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Chronique militaire de la chute du mur

De
290 pages
La Bundeswehr s'est vu contrainte de faire face, au lendemain de la chute du mur de Berlin, à la fusion-absorption de l'armée est-allemande, à la gestion du repli des forces soviétiques, au soutien financier des unités alliées engagées dans le Golfe, à l'envoi de contingents militaires en Turquie, tout en devant préparer l'outil militaire d'une Allemagne souveraine, soucieuse de pouvoir affronter, avec ses partenaires, les nouvelles menaces en Europe et dans le reste du monde. Ces évènement sont ici relatés à travers les notes et souvenirs d'un Attaché de Défense à Bonn.
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Chronique militaire de la chute du mur « Attaché de Défense » à Bonn
1989-1992

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12583-4 EAN : 9782296125834

Daniel Roudeillac

Chronique militaire de la chute du mur « Attaché de Défense » à Bonn
1989-1992

L’Harmattan

3 octobre 1990 Cérémonie de prise de commandement des forces armées allemandes unifiées par M. Stoltenberg,

Préambule
Désigné, lors du conseil des ministres du 20 juin 1989, en qualité « d’Attaché de Défense près l’ambassade de France à Bonn1 », j’ai rejoint l’Allemagne dès le 13 juin, afin de passer une semaine aux côtés du général Pennachioni, mon prédécesseur, familier de longue date des questions militaires allemandes. J’avais rencontré, au préalable, les plus hautes autorités civiles et militaires du ministère de la défense et, une fois sur place, leurs homologues de « la Hardthöhe2 ». Aucune de ces autorités, tant à Paris qu’à Bonn, ne m’a fait état de l’imminence d’évènements majeurs, susceptibles de bouleverser radicalement la donne stratégique en Europe. Les esprits sont alors plus préoccupés par ce qui se passe en Chine sur la place Tian’anmen et par un possible raidissement des militaires soviétiques, si l’ordre communiste en Europe venait à être menacé. Et puis ce fut la chute du mur, l’effondrement de la République Démocratique Allemande (RDA) et de son armée, la fin de la guerre froide, l’effritement de la puissance militaire soviétique, la dissolution du Pacte de Varsovie et l’obligation faite à la Bundeswehr de se préparer à d’autres perspectives, que ce à quoi elle s’entrainait depuis des décennies. La méconnaissance en amont de l’imminence de ces évènements majeurs incite à parler de surprise stratégique. Les chercheurs ne manqueront pas de s’interroger sur les facultés d’anticipation des grands services de renseignement civils et militaires soviétiques et occidentaux, lorsque seront accessibles en France toutes les archives de l’année 1989. Peut-être auront-ils alors la surprise de constater que certains savaient ce qui allait arriver, et qu’un Poutine3, par exemple, en savait plus qu’on ne le pense et à tout le moins beaucoup plus que ses homologues occidentaux ! Je m’apprêtais donc à gérer au mieux une situation figée, uniquement soucieux d’accomplir les tâches traditionnelles dévolues à tout Attaché de Défense. Or loin de sombrer dans la routine, j’ai été vite contraint, avec l’équipe en place, de « vider les armoires » et d’ouvrir de nouveaux dossiers au fil des évènements. S’il ne manque pas d’ouvrages de qualité sur la chute du mur, sur le contexte politique et diplomatique du moment, sur les retombées humaines, économiques et sociales, il n’y a pas, à ma connaissance, d’ouvrages en langue française, axés sur les aspects strictement militaires de ce qui est alors intervenu en Allemagne. Les questions militaires et de défense ont pourtant été au centre des préoccupations du chancelier Kohl et de ses homologues concernés par la «question allemande». L’énumération des principaux dossiers témoigne de leur
Les locaux de l’ambassade étaient en fait à Bonn/Bad-Godesberg. Nom habituellement donné au ministère de la Défense de la République Fédérale d’Allemagne (RFA) en raison de son implantation sur le lieu-dit du même nom. 3 Chef de l’antenne du KGB à Dresde.
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importance et de leur complexité : Dissolution du Pacte de Varsovie, négociations de Vienne sur le désarmement conventionnel, initiatives multilatérales concernant les armes nucléaires, fusion de l’Armée Nationale Populaire4 avec la Bundeswehr, retrait d’Allemagne des forces soviétiques et alliées, devenir de l’OTAN, de la CSCE, de l’UEO, de la coopération militaire franco-allemande, gestion des armes nucléaires de l’ex-URSS stationnées en Allemagne, restructuration de la Bundeswehr, le tout sur fond de guerre du Golfe et de crise yougoslave… Ayant lu et relu, étant jeune officier, les deux ouvrages5 d’André François Poncet, ambassadeur de la France en Allemagne, à l’heure de la montée en puissance de la Wehrmacht, puis étudié l’œuvre monumentale de BenoistMéchin sur « l’histoire de l’armée allemande », je me suis interrogé sur les raisons pour lesquelles l’attaché militaire en titre de cette époque, polytechnicien, parlant parfaitement le japonais et l’allemand, n’a pas publié un ouvrage sur ses années passées à Berlin, alors qu’il s’est brillamment exprimé sur la civilisation japonaise. J’attribue cette frilosité à la rigueur intellectuelle du général Gaston Ernest Rinondeau6, soucieux de respecter le double devoir de réserve militaire et diplomatique auquel il était astreint de par son statut. Je considère pour ma part, que l’annonce faite en France de l’ouverture des archives diplomatiques de 1989 m’autorise à m’affranchir quelque peu de ce fameux devoir de réserve, si confortable par ailleurs. Je ne pense donc pas faillir à mes obligations, en levant un coin du voile de ce que j’ai pu observer et entendre entre 1989 et 1992, à l’occasion de cet évènement exceptionnel que constitue la fusion de deux armées, hier ennemies. Ma démarche consiste d’ailleurs moins à révéler je ne sais quel secret, qu’à mettre en forme un grand nombre d’informations accessibles au grand public, mais souvent ignorées. Présent à Bonn entre juin 1989 et octobre 1992, je n’étais pas alors, et de loin, le seul officier français en service sur le territoire allemand. L’Attaché de Défense en Allemagne occupait en effet une place bien particulière dans le dispositif militaire français d’Outre-Rhin. Le présent ouvrage s’intéresse donc aussi aux forces françaises d’Allemagne (FFA), aux forces françaises de Berlin, à la brigade franco-allemande alors en gestation, aux nombreux officiers de liaison et d’échange7, aux bureaux de programme d’armement implantés en Allemagne, aux organismes institutionnels franco-allemands de coopération militaire, aux missions temporaires, aux autorités de tout niveau qui ont participé aux multiples rencontres périodiques.
ANP, en allemand NVA (National Volksarmee). « De Versailles à Potsdam », « Souvenir d’une ambassade à Berlin septembre 1931-octobre 1938 ». 6 L’attaché militaire adjoint Paul Stehlin s’est exprimé en revanche dans un ouvrage intitulé « Témoignage pour l’Histoire ». 7 Comme leur nom l’indique, les « officiers de liaison » font la liaison entre un organisme militaire allemand et son homologue français, tandis que les « officiers d’échange » occupent une fonction spécifique au sein de l’organisme d’accueil.
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L’originalité des observations de l’Attaché de Défense tient en fait à sa proximité des plus hautes autorités militaires allemandes, à sa vocation à faciliter les échanges avec leurs homologues français, à sa cohabitation avec les autres Attachés de Défense accrédités en Allemagne, à la diversité des contacts civils et militaires qu’il est conduit à prendre, à la relation spécifique enfin qu’il entretient avec les officiers de « la Hardthöhe », une relation que lui enviaient bon nombre de ses collègues. Le présent ouvrage a été rédigé à partir des notes personnelles que j’ai pu conserver et n’a valeur que de témoignage, avec ce que cela comporte parfois de subjectivité, même si mes observations ont pu être confirmées par ailleurs. Mon objectif est d’apporter une modeste pierre à l’édifice construit par les chercheurs et autres experts8, spécialistes des questions allemandes, qui se sont penchés, ou se pencheront encore, sur les trois années décisives pour la Bundeswehr, qui ont fait suite à la chute du mur. D.R9

