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Carnet de guerres d'un humanitaire

De
320 pages
Le monde de l'humanitaire fascine mais suscite aussi des controverses. L'auteur s'est investi dans un théâtre d'opérations bien particulier : la guerre et l'immédiat après-guerre. A travers son carnet, il invite le lecteur à se plonger dans le quotidien de ses missions, avec ses succès et ses revers. Ce Carnet de guerres fourmille de récits surprenants, parfois difficiles à croire, d'émotions, de coups de gueule et d'humour.
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A vous
Luka De la République de Croatie Ramadan De la République du Kosovo Mustafa et Ema De la Fédération de Bosnie et Herzégovine Bojan et Sinisa De la République Serbe de Bosnie Gelin De la République Démocratique du Congo Sans vous, Sans votre exemple Sans votre courage Que serais-je devenu ? Merci.

Merci également à Klaus Steiner Peter Amhof Gabriel de Solages Jean-Michel Muzard Céline Trémillon Arthur da Silva Samuel et David Guidon Pour leur soutien.

Introduction
Ce Carnet ne correspond vraisemblablement pas, ni dans son contenu ni par sa structure, au schéma traditionnel du témoignage d‟un humanitaire. Il fut principalement conçu à partir des notes que j‟ai prises, d‟une façon très désordonnée et très incomplète, qui devaient me permettre de combler les lacunes prévisibles de ma mémoire lorsque je déciderai de rendre compte des grandeurs, des misères et des servitudes d‟un humanitaire embarqué sur les principaux théâtres d‟opérations de son époque, minés par la guerre et la misère. Le lecteur accueillera donc ce Carnet de guerres d‟abord comme une éruption trop longtemps contenue, comme un cri de bonheur et de colère, d‟espoir et de désespoir tout à la fois, mais surtout comme un plaidoyer pour la paix et la solidarité entre les peuples, principalement adressé à la jeunesse de mon pays. J‟aurais pu narrer par le menu, dans un ordre chronologique, les étapes de mon parcours, pour tenter d‟en souligner la progression, à travers ses écueils et ses réussites. Mais je craignais que le lecteur ne se lasse d‟une chronique nécessairement conventionnelle, peut-être fade. J‟ai préféré donner à ce Carnet la forme d‟un florilège de récits brefs, de tableaux précis, d‟anecdotes révélatrices d‟un état d‟esprit et d‟une ambiance, d‟un parcours original et chaotique. Je laisse au lecteur le soin de naviguer dans ce livre, au gré de son humeur et de ses centres d‟intérêt.

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Les extraits de mes notes, parfois retravaillées, comme les témoignages ou les documents présentés dans ce Carnet, sont mis en évidence par des caractères italiques. Ils se distinguent ainsi facilement de mes introductions, de mes commentaires et de mes analyses, disposés en police romaine. Ce Carnet aligne une quantité importante de noms de lieux et de personnes, d‟acronymes et d‟expressions dont le lecteur n‟est pas nécessairement familier. Aussi, la première occurrence de chacun d‟entre eux sera-elle suivie d‟un astérisque (*), qui renvoie en fin d‟ouvrage à un index alphabétique, lequel propose de courtes définitions.

Dans le but de faciliter la compréhension des récits, ce Carnet inclut quelques encadrés, que j‟ai insérés dans le corps du texte lorsqu‟il m‟est apparu nécessaire de fournir au lecteur quelques clefs de lecture. Il propose enfin, en queue d‟ouvrage, des cartes schématiques originales, conçues pour se repérer facilement. Tous les messages, rapports, courriers et courriels rédigés en Anglais (principalement au Kosovo et en Irak), ont été traduits par mes soins.

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Avant-propos

Les guerres se sont succédé aux guerres dans le monde depuis vingt ans, principalement dans l‟hémisphère sud mais aussi aux marches de l‟Europe. Jusqu‟en 1992, comme la plupart des Français de ma génération nés aprèsguerre ayant tout juste échappé aux événements d‟Algérie, je n‟avais connu des conflits armés que ce qui m‟avait été enseigné tout au long de mes études ; essentiellement des faits d‟armes, des victoires glorieuses, peu de récits de deuils et de souffrances. Je regrette de n‟avoir pas tendu une oreille plus attentive aux propos des membres de ma famille qui avaient été confrontés à la barbarie humaine, ou plutôt de ne pas les avoir questionnés davantage, car ils ont toujours conservé une grande discrétion à ce sujet. Je pense en particulier à ma tante Marie, religieuse de la congrégation des Franciscaines Missionnaires de Marie, qui fut d‟abord envoyée au Vietnam en 1964 et séjourna à Saigon avant d‟intégrer une communauté de son ordre à Dalat. De la situation dans ce pays, elle écrira : « Cette guerre ne ressemble en rien à celles de l‟Europe. Les Viêt-Cong qui représentent dans le Sud les communistes du Nord se cachent dans les forêts et attaquent pendant la nuit. Si bien que j‟ai presque toujours connu le couvre-feu à partir de 19h ou 20h. Les Américains aident les Sud-Vietnamiens surtout par leurs forces aériennes. » Ces mois passés à Dalat, au milieu des réfugiés* épeurés, furent d‟autant plus éprouvants et dangereux qu‟un fort courant anticolonialiste avait pénétré jusque dans les écoles que les Franciscaines dirigeaient. Dans la Belle histoire de ma vie, ma tante fait état de ses craintes en ces termes : « Nous vivons quinze jours réfugiés dans un séminaire avec mille autres personnes, au milieu des bombardements et des batailles de rues. Le soir, je préfère coucher sous mon lit que dessus. J‟ai moins peur. » Nommée à Jérusalem en 1972, tante Marie fut prise dans la tourmente de la Guerre du Kippour (octobre 1973), un conflit particulièrement intense mais heureusement bref. Je pense aussi à mon oncle Louis Terrenoire, par deux fois arrêté par la Gestapo en 1943 et 1944, alors que mon grand-père Francisque Gay et toute ma famille, recherchés par les nazis, changeaient chaque nuit d‟abri, par crainte d‟une rafle. Dans son livre Sursitaire de la mort lente, Louis évoque les souffrances de ses anciens camarades internés au camp de concentration de Dachau, où il avait été enfermé dès le mois de mars 1944, et plus encore la manière dont ces déportés y aménagèrent leur survie. Même si je fus relativement proche de cet oncle qui devint ministre du général de Gaulle, jamais nous n‟avons évoqué ensemble la Deuxième guerre mondiale, la Résistance, la déportation et les camps. Il se fit le champion de la réconciliation entre les deux pays et força mon admiration. Sens, 11 octobre 1992 - Je me trouve en plein déménagement professionnel. Je viens d‟installer mon entreprise de formation informatique boulevard du Mail, à Sens, où je dispose du rez-de-chaussée et du vaste grenier d‟un hôtel

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particulier spécialement bien adapté à mon activité. Ayant pris la décision d‟emménager dans ces lieux cossus, j‟ai quitté sans regret mon petit appartement de Saint-Clément. Les Français se montrent de plus en plus inquiets par la détérioration de la situation dans ce que l‟on appelle encore l‟ex-Yougoslavie*. Clef de lecture

