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D'esclaves à soldats

De
397 pages
Toutes les armées du monde ont utilisé mais rarement montré une main-d'oeuvre "servile". Cet ouvrage analyse l'importance de la fonction militaire pour l'intégration des anciens esclaves et des affranchis dans la société à travers une comparaison entre monde musulman et monde chrétien, du XIIIè au XXIè siècle. Un livre important sur l'histoire de la servilité, sur l'histoire coloniale, sur l'histoire militaire.
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D'ESCLAVES À SOLDATS

Illustrations: Archivo General de Indias, Séville. MP. Uniformes 95-1-1 et Voluntarios de Ynfanteria de Santo Domingo 3. Compo de Morenos

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01048-9 EAN : 9782296010489

Carmen BERNAND

et Alessandro STELLA (coord.)

D'ESCLAVES
XIIr
-

À SOLDATS
xxr siècles

Miliciens et soldats d'origine servile

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

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Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

Collection « Inter-National»
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l' œuvre aujourd 'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de I'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (déj à parus) : Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viollis: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brésil- Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIXdébut XX. E. Anduze, Lafranc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Druol : La stratégie nord-américaine après 11-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.). L. Bonnaud (Sous la dir.),France-Angleterre,un siècle d'entente cordiale A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987 C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L'Inde et la Chine: deux marchés très différents? B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec P. Pérez, Les Indiens Hopi d'Arizona. D. Rolland (dir.), Histoire culturelle des relations internationales. D. Rolland (dir.), Political Regime and Foreign Relations. D. Rousseau (dir.), Le Conseil Constitutionnel en questions. Série Master d'histoire de l'Université de Rennes 2 : J-.E Monnier, Esclaves de la canne à sucre: engagés et planteurs à Nossi-Bé, Madagascar 1850 - 1880

Pour tout contact: Denis Rolland, denisrol1and@freesurf.fr Françoise Dekowski, fdekowski@freesurf.fr Marc Le Dorh, marc1edorh@yahoo.fT

SOMMAIRE Introduction 9

I Esclaves et soldats en Méditerranée 1. Slaves, noirs et affranchis dans les armées Fatimides d'Ifriqiya: histoires et trajectoires marginales 2. La servilité, une condition nécessaire pour devenir prince: les Mamlûks (Egypte, Syrie, 1250-1517) 3. Les eunuques-soldats: repères maghrébins d'une histoire islamique 4. D'esclaves à marins dans la Méditerranée de l'époque moderne 5. Esclavage, armée et réformes à Tunis: vie d'un des derniers mamelouks à la cour du bey (XIxe siècle)

15 39 53 67 75

TI Mondes ibériques. Sociétés d'Ancien Régime 6. Les milices de Noirs et de mulâtres à Lima: les débuts (XVIe_XVIIesiècles) 7. Se mettre au service de l'Etat ou le paradoxe des libertés: miliciens noirs et mulâtres dans le Mexique colonial 8. Mricains aux antipodes. Armée et mobilité sociale dans le Chili colonial 9. Noirs et mulâtres dans les corps d'armée au Portugal 10. Les compagnies de mulâtres et de noirs libertos. Mobilité sociale et offices militaires dans les Minas Gerais, Brésil, xvme siècle Il. Milices noires et cultures afro-brésiliennes: Minas Gerais, XVIIIe siècle 85 103 115 133 149 163

TII Haïti et la Caraibe 12. Les esclaves révoltés à Saint Domingue: supplétifs, mercenaires et combattants 13. Quand les esclaves combattent pour leurs maîtres... 14. Caraïbes noirs et negros franceses (Antilles/ Améri que central e) : le périple des Noirs révolutionnaires. 15. Soldats nés esclaves dans la Guadeloupe révolutionnaire (1792-1802) 16. Les bataillons de pardos et de morenos à Cuba (1600-1868)

177 191 201 217 245

IV Transitions révolutionnaires

sudaméricaines

17. D'esclaves à soldats ou d'esclaves à bandoleros? Les Noirs péruviens piégés dans le libéralisme bloqué jusqu'en 1854 18. Le rôle de l'armée dans le processus de libération des esclaves au Rio de la Plata: le cas des libertos de Buenos Aires (1806-1821) 19. Métissage et rédemption au Venezuela. Des milices coloniales à la révolution bolivarienne