Parfois autoproclamés…. On se reportera utilement au Titre I pour bien comprendre comment fonctionnait alors le poste de l’Attaché de Défense implanté à la Chancellerie sis à Bonn/Bad-Godesberg Kapellenwegstrasse.
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Sommaire Chronique militaire de la chute du mur. « Attaché de Défense » à Bonn 1989 -1992
Préambule Titre I : du 13 juin 1989 au 9 novembre 1989 De la première visite de Gorbatchev à Bonn à la chute du mur. L’état des lieux. Titre II : Du 9 novembre 1989 au 3 octobre 1990 De la chute du mur à l’unité allemande. Le temps des débats et de la réflexion. Titre III : Du 3 octobre 1990 au 30 juin 1991 De l’unité allemande à la dissolution du BWKO. Le temps de l’action. Titre IV : Du 30 juin 1991 au 26 novembre 1992 De la dissolution du BWKO aux directives Rühe. Vers d’autres horizons Titre V : 1989-1992 La coopération militaire franco-allemande. L’exigence opérationnelle Titre VI : 1989-1992 Les polémiques. Querelles d’Allemands ? En guise de conclusion Annexes Table des matières Page 07

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Titre I Du 13 juin 1989 au 9 novembre 1989 De la première visite de Gorbatchev à Bonn, à la chute du mur.
L’état des lieux Ephéméride, spécificité du Poste de Bonn, les deux armées allemandes, les armées étrangères stationnées en Allemagne, les préoccupations de l’heure
Ephéméride
30 mai-23 juin 1989 : Réunion CSCE, dimension humaine à Paris. 13 juin 1989 : 1° visite de Gorbatchev en RFA. juillet 1989 : Annonce du retrait de 1500 soldats belges à la fin 1991. Juillet et août 1989 : Débat en RFA sur le statut des forces stationnées en RFA. 7-11 août 1989 : Stoltenberg annonce un accord pour maintenir les coûts du Jäger 90. 17-23 septembre 1989 : Manœuvre (1° CA) + (1° Brigade) en Champagne. Semaine du 18-22 septembre 1989 : Concept vol à basse altitude du ministre de la Défense. 2 octobre 1989 : Prise de Commandement de la BFA par le Gal Sengeisen (fr). 6 octobre : 2° visite de Gorbatchev à Berlin-Est. 16 octobre 1989 : Réunion CSCE, environnement à Sofia. 18 octobre 1989 : Visite de Honecker à Moscou. 23-27 octobre 1989 : Stoltenberg prévoit la suppression du programme ASRAAM. 25-26 octobre 1989 : Manifestations monstres en RDA. 2 novembre 1989 : Signature de l’arrangement administratif de la BFA. 3 novembre 1989 : 54° sommet à Bonn et 2° session du Comité de Défense et de Sécurité (CDS). 9 novembre 1989 : Chute du mur :

Spécificité du Poste de Bonn Il faisait chaud à Bonn le 13 juin en soirée. Le convoi officiel, croisé à un feu rouge, en attente du feu vert1 pour continuer sa route, n’est autre que celui des deux vedettes du jour : Gorbatchev est à Bonn ! Sa rencontre avec Kohl est la première du genre. Elle fait suite au contact pris par Chevardnadze, il y a moins d’un mois, au sujet des missiles SS23 et Lance2.

Les convois officiels des hautes autorités respectent, en Allemagne, le code de la route ! Cf la menace du ministre de la Défense soviétique Dimitri Yazov de violation, par l'URSS, du traité FNI et de reprise de la production de missiles SS-23 si l'OTAN poursuit la modernisation des SNF en Europe.
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Nous ne sommes plus en France, constate mon conducteur, ici, les chefs d’État respectent les feux rouges ! Je vois dans cette rencontre l’annonce de changements, dont je suis incapable de prévoir l’importance. L’ouverture des frontières, le 2 mai en Hongrie, le scrutin du 7 mai en Allemagne de l’Est, et la contestation du résultat final, celui qui a eu lieu le 4 juin en Pologne attestent, il est vrai, que la « Gorbimania » s’est emparée des foules en quête de liberté et de consommation. J’arrive donc en Allemagne, lorsque l’Europe de l’Est semble devoir bouger à l’exemple polonais. Mais Bonn n’est pas Berlin. Tout y est plus feutré. Bad-Godesberg3 est calme, comme à son habitude. Les hautes autorités militaires et civiles rencontrées à Paris, aux premiers jours de juin, m’ont certes fait état d’échéances difficiles pour la coalition FDP/CDU4, ne dit-on pas que Kohl, atlantiste convaincu, fervent européen risque d’être battu, entraînant dans sa chute Hans-Dietrich Genscher. On m’a parlé aussi de montée en puissance de la Droite en Allemagne5, du rôle non négligeable des Verts d’Otto Schilly, du souhait des Allemands de revoir les droits des forces armées alliées, d’un appel nouveau à la souveraineté, d’autant plus exprimé, que le mark est puissant et que la République fédérale d’Allemagne n’aura jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. Les officiers stagiaires du Centre des Hautes Etudes Militaires à Paris, que j’ai pu rencontrer à leur retour d’Allemagne, m’ont fait part, quant à eux, des principaux soucis des cadres allemands qu’ils ont interrogés. Certains sont de vieilles lunes : l’importance accordée à la coopération entre nos deux pays, l’ambiguïté du rôle du système d’armes Hadès dans notre stratégie, le primat de l’OTAN. Leurs préoccupations d’ordre corporatiste ne sont pas secondaires : La Bundeswehr redoute les retombées néfastes sur son évolution d’une menace moindre, même si elle s’en réjouit. Elle déplore de devoir se justifier elle-même, reprochant aux partis un décalage constant entre les bonnes paroles et les crédits votés. Nous ne recrutons plus. Faute d’être attractive, la Bundeswehr s’étiole d’autant plus sûrement, que les futures classes d’âge n’offrent plus la ressource, dont il serait utile de pouvoir disposer…sans compter que le nombre d’objecteurs de conscience ne cesse d’augmenter. Je suis donc impatient d’entendre d’autres avis, émanant cette fois d’acteurs sur le terrain. L’Attaché de Défense6, en place depuis trois ans, est un ancien stagiaire de la Füh-Ak7 d’Hambourg. Ses ex-camarades occupent donc aujourd’hui des
La ville de Bad-Godesberg est connue en Allemagne pour son micro climat. Les troupes coloniales allemandes y tenaient garnison. 4 Freie Demokratische Partei de Genscher/ Christliche Demokratische Union de Kohl. 5 Une montée qu’il faudra prendre en compte plus tard pour comprendre certaines réactions du Chancelier Kohl . 6 Le général Pennachioni. 7 Pour Führungsakademie, l’équivalent de ce qui était, à l’époque, l’Ecole Supérieure de Guerre (ESG) en France.
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postes importants dans la haute hiérarchie. Il connaît bien l’Allemagne, dont il maîtrise la langue. Nous resterons ensemble environ une semaine, ce qui fait exception à la pratique courante du passage de témoin entre deux généraux. Son propos s’articule autour des trois rubriques que sont l’environnement du Poste8, les interlocuteurs et les armées allemandes9. La France, à cette époque, disposait en Allemagne d’une représentation militaire importante : Le Poste proprement dit, au sein de l’ambassade, les Forces Françaises d’Allemagne10, les forces du secteur militaire de Berlin11, le contingent français de la Brigade Franco-Allemande12. Des officiers d’échange servent dans la Bundeswehr, un réseau d’officiers de liaison s’active dans les écoles, où séjournent des stagiaires en nombre fluctuant. Des « Bureaux de Programme » suivent le développement des programmes d’armement, objets de financement décidés en commun. L’Attaché de Défense affecté en Allemagne exerce également les fonctions d’attaché des forces terrestres françaises et dispose à ce titre d’un officier adjoint, le colonel Wilhelm. Un attaché naval, le capitaine de vaisseau de Metz, assure l’interface entre les deux marines, tandis que l’armée de l‘air détache deux officiers, dont un est l’Attaché en titre de l’Armée de l’Air, le colonel Meyer, suivi du colonel Radix, assisté d’un second, le colonel Pallier. Trois polytechniciens13 dirigent à ses côtés le poste de l’Attaché d’Armement en Allemagne, qui assure la liaison entre le BWB14, le Rüstungsabteilung15 et son équivalent, la DGA16 en France. Cette importante présence militaire Outre-Rhin est unique en son genre. L’Attaché de Défense n’est pas accrédité en Allemagne de l’Est, pas plus, au demeurant qu’il ne l’est à Berlin. Sa fonction le destine, au niveau politique, à permettre le dialogue entre les deux ministres, lorsque les cabinets de ces autorités, souhaitent faire appel à son expertise. Les chefs d’étatmajor ont recours en revanche, systématiquement, à l’Attaché de Défense. Chacun exerce donc une fonction bien distincte. Les dossiers émanant des forces françaises d’Allemagne, devant être soumis aux instances supérieures des forces armées allemandes, passent par le canal d’une « antenne FFA », localisée à Bonn. Nul ne sait ce que font, Outre-Rhin, les Gendarmes… Les Gaulois sont ainsi, chacun cerne son camp. Cette organisation peut être détestable et contre-productrice, si le Haut-Commandement néglige de confier chacune des fonctions à des hommes qui s’entendent, parce qu’ils se connaissent, pratiquent
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Ce terme sera utilisé par la suite en lieu et place de Poste de l’Attaché de Défense. Cf paragraphe 2. 10 FFA cf Les forces en présence. 11 Cf Les forces en présence. 12 BFA Cf Titre V. 13 Ingénieurs en Chef Normand/Prévot, de Bronac de Bougainville/Schwindenhammer. 14 Office Fédéral des Techniques Militaires et des Approvisionnements. 15 Direction de l’Armement. 16 Direction Générale de l’armement en France.