Situation en Croatie en décembre 1992
Indépendante et reconnue par la communauté internationale depuis janvier 1992, sa capitale est Zagreb* et son président Franjo Tudjman*. Depuis le 1 avril 1991, 30% de son territoire forme la République serbe de Krajina*, composée presque exclusivement de Serbes ; sa capitale est Knin*. Sur le territoire croate, sont alors déployées trois forces principales : 1/ l‟Armée de Yougoslavie, issue de l‟ancienne Armée populaire yougoslave*, composée presque exclusivement de Serbes, et placée sous le commandement du général Radko Mladic* ; 2/ les troupes dépendant de la République serbe de Krajina, déployées en Krajina occidentale* et en Krajina orientale* ; 3/ la jeune armée croate. Les premiers combats entre forces serbes et croates commencèrent en juillet 1991, principalement en Slavonie*. Le 8 novembre 1991, après un long siège, la ville croate de Vukovar* fut perdue. Parallèlement, les forces serbo-monténégrines attaquèrent puis encerclèrent Dubrovnik*. Hormis la poursuite du siège de cette ville jusqu‟en mars 1992, les autres combats cessèrent plus ou moins après la signature d‟un cessez-le-feu en janvier 1992. Un mois plus tard, s‟appuyant sur la résolution 743 du Conseil de sécurité de l‟ONU, 14000 Casques bleus de la FORPRONU* furent déployés sur le territoire croate, principalement pour séparer les Croates* des Serbes. En juin 1992, la Croatie* accueillait plus de 500 000 réfugiés (moitié Bosniaques, moitié Croates).

Le conflit s‟étend, s‟intensifie, et commence à mobiliser les esprits et parfois les cœurs des Européens. Des initiatives de plus en plus fréquentes sont lancées depuis plusieurs mois, notamment par des intellectuels, des hommes politiques ou des organismes de solidarité. J‟appris ce matin qu‟un médecin consultant à l‟UNICEF*, Thierry Brun, de retour d‟un camp de réfugiés bosniaques près de Zagreb, avait donné la veille une conférence en ville. L'Yonne Républicaine se

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fit l‟écho de cette réunion, rapportant que le docteur Brun avait particulièrement ému ses auditeurs, parmi lesquels se trouvaient quelques membres de mon groupe de philo. Depuis quelques mois, je rassemble en effet chaque vendredi soir une quinzaine d‟élèves de Terminales pour des discussions à thèmes principalement philosophiques. Ces réunions, qui attirent quelques-uns des élèves les plus brillants du lycée de la ville, abordent des sujets déterminés une semaine à l‟avance pour que chacun puisse y réfléchir; les débats sont enrichissants car la parole est libre et l‟ambiance décontractée. Les membres de ce cercle, aujourd‟hui réunis de façon informelle dans la salle de formation de ma société désertée de ses stagiaires, soulèvent la question d‟un engagement de solidarité éventuel avec les réfugiés yougoslaves. Sous quelle forme? Dans quelles conditions? Nous n‟en savons encore rien. Aucun d‟entre nous ne connaît l‟est de l‟Europe, le « monde de l‟humanitaire » et n‟a été confronté à la guerre. Mais une petite voix intérieure nous souffle de foncer, qu‟il est peut-être temps de quitter nos doctes controverses pour nous lancer dans l‟action, de joindre le geste à la parole, en quelque sorte. L‟un d‟entre nous propose de rencontrer le docteur Brun, qui devrait utilement nous conseiller. Nous nous séparons, mais j‟ai la conviction que le pas est franchi et qu‟une nouvelle étape de ma vie est amorcée. Qui aurait pu imaginer que des jeunes Français de quinze à dix-huit ans se seraient lancés dans une aventure humanitaire extraordinairement complexe, dans une région en pleine tourmente? Qu‟ils auraient obtenu le soutien du président en exercice de la Communauté européenne*? Que cette vénérable institution, peu connue pour ses extravagances, leur aurait très vite accordé sa confiance et les aurait épaulés pendant plusieurs années, sans effectuer la moindre différence entre la toute jeune ONG* que ces jeunes avaient créée, rapidement baptisée Jeunesse Sans Frontière* [avec la faute d‟orthographe à « frontière »] et ses aînées prestigieuses? Que ces lycéens auraient enfin tenu le coup, remplissant avec succès chacune des missions qui leur étaient confiées, malgré les obstacles de toutes sortes qu‟ils rencontrèrent, au point de forcer l‟admiration de leurs bailleurs de fonds* comme des responsables institutionnels des pays vers lesquels ils dirigèrent leurs efforts? Je regrette que cet engagement efficace et durable, pendant la guerre en exYougoslavie, ne soit pas mieux connu. D‟abord par les Croates, par les Serbes et par les Musulmans* de cette région eux-mêmes, qui pourraient ainsi découvrir que des adolescents français, issus de tous les milieux et de toutes les régions de France, sensibles à leurs malheurs, se sont non seulement portés spontanément à l‟aide de leurs frères, mais ont effectivement réussi à soulager un grand nombre d‟entre eux, sans distinction ethnique ou religieuse, certes en leur délivrant principalement une aide matérielle, mais surtout en leur prodiguant une bonne dose de sourires et d'affection. Mieux connu aussi des Français, et tout particulièrement des jeunes d‟aujourd‟hui, qui découvriraient

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certainement avec étonnement que des adultes pourtant réputés pour leur rigueur et leur prudence ont fait confiance à des jeunes de leur âge, qui ont su s‟en montrer dignes. Clef de lecture

Situation en Bosnie en décembre 1992
Indépendante et reconnue par la communauté internationale depuis mars 1992, la Bosnie-Herzégovine* comportait alors 44% de Musulmans, 32,5% de Serbes, et 19% de Croates. Sa capitale était Sarajevo* et son président Alija Izetbegovic*. Elle faisait l‟objet de deux velléités de scission : 1/ par la République Serbe de Bosnie*, dont la capitale était Banja Luka*, présidée par Radovan Karadzic*, étendue sur 70% de son territoire ; non reconnue par la communauté internationale, cette Republika Srpska* était elle-même scindée en deux partie égales, l‟une à l‟est, l‟autre à l‟ouest, qui communiquaient au nord par le mince corridor de Brcko*; 3/ et par la Communauté croate d‟Herzeg-Bosna* , qui couvrait la région de Mostar* et le sudouest de la Bosnie-Herzégovine, qui n‟avait pas proclamé son indépendance. La guerre commença à Sarajevo en avril 1992, avec la mise en place par les Serbes d‟un siège qui durera plus de trois ans. Deux mois plus tard, pour contourner le blocus de la ville, les Nations unies sécurisèrent l‟aéroport et organisèrent un pont aérien pour ravitailler Sarajevo. A la même époque, l‟épuration ethnique* avait commencé sur tous les territoires que les Serbes occupaient, contraignant des centaines de milliers de bosniaques Musulmans et Croates à fuir.