265 279 301

V Noirs esclaves et libres dans les guerres modernes 20. Esclaves,pardos et milices au Paraguay (XVIIe_~ siècles) 21. Du « soldat-esclave» au « soldat-prolétaire» : les Noirs dans les armées de la guerre de Sécession américaine 22. Les Ascaris: bras indigène du colonialisme italien 23. « Avant j'étais nègre, maintenant je suis français» : les soldats noirs de la Grande Guerre Conclusion: Des Mamlûks à Colin Powell
Les auteurs

329 353 365 371 383 391 399

Table détaillée

INTRODUCTION

Alessandro Stella CNRS/CRH

Les premiers Noirs arrivés dans les Amériques n'étaient pas des esclaves, mais des soldats. Anciens esclaves affranchis ou Noirs hispanisés de la deuxième génération, ils provenaient en effet d'Andalousie et du Portugal, et suivaient comme tant d'autres les chemins de la conquête américaine. Les derniers Noirs engagés par des Blancs au XXe siècle, bien après les abolitions et émancipations générales de l'esclavage dans les colonies, n'avaient pas le statut d'esclave mais de soldat des armées coloniales. Les « Maures» dans l'armée franquiste pendant la guerre civile, ou les « Tirailleurs Sénégalais» sur le front de Verdun, de Dunkerque ou de Den Bien Phu, partageaient des origines sociales communes: ils étaient issus des couches serviles des sociétés africaines. Le passage d'esclave à soldat est une pratique vieille comme l'Histoire, car elle fut utilisée par nombre d'Etats de toute confession et de toute couleur. Qu'ils soient anciens esclaves barbares enrôlés dans les armées romaines, ou Janissaires et Mamelouks intégrés dans les années ottomanes, ou bien encore soldats des troupes noires des conquérants almoravides ou fatimides, le besoin de guerriers a trouvé dans les couches serviles de la population des proies de choix. Puisque les intérêts des Etats rejoignaient ceux des esclavagistes et ceux des esclaves, chacun y trouvait ainsi son compte. Nous touchons ici un phénomène central dans l'histoire des civilisations, mais qui reste fort peu connu. L'historiographie s'est intéressée aux cas emblématiques d'anciens esclaves devenus soldats: Haïti et le légendaire Toussaint Louverture, les « Ascaris» dans la conquête italienne de l'Erythrée, les esclaves achetés au Dahomey par l'armée coloniale allemande du Cameroun, ou les « Tirailleurs Sénégalais ». Les spécialistes de l'histoire de l'Argentine connaissent aussi l'apport des Noirs dans les guerres civiles et nationales, et les historiens de Cuba ont bien montré le rôle joué par les troupes de Noirs pendant les guen.es indépendantistes, ce qui a précipité l'abolition de l'esclavage. Mais il faut le plus souvent chercher dans les parenthèses et les notes d'ouvrages des informations concernant les « soldats de couleur ». Ainsi apprend-on, par exemple, qu'à Lima au XVIIe siècle on comptait jusqu'à six compagnies de miliciens noirs, et que dans toutes les villes ibéro-américaines existaient des