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le même langage, ont une même culture. Or tel est bien le cas, lorsque j’arrive à Bonn. Le « réseau Bravo 5 »17 est sous l’autorité de cinq parachutistes, habitués de longue date à travailler ensemble, appréciés de leur chef, n’ayant jamais servi autrefois en Allemagne, abordant les problèmes de façon innovante et parlant sans ambages et sans langue de bois. Le Poste est par ailleurs l’un des nombreux rouages d’une grande ambassade. Les jeunes diplomates, qui y sont affectés, sortent de l’ENA ou ont été reçus au concours d’Orient et sont souvent promus à de hautes destinées. Je me souviens ainsi d’un futur conseiller en poste à l’Elysée18, et d’un jeune diplomate, chargé, pendant trois ans, des Affaires stratégiques19. Il sera directeur des Affaires stratégiques aux Affaires étrangères, après avoir été un conseiller ouvert, soucieux de bons contacts avec « son militaire », dont il a apprécié la franchise du langage. J’étais curieux d’entendre mon interlocuteur me parler de ses « sources ». L’Attaché de Défense est tout sauf un espion. Comment le serait-il notamment en Allemagne, tant nos armées sont proches, tant nos autorités se rencontrent fréquemment, tant nos dispositifs fonctionnent selon des normes convenues de longue date ? L’Allemagne est en outre une grande démocratie, dans la quelle les médias jouent un rôle majeur. La presse écrite prend part au débat militaire avec intelligence. Le nombre des journaux édités en région y est plus élevé, qu’il ne l’est en France. Les grands noms de la presse traitent de la Défense, si bien que les journaux sont des sources crédibles, tant ils s’expriment nombreux sur un même sujet, sous des approches diverses. La Bundeswehr cultive l’information directe des Attachés de Défense, qu’elle informe volontiers. Les divers organismes de coopération sont autant de cénacles dans lesquels s’échangent les idées de chacun. L’Attaché de Défense est enfin le témoin des rencontres des ministres, des CEMA20 et CEMAT21 et est donc en mesure de faire une synthèse des idées exprimées pour son ambassadeur. La connaissance des hommes, de culture différente, qui vont se rencontrer est un impératif à ne pas négliger. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, quels peuvent être leurs blocages, comment les approcher ? Ainsi n’est-il pas neutre de savoir que tel chef a des racines à l’Est et que sa formation s’est faite aux USA puis en Grande-Bretagne et qu’il a occupé des postes importants dans les structures OTAN. Ainsi faut-il savoir qu’un interlocuteur, marié à une Française, est à même de comprendre le non-dit de la France sur son cousin germain. L’approche intuitive de la logique allemande, par Jean Pierre Chevènement tient à ses origines, il est né à Belfort en 1939. Pour comprendre son choix de quitter
Baden-Baden ; Berlin ; Bonn ; Böblingen. Maurice Gourdault-Montagne. 19 Jacques Audibert, sorti de l’ENA un an ou deux plus tôt. 20 Chef d’État-Major des Armées en France, Inspecteur Général en Allemagne. 21 Chef d’État-Major de l’Armée de Terre en France, Inspecteur de l’Armée de Terre en Allemagne.
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les Armées, quand celles-ci sont en guerre, il est bon d’intégrer dans le raisonnement le fait que son épouse est une Karaïte22. Le père de Pierre Joxe, ambassadeur de France en Allemagne d’après-guerre a vécu à Ernich23 et le ministre Joxe évoquera plus tard les heures agréables de son adolescence dans la région de Bonn. Le chef d’état-major des armées à Paris a souffert de la guerre. Sa mère fut arrêtée par des soldats allemands, alors que son époux était en Angleterre. Les Attachés de Défense accrédités à Bonn se rencontrent fréquemment. C’est le cas notamment de ceux dont le pays est membre de l’OTAN. La présence d’un Français y est bien acceptée, son avis intéresse même s’il n’est pas conforme au discours « otanien », mais il faut l’exprimer dans la langue de Shakespeare ! Soyez aussi présent à l’heure des cocktails, qu’offrent les ambassades , me dit Pennachioni, car ces mondanités sont autant d’occasions de recueillir l’avis des nombreux attachés qui apprécient ce « sport ». Trois années de pratique me permettent d’affirmer qu’un cocktail « réussi » est celui dont on sort en ayant la réponse à une question précise, que l’on avait en tête, en entrant dans la salle. Souvenez-vous surtout des questions qu’on vous pose. Les réunions de travail, les contacts personnels, l’analyse de la presse, l’écoute de la radio, la participation aux « points de situation » faits par la Bundeswehr, la réponse aux questions que se posent les armées, l’envoi des documents rédigés par le Poste, l’écoute des officiers envoyés en mission, les visites d’unités, le suivi des voyages des Hautes Autorités, la connaissance des textes et des orientations fixées aux forces armées de la nation d’accueil et parce que l’Allemagne et la France coopèrent, la maitrise des projets, la connaissance des hommes, forment le quotidien de l’Attaché de Défense accrédité à Bonn. Qui parle de sinécure ? Je souhaitais enfin que mon prédécesseur me fasse bénéficier de sa bonne connaissance des officiers allemands des hauts états-majors. Ceux-ci sont implantés dans la banlieue de Bonn sur un site militaire, appelé « Hardthöhe ». J’ai pu y recueillir ce qui était alors le discours officiel et sonder les esprits sur les évènements. J’ai pu y confirmer certaines informations, dont j’avais connaissance et me faire une idée sur les questions de l’heure, comme les appréhendaient mes interlocuteurs. L’amiral Wellershoff24 est un homme chaleureux, connu dans les armées pour sa vaste culture et son sens inné de l’organisation et de l’innovation. Son ministre, Stoltenberg est un homme du Nord, ancien de la Wehrmacht, comme la majorité des hommes de son âge. Politicien de droite, ministre de la recherche scientifique sous Erhard, il a été élu Ministre-Président du Schleswig-Holstein, avant d’être nommé ministre de la Défense, il n’y a pas deux mois. Le stratège de l’heure est le général
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Dont on se souvient qu’une branche a fui l’Egypte. Le château d’Ernich est la résidence privée de l’ambassadeur. Le château est situé sur un site prestigieux. 24 Inspecteur général de la Bundeswehr.