La fraternisation qui s‟accomplit entre quelques centaines de jeunes Français et plusieurs dizaines de milliers de Croates, de Bosniaques et de Serbes, à une époque où la peur, la haine et la violence constituaient la norme, représenta certainement l'un des épisodes les plus atypiques, les plus réconfortants et les plus étonnants de cette guerre des Balkans. C‟est donc à l‟occasion de cet engagement collectif en ex-Yougoslavie, dans les années 1992-1996, que se produisit mon premier contact avec la guerre et son cortège de souffrances. Je n‟y étais pas préparé. Bien au contraire, ma vie de grand bourgeois m‟avait fait évoluer dans un monde protégé, insouciant, non pas insensible aux malheurs des autres, mais relativement peu concerné. Désormais, et pour une quinzaine d‟années, la guerre et ses victimes

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deviendront mon univers, le centre de mes préoccupations – au point que mon entreprise périclitera -, mon champ d‟expertise, énonce-t-on aujourd‟hui dans certains milieux. Pendant toute cette période, j‟ai naturellement évolué, et ma perception des choses, et surtout de l‟homme, a changé. Ma relation à Dieu également, devenue plus confiante, plus étroite aussi. De naïf au grand cœur – expression qui mériterait d‟être fortement nuancée – je me suis rapidement transformé en acteur, puis en témoin, et peut-être maintenant en conteur des conflits de masse, de la souffrance des peuples, de l‟égoïsme des nations, mais aussi du dévouement d‟un très grand nombre d‟hommes, de femmes et d‟adolescents décidés à ne pas rester inactifs lorsque le monde devenait fou. Ni belligérant ni directement concerné par aucune des guerres auxquelles j‟ai été confronté, le plus souvent appelé au moment où celles-ci commençaient à se stabiliser, je suis presque toujours demeuré à l‟écart des combats. Mon nouvel habit d‟humanitaire ne me permettait pas d‟intervenir à l‟épicentre de ces conflits, mais une fois seulement que les violences, les massacres, les destructions et les exodes s‟étaient produits. Il s‟agissait alors principalement de panser les plaies, de réparer ce qui pouvait encore l‟être et si possible de prévenir de nouvelles horreurs.

La guerre sous toutes ses formes
Parler de la guerre, c‟est utiliser un mot qui fait référence à des situations très diverses. Aucun des conflits armés auxquels j‟ai été confronté ne correspond à l‟image traditionnelle que nous nous faisons généralement en France d‟une guerre, même la plus sanglante. Aux premiers jours de mon engagement, mes références les plus récentes se limitaient aux deux dernières guerres mondiales. Des coalitions de nations s‟y étaient alors opposées, composées d‟armées régulières, c‟est-à-dire de soldats disciplinés, encadrés, le plus souvent disposés sur des lignes de front bien dessinées. On songe naturellement à la bataille de la Marne, mais aussi au siège de Stalingrad. Des combats à la régulière en quelque sorte, très sanglants certes, mais peu différents dans la forme des batailles d‟Alesia ou d‟Azincourt. La guerre de 1991-1995 en ex-Yougoslavie s‟inscrivit peu ou prou dans ce schéma, et c‟est ainsi que je composai avec elle, la plupart du temps. Sur mes cartes d‟étatmajor, des lignes de front stabilisées y étaient précisément tracées, et je pouvais donc me mouvoir à travers les armées ennemies sans grand risque d‟erreurs et sans devoir affronter des périls inconsidérés. Ainsi, pour me rendre du siège principal de JSF* en Croatie, situé dans la ville de Virovitica* proche de la

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frontière hongroise, jusqu‟à son bureau annexe de Dubrovnik, sur la côte dalmate, je devais m‟attendre à être intercepté aussi bien par des Casques bleus originaires de je ne sais quel pays, des militaires des armées régulières croates, bosniaques, serbes de Serbie, serbes de Krajina ou serbes de la République serbe de Bosnie, que par des milices de tous bords, dont la plus dangereuse était celle de Jelko Rajnatovitch, surnommé Arkan*, chef paramilitaire commandant les redoutables Tigres, qui sera inculpé de crime contre l‟humanité* en 1997. D‟une certaine manière, je me préparais ainsi à mes futures missions en Afrique, où je serai également confronté à des situations de grande confusion, et où je rencontrerai des forces rebelles aussi nombreuses que multiformes, lorsque je me déplacerai sur des théâtres d‟opération très incertains. Ma comparaison entre la Deuxième Guerre mondiale et la guerre des Balkans* peut s‟étendre à la face la plus sombre de ces affrontements. Dans le premier conflit, la barbarie de l‟homme a atteint sa forme la plus extrême avec l‟Holocauste, mais aussi – et c‟est beaucoup moins connu – avec les exactions commises sur des civils innocents, que ce soient des habitants de villes bombardées par des moyens classiques ou atomiques, ou des femmes violées par millions, principalement par les armées soviétiques mais aussi par des soldats allemands, japonais, anglais, américains, belges ou français. L‟homme, quel que soit sa nationalité, son origine ethnique ou sociale, l‟homme en guerre s‟est souvent comporté d‟une manière atroce, faisant inutilement souffrir des millions de civils innocents. Les meurtres, les mutilations, les viols commis pendant la Deuxième Guerre mondiale ont très peu été sanctionnés, y compris par la justice internationale qui concentra son activité sur quelques dignitaires des régimes nazi et japonais, d‟ailleurs soigneusement sélectionnés, et pour certains, ménagés. Dans ces circonstances, comment pourrait-on imaginer que de tels crimes contre l‟humanité ne se reproduisent plus, l‟homme étant ce qu‟il est ? Tout au long de la guerre des Balkans, à travers les médias français, je prenais connaissance d‟une façon imprécise des horreurs commises principalement – mais pas exclusivement - par les Serbes sur les populations civiles musulmanes et croates. Je savais, lorsque j‟empruntais la route qui menait à Prijedor*, que je longeais des sites de camps de concentration* comme celui d‟Omarska*. Mais sur le terrain, personne ne m‟en parlait. Les réfugiés bosniaques, tant Musulmans que Croates, n‟évoquèrent jamais de tels sujets devant moi ou les membres de mon équipe, alors que plusieurs d‟entre nous avions appris leur langue afin de nouer des relations plus étroites avec eux. Leur désir de paraître solides et dignes se révélait vraisemblablement plus puissant que leur besoin d‟écoute ou de consolation. En un sens, de cette guerre des Balkans, je n‟en ai vu qu‟un aspect certainement trop lissé, trop incomplet. J‟ai échappé aux horreurs, et même au récit de ces horreurs. Aurais-je du me comporter autrement ? Tenter d‟en savoir plus ? Je ne peux le dire.