bataillons de morenos (Noirs) ou pardos (mulâtres), jusque sur le sol européen, puisqu'il yen avait à Cadix aux XVIIe et XVIIIe siècles. La problématique liée au recrutement d'esclaves ou d'anciens esclaves affranchis, et leur utilisation comme soldats est de première importance. Comment se faisait leur recrutement, par quels moyens de coercition, d'obligation ou de ruse, les Etats ont-ils pu et su constituer des compagnies d'esclaves ou d'affranchis? Comment, d'autre part, des esclaves ou des affranchis ont-ils pu subir ou choisir la discipline militaire, les corvées de fortification, les humiliations hiérarchiques, et même risquer leur vie, en échange d'un salaire? Comment était pensée et vécue, de part et d'autre, la discrimination raciale consistant à former des compagnies militaires par couleur de peau? Quelle pouvait bien être la participation identitaire, le patriotisme, l'engagement guerrier derrière un drapeau, de la part d'anciens soumis et d'exclus? Dans quelle mesure l'engagement militaire pouvait-il aboutir à une ascension sociale, ou au contraire à des conditions encore plus pénibles d'existence? Enfm, comment le Pouvoir s'est-il risqué à fournir des armes à des gens qui pouvaient les retourner contre lui? À travers une étude collective de cas particuliers qui a donné lieu à un colloque international, tenu à Paris les 27-29 mai 2004, nous avons essayé d'en savoir plus sur les mécanismes de passage du statut d'esclave à celui de soldat, de la condition d'affranchi à celle de milicien, et tenter d'appréhender les motivations des uns (esclaves, affranchis, « gens de couleur») et des autres (Etats, militaires, chefferies locales, administrateurs). Depuis les derniers siècles du Moyen Age jusqu'au xxe siècle pour la chronologie, de la Méditerranée aux Amériques en passant par l'Amque noire pour l'espace, notre approche ouverte pose également les limites que nous avons dû fixer à cette recherche collective. Mais il est évident que cette histoire continue au XXIe siècle: la plus grande et puissante armée de tous les temps, l'armée américaine, éprouve les plus grandes difficultés à recruter des soldats pour ses guerres, et malgré les offres alléchantes, les candidats ne se bousculent pas. On a beau offrir un pactole à des blancs pauvres, un statut honorable à des Noirs marginalisés, un passeport américain à des « latinos », les gains sont souvent considérés comme insuffisants lorsqu'il s'agit de risquer sa peau. Et le devoir civique, l'honneur de la nation, l'orgueil patriotique semblent être des motivations encore moins séduisantes. L'histoire des miliciens et soldats d'origine servile est une histoire de l'ambiguïté identitaire. Le passage d'un statut servile à un autre non moins contraignant, porte en son sein le spectre du positionnement culturel. Un positionnement qui, dans le cas des colonies pendant la période révolutionnaire ftançaise, frôle la schizophrénie: Noirs esclaves se battant pour leurs maîtres blancs ou mulâtres contre les révolutionnaires, mulâtres libres prenant les annes à côté des colons, soldats noirs de l'armée régulière luttant contre la « mère-

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patrie », sans parler des conflits armés opposant Noirs créoles et Africains, mulâtres libres et mulâtres esclaves, etc Le positionnement politique des uns et des autres se nourrit de changements identitaires, de transferts d'amour et de haine, de ruptures de groupes et de nouvelles constructions claniques, « raciales» ou nationales. Dans le recrutement et la formation des soldats réguliers et des miliciens d'origine servile, tout est empreint de paroxysme. Des Etats porteurs d'idéologies et de droits racistes peuvent se faire les apôtres de la rédemption des captifs, de l'égalité citoyenne des exclus, à condition que ceux-ci soient disposés à risquer leur vie pour des intérêts « supérieurs ». Devant ces phénomènes, les historiens et les anthIopologues sont euxmêmes troublés dans leurs repères. Comment expliquer, en effet, l'acharnement guerrier de miliciens noirs lancés contre les villages de noirs en fuite (les marrons des palenques), ou l'emploi de marrons de la Guyane pour pourchasser des bagnards blancs en fuite? Décidément pas par la naïveté d'un discours victimaire ou par une revendication identitaire bien floue dissimulée sous une couleur unificatrice. Porter l'attention sur les esclaves ou les affranchis de,renus soldats, peut aussi nous permettre de comprendre le fonctionnement de ladite « servitude volontaire ». Pourquoi certains acceptent-ils de prêter leur cotps, leur énergie, voire leur vie pour autrui? Dans quelle mesure épousent-ils le désir et les stratégies d'un commandant après celles d'un maître? Même soumis à la hiérarchie militaire, l'ancien esclave devient puissant, et qu'il soit général, caporal ou simple soldat il détient et peut exercer son pouvoir sur ceux qui n'ont pas d'armes; le dominé est doublé d'un dominant. La comparaison sans concessions et sans a priori entre une pluralité d'exemples historiques, se situant dans des contextes et des structures sociales différentes, peut nous fournir des clés pour comprendre un phénomène apparemment universel. Cette histoire du passage d'esclave à soldat, est aussi une histoire du sexisme. Elle concerne la gent masculine, avec tous les attributs et les conséquences que cela implique. Non que les femmes aient été absentes des armées, mais à part quelques exemples individuels de guerrières et d'amazones, la place attribuée aux femmes dans les camps militaires était le plus souvent celle d'auxiliaire de service, de tout genre de service, sexuel en particulier. Devenir soldat ou marin pour échapper à l'esclavage était la voie royale offerte aux hommes pour s'affranchir, alors que celle proposée aux femmes passait par le concubinage. Dès lors il paraît banal de souligner que l'esclavage et les armées ont grandement participé à la construction des identités sexistes. L'exemple apporté ici par Jocelyne Dakhlia à propos des eunuques-soldats, résume les enjeux culturels: vu dans l'imaginaire occidental comme appartenant aux harems, donc à la sphère féminine, en compagnie des autres faibles (enfants

