salaam, ne l’étaient plus à Arusha, après un voyage de plusieurs heures en voitures non réfrigérées dans la chaleur caniculaire de la savane. La nuit qui a suivi ce repas fut un véritable calvaire pour tout le monde, y compris pour les Tanzaniens. On a passé plus de temps aux toilettes que dans les lits. Même Nyerere a dû être évacué et conduit à l’hôpital. Le lendemain matin, nous avions tous des visages pâles et souffrants et l’on paniquait à l’idée de devoir monter en voiture et faire à l’envers le voyage des langoustes pour aller de Arusha à Dar es Salaam. La route traversait d’abord la forêt équatoriale et ensuite la savane où de temps en temps on rencontrait des petits groupes de Masai avec leurs costumes colorés, les hommes avec des longues chevelures et les femmes avec les crânes rasés, mais ni un hôtel, ni un bar. Il n’y avait que des distributeurs automatiques de Coca-Cola que l’on trouvait même dans les coins les plus perdus de la savane, symboles 14

envahissants du capitalisme américain dans un pays qui rêvait de bâtir le socialisme. Malheureusement, nos conditions de santé ne nous permettaient pas d’en profiter. Malgré ces petits inconvénients, mon premier contact avec l’Afrique au sud du Sahara a été fascinant et m’a profondément marqué. J’ai beaucoup aimé Dar es Salaam et surtout Zanzibar où je me suis remémoré mes lectures sur le grand marché des esclaves et sur les explorateurs à la recherche des sources du Nil. C’est toute une histoire de honte et de gloire qui est passée devant mes yeux et c’est là que j’ai compris que l’Afrique serait au centre de mes priorités professionnelles et émotionnelles pour les années à venir. PREMIER CONTACT À Dar es Salaam, je me suis séparé de la délégation parlementaire italienne et je suis parti au Mozambique pour assister au Congrès du Frelimo « Frente de Libertaçao de Moçambique », qui se déroulait pour la première fois à l’intérieur du pays, car le Mozambique venait de conquérir son indépendance après une longue lutte de libération nationale et la chute du régime colonialiste portugais. L’ambassadeur d’Italie à Maputo, Claudio Moreno, qui était un jeune diplomate particulièrement efficace et un ami de longue date, avait beaucoup insisté pour que j’aille lui rendre visite et j’ai décidé d’y aller. Le charme de l’Afrique m’avait saisi et j’ai été bien heureux de prolonger ma mission. À Maputo, j’ai pu rencontrer des gens très intéressants. Malgré les restrictions imposées par le président Samora Machel, la maison de mon ambassadeur était régulièrement fréquentée par les dirigeants politiques les plus en vue et par les intellectuels les plus prestigieux. C’est là que j’ai connu les gens qui m’ont par la suite aidé à réussir la mission de maintien de la paix des Nations Unies. Celui qui m’a le plus impressionné a été le ministre des Transports, Jose Luis Cabaço, un Mozambicain d’origine portugaise qui avait fait ses études en Italie et parlait l’italien comme les Italiens avec l’avantage de ne pas avoir un accent régional. Le courant entre nous a immédiatement passé et nous sommes devenus des grands amis. À l’époque, le gouvernement de Samora Machel était un mélange savant de ministres noirs, colorés et blancs, un 15