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Mon arrivée au Kosovo*, en août 1999, juste après les bombardements de l‟OTAN*, correspondit à une situation de post-conflit, pourrait-on dire. Des centaines de milliers de Kosovars albanais avaient tout juste quitté les camps hâtivement établis en Albanie et en Macédoine. Pour la plupart d‟entre eux, retournés dans leurs villages, ils n‟y avaient trouvé que ruines et désolation. Les tensions interethniques demeuraient, puisque certaines communautés serbes avaient choisi de se maintenir sur leurs terres ou aux abords de leurs lieux de culte. La première préoccupation des humanitaires dont je fus consista à protéger matériellement les populations exténuées, dépouillées de leurs biens, des rigueurs de l‟hiver à venir, notamment en leur fournissant un toit. Je me suis trouvé dans une situation relativement semblable lorsque j‟ai débarqué au Liban quelques jours après la fin des bombardements israéliens, en août 2006. Sur les territoires des deux Congo et du Burundi, entre 2000 et 2002, la guerre avait pris, depuis plusieurs décennies, une forme endémique, quasi ininterrompue. Ce ne furent que successions d‟explosions de violences et d‟accalmies, principalement dans les profondeurs de ces pays, avec des répercussions sanglantes dans les capitales. Les affrontements prenaient la forme d‟une opposition continuelle entre milices plus ou moins régulières et localisées, le plus souvent constituées sur des bases ethniques, et fortement assises sur la misère. En Afrique centrale, plus question de ligne de front ; les armées régulières ne se distinguaient des milices autogérées que par le port d‟un uniforme pourtant aussi incomplet qu‟hétéroclite. Toutes pillaient, rackettaient, tuaient et violaient sans distinction. Toutes semaient la même terreur, contraignant les populations à fuir, détruisant les maigres infrastructures de régions déjà sous-équipées. Evoluer dans un tel contexte fut très compliqué, car rien n‟était solide, rien n‟était pérenne. A nouveau, je ne fus pas amené à pénétrer les zones les plus périlleuses. Mais je devais constamment demeurer sur mes gardes, principalement parce que j‟avais pris le parti de ne pas m‟isoler des populations les plus vulnérables. .

Terres étrangères
Mon immersion en Europe de l‟Est, puis en Afrique et au Moyen Orient ne constitua pas une rupture du simple fait que je quittais mon pays. Ayant d‟ailleurs relativement peu vécu en France, j‟avais développé, je le pense, certaines capacités d‟adaptation géographique et sociale qui m‟avaient permis de me sentir à l‟aise partout où j‟évoluais, sur tous les terrains et dans tous les milieux, et donc de nouer des contacts authentiques et durables avec les

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populations autochtones. Mais je n‟avais jamais été plongé dans un contexte d‟une grande misère collective qu‟il m‟appartenait de soulager. Jamais non plus n‟avais-je été contraint à une telle prudence, parce que ma sécurité et celle de mes proches étaient constamment menacées, en particulier par les mines dont le nombre était tel, dans la plupart des pays où je me suis engagé, qu‟elles nous pourrissaient la vie. Ma formation scoute, mon passé de globe-trotter facilitèrent pourtant mon adaptation aux contingences matérielles, climatiques et sanitaires relativement rudes qui se présentèrent. Plus problématique fut ma confrontation régulière à la misère et à la souffrance. Je me demande aujourd‟hui encore si j‟aurais supporté plus qu‟il m‟a été donné d‟endurer, car j‟ai tout à fait conscience de mes limites dans ce domaine. Ce face-à-face direct, brutal et sans préparation avec le dénuement, et tout spécialement avec la faim et la violence, n‟a pourtant pas produit sur moi un effet immédiat et brutal. Il a d‟abord entraîné une sorte d‟empathie naturelle, non conscientisée, mais aussi une gêne parfois à la limite du supportable. Il en fut ainsi par exemple lorsque j‟observai pour la première fois de vieilles dames bosniaques faire la queue toute une nuit dans la neige pour recevoir quelques kilos de légumes. Je n‟arrivais pas à supporter cette vision. J‟avais honte, honte de me sentir impuissant et de ne pouvoir que très provisoirement les soulager, honte de les découvrir si fragiles, si modestes, si résignées et plus encore si reconnaissantes, honte surtout de me sentir coresponsable de cette situation d‟humiliation, de faiblesse et d‟injustice. Il m‟est ainsi arrivé à plusieurs reprises de mettre un terme à ce que je n‟arrivais pas à soutenir, ou à ce qui me heurtait trop profondément, sur un simple coup de tête, sans réfléchir. Je pense d‟abord à ma visite d‟une école de Prizren*, au Kosovo, en décembre 1999. Il y faisait tellement froid que même les craies étaient inutilisables. Le directeur m‟expliqua que rien n‟avait été prévu pour charger les poêles à bois installés dans les trois classes de son établissement. Je lui ai immédiatement promis mon aide. Quarante-huit heures plus tard, son école était livrée en bois de chauffage, en quantité suffisante pour que les enfants ne souffrent plus du froid jusqu‟à la fin de l‟hiver. Il fallut évidemment que je me débrouille pour faire supporter le coût de cette opération à un budget déjà fort serré. Je pense aussi à ce garçon congolais d‟une douzaine d‟année, qui avait quitté sa maman deux ans plus tôt pour vivre dans la rue, en 2001, que je ramenais enfin chez lui, dans un petit cabanon de tôle en plein terrain vague, proche de Kinshasa* ; sa maman sortit de son réduit, un bébé moribond entre les jambes ; elle tendit alors un bras mal assuré vers son aîné avant de me supplier de le reprendre, en pleurant et en hurlant, parce qu‟elle ne pourrait pas le nourrir. Vingt-quatre heures après, je faisais chercher la petite famille, je l‟installais dans deux pièces attenantes à ma demeure, j‟engageais la maman comme femme de ménage, j‟expédiais le gamin à l‟école et le bébé au dispensaire.

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Magie de ma position ! Toute-puissance de ma fonction ! Qui me permit de soulager ma conscience et de réaliser des petits miracles qui me valaient une reconnaissance que je ne méritais pas. La Bruyère écrivait : « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l‟on vient de donner. » Comme cette remarque est juste ! Comme je tirai plaisir à rencontrer le regard de ces personnes auxquelles j‟apportais quelques instants de bonheur ! Un expatrié brutalement plongé dans un univers culturellement si différent du sien et continuellement soumis au regard de la population qu‟il a vocation de servir se pose inévitablement le problème de la posture qu‟il devra adopter. Comment doit-il se comporter ? Doit-il continuer de vivre comme il le ferait au pays ? Doit-il au contraire adopter le plus possible les mœurs et coutumes locales, par respect pour ces peuples auxquels il souhaite consacrer une partie de sa vie ? Pour répondre à ces questions, si tant est qu‟on le puisse, je vais me hasarder à définir quelques éléments permettant de dresser un portrait du monde de l‟humanitaire vu de l‟intérieur, mais aussi à partir des représentations qu‟il suscite.