Il

et vieillards), l'homme castré pouvait en effet être un excellent guerrier, démontrant sur le champ de bataille toutes ses « qualités viriles ». Un cas paradoxal témoignant à l'envi des ressorts de la concurrence masculine, avant ceux de la guerre proprement dite. L'idée d'organiser un colloque scientifique, puis d'écrire un livre sur cette question, est née à l'issue des trois ans de séminaire à l'EHESS sur les Noirs dans les mondes ibériques, dirigé par Carmen Bernand et Alessandro Stella, qui s'est tenu de 2000 à 2003. Au cours des séances et au gré des intervenants, la réalité de la présence d'esclaves et d'anciens esclaves soldats ou miliciens dans toute l'Amérique latine et même en Espagne et au Portugal à l'époque moderne, s'est imposée au premier plan. Le recrutement de Noirs et Mulâtres, sans oublier les Métis, Indiens et autres « Chinois », comme miliciens et soldats a été une composante majeure de la construction des colonies, de l'affinnation et de la consolidation du pouvoir politique et économique des élites européennes et créoles, quitte à se révéler dans certains cas une anne à double tranchant. Quand les maîtres donnent des armes aux esclaves, on ne sait pas comment finira l'histoire. .. Certains participants au colloque qui est à l'origine de ce livre sont des spécialistes de la guerre ou de l'histoire militaire, mais la plupart sont profanes, meilleurs connaisseurs du colonialisme, du racisme, des rapports sociaux, que des nuances de l'organisation militaire. Néanmoins ils ont accepté de se mesurer à la problématique des armes, en tentant de ne pas commettre d'impair technique. Le résultat des contributions est un livre et non pas un ensemble disparate de textes, divisé en cinq parties: le monde méditerranéen, les sociétés ibériques d'Ancien Régime, Haïti et les Caraïbes, Transitions révolutionnaires sudaméricaines et Les Noirs libres et esclaves dans les Guerres modernes (La Triple Alliance, la guerre de Sécession et la Grande Guerre de 1914-1918). Le colloque dont est issu cet ouvrage n'aurait pas pu avoir lieu sans le soutien de certaines personnes et institutions. Nous tenons donc à remercier chaleureusement Serge Gruzinski, Bernard Vincent et Gérard Béaur, directeurs du Centre d'Etudes et de Recherches sur les Mondes Américains et du Centre de Recherches Historiques, pour leur encouragement et leur soutien scientifique. Lydia Robin, secrétaire du CERMA, qui a assuré avec grande compétence le suivi parfois fastidieux des dossiers. Au-delà de leur soutien scientifique et institutionnel, le CNRS, l'EHESS, l'Université de Paris X-Nanterre, l'Institut Universitaire de France et le Ministère des Affaires Etrangères nous ont apporté l'aide fmancière indispensable à la réussite de notre rencontre et au cofinancement de cet ouvrage. Et chacun l'a fait en toute liberté. Enfin, sans Joëlle Chassin et Denis Rolland, ce livre n'aurait pu voir le jour.

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ESCLAVES ET SOLDATS EN MEDITERRANÉE

1 Slaves, Noirs et affranchis dans les armées Fatimides d'Hrîqiya : histoires et trajectoires « marginales »

Mohamed Meouak Université Cadix UMR 5648-CNRS, Lyon Lorsque l'on aborde la question des servitudes sous toutes ses fonnes, il nous semble que de tous les groupes sociaux étudiés par l'histoire sociale, ce sont certainement les esclaves et les affranchis qui ont été le plus étudiés. Étudiés dans leur spécificité et en tant que communauté d'individus occupant une place déterminée dans une formation économique et sociale. Mais c'est également la pratique sociale qui est au cœur des préoccupations de 1'historien: relations entre clients et patrons, entre libres et dépendants, entre riches et pauvres; fonnes d'unions et relations sexuelles; promotion et régression d'un groupe social ou de l'autre ou d'individus particuliers, tous ces éléments reposant le problème de la domination. Domination d'individus par d'autres plus puissants, plus riches, de groupes sociaux par d'autres, plus puissants politiquement, vainqueurs par les annes1. D'esclave à soldat: servitude et identités Ces formes de dépendance ont pu se créer, se développer, se maintenir durant toute l'Antiquité notamment, grâce au consensus des populations victorieuses elles-mêmes: les plus grands esprits ayant justifié sinon la force, du moins constaté une situation de faiblesse chez les populations «barbares », appelées naturellement à être soumises au plus fort. C'est maintenant le domaine idéologique que nous devons enrichir: théories justificatrices ou remettant en cause la dépendance, exploration des domaines religieux en liaison avec l'esclavage, analyse des mentalités des libres dans le domaine des représentations figurées. Mais il est également nécessaire d'aborder l'étude des comportements des esclaves et des dépendants, dans des formes d'opposition larvées ou ouvertes, individuelles ou collectives, dans une analyse approfondie des comportements des esclaves et des comportements serviles dans les