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Naumann, chef de la division Emploi/Opération25. Force est de reconnaître qu’aucun des responsables, que j’ai pu rencontrer, n’a évoqué l’idée que l’Allemagne était à la veille d’une fracture majeure et que la Bundeswehr allait bientôt devoir se remettre en question. Personne ne m’a parlé des conséquences possibles sur le plan militaire des évènements de l’Est, au-delà des idées générales du moment concernant la menace et le désarmement, le devenir des pactes et alliances militaires, la réduction des forces. Personne n’a évoqué les soucis de l’armée nationale populaire, dont on pense tout savoir ! L’exigence confirmée de souveraineté s’exprime modérément, tout en étant couplée à un appel pressant à plus d’intégration des forces armées françaises dans l’organisation militaire de l’Alliance. Mes interlocuteurs n’évoquent que rarement le besoin d’une défense spécifique de l’Europe venant en complément de ce qu’offre l’OTAN. De ces premiers contacts, je retire l’impression que les difficultés évoquées relèvent de la gestion des affaires courantes et que la Bundeswehr, dont la solidité est connue de la France, s’inscrit dans la durée, même si le tarissement de la ressource humaine risque de remettre en cause les structures et l’emploi d’un outil de défense, dont on ne manque pas de dire la volonté farouche de resserrer les liens noués avec la France. Les deux armées allemandes
12 novembre 1955 : Prestation de serment des 101 premiers volontaires de la Bundeswehr. 18 janvier 1956 : Création de la NVA.

Bien que n’ayant jamais servi dans les forces françaises stationnées en Allemagne, ma pratique de l’Allemand m’avait souvent conduit à porter intérêt aux forces armées allemandes. Les manœuvres « Colibri 26 » en France et à l’Est du Rhin, la manœuvre « Keckerspatz27 », ont été, en leur temps, autant d’occasions de remettre à niveau des connaissances acquises, à Saint-Cyr28 notamment. Je mets donc à profit la documentation abondante du Poste et la grande expérience de mes adjoints directs, pour mieux appréhender, lorsque j’arrive à Bonn, ce que sont les armées de la nation allemande, les choix faits par l’Allemagne en matière de Défense, l’arsenal de l’OTAN présents en RFA et les forces soviétiques en Allemagne de l’Est.

Füh.S. III. Manœuvres mettant en jeu, depuis 1962, des unités parachutistes, soit en France, soit en Allemagne. 27 Grande manœuvre franco-allemande, qui s’est déroulée en Allemagne, en septembre 1987 et qui a été conclue par le chancelier Kohl et le président Mitterrand. Elle a mis en jeu des unités de la Force d’Action Rapide (FAR). 28 Et à l’Université de Rennes.
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L’étude comparative des deux systèmes de force permet de souligner nombre de points communs, rarement évoqués, même si la Bundeswehr et la NVA demeurent deux entités antagonistes distinctes. Le premier point notable, sans doute le plus banal, tient à la langue commune, qui a facilité la connaissance mutuelle des outils de chaque camp et qui se révèlera d’une importance majeure à l’heure de la fusion. Le challenge relevé eut été plus ardu s’il en fut autrement, sans que cette évidence diminue le mérite des responsables en charge d’un dossier difficile. Les deux armées allemandes ont en outre le même âge. Trois mois, à peine, séparent les dates de création des deux outils de défense, mis sur pied à partir de forces encasernées, de police à l’Est, de gardes frontières à l’Ouest. Les deux camps font appel aux anciens de la Wehrmacht. Ceux enrôlés à l’Est sont à peine sortis des camps de prisonniers, en Union soviétique, après avoir subi un endoctrinement destiné à en faire des acteurs convaincus des luttes antifascistes. Ceux de la Bundeswehr auront dû se soumettre au verdict sans appel d’une commission de contrôle. 12900 anciens officiers de la Wehrmacht encadreront ainsi la Bundeswehr naissante, tandis qu’on comptera, sur les 4700 officiers recrutés à l’époque en Allemagne de l’Est, 500 cadres officiers ayant le même passé. Trois quart des officiers du HautCommandement de l’Armée Populaire auront fait notamment l’expérience de la guerre dans les rangs d’une armée, que l’on fustigera durant des décennies… Les deux armées allemandes mises sur pied en Allemagne, une dizaine d’années après la fin de la guerre, sont donc initialement formées de volontaires. Mais cette nécessité ne pouvait pas durer. Des raisons, à la fois techniques et politiques conduiront sans tarder à devoir recourir à la conscription. Les textes régissant d’une part la création et le fonctionnement du service militaire de la NVA et d’autre part les devoirs et les droits des appelés de l’Est datent du 1° janvier 195629, du 24 janvier 196230 et du 25 mars 198231. Ces textes seront caducs à la fin du mois d’août 1990. Les cinq textes fondateurs de l’armée ouest-allemande datent respectivement des 15 et 16 juillet 195532, du 1° avril 195633, du 21 juillet 195634, des 5 et 12 décembre 195635. Les textes relatifs aux droits et aux devoirs des jeunes incorporés diffèrent notablement entre les deux armées. Les hommes en uniforme en service à l’Ouest bénéficient de droits que n’ont pas les soldats de « l’armée populaire ».Ils peuvent faire valoir, à tout moment, leur droit à l’objection de conscience et peuvent en outre opter pour un service civil. Le codex officiel, qui régit l’attitude du « soldat citoyen » au
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Gesetz über die Schaffung der NVA. Wehrpflichtgesetz. 31 Wehrdienstgesetz. 32 Freiwilligengesetz. 33 Soldatengesetz. 34 Wehrpflichtgesetz. 35 Gesetz für die Zwölfmonatige Wehrpflicht, Gesetz für die Beschwerdeordnung.