Le monde de l’humanitaire
A travers l‟expérience que j‟en ai acquise, le monde de l‟humanitaire m‟est apparu extrêmement hétérogène. Imaginer qu‟il serait constitué de clones de Sœur Emmanuelle* ou de Mère Theresa* serait lourdement se tromper. Il existe certes – et j‟en ai rencontrés – un grand nombre de personnes admirables, authentiquement compatissantes et dévouées, prêtes à sacrifier leur vie professionnelle et sociale pour améliorer le sort des plus démunis, de véritables héros ou des saints, dont le travail est généralement à ce point intégré au tissu social de leurs pays de mission qu‟il en devient indécelable ; des personnages parfois hauts en couleur, en communion continuelle avec les plus pauvres et les plus opprimés. Mais qu‟ont-ils à voir avec le commun de ces hauts fonctionnaires des agences* de l‟ONU, et même avec la masse de ces quasi professionnels des institutions internationales, aux motivations et aux comportements incertains, qui suivent de véritables plans de carrière après être sortis d‟une école spécialisée, pour les plus zélés d‟entre eux ? Absolument rien ! Et pourtant, sur le terrain, il arrive que ces mondes se croisent, s‟unissent même, avec tous les mondes intermédiaires qui forment le tissu économique et social de la grande famille des humanitaires : celui des petites ONG locales* fortement motivées mais aussi, peut-être, inexpérimentées et trop partisanes ; celui des ONG européennes, américaines ou japonaises qui œuvrent dans

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l‟urgence* [par opposition au développement], qui poursuivent un lobbying opiniâtre auprès des institutions européennes et internationales, et qui se partagent le marché de l‟humanitaire au rythme des fluctuations des catastrophes et des guerres ; celui enfin des organismes dont on ne sait plus très bien s‟ils appartiennent ou non à cette grande famille, tellement leur liens avec des gouvernements, des factions, des intérêts privés ou des sectes sont étroits.

Un bilan en demi-teinte
Depuis quinze ans, les humanitaires se sont incontestablement investis avec succès auprès de dizaines de millions de personnes dans le monde, leur permettant ainsi d‟être secourus, protégés et, pour un certain nombre d‟entre eux, rapatriées. Ils ont souvent contribué à l‟instauration ou à la restauration même timide et incomplète d‟un Etat de droit dans des pays où la haine, la brutalité et l‟injustice dominaient depuis si longtemps, permettant ainsi aux peuples désemparés d‟espérer la fin du cycle de violences dont ils avaient tant souffert, et rendant leur dignité à beaucoup d‟opprimés, de femmes notamment. Chaque année depuis dix ans, lorsque je retourne à Sarajevo, à Prizren, à Doboj*, j‟observe presque minute après minute comment ces villes particulièrement chères à mon cœur se transforment : les écoles, la voierie, les trams, les piscines, les mosquées, les magasins, l‟aéroport, les parcs… mais aussi et surtout les modes de vie, les institutions et les mentalités. Ce bilan apparemment positif de l‟aide humanitaire déployée depuis une vingtaine d‟années ne doit pourtant pas faire oublier un versant nettement moins avantageux de celle-ci, qu‟illustreront les deux narrations suivantes, volontairement choisies dans une même aire géographique, le Kosovo. Le premier exemple s‟inscrit dans le contexte du retour massif au pays de près de 800 000 Kosovars albanophones, pendant l‟été 1999, de l‟arrivée consécutive d‟une force de maintien de paix de l‟OTAN, la KFOR*, composée d‟environ 15 000 hommes, de la mise en place d‟une structure civile chargée de l‟administration de la province, l‟UNMIK* (United Nations Interim Administration Mission in Kosovo), également forte de quelques milliers de personnes, et enfin de celui du débarquement de dizaines d‟ONG et d‟agences de l‟ONU, aux effectifs bien fournis. A peine installés dans une Province [l‟indépendance du Kosovo n‟interviendra qu‟en 2009] où les langues officielles – l‟Albanais et le Serbe – étaient très peu enseignées et parlées en Europe, tous ces organismes se sont lancés dans une course effrénée à la recherche d‟interprètes. Les conséquences furent immédiates : les élèves du Kosovo, qui avaient déjà été dispensés de cours toute l‟année précédente, furent privés de professeurs d‟Anglais, d‟Allemand et de Français pour plusieurs

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années, tous attirés par les salaires accrocheurs que les humanitaires et les onusiens leur proposaient. Le contexte du deuxième exemple est celui de la fin de mission programmée des mêmes institutions onusiennes, en particulier de l‟UNMIK et de l‟OSCE*, qui employaient des milliers de Kosovars, depuis les femmes de ménages jusqu‟aux magistrats des cours d‟appel. Les salaires versés à ces employés locaux étaient certes moins élevés que ceux des fonctionnaires internationaux, pour des postes identiques, mais ils se situaient à un niveau beaucoup plus élevé que ceux que ces employés pouvaient espérer obtenir sur le marché national. Dans le courant de l‟année 2002, comme le moment était venu de remettre les clefs de leur destinée aux institutions du Kosovo, une procédure de passation de pouvoir se mit en place. Prishtine, le 20 juin 2002 – Pour une fois cette réunion au sommet, présidée par l‟ambassadeur Pascal Fieschi*, chef de mission, au siège de l‟OSCE à Prishtine*[Les noms des villes et villages du Kosovo seront rapportés en langue albanaise] où j‟ai établi mon bureau depuis peu, ne s‟est pas enlisée dans des débats interminables à l‟issue desquels personne ne se souvient généralement plus de leur objet. Il s‟agit ni plus ni moins d‟annoncer aux quelques milliers de personnes qui travaillent dans l‟ordre judiciaire au Kosovo, dans les jours qui viennent, que leurs salaires seront divisés par deux, trois ou quatre à la fin de l‟année ! L‟explication est toute simple : tous ces braves gens, jusqu‟alors, dépendaient de l‟administration UN [la justice étant un département « réservé »] ; dans le cadre d‟une remise progressive des pouvoirs au gouvernement kosovar, ils redeviendraient ipso facto des fonctionnaires provinciaux et réintègreraient la grille de la fonction publique ! Exemple : ma directrice de l‟Ecole de la Magistrature, au lieu de gagner 800€ par mois, ne toucherait plus que 250€ ! La décision, me précise-t-on, a été prise au plus haut niveau [en général, cela signifie New York]. Elle n‟est donc ni négociable ni aménageable. Elle est d‟ailleurs d‟une logique implacable. Mais son aspect humain a-t-il été suffisamment pris en considération ? Comment tous ces fonctionnaires vont-ils accueillir cette mesure ? Comment vont-ils gérer cette baisse spectaculaire et brutale de leurs revenus ? Appuyé par certains de mes collègues de l‟OSCE, qui savent comme moi que nous ne pourrons jamais modifier ce verdict, nous tentons d‟en rendre l‟application progressive, par paliers. On nous écoute. C‟est tout. Nous sortons inquiets. J‟ai quitté l‟OSCE le 14 juillet 2002, peu de temps après cette réunion. Je ne regrette pas de m‟être un peu lâchement soustrait au pilotage de l‟application de cette mesure. Des exemples complémentaires de maladresses, mais aussi de sottises, d‟incompétences, et parfois de malhonnêteté seront présentés tout au long de ce Carnet.