-

-

1

Sur ces questions, voir O. Patterson, Slavery and Social Death, pp. 39-40 et pp. 288-293 ainsi

que les remarques éclairantes de C. Meillassoux, Anthropologie de l'esclavage, pp. 9-23, qui s'appuient principalement sur l'expérience africaine de l'esclavage. 15

discours des libres, rééxaminés à la lumière des méthodologies nouvelles d'analyse du discours1. À l'évidence, les sources principales pour l'étude de la dépendance en Islam médiéval, comme souvent dans d'autres aires culturelles, restent les documents écrits et ceci bien que l'esclavage n'ait pratiquement jamais été l'objet privilégié d'un discours. Selon nous, ce discours écrit l'est par des individus libres et pour les individus libres ce qui pose d'emblée le problème de l'analyse du contenu et de la fonne de ce discours, du décryptage idéologique de l'écrit et de la nécessité de se donner une méthode pour ne pas tomber dans les pièges de la paraphrase ou de la sur-interprétation. Il conviendrait donc d'opérer un recensement exhaustif: sans préférence ni a priori, de toutes les informations concernant les individus dépendants, ou supposés tels, et les formes de dépendance, en même temps qu'un décodage lexical et sémantique des infonnations recueillies2. Les modalités de passage du statut d'esclave à la condition de soldat est un thème qui a suscité peu d'études pour l'Occident musulman du haut Moyen Age. Pour le cas de l'Ifrîqiya fatimide, il va sans dire que l'on se trouve aujourd'hui sans véritable recherche de fond susceptible d'éclairer notre lanterne. L'exemple ifrîquiyen peut apporter quelques lumières sur un phénomène universel. Mais il faudra toutefois nuancer les choses car le sommet de la société dans l'Iftîqiya du IVe (xe) siècle était constitué par une véritable mosaïque ethnique et religieuse. Les vingt-deux hauts-fonctionnaires militaires dont il sera question dans notre micro-prosopographie sont des individus qui avaient été réduits en esclavage selon des modalités juridiques relevant du droit musulman et pour servir des intérêts précis: le service absolu envers les califes fatimides3. Après avoir présenté un tableau succinct de la présence des Slaves, Noirs et affranchis dans le Maghreb du haut Moyen Âge, nous essaierons de décrire les diverses modalités d'esclavage de ces collectifs en prenant bien en compte le fait qu'il s'agit d'un esclavage subi puis vécu au sommet de la hiérarchie politico-administrative et cela grâce à l'examen de la terminologie arabe relative à ces groupes. Il sera donc nécessaire d'examiner un type de vocabulaire capable d'éclairer nos connaissances sur ces groupes: Saqâliba, fityân, ghilmân, huddâm, wusafâ' et aswad. Ensuite, nous ferons une incursion
1 Voir par exemple P. Crone, Slaves on horses, pp. 3-17 qui constitue sans aucun doute un exemple suggestif car il repose sur des postulats teintés de préjugés. 2 Voir l'analyse terminologique de P.B. Golden, « The Terminology of Slavery », pp. 27-41 à partir du vocabulaire de l'esclavage dans le domaine eurasiatique médiéval; idem, « Khazar Turkic Ghulâms », pp. 279-284 sur les unités de l'armée musulmane d'origine Khazare. 3 Voir M. Brett,« Ifriqiya as a Market », pp. 347-350 ; K. O'Bweng-Okwess,« Le recrutement des soldats négros-africains », pp. 24-25 ; 1. Reers, Les négriers en terres d'Islam, pp. 204-213 est marqué du sceau du préjugé culturel et d'une confusion évidente dans le maniement des textes arabes médiévaux.