véritable arc-en-ciel. Le comportement de toute l’équipe gouvernementale puisait son inspiration dans les principes d’une éthique révolutionnaire sans faille. Un jour, le soussecrétaire italien à la coopération, Mario Raffaelli, était attablé dans un restaurant avec ses accompagnateurs mozambicains quand il reconnut, à une table voisine, deux dirigeants du Frelimo qu’il connaissait très bien. « Voulez-vous vous joindre à nous ? », leur a-t-il demandé. Mais ils ont décliné l’invitation. Ils l’ont rejoint seulement pour le café à la fin du repas. Plus tard, des amis mozambicains à qui j’ai raconté cet épisode m’ont expliqué les raisons de ce comportement bizarre. Il y avait à l’époque à Maputo un manque cruel de produits alimentaires. Le plus succulent des délices auxquels les Mozambicains, y compris les dirigeants, pouvaient aspirer, était une boîte de sardines. Le restaurant avait préparé pour le visiteur italien un repas particulier et ses amis ne voulaient pas profiter de son invitation pour profiter de mets auxquels ils n’avaient pas droit. C’était très impressionnant de trouver une telle rigueur en Afrique. Samora Machel avait forgé le caractère de ces hommes et de ces femmes pendant la guerre de libération. Un jour, il m’a déclaré : « C’est dommage que le Mozambique ait reçu son indépendance du Portugal avant que la guerre ne soit terminée… C’est dans le feu de la guerre de libération que se forme une classe dirigeante digne de ce nom ». Après cette première expérience absolument fascinante, j’ai visité le Mozambique à plusieurs reprises avec des délégations du parlement italien et une fois avec une délégation de l’Internationale socialiste dirigée par l’ancien Premier ministre suédois, Olof Palme. Cette délégation visitait tous les pays de ligne du front parmi lesquels il y avait aussi la Zambie. Et c’est là, devant les chutes Victoria, que Palme a prononcé un fameux discours dont une phrase est resté dans la mémoire collective de la région : « We are at the border of the human civilization ». De l’autre côté, il avait la barbarie du colonialisme résiduel de la Rhodésie et l’apartheid de l’Afrique du Sud. À Lusaka, Palme avait vu Joshua Nkomo qui était le chef du ZAPU « Zimbabwe African’s People Union », un des deux principaux mouvements qui menaient la lutte armée pour la libération de la Rhodésie. L’autre était le ZANU, « Zimbabwe African National 16

Union », de Robert Mugabe. Quand nous sommes arrivés à Maputo, Palme a demandé à son ambassadeur d’organiser une rencontre avec Mugabe qui était basé dans la capitale du Mozambique sous la protection du président Samora Machel, mais l’ambassadeur suédois avait des problèmes à le contacter à cause des mesures de sécurité très strictes qui l’entouraient. Une fois de plus, mon jeune ambassadeur nous a dépanné. Il connaissait parfaitement l’adresse de Mugabe car il le fréquentait régulièrement. Il est allé le chercher avec sa voiture et, contournant les mesures de sécurité, il l’a amené à la résidence de son collègue suédois où Palme a pu le rencontrer. LES ARTISANS D’UN ACCORD DE PAIX En 1983 j’ai quitté le parlement et la politique active et j’ai rejoint les Nations unies, d’abord à Genève comme soussecrétaire général, directeur du bureau européen du PNUD et ensuite à New York comme responsable des relations extérieures, toujours au PNUD. À partir de ce moment, mes contacts avec l’Afrique se sont faits plus rares. Cela jusqu’au mois d’octobre 1992 quand le secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros-Ghali, m’a nommé son représentant spécial, chargé de diriger la mission de maintien de la paix au Mozambique (Onumoz). Le gouvernement mozambicain et les rebelles de la Renamo « Resistencia National Moçambicana », après seize ans de guerre civile, venaient de signer un accord de paix. L’accord avait été négocié et conclu à Rome avec la médiation du gouvernement italien et de la « Communauté Sant’Egidio », une ONG qui s’est ensuite fait remarquer comme facilitateur dans plusieurs négociations de paix, et notamment dans les dialogues interburundais et intercongolais. Du côté italien, trois hommes ont été les véritables artisans de l’accord de paix. Trois hommes de grande qualité que je connaissais depuis longtemps et avec lesquels j’avais déjà travaillé quand j’étais parlementaire. D’abord, le sous-secrétaire d’Etat à la Coopération, Mario Raffaelli, qui a fourni une contribution fondamentale à la rédaction des textes. L’accord de paix issu de la négociation était clair et sans pièges. Plusieurs fois, pendant la phase d’exécution, j’ai reconnu sa main dans la 17