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La représentation des humanitaires
Les représentations que les populations secourues se font des humanitaires reposent principalement sur des mythes. Le premier d‟entre eux consiste à considérer que tous les expatriés qui, brutalement, débarquent dans leur pays en situation de post-conflit, forment une seule et même entité : celle des riches, des Blancs, des Occidentaux, appelons-les comme on voudra. Quelques semaines après avoir été affecté par Caritas-Suisse* à la reconstruction de centaines de maisons détruites au Kosovo, un événement me frappa particulièrement. Alors que je me déplaçais avec peine sur les chemins accidentés, boueux et parfois totalement inondés des environs de Prizren, les enfants des villages couraient à la rencontre de mon 4x4 Mitsubishi, pourtant clairement estampillé « Caritas Suisse », criant « NATO, NATO, NATO *». Bref, pour eux, humanitaires et soldats de l‟OTAN, c‟était du pareil au même ! Tous dans le même panier, voués aux mêmes acclamations ! Mes connaissances de l‟Albanais étant rudimentaires, il m‟était impossible de descendre de voiture et d‟expliquer tranquillement que nous c‟est nous et eux c‟est eux. Ainsi, quels que soient leurs statuts, leurs nationalités et les organismes pour lesquels ils travaillent, les expatriés sont souvent considérés comme participants d‟une seule communauté : celle des libérateurs (parfois, des envahisseurs). Peu importe qu‟ils soient Russes ou Américains, Turcs ou Français, humanitaires, fonctionnaires internationaux ou Casques bleus. Le deuxième mythe prolonge celui de l‟humanitaire libérateur que j‟ai tout juste évoqué. Lorsqu‟une ONG intervient dans un pays ethniquement divisé, plus particulièrement en période de conflit armé, les populations locales sont persuadées que ses représentants ont épousé leur cause, qu‟ils approuvent leur combat ou leur résistance. Ainsi, lorsque je distribuais des denrées alimentaires à la population musulmane de Bosnie-Herzégovine, les douaniers serbes, qui devaient me laisser franchir la ligne de front qui me séparait d‟elle, n‟acceptaient pas que j‟aide l‟ennemi. Pour eux – mais il en était de même du parti adverse – je devais soutenir un camp ou un autre, pas les deux. D‟une certaine manière, ils ne comprenaient rien du sens de mon engagement, qu‟ils voulaient partisan ; c‟était parfois exaspérant. Tout au long de mon périple humanitaire dans les Balkans, en Afrique et d‟une certaine manière au Liban, chaque ethnie, chaque groupe chercha ainsi à me rallier à sa cause. Il fut parfois difficile d‟argumenter, et encore plus de convaincre. Le troisième mythe sur lequel se fondent les représentations des humanitaires par les populations locales, c‟est celui de la supériorité de notre mode de vie et de nos mœurs sur les leurs. Si on peut considérer que, dans ce domaine, le mal avait été fait depuis longtemps en Afrique, le mimétisme récent

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consécutif à l‟invasion de l‟ex-Yougoslavie, melting-pot de cultures ancestrales et originales, provoqua un effet dévastateur immédiat sur certaines mentalités. Deux exemples sélectionnés parmi beaucoup d‟autres, dans des genres et sur des territoires différents, illustrent la puissance d‟attraction que notre civilisation occidentale exerce sur les esprits des populations des pays secourus. Le premier exemple nous ramène au Kosovo, où je fus en activité à trois reprises. En 1999-2000, j‟habitais la belle ville de Prizren, au sud du pays, non loin de la frontière albanaise. C‟est dans cette agglomération que le réseau Caritas avait établi le siège de ses activités. Cette ville des Pachas, surnommée aussi Petite Jérusalem des Balkans, composée principalement d‟Albanais et de Turcs, accueillait aussi la plus forte communauté catholique du Kosovo. Le soir, la population, dont les distractions étaient limitées, se retrouvait sur la rue piétonne qui borde la mosquée Sofi Sinan Pasha et débouche sur la rivière Bistrica*. Calmement mais joyeusement, des milliers d‟hommes (principalement) et de femmes (plus rarement) arpentaient cette rue pavée, sur deux colonnes, l‟une montante, l‟autre descendante. Les plus fortunés de ces gens s‟arrêtaient prendre un café dans l‟un des bars avoisinants, puis reprenaient leur marche. J‟ai appris plus tard que dans la plupart des villes albanaises il en était ainsi de ces déambulations nocturnes, plaisirs modestes certes, mais surtout manifestations de communion sociale. Les premiers jours suivant l‟installation à Prizren de plusieurs centaines d‟expatriés et de militaires, la population locale continua de se comporter comme elle avait agi pendant des siècles, au cours de ces promenades. Ainsi les hommes de tous âges et de toutes conditions se tenaient souvent par la main, le bras ou l‟épaule, tout naturellement, comme ils l‟avaient toujours fait dans une société où les sexes étaient séparés sur la scène publique et où des gestes d‟affection masculine ne portaient à aucune interprétation particulière. L‟irruption occidentale dans ce monde figé, encore à l‟écart de l‟évolution de nos mœurs en ce domaine, a brutalement changé l‟ordonnancement de ces flâneries vespérales, redistribuant les rôles et les conduites masculins et féminins. Aujourd‟hui, dix ans après, les déambulations du soir continuent, mais le touriste ne pourra plus surprendre deux policiers se tenant la main ! Mon deuxième exemple est tiré de mon expérience en République du Congo*, mais il pourrait être étendu à l‟ensemble des pays du tiers-monde. L‟une de mes missions à Brazzaville* consistait à tenter de convaincre les enfants des rues de retourner auprès de leur famille. L‟organisme que je dirigeais leur proposait préalablement de les habiller de neuf : un T-shirt, un pantalon, une ceinture et des baskets, le tout dans un sac à dos. Nous nous rendions habituellement au marché de Makélékélé* pour acheter ces vêtements.

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Clef de lecture

Situation en République du Congo en 2000
Depuis 1991, la République du Congo fut le théâtre de trois guerres civiles. La 1ère guerre (1993-1994) opposa les troupes placées sous l‟autorité du président du Congo de l‟époque, Pascal Lissouba*, appuyées par sa milice personnelle, les Cocoyes*, aux insurgés composés de miliciens Cobras* et Ninjas*, qui envahirent les quartiers sud de Brazzaville et se livrèrent à des pillages, à des tueries et à des viols sur la population civile qui n‟avait pas eu le temps de fuir. En représailles, leurs adversaires commirent les mêmes exactions dans les quartiers ouest de la capitale. La médiation du président gabonais Omar Bongo* mit fin à ces affrontements qui s‟étaient traduits par 2 000 morts et quelques dizaines de milliers de blessés. Un accord fut signé le 4 août 1993. La 2ème guerre civile postcoloniale du pays, la guerre du 5 juin, opposa à peu près les mêmes forces. Début 1997, des incidents se produisirent au nord du pays, puis à Brazzaville même. Durant quatre mois, de violents affrontements se déroulèrent dans la capitale, dont un grand nombre d'habitants s'enfuirent. Le 16 octobre 1997, Sassou-Nguesso* remporta la victoire, se proclama président et abrogea la constitution. La moitié de la ville de Brazzaville avait été détruite et plusieurs centaines de milliers de personnes avaient été déplacées. Les pertes humaines furent estimées entre 10 000 et 20 000 personnes. La troisième guerre civile éclata le 4 avril 1998 à Mouyondzi, à l'est de Brazzaville. Les combats se poursuivirent principalement dans la région voisine du Pool*. Ils opposèrent le plus souvent les forces gouvernementales et la milice Cobra aux miliciens Cocoyes et Ninjas demeurés fidèles à l‟ancien président Lissouba et à l‟ancien maire de Brazzaville Bernard Kolélas*. Mais un nouvel acteur allait compliquer la situation. Le 18 décembre 1998, un groupe d'hommes en armes venus du Pool pénétra les quartiers sud de Brazzaville, les visages noircis de poudre de charbon de bois, pieds nus, avec des gris-gris autour des reins : les Ninjas Nsilulu* fidèles du pasteur Ntumi*, qui deviendra l‟un des plus farouches opposants de Sassou-Nguesso. A nouveau, près du tiers de la population congolaise fut contrainte de fuir. Un cessez-le-feu fut signé le 16 novembre 1999, à Pointe-Noire, et une amnistie concédée par le Président, sous certaines conditions. Mais ma tâche était compliquée par le fait que tous les garçons insistaient pour porter des marques, des Nike, des Adidas, etc. dont ils connaissaient parfaitement les produits. Je n‟en revenais pas ! Des enfants abandonnés par