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sein de la Bundeswehr, est « l’Innere Führung36 ». Ce terme intraduisible, sera la référence des militaires de l’Ouest, dont les droits sont régis par la constitution37. Le Conseil de Défense de l’Allemagne de l’Est prendra la décision38 d’affecter les recrues hostiles au port des armes, au sein de bataillons de travaux du Génie, au profit de chantiers civils et militaires. Force est de constater que deux réalités se cachent sous un même mot… la conscription n’est pas de même nature à l’Est et à l’Ouest en Allemagne! La guerre froide a contraint en outre les deux armées à devoir augmenter le volume de leurs forces, en cas de crises majeures. 350 000 hommes instruits et entraînés viennent ainsi compléter les formations de l’Est et permettre la mise sur pied de nouvelles divisions, dotées de matériels stockés dans des dépôts. La Bundeswehr rappelle, quant à elle, 185 000 hommes sitôt l’état de guerre39. Mais les armées allemandes reflètent également les choix des grandes puissances qui s’affrontent en Europe. Le Pacte de Varsovie et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord dictent en effet la loi, en matière de doctrine, de formation des hommes, d’équipement des forces, de soutien logistique de chacune des armées. Les doctrines d’emploi des deux outils de défense et leurs modes d’action découlent des options stratégiques soviétiques et des États-Unis. Les deux armées de l’air peuvent être considérées comme deux extensions des forces aériennes des armées tutélaires. La formation des cadres se fait dans bien des cas tant aux États-Unis qu’en Union soviétique. L’entraînement des forces terrestres et aériennes fait l’objet de manœuvres, parfois en terrain libre, avec les forces alliées de l’un et l’autre camp. Les marines se complètent. L’équipement des forces40, dont dispose Berlin-Est, est presque exclusivement d’origine soviétique. Les armes, les munitions, les engins chenillés, les missiles sol-air, sol-sol et embarqués, les véhicules blindés et même les camions, tous les aéronefs proviennent des arsenaux, qui équipent l’armée rouge, soucieuse cependant de conserver pour elle les armes les plus récentes. Le soutien de l’arrière des armées soviétiques répond aux normes fixées par une série d’accords41, appelés « protocoles », fixant pour une période les travaux à lancer, et dont le financement revient à Berlin-Est. L’arsenal militaire de l’Allemagne de l’Ouest se démarque, beaucoup plus de celui de l’OTAN. La Luftwaffe est celle des trois armées de l’Ouest, dont les équipements sont quasi identiques à ceux de Washington, mais Bonn n’aura de cesse de garder en Allemagne une industrie de défense capable de développer des pôles d’excellence.

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Texte fixant « la bonne conduite » que tout soldat allemand se doit de respecter. Das Grundgesetz du 23 mai 1949. 38 Décision du 7 septembre 1964. 39 Im Bündnisfall. 40 Voir aussi les annexes. 41 Même pratique que l’OTAN à cet égard.

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Il n’est pas surprenant que les armées allemandes, de l’Est comme de l’Ouest, se fixent pour objectif d’être les bons élèves du Pacte et de l’OTAN. Ne sont-elles pas, d’ailleurs, les plus disciplinées et les mieux entraînées. Mais leurs missions divergent : défensives à l’Ouest, elles sont résolument de nature offensive en Allemagne de l’Est. L’intégration complète de leurs forces, dès le temps de paix, souligne leur volonté de ne plus apparaître comme étant les outils d’une défense nationale. La loi fondamentale précise la position de l’Allemagne fédérale. En son article 24 il est bien stipulé que la Fédération adhère à un système de sécurité mutuelle et collective, qui pourra l’amener à limiter ses droits de souveraineté. Ce rôle particulier, voulu ou imposé, s’exprime avec force en matière nucléaire. Les armes nucléaires stockées en RDA, comme les armes nucléaires présentes en RFA échappent aux mains allemandes. Les « clés » sont détenues par les « grands frères d’Armes » Les attaques préventives du Pacte de Varsovie, inscrites dans les plans de 1960, concernaient à la fois les territoires de l’Ouest et la première vague de l’armée populaire. La riposte de l’Ouest n’aurait pas épargné les zones d’engagement et les armées allemandes, présentes au coude à coude, le long de la frontière entre les deux Allemagne. Le destin nucléaire de Bonn et de Berlin, durant toute la guerre froide, est d’être vitrifiés. Les peuples en sont conscients. Le fait que les armées, tant de la RFA que de la RDA, agissent sur leurs terres dans un contexte humain et militaire sous influence de forces venues de l’étranger, est un autre point commun aux deux armées allemandes. Les deux premières puissances tutélaires de l’Allemagne exercent en effet, de façon plus ou moins acceptée, il est vrai, une influence majeure sur les comportements, les façons de juger et de se comporter des soldats concernés et de la société dans laquelle ils se meuvent. L’armée rouge en Allemagne occupe, lorsque j’arrive à Bonn, 777 cantonnements différents, répartis sur 276 garnisons, dont 47 terrains d’aviation et 116 terrains d’exercices et grands camps. Le « Groupement de Forces Ouest » regroupe à cette époque 337 800 hommes sous les armes, soit 24 divisions, formant 5 armées. Les familles soviétiques représentent une population de 208 400 personnes, dont 90 000 enfants. Les forces américaines, tous statuts confondus, civils et militaires, fonctionnaires, employés, ainsi que les familles présentes en RFA, atteignent un total de 550000 personnes de tous âges, dont 239 000 soldats pour le seul USAREUR42. 850 casernes et autres installations sont alors occupées par cette communauté, qui vit dans environ 80 garnisons. 70 000 civils dépendent pour leur emploi de la seule armée de terre. Les différents contrats passés dans le secteur des PME allemandes fournissent un emploi à 100 000 autres personnes. Le total des dépenses US est évalué à plus de 12 milliards de DM.
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United States Army Europe.

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Les armées nationales sont en outre contrôlées par le pouvoir civil, du Bundestag à Bonn, du SED à l’Est. Ainsi la Bundeswehr est soumise au contrôle de l’opinion publique, de la presse, très présente au niveau des Länder, du « Bundeswehrverband », une organisation de défense des droits des soldats et des cadres. Le parlement allemand dispose à son niveau d’un délégué, chargé d’enregistrer les plaintes émanant de la troupe et de l’encadrement et de faire un rapport annuel au parlement sur les dysfonctionnements, dont il a connaissance. La Bundeswehr est bien sous contrôle effectif de la démocratie. La loi fondamentale protège les libertés, et en précise le champ, s’agissant des armées. A l’Est, le SED43, se fait omniprésent au sein des forces armées. On compte, dans les armées et les forces frontalières44, 120 000 membres actifs ou futurs adhérents du Parti Socialiste Unitaire allemand. 6 à 7 % des militaires du rang sont inscrits au Parti. Chez les sous-officiers, on compte qu’environ 35% le sont45. Le corps des officiers et élèves officiers, soit 40 000 personnes, regroupe 37 600 inscrits au SED. 96% des officiers de carrière adhèrent au Parti. L’ensemble des colonels et lieutenants-colonels y occupent des fonctions. Les généraux sont membres du Comité Central. Un clin d’œil du destin, mais en est-ce vraiment un, fera que ces armées, à l’heure de l’Unité46, aient pour chef un marin47. Deux hommes habitués à regarder au large et rodés aux « gros grains » vont ainsi présider aux ultimes discussions. Le dernier point commun, qui ne m’apparaîtra que lorsque les armées seront autorisées à entrer en contact, concerne le moral des deux forces en présence. Certes, officiellement, tant le moral des cadres que celui des soldats de l’armée ouest-allemande demeure-t-il élevé. Mais l’étude du rapport, que rédige chaque année pour les parlementaires, le député Weisskirch, délégué aux affaires militaires et à la Bundeswehr, ainsi que la lecture de la presse quotidienne permettent de tempérer l’optimisme de mise. La Bundeswehr se cherche et déplore la tiédeur de l’opinion publique à l’égard des armées. Elle ne recrute plus suffisamment de cadres, elle demande du temps libre et consomme plus de drogues au fil des décennies. 62% des gens interrogés déplorent ne pas trouver le soutien attendu de leurs concitoyens. Les pilotes s’exaspèrent des critiques formulées sur les nuisances sonores des vols d’entraînement. Les marins ressentent mal la politique suivie, qui tend à diminuer les moyens de la