formulation des passages les plus sensibles et je l’ai silencieusement remercié pour l’excellent travail qu’il avait réalisé. Ensuite, l’ambassadeur d’Italie à Maputo, Manfredo Incisa di Camerana, qui a eu le courage de se rendre seul et sans protection dans la brousse pour rencontrer pour la première fois le chef de la Renamo, Afonso Dhlakama, dont la réputation n’était pas spécialement rassurante, et entamer avec lui les négociations qui se sont poursuivies par la suite à Rome. Il a pris des risques professionnels et personnels importants qui ne collaient pas avec le profil classique d’un diplomate de carrière. Et finalement, Don Matteo Zuppi, l’animateur de la « Comunità di Sant’Egidio » dont la contribution a été fondamentale. Il connaissait bien l’évêque de Beira, Don Jaime Gonçalves qui appartenait au même groupe ethnique que le chef de la Renamo. C’est à travers cet évêque que les premiers contacts avec Dhlakama ont été organisés et qu’a été établie la confiance nécessaire pour faire démarrer le dialogue. Ces trois hommes ont dépensé leurs talents de facilitateurs du début jusqu'à la fin du processus pour désamorcer les nombreuses crises qui se sont présentées pendant la négociation et pour arriver à la signature de l’accord de paix. Du côté des Mozambicains, deux personnalités de grand talent ont joué un rôle clé: le chef de la délégation du gouvernement, Armando Emilio Guebuza, aujourd’hui président de la République, et le chef de la délégation de la Renamo, Raul Domingos. Les deux hommes ont continué à diriger les délégations du gouvernement et de la Renamo dans la commission de supervision et de contrôle pendant toute la phase d’application de l’accord de paix. Une partie non marginale du crédit pour le succès de l’opération Onumoz va à ces hommes. L’IMPORTANCE DE S’APPELER AJELLO À l’époque, Onumoz était la plus fournie des missions des Nations unies en Afrique. Elle comptait cinq bataillons d’infanteries, un paquet d’observateurs militaires, un contingent de policiers et une importante composante de civils, soit une « machine » de quelques 7.000 personnes qui a réussi à faire de cette mission un des plus grands succès de l’histoire des opérations de maintien de la paix des Nations unies. Dès le 18

début, j’ai été confronté à des anomalies et des problèmes qui affectaient la mise en place et le déroulement des missions de maintien de la paix. D’abord, le mécanisme de sélection du représentant spécial et la définition de son rôle. Je me suis demandé pourquoi le Secrétaire général m’avait choisi. Certainement à cause de ma nationalité, car l’Italie avait conduit avec succès toute la négociation pour arriver à l’accord de paix. Donc un Italien. Mais pourquoi moi ? Parce j’avais une longue expérience politique ? Parce je connaissais la machine des Nations unies pour y avoir passé presque huit ans ? Parce que je connaissais assez bien le Mozambique ? De bonnes raisons pour expliquer le choix, certainement, mais les choses ne s’étaient pas passées comme ça. En fait, le directeur du département des Affaires politiques, auquel le Secrétaire général avait demandé d’identifier à l’intérieur des Nations unies un candidat italien de rang approprié, ne me connaissait pas et n’avait même pas lu mon CV. Je m’en suis rendu compte quand je l’ai rencontré. Il m’a posé des questions dont les réponses étaient clairement indiquées dans mon CV, si seulement il s’était donné la peine de le lire. La chose la plus probable est qu’il ait pêché mon nom en ordre alphabétique dans le bulletin du personnel, parmi les fonctionnaires italiens qui avaient le rang approprié. J’étais italien et mon grade était « Assistant Secretary General ». Donc je remplissais les conditions demandées par le Secrétaire général. Mais c’est fort probable que si mon nom avait été Zaiello, je n’aurais pas été choisi. La procédure suivie n’était pas tellement étonnante car à l’époque le secrétariat pensait que le représentant spécial devait être simplement un bon bureaucrate discipliné qui suivait les instructions du siège. Le cerveau de la mission devait rester à New York. Je me suis tout de suite rendu compte que cette idée de diriger une mission à plusieurs milliers de kilomètres du terrain n’avait pas de sens. J’ai commencé par me former moimême une idée de ce que j’aurais dû faire. J’ai dessiné le portait robot d’un représentant spécial idéal et j’ai vu qu’il était l’exact opposé du bureaucrate typique préconisé par le Secrétariat. La tendance naturelle d’un bureaucrate est d’obéir 19