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dans l'anthroponymie afm de voir si cette science pourrait contribuer à mettre à jour les différents niveaux sociaux chez les individus étudiés. Il est bien connu que les Saqâliba n'eurent pas le même devenir que les personnages wusafâ' et aswad, et l'on pourrait d'ores et déjà évoquer la question cruciale des différences fondamentales entre fonctionnaires esclaves d'origine européenne et ceux de souche amcainel. Enfin, dans un dernier mouvement, nous tenterons de voir si le statut de soldat, ou plus exactement de cadre des armées fatimides, était un moyen ou non de promotion sociale. Nous nous demanderons en outre si cette dernière situation n'était pas en fait une manière pour affirmer une identité et revendiquer, d'une certaine façon, un statut social équivalent aux autres membres de l'élite politico-militaire dans l'Ifrîqiya du IVe (xe siècle), à savoir les Arabes et les Berbères. Slaves et autres groupes serviles dans le Maghreb médiéval Les diverses vagues d'expansion arabo-berbère et la conquête de l'ancienne Hispania vont faire de cette terre un véritable débouché pour les marchands vendant des captifs « slaves)}. Dès la fin du lIe (\TIlle) siècle, nous pouvons affinner que les esclaves d'origine « slave)} fonnent sans nul doute l'article d'exportation le plus important de l'Occident chrétien vers les territoires andalousiens, en particulier entre l'Allemagne et le califat umayyade de Cordoue. Au même momen~ les espaces conquis par les Arabes au siècle antérieur se brisent au niveau politique en trois grands ensembles reliés par les possessions arabes du continent afticain du Maghreb à l'Égypte. Ces aires géographico-politiques sont, à l'est, le califat abbaside de Bagdad; et à l'ouest, le califat umayyade de Cordoue ainsi que le califat fatimide d'lftîqiya2. Quelques exemples suffiront, croyons-nous, pour mettre en valeur la présence saqlâba sur la frange nord de l' Aftique et dans les territoires arabomusulmans. Dans le Maghreb, les cotps de gardes saqâliba de l'État arabo-berbère de Nakar sont principalement présents sur la frontière actuelle de l'Algérie et du Maroc. TIs se révolteront au début du V (XIe siècle), se disperseront dans les massifs montagneux, où ils fonderont enfin une véritable structure de campement fortifié, une sorte de colonie de peuplement «slave)} que les sources arabomusulmanes appellent qaryat al-Saqâliba3. Dans l'espace politique du califat fatimide d'Ifiiqiya, qui se constitue dès le début du IV (X) siècle sur les terres
1 Voir A. N azmi, « The Functions of the White Slaves», pp. 91-94 sur les différences rencontrées lors de l'accès au sommet de la hiérarchie politico-administrative abbaside selon l'origine ethnicogéographique des fonctionnaires. 2 F. Dachraoui, Le Califat fatimide, pp. 47-113 ; M. Meouak, Pouvoir souverain, pp. 12-22 ; lM. Safran, The Second Umayyad Caliphate, pp. 19-50 ; 1. Johns, Arabic Administration, pp. 18-22. 3 Al-Bakr Î, Dikr bilâd, pp. 90-99/180-197 ; al-Idris Î, Nuzhat al-mushtâq, I, pp. 171, 205. Voir F. Dachraoui, op.cit, pp. 150, 151, 163 ; A. al-Tahir Î, lmârat Ban î Salih bilâdNakûr, pp. 15-43. 17