Sozialistische Einheitspartei Deutschlands. en 1989. 45 Ce pourcentage est de 14% chez les sous-officiers sous contrat, mais de 60% chez les sousofficiers de carrière. 46 Le 18 novembre 1989, soit une semaine après la chute du mur. 47 L’amiral Hoffmann, né en 1935 devait succéder au général Kessler, né en 1923 et chef de la NVA. L’amiral Wellershoff, né en 1933, avait été nommé Inspecteur Général le 1° octobre 1986.
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marine. Les épouses s’en mêlent, leur best-seller annonce « Aucun homme n’a jamais été femme de soldat » ! La NVA, à l’Est, ne reste pas de marbre face aux évènements. Les appelés protestent et réclament un service militaire raccourci. Ils se plaignent notamment du taux trop élevé de disponibilité des unités de combat. 85% de celles-ci, en effet, doivent être prêtes à partir sans délais au combat. L’État, le SED et le Commandement sont régulièrement confrontés aux écarts de conduite, aux refus d’obéir, au rejet du service sous sa forme militaire, à la remise en cause du système socialiste, à l’objection de conscience, à la contestation des ordres de tir donnés le long de la frontière entre les deux Allemagne. Les appelés se plaignent de la rigidité des cadres de contact, des brimades subies du fait d’une hiérarchie occulte des libérables. L’alcool, bien qu’interdit, pénètre dans les casernes, et les succès sportifs des athlètes militaires n’effacent pas l’image négative des armées. J’avais pu étudier, avant de rejoindre Bonn, le dernier « Livre blanc48 sur les forces fédérales ». J’avais donc pris en compte les grandes problématiques abordées dans l’ouvrage, mais je connaissais mal les forces allemandes de l’Est. L’intérêt qu’y portaient les Attachés de Défense accrédités à Bonn, qui m’avaient précédé, ne m’est pas apparu dans les archives du Poste….Leur fonction, il est vrai, ne les incitait pas à porter intérêt à l’armée est-allemande. Mais les évolutions, dont nous étions témoins, sans encore les comprendre, m’ont conduit à penser qu’il pourrait m’être utile d’en savoir un peu plus sur cet outil de défense, que d’autres organismes que le poste de Bonn suivaient depuis longtemps. Je me suis donc astreint à exploiter les rares documents conservés. L’étude comparative des structures, des missions et de l’emploi prévu des deux armées allemandes, m’ont vite fait apparaître des différences majeures, dont je me souviendrai, pour mieux comprendre les choix faits par la Bundeswehr, à l’heure de l’Unité. La jeunesse est-allemande se prépare à la guerre systématiquement. Les préoccupations de défense sont présentes dès le jardin d’enfant, dans les écoles primaires, les écoles secondaires, à l’Université. Les centres de formation professionnels de l’Est forment les ouvriers et leur encadrement aux missions de défense contre « le camp fasciste », instrumentalisé de façon permanente. La « supériorité du système socialiste » s’incarne dans le soldat, prêt à défendre l’acquis de la classe ouvrière. Les rares à échapper au service des armes rejoignent des « unités de travaux du Génie4 ». Celles-ci, comme « les groupes de combat de la classe ouvrière50 » sont uniques en leur genre et caractéristiques de l’outil de défense de l’Allemagne de l’Est.

Le « Livre blanc sur la situation et l’évolution des forces armées fédérales » a été publié en 1985. 49 Cf annexe III. 50 Cf annexe V.

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Les unités de travaux, lors de leur création, sont au nombre de six, Elles fournissent la main d’œuvre, que les grandes entreprises51 ne trouvent pas ailleurs. Quatre autres bataillons seront bientôt créés, non pour y accueillir des objecteurs de conscience52 mais de simples soldats de l’Arme du Génie, qui travailleront dans le plus grand secret sur des installations militaires soviétiques ou à la construction du poste de commandement naval de Rostock. On verra apparaître cinq nouveaux bataillons53, dont l’un, le 22° sera en permanence affecté à Berlin. Deux bataillons seront détachés à Leuna, Buna et Bitterfeld au profit des usines du combinat chimique. Les années 80 sont celles au cours desquelles les unités de travaux reçoivent des réservistes, et participant moins au travail en usine, sont rendues disponibles pour construire des obstacles et des ponts militaires. Le Génie de travaux mettra ainsi sur pied des unités spéciales qui construiront des routes, des dépôts militaires, des postes de commandement, des rampes de lancement. groupées en régiments, les sapeurs posent des câbles et construisent pour la Poste. Lorsque j’arrive à Bonn, la RDA dispose de dix bataillons lourds et de huit régiments54. Les « groupes de combat de la classe ouvrière » font parti d’un passif difficile à dissoudre dans la démocratie, dont ont dû tenir compte les responsables de Bonn à l’heure de l’Unité. Ces groupes ont vu le jour à l’issue des émeutes du 17 juin 1953, sur ordre d’Ulbricht, inquiet pour la survie de son parti unique, en cas de soulèvement. Il s’agit, au début, de groupes d’autodéfense des grandes entreprises, auxquels s’agrègeront plus tard des fonctionnaires et des cultivateurs. L’idée n’est pas nouvelle, puisque les groupes créés, le sont sur le modèle des unités formées de paramilitaires propres aux partis de droite comme de gauche en Allemagne, en 1919. A partir de l’année 1955, les « Kampfgruppen » s’entraînent dans les localités, puis au combat mobile destiné à contrer une percée adverse ou à neutraliser l’ennemi débarqué. Les « Centaines » se regroupent en 1960 et forment des bataillons. L’instruction est axée sur le combat urbain. L’armement s’améliore, les armes antichars font leur apparition ainsi que les mortiers et les mitrailleuses lourdes. Les « groupes de combat de la classe ouvrière » sont l’une des composantes du système de défense. Deux bataillons prennent part à une manœuvre du Pacte et agissent en liaison avec les forces terrestres. La puissance de feu des nouveaux bataillons, mis sur pied à partir de 1972, est alors comparable à celle des unités motorisées de l’armée « régulière ». Les deux armées allemandes sont donc très différentes en organisation.

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Industrie chimique et charbonnière. Cette catégorie n’a aucune existence. 53 à partir du 1° décembre 1975. 54 Cf aussi en annexe la traduction de l’article du lieutenant-colonel Klaus Udo Bessler.