aux ordres, de limiter au minimum les initiatives individuelles, de ne pas prendre de risques et de se protéger derrière une montagne d’instructions écrites dûment signées par les autorités supérieures. Au contraire, selon mon portrait robot, la personne idéale pour diriger une mission de maintien de la paix devait avoir des bonnes capacités d’analyse politique et se montrer disposé à prendre des décisions sur la base de son jugement et à en assumer les risques. LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE EN FRONT UNI Les divergences d’opinions entre le département des Affaires politiques et moi-même sur le rôle du représentant spécial ont été rapidement résolues par le Secrétaire général. Il m’a laissé assez d’autonomie pour que je puisse diriger la mission à ma manière, et je lui en serai toujours reconnaissant. L’accord de paix me donnait beaucoup de pouvoir : je ne m’en suis pas privé, et j’ai même été au-delà. Dans toutes les matières relatives à son application, l’accord de paix était la loi de base. Elle avait priorité sur toute la législation en vigueur, y compris la Constitution. De surcroît, les Nations unies n’étaient pas là en tant que simples observateurs, comme c’était trop souvent le cas. Elles devaient guider tout le processus d’application de l’accord de paix. C’était un point fondamental, car quand elles n’agissent qu’en simples observateurs, les Nations unies n’ont aucun pouvoir d’initiative et doivent se limiter à réagir aux initiatives des autres. Cela limite énormément leur capacité de prévenir et de résoudre les crises qui surgissent ponctuellement pendant le processus d’application de l’accord de paix, mais n’empêche pas qu’elles soient critiquées pour tout ce qui ne marche pas. En d’autres mots, les Nations unies sont le bouc émissaire idéal. Au Mozambique, par contre, les Nations unies étaient solidement installées à la place du conducteur. Je présidais la commission de supervision et contrôle, et deux collègues de la mission Onumoz présidaient celles qui devaient vérifier les violations du cessez-le-feu et superviser la formation de la nouvelle armée. La communauté internationale, représentée 20

dans toutes les commissions, y jouait un rôle fondamental et parlait d’une seule voix, en appui du représentant spécial. Cela m’a permis de prendre des positions très fermes quand c’était nécessaire pour tenir le processus de paix sur les rails. Comme tous les membres internationaux des différentes commissions me soutenaient sans réserve, je n’étais pas perçu par les deux parties comme le représentant d’une distinguée bureaucratie basée à New York, mais comme celui de la communauté internationale dans son ensemble. Difficile dès lors pour les parties en conflit de se mettre à dos le monde entier. Cette entente entre le représentant spécial et la communauté internationale n’est pas tombée du ciel. Elle résultait d’un long travail. Je convoquais régulièrement des réunions avec les différents groupes d’ambassadeurs en poste à Maputo et je les associais à la gestion de tout le processus de paix. Chaque fois que le Conseil de Sécurité devait approuver une résolution sur le Mozambique, je tenais des réunions préalables avec les ambassadeurs des pays membres du Conseil basés à Maputo, et je discutais avec eux du brouillon de la résolution avant de l’envoyer à New York. C’était une procédure qui ne respectait pas les règles sacrées de l’orthodoxie onusienne, mais qui était très efficace. En effet, nous préparions les résolutions qui étaient ensuite rapidement approuvées par le Conseil de Sécurité, et qui contenaient normalement les recommandations que nous avions sollicitées. En fait, les pays membres du Conseil connaissaient déjà l’essentiel du texte et avaient donné leur agrément. On m’a dit que cette méthode de travail a fait l’objet d’un séminaire à l’université de Georgetown à Washington, sous le titre « The Shadow Security Council », LA GUERRE DES CALORIES Autre problème préliminaire auquel j’ai dû faire face: le conflit entre les priorités de la coopération au développement et de l’aide humanitaire d’un côté et des missions de maintien de paix, de l’autre. Pour la coopération au développement, la priorité de base est d’identifier les technologies appropriées, les transférer aux bénéficiaires et leur apprendre à les utiliser correctement. Le temps nécessaire pour cette opération n’est 21