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tous, vivant dans une telle précarité, rêvant de vêtements de marque ! Qui leur avait mis cette idée dans la tête ? Lorsque, sur les ondes françaises, j‟entends les représentants de ces grandes sociétés pleurer sur leur sort parce que leurs produits sont contrefaits, je ne peux m‟empêcher d‟être en colère et de penser que, si en effet en Afrique tous leurs modèles sont imités, afin que les petits Congolais puissent être fiers d‟arborer un faux-Nike ou un faux-Adidas, ils n‟ont à s‟en prendre qu‟à eux-mêmes. Cette course aux vêtements de marques, véritable fléau de nos collèges européens, a réussi à pervertir les enfants au-delà de nos frontières occidentales. Le déploiement de milliers d‟humanitaires et de soldats dans des pays tellement meurtris que leur population les assimile à des demi-dieux en perturbe profondément et durablement le tissu social et culturel. Dans quelles limites et pour combien de temps ? Tout dépend des pays et des circonstances. Dans ce domaine, je n‟ai certainement pas été exempt de reproches. Le côté grisant de l‟homme-humanitaire est certainement très périlleux, et peut entraîner les pires dérives. S‟il est légitimement doux et réconfortant de rassasier les corps et de garantir la paix, il est dangereux de faire l‟objet d‟un culte ou, pour le moins, d‟une admiration imméritée.

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Première partie

Servitudes

Le mot servitude, retenu pour évoquer les principales composantes de la vie des humanitaires sur le terrain, serait trop sévère s‟il faisait référence à un état de dépendance générateur de contraintes et de frustrations. Mais je l‟associe à la notion de service, à ce travail de terrain parfois ingrat et rude qu‟un humanitaire doit accomplir pour être efficace, pour remplir ses missions, pour ménager sa propre sécurité comme celle de ses partenaires et de ses employés, travail qui ne peut échapper à certaines contingences et qui s‟effectue nécessairement à travers un cadre bien défini. Pour évoquer les servitudes avec lesquelles je dus nécessairement composer, j‟ai procédé à une sélection d‟événements et d‟anecdotes tirés de mon expérience d‟une quinzaine d‟années, que j‟ai regroupés autour de cinq thèmes principaux : Les partenaires, parce que les missions que j‟ai exécutées ont toujours nécessité la collaboration de nombreux organismes, locaux ou internationaux. Les camps, parce que c‟est généralement au sein de ces structures que les personnes auxquelles j‟ai apporté un certain soutien étaient regroupées. Les déplacements, parce qu‟ils constituèrent l‟essentiel des problèmes de logistique que j‟ai rencontrés. Les distributions, parce que l‟aide que j‟ai dispensée aux populations éprouvées par la guerre a souvent consisté à leur remettre des produits de première nécessité. La sécurité, parce que la quiétude de mes employés, de mes partenaires et des populations locales dont j‟avais la charge me préoccupait constamment.

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Chapitre premier

Les partenaires
Une ONG sur le terrain n‟agit jamais seule. Elle est même, heureusement, constamment entourée, soutenue, contrôlée, parfois combattue par toutes sortes d‟institutions que je regroupe ici sous le vocable fédérateur et neutre de partenaires. Il serait trop long de dresser la liste de tous les organismes avec lesquels j‟ai collaboré, dans les différentes missions auxquelles j‟ai participé. Aussi ne retiendrai-je que trois ensembles : l‟Union Européenne, principalement représentée par ECHO*, qui finança un grand nombre des programmes que je dirigeai ; les forces armées, qui rendirent souvent possibles leur exécution, notamment en assurant une certaine sécurité sur le terrain; et les autorités locales, qui ne me facilitèrent pas toujours la tâche, mais avec lesquelles il fut toujours essentiel de composer.

La magie d’ECHO
Cette réalité est mieux connue aujourd‟hui qu‟hier : directement ou indirectement, l‟Europe a toujours financé les deux-tiers environ de l‟aide humanitaire d‟urgence déployée dans les pays éprouvés par la guerre et les catastrophes naturelles. Au printemps 1992, ce qui s‟appelait encore la Communauté Européenne créa un service spécialisé d‟aide humanitaire, ECHO, révélant ainsi au monde le rôle central qu‟elle voulait jouer dans ce domaine. Son budget annuel de financement, ces quinze dernières années, varia entre cinq cents et huit cents millions d‟Euros. En 1993, ces sommes, qui provenaient des Etats membres, donc des contribuables européens, profitèrent pour les deuxtiers à l‟ex-Yougoslavie ; mais plus de cinquante autres Etats commençaient déjà à bénéficier de cette manne. A cette époque, le Français Jacques Delors était depuis huit ans président de la Commission Européenne.