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-A l’Ouest, l’Inspecteur Général assume trois fonctions : « Primus inter pares », il ne commande pas. Il conseille55, coordonne56 et représente les forces57. Le « décret de Blankenese58 » confirme cet Inspecteur en tant que conseiller et coordinateur, mais ne lui confère pas le commandement des forces. La décision revient au pouvoir politique que détiennent le ministre et le législateur. -A l’Est le « chef de la NVA » commande, mais exécute les ordres du Conseil de défense. Le Parti est en fait l’autorité suprême et est représenté au sein des forces armées par la « politische Hauptverwaltung59 » et par une structure spécifique du Parti. -A l’Ouest, la Bundeswehr (amiral Wellershoff), regroupe trois armées, le service de santé, l’armement et l’administration fédérale de la défense. Cet outil de défense représente un total de 495 000 hommes, dont 6000, en temps de paix, proviennent de la réserve. 186 000 personnels civils (tous statuts confondus) complètent ces effectifs. Chacune des trois armées s’articule en trois blocs : « un office », spécifique à chacune des armées, un « commandement des flottes » (navale et aérienne), un « soutien des forces » et pour l’armée de terre, un « corps de bataille » et « la territoriale ». Si la territoriale relève exclusivement du pouvoir fédéral, les autres composantes sont, dès le temps de paix, assignées à l’OTAN. -A l’Est, la NVA (général Kessler, et dès le 18/11/1989, l’amiral Hoffmann) totalise de 150 à 174 000 hommes, selon différentes sources. La NVA comprend, outre les unités de travaux du Génie, citées précédemment et l’organisation chargée du Renseignement (environ 900 hommes), les forces aériennes, y compris la défense aérienne est-allemande, (Luftstreitkräfte und Luftverteidigung et non Luftwaffe), la marine nationale (Volksmarine et non Bundesmarine), et les forces terrestres (die Landstreitkräften et non das Heer). -A l’Ouest, l’armée de terre, (340 000 hommes) regroupe environ 70% de l’effectif total des forces armées de l’Ouest. Le chef d’état-major de l’armée de terre en titre60, lorsque j’arrive à Bonn, prépare à leurs missions principales du temps de guerre l’armée territoriale (63 000 hommes) et le corps de bataille (251 000 hommes). Aux sept Länder de l’Ouest correspondent cinq régions militaires, 29 districts et 80 cercles de défense. L’armée territoriale participe au soutien logistique des Alliés avec cinq commandements spécifiques de soutien. Douze brigades de défense forment le gros des forces territoriales allemandes. Avec trois corps d’armées, douze divisions et trente-six brigades, dont dix-neuf sont blindées, le corps de bataille prend part aux combats de l’avant aux côtés
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Le gouvernement fédéral pour la politique de défense et militaire. L’action des trois inspecteurs d’armée et du directeur du service de santé. 57 Auprès de l’OTAN. 58 Blankeneser Erlass de 1970. 59 Haute-Autorité politique. 60 Général von Ondarza.

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des Alliés, dans le cadre de l’OTAN. Cette composante des forces dispose de 5000 chars, de 20 000 véhicules de combat chenillés et à roues, et plus de 1000 tubes d’artillerie sol-sol. -A l’Est, l’armée de terre61 (die Landstreitkräfte-120 000 hommes62, dont moins de la moitié est formé de soldats sous-contrat et de professionnels), a son PC situé à Geltow près de Potsdam, et des forces réparties entre un district Nord (Neubrandenburg) et un district Sud (Leipzig). Deux divisions blindées (Eggesin et Dresde) et quatre d’Infanterie (Potsdam, Schwerin, Erfurt et Halle) forment le fer de lance d’une composante des forces mise à disposition du Pacte de Varsovie. Berlin-Est met en œuvre 1500 chars de combat, 4100 engins de combat chenillés et à roue et près de 5000 pièces tous calibres réunis. -A l’Ouest, la Luftwaffe du général Jungkurth avec 110 000 hommes, dont moins d’un tiers d’appelés, dispose de quatre divisions aériennes tactiques, outre son « commandement du soutien aérien » et son « office de l’air ». Une cinquantaine de bases, plus ou moins importantes, sont à disposition des seize escadres de l’air et de dix régiments, d’artillerie sol-sol (6) et de transmissions (4). Phantom II, Tornado, Alphajet et Transall constituent l’essentiel des moyens aériens, auxquels viennent s’ajouter des hélicoptères légers et des missiles sol-air (Nike, Hawk et Patriot). -A l’Est, l’armée de l’air63 (die Luftstreitkräfte-Luftverteidigung 37 000 hommes dont 15 000 appelés et 2 bataillons de parachutistes - 360 avions de combat) s’articule autour de deux divisions aériennes et de défense aérienne (Cottbus et Trollenhagen) et d’un organisme de « Commandement du transport aérien militaire » (Strausberg). La défense sol-air, déployée sur 30 sites, dispose de 200 rampes de différents missiles. Les moyens de combat regroupent 23 escadrons, un régiment de transport et six escadrons d’hélicoptères armés et de transport divers. Les avions de combat sont des MIG, des FULCRUM, ceux de transport proviennent des usines Antonov, Tupolev et Polikarpov. Berlin-Est met en œuvre une flotte d’hélicoptères. -A l’Ouest, la marine de l’amiral Mann, avec 38 300 hommes64, dont 10 500 embarqués et un quart d’appelés, aligne cinq flottilles, soit dix-neuf escadrilles, une division aéronavale, une compagnie de plongeurs-démineurs, un groupement amphibie, un commandement des transmissions. Les deux commandements de région maritime, « mer du Nord » et « Baltique » accueillent, soutiennent, entraînent et préparent au combat près de 200 navires et autant d’appareils de l’aéronavale.

Les généraux Stechbarth (1972-31/12/1989), puis Skerra (1/1/1990-14/9/1990), puis Reiche (15/9/1990-2/10/1990). 62 Soit aussi près de 70% du total de la NVA. 63 Général Reinhold (1972-30/11/1989), puis général Berger (1/12/1989-2/10/1989). 64 Dont 6850 de l’aéronavale, 5100 du soutien, 10 200 de l’Instruction, 2200 des unités territoriales et organismes centraux.

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-A l’Est la Volksmarine65, avec 14 000 hommes, dont 8000 appelés, dispose d’une réserve forte de 25 000 hommes. Elle aligne trois flottilles (Peenemünde, Rostock-Warnemünde, Dranske) et une brigade côtière frontalière à Rostock. Le PC du temps de guerre se situe à Tessin. La flotte de combat regroupe une centaine de bâtiments divers et l’aéronavale dispose d’une trentaine d’hélicoptères légers et autres appareils. La marine est-allemande aligne des unités de travaux maritimes, un « commando marine » de nageurs de combat, deux bataillons chargés de la défense côtière, et deux dépôts centraux. Les deux armées allemandes reçoivent des missions de nature différente. Chacune des deux armées impute l’initiative des actions offensives au camp qui lui fait face. Pour l’armée est-allemande, lorsque l’OTAN attaque, les troupes de Berlin-Est sont l’une des composantes du 1° échelon stratégique du Pacte de Varsovie66. Placée sous commandement des forces principales, l’armée estallemande procède à des actions offensives en Allemagne, au Danemark et dans le Benelux. Un « Groupement ad hoc » s’empare de Berlin Ouest. Les arrières soviétiques sont sous la protection des forces mobilisées. Pour l’armée ouest-allemande, lorsque le PACTE attaque, la Bundeswehr se trouve le long de la frontière entre les deux Allemagne, prête à participer aux combats de l’avant dans les zones d’engagement qui lui sont assignées. Son 1° Corps d’Armée67 est aux ordres de Northtag68. Ses deux autres corps d’armée, les II° et III°68, sont aux ordres de Centag69. La défense de l’avant est d’autant plus vitale qu’une partie notable de la population70 vit près de la frontière et que 25% de la richesse allemande se trouve dans cette région, sur une bande de terrain d’une profondeur moyenne de moins de 100 kilomètres. L’armée territoriale reste, pendant ce temps sous commandement allemand et veille à garantir la liberté d’action des alliés de l’OTAN et à leur logistique. Avec les flottes tactiques aériennes de l’Alliance (2° et 4° de Mönchengladbach, Ramstein et Miesenbach), la Luftwaffe assure le cloisonnement du champ de la bataille avant, la lutte contre les forces aériennes ennemies, le transport aérien, la destruction lointaine des forces ennemies terrestres et navales. Les forces navales de l’Ouest précèdent ou prolongent l’action des forces terrestres. Agissant en Baltique et dans la mer du Nord, elles sécurisent les voies de communication et participent ainsi à interdire l’accès à l’Atlantique de la flotte