nord-occidentales de la Lybie et la Tunisie actuelles, les individus non libres d'origine saqlabî occupent parfois des responsabilités et des postes de haut niveau dans l'administration centrale. Des personnages comme al-ustâd. Gawd.ar al Siqill~ Gawhar al-fatâ l-flâdiml et autres sujets moins connus, remplissent cependant des fonctions non négligeables dans les structures du gouvernement et la gestion des domaines « féodaux ». Certains d'entre eux deviennent propriétaires, marchands, parfois même conseillers politiques à la cour des souverains fatimides. il n'est pas inutile de rappeler ici que les cotps de gardes saqâliba jouèrent un rôle fondamental et parfois décisif dans l'histoire de la lutte pour la souveraineté de l'État fatimide d' Égypte2. On sait combien les groupes saqâliba ont compté dans la consolidation et la structuration de certains secteurs des États aghlabide et fatimide sans oublier leur rôle de choix durant les périodes Ziride puis Hafside3. Pour ce qui concerne le protagonisme actif de ces éléments socio-politiques, il serait intéressant de s'arrêter sur deux événements au cours desquels certains émirs aghlabides eurent à en découdre avec des éléments saqâ1iba dans les organes gouvernementaux de l'État4. Le premier d'entre eux concerne un certain Abu l-cAbbas cAbd Allâh b. Ibrâhîm b. Ahmad qui ordonna la mort de trois serviteurs slaves: tawallâ qatlahu lalâla min b.adamihi al-Saqâliba. Quant au second, il relate un événement vécu par le dernier souverain aghlabide Ziyâdat Allâh III (ob. 296/909) qui, au moment de fuir devant l'avancée des Fatimides, choisit d'emmener avec lui mille esclaves panni ses Saqâ1iba (wa-intal1aba min cabidihi al-b.adam al-Saqâliba alfb.adim)5. À l'autre extrémité occidentale du Maghreb, dans la région de Nakûr, nous avons relevé dans un texte andalou sien du VUe (XIV) siècle un passage relatif à un grave contentieux qui opposa quelques membres des Banû Sâlih pour la prise du pouvoir et qui met également en scène les éléments saqâliba. V oici la version telle qu'elle nous a été transmise par l'historien grenadin Ibn al-Hâtîb : « wa-wulliya bacdahu Sacîd b. Salih asgar waladihi, wa-hâlafa CalayhiSaqâliba

abîhi ,. fa-hasarahum biqaZCat al-Saqâliba min tilka al-ahwâz sabCatayyâm,
lumma zafara bihim fa-qatalahum » / « À sa mort, Said ben Salih, son plus jeune fils, fut nommé et les Saqâliba de son père se mirent contre lui ; ils l'assiégèrent au fort des Saqâliba dans les districts durant sept jours jusqu'au moment où il put les vaincre et Ies tuer» 6. 1 Sur ces deux personnages, voir F. Dachraoui, Le Califat fatimide, passim; D. AyaIon, Eunuchs, Caliphs and Sultans, 141-142 ; S.B. Dadoyan, The Fatimid Armenians, pp. 83,84, 142, 146. 2 Y. Lev, State and Society in Fatimid Egypt, pp. 74-78, pp. 100-101; S.B. Dadoyan, op. cit., pp. 78, 107-112,120, 136, 137. 3 M. TaIbi, L'émirat aghlabide, 1966, pp. 511, 532, 682, 694, 698; I. Hrbek, «Die Slawen», pp. 551-552 ; F. Dachraoui, op.cU, pp. 367-370 ; H.R. Idris, La Berbérie orientale, II, pp. 575-576 ; R. Brunschvig, La Berbérie orientale, II, pp. 165-166. 4 Voir D. Mishin, « The Saqâliba Slavs in the Aghlabid State », pp. 236-238. 5 Ibn al-Abbâr, al-Huila, I, 175 ; aI-Nucman, Risâla, 207; Ibn al-Hatib, Kitâb aClam, pp. 42-43. 6 Ibn aI-Hatib, Kitâb aCmâl al-aclâm, p.174 ; al-Bakr Î, Dikr bilâd, pp. 93/187 donne le nom de qaryat al-Saqâliba ou « village des Saqâliba». 18

Dans les sources arabo-musuImanes médiévales, nous découvrons, non sans une certaine curiosité, que certains souverains maghrébins avaient eu à s'entretenir avec des Saqâ1iba dans leur propre langue. De fait, un passage tiré de l'ouvrage d'Abu Bakr al-Malikî ne laisse aucun doute là-dessus. Il nous dit en effet que Balâgh alb.adim (serviteur) de l'émir aghlabide Ibrahim. II eut à dialoguer avec ce dernier dans la langue des Saqâliba (fa-rafaca Ibrahim al-amîr ra 'sahu ilâ Balagh al-fatâ fa-qâla lahu bi-l-saqlabiyya), au cours de deux procès intentés contre le serviteur1. Cette prédisposition du souverain aghlabide pour les thèmes relatifs aux belleslettres et aux arts ainsi que pour la présence des ghilmân à sa cour est confinnée par une autre infonnation dans laquelle il est dit qu'il avait eu une excellente relation avec un certain Hattab (ghulâm fahl sabî yurfâ Hattab