Sans Jacques Delors, rien n’aurait été possible
De retour d‟une expédition à Zagreb où quelques lycéens de Sens avaient distribué plusieurs tonnes de produits de première nécessité aux réfugiés bosniaques du camp de Resnik*, en Croatie, la décision fut prise début janvier 1993 en Assemblée générale de créer Jeunesse Sans Frontière et de donner à cette nouvelle association une vocation d‟organisme humanitaire lycéen. Quelques adhérents parmi les plus déterminés, ayant appris que le président Delors* demeurait à quelques kilomètres de Sens, lui adressèrent une lettre pour solliciter un rendez-vous. Le 12 avril 1993, Arthur* et Michaël, tous deux âgés de dix-neuf ans, furent reçus dans la propriété du président, à Fontaine-laGaillarde. De cet entretien inespéré naquirent les premiers contacts entre JSF et l‟institution européenne, d‟abord par l‟entremise du cabinet de Jacques Delors, puis directement avec ECHO, alors dirigé par un Espagnol, Santiago GomezReino*. Dès le mois de mars 1993, la nouvelle association se préparait à soumettre plusieurs projets de mission à l‟organisme humanitaire européen. Sens, le 14 mars 1993 – Notre introduction auprès de l‟Europe nous a tonifiés. L‟équipe de JSF continue certes à préparer l‟expédition de Pâques, qui devrait cette fois-ci permettre l‟acheminement de deux camions vers la Croatie, dans des camps qui nous ont été indiqués par Catherine Mazy*, une représentante du HCR.* ; mais elle prépare également très activement les projets de missions qu‟elle se propose de soumettre à ECHO, d‟ici quelques semaines, à des fins de financement. Nous avons tous conscience que nous ne devrons pas nous planter, qu‟il s‟agit d‟une étape importante à franchir, pour laquelle nous ne sommes guère préparés. Que de papiers à remplir ! Que de coups de fil à donner à Bruxelles ! Que de règles à observer ! Mais l‟enthousiasme de tous, pour ne pas dire l‟excitation face à ce défi, permet des miracles. Et la lettre encourageante que nous avons reçue ce matin d‟ECHO renforce notre confiance.

L’ECTF prend JSF sous ses ailes
Quelques mois après sa création, alors que le conflit en ex-Yougoslavie générait une situation nécessitant un important soutien politique, matériel et financier de la communauté internationale, ECHO décida de mettre en place un dispositif avancé, baptisé ECTF*, dans les villes de Zagreb et de Belgrade. Dans les pages qui suivront, je retracerai comment l‟ECTF exerça auprès de JSF un rôle de tuteur respectueux des choix et de l‟indépendance de cette association française. Mais malgré cette aide précieuse, malgré la rapidité avec laquelle ECHO accepta de financer quelques projets que JSF lui avait soumis, les relations que l‟association entretint avec Bruxelles* connurent quelques

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accrocs, principalement à cause des retards de paiement de notre unique bailleur de fonds, qui la plaçait dans une situation de dépendance financière périlleuse.

Clef de lecture

ECTF-Zagreb (1993-1995)
Cet acronyme un peu hermétique (European Community Task Force) cache une formidable machine de paix. Né d‟ECHO pour devenir son bras séculier en ex-Yougoslavie, cet organisme fut doté d‟une triple mission : cerner les besoins des populations ravagées par la guerre et la misère, trouver les partenaires capables de leur apporter toute l‟aide nécessaire, et contrôler l‟utilisation des importantes sommes d‟argent consacrées à cet objectif. Au bureau de l‟avenue Slavska à Zagreb, l‟ampleur des tâches à réaliser ne permettait à personne de somnoler. Le directeur, le général espagnol Martinez-Esparza*, remplaça en 1994 le colonel belge Thyss*, qui avait assisté aux premiers pas de JSF en Croatie. A ses côtés, le colonel Klaus Steiner*, avait été nommé Chief of Operations dès mai 1993. En cette qualité, il fut responsable, jusqu‟à fin juillet 1995, du soutien logistique des organisations d‟assistance financées par ECHO, et de la coordination de leur travail en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Plus qu‟un soutien, il devint l‟ami de tous les jeunes de JSF, qui travaillèrent avec lui d‟une manière régulière, presque quotidienne et en parfaite harmonie. Jacques Delors quitta la présidence de la Commission Européenne en janvier 1995 ; JSF avait alors déjà signé avec celle-ci un contrat-cadre* qui attestait du sérieux de cette jeune ONG. La fin de la guerre en ex-Yougoslavie et la signature des accords de Dayton*, le 21 septembre 1995, mirent un terme aux activités d‟urgence de la plupart des ONG, donc de JSF, dans cette région. Dans la troisième partie de ce Carnet, consacrée aux grandeurs, je déroulerai le fil d‟un programme financé par ECHO, le Circuit de l‟espoir. Le succès exceptionnel de cette mission fut dû autant aux qualités de courage, de dynamisme et de générosité des jeunes gens dépêchés par JSF en Bosnie qu‟au concours attentif apporté par le personnel de l‟Union Européenne, à Bruxelles comme à Zagreb.

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Une engueulade bien méritée
Ma deuxième expérience avec ECHO fut beaucoup plus brève et plus tonique. Elle eut pour cadre le Burundi, où je fus appelé comme chef de mission, en février 2002, par l‟ONG Avocats Sans Frontières-Belgique*. Le pays était toujours soumis aux pressions de groupes rebelles qui pénétraient parfois, en fin de soirée, jusque dans les faubourgs de la capitale, Bujumbura*. Je n‟étais alors guère en forme, ayant subi une rechute de la malaria que j‟avais contractée au Congo, quelques mois plus tôt. ECHO, avec d‟autres partenaires institutionnels (principalement les gouvernements français et belge), avait signé avec le siège d‟ASF-Belgique un contrat d‟appui au programme Justice pour tous au Burundi*, dont l‟objectif principal consistait à permettre aux centaines de personnes détenues depuis plusieurs années à la prison centrale de Bujumbura, et soupçonnées de crimes contre l‟humanité ou de génocide en rapport avec la guerre de 1993, de bénéficier des garanties d‟un procès juste et équitable. Or, alors que ce programme était loin d‟être achevé, le conseil d‟administration d‟ASF-Belgique avait décidé de le suspendre, de façon autoritaire, unilatérale et quasi secrète, sans même avoir prévenu ses partenaires. Comme mon ordre de mission officiel – celui qui fut présenté au gouvernement burundais pour obtenir mon accréditation – stipulait bien que ma mission consistait uniquement à diriger ce programme Justice pour tous au Burundi, et non un nouveau projet qui en prévoyait d‟ailleurs l‟arrêt, je me suis immédiatement étonné de ce revirement auprès de mon siège bruxellois, qui resta insensible à mes remarques. Je reproduis ci-après un extrait du courriel que j‟ai adressé à Monsieur Jean-Jacques Badibanga*, mon desk* pour l‟Afrique :

Bujumbura, le 12 avril 2002 : « En aucun cas [...] nous n'avons évoqué
auprès de l'UE (Union Européenne) que la structure entière du projet, sa philosophie, ses objectifs prioritaires et ses moyens d'action étaient modifiés […]. Je ne sais donc pas quelle position tenir face au représentant de l'Union Européenne jeudi [...]. Il apparaît ainsi très clairement, pour l'esprit le plus neutre, que l'une des composantes majeures du programme que nous avons signé avec le gouvernement burundais et l'Union Européenne consiste à défendre les prévenus impliqués dans le conflit de 1993. Or le Plan d'action 2002 prévoit la cessation de cette composante au 30 juin. Et pourtant, nous demandons simplement à l'UE la prolongation de ce contrat, ainsi que la modification de certaines lignes budgétaires, sans leur dire tout franchement (et sans leur écrire) que c'est un programme très différent que nous avons en tête de poursuivre. » Quelques jours plus tard, j‟accompagnai mon administratrice Fabienne, une Française d‟une trentaine d‟années à peine en laquelle j‟avais tout de suite placé toute ma confiance, bien qu‟elle m‟ait dressé à mon arrivée un tableau

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