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Vice Amiral Hoffmann (1987-17/11/1989), Vice-Amiral Born (11/12/1989-2/10/1989. Ce qui témoigne de la confiance qu’on leur accorde. 67 Münster. 68 Mönchengladbach. 68 Ulm et Coblence. 69 Mannheim. 70 30%.

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soviétique, tout en garantissant les ravitaillements et la défense côtière. La coordination de ces forces navales se fait depuis Karup. On trouve donc, d’un côté, une Bundeswehr ancrée le long de la frontière, disposant de moyens aériens et de feu importants, luttant au coude à coude avec les troupes alliées, contre, de l’autre côté, un ennemi mobile, projeté vers l’avant, roulant au rythme des chars des masses blindées du Pacte. Sans parler pour autant d’armée de projection la NVA est donc plus rôdée au mouvement et à l’intervention, que ne le sont alors les forces ouest-allemandes. La lecture faite à l’Ouest de la Constitution s’opposant par ailleurs à l’emploi des armées, hors de « l’espace OTAN », et à des tâches civiles, hors catastrophe majeure, la Bundeswehr ignore l’aide à la production, l’intervention rapide, l’assistance outre-mer des forces armées amies. La NVA par contre a une longue expérience de ce genre de missions. Nombreux sont ses soldats à prendre une part active aux travaux dans les champs, sur certains grands chantiers et parfois dans les mines. Le fait d’être membre du Pacte et d’être considéré comme un allié solide conduit la RDA à devoir soutenir les armées soviétiques lorsqu’un soulèvement dans un pays voisin ou parfois éloigné « menace le socialisme ». Les troupes de Berlin-Est ont été engagées fréquemment en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans le Proche-Orient. Les pays concernés par son aide militaire lui demandent, parfois même, de prendre part au combat, soit individuellement soit encore sous la forme d’unités constituées. Ce fut ainsi le cas au Mozambique, en Libye, sur la frontière tchadienne, en Ethiopie, Erythrée, Ogaden, Bénin et Nigéria, Tanzanie et Zambie, Guinée, Syrie, Irak et sans doute au Liban, contre les forces chrétiennes. Lorsque la Bundeswehr détache un instructeur ou quelques techniciens, exceptionnellement, la NVA s’active, en Allemagne et sur place, à instruire les armées ou les forces locales. Elle le fit au Laos, au Cambodge, en Corée, au Vietnam, au Yémen, en Syrie et en Afghanistan. J’imaginais alors que le général Bauzmann, patron de Füh.S. II71 connaissait tout de l’armée est-allemande. L’intéressé, lui-même me dira sa surprise, en prenant connaissance des réalisations qu’il ne soupçonnait pas, lorsque la Bundeswehr fusionnera plus tard avec la NVA. En consultant à Bonn les archives du Poste sur l’armée est-allemande et ses interventions en dehors de l’Allemagne, je me suis rappelé en avoir apprécié l’impact au Proche-Orient, lors de l’opération Diodon I à Beyrouth72. Tsahal avait détruit les principaux dépôts d’armes palestiniennes et en particulier, situés en centre ville, les bureaux d’une agence commerciale est-allemande, dont les sous-sols servaient d’entrepôt d’armement. Mes jeunes parachutistes y aient « déniché » les fichiers de l’agence, qui faisaient apparaître l’importance d’un réseau couvrant le Proche-Orient. L’officine découverte alimentait en
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Bureau Renseignement de l’état-major de la Bundeswehr. 25 septembre 1982-22 janvier 1983.

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armes les camps palestiniens. On y a découvert des dossiers importants, dont l’Attaché de Défense soviétique à Beyrouth connaissait l’existence, puisque l’intéressé est venu m’alerter sur les risques potentiels de trop de curiosité… Les armées étrangères stationnées en Allemagne
13 juin 1989 : Première visite de Gorbatchev à Bonn. Juillet 1989 : Annonce du retrait de 1500 soldats belges. Juillet-août 1989 : Débat en RFA sur le statut des forces stationnées. 18 octobre 1989 : Visite de Gorbatchev à Berlin-Est.

Je savais, avant même d’arriver en Allemagne, que le statut des forces stationnées Outre-Rhin, françaises (51 000), américaines (239 000), britanniques (69 000), hollandaises (5500), canadiennes (3800) et belges (16 500) était controversé par l’ensemble des partis, au nom d’une volonté, fortement exprimée, de retrouver enfin une pleine souveraineté. Je savais notamment qu’il fallait distinguer trois statuts spécifiques : Celui des unités stationnées à Berlin, celui des forces alliées présentes en RFA, celui de l’armée rouge omniprésente à l’Est. Sans encore soupçonner que ces statuts seraient au centre de discussions entre les deux Allemagne et les anciens vainqueurs, et bien qu’officiellement n’ayant pas à connaître des dossiers de Berlin et de Baden-Baden, je me suis attaché à prendre connaissance des archives du Poste concernant ces dossiers. Je m’en féliciterai. La France, la Grande-Bretagne et les États-Unis sont présentes à Berlin en vertu des « droits originaires » du vainqueur, consignés dans les déclarations des Quatre du 5 juin 1945 et organisés antérieurement par les accords de 1944 auxquels ils ont adhéré73 : L’Union soviétique estime que la présence occidentale sur un territoire qu’elle annonce comme faisant partie de son ancienne zone d’occupation, résulte seulement des conventions passées avec elle en 1944-1945, ce qui lui donne le droit d’intervenir dans tous les domaines. Pour les trois puissances occidentales, ces droits quadripartites individuels et communs portent sur la région du Grand-Berlin, telle qu’elle est reconnue dans les textes de 1944-1945.Le fait que ces puissances aient reconnu la République Démocratique Allemande n’est pas contradictoire avec le maintien des thèses juridiques concernant Berlin. Berlin-Est n’est donc pas, à proprement parler sous l’autorité de la RDA. Français, Américains et Britanniques conservent d’ailleurs des droits dans le secteur oriental soviétique de la ville74. Pour l’URSS, Berlin-Est fait partie intégrante de la RDA. Berlin-Ouest demeure un territoire occupé par les Trois, ce que Moscou admet, tout en y ajoutant une sorte d’autorité émanant non des Trois mais des Quatre. Les occidentaux, agissant en liaison avec le gouvernement fédéral, ont progressivement délégué
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On se réfère dans ce qui suit aux textes officiels de l’ex-gouvernement militaire de Berlin. Concernant les passages et diverses pratiques quadripartites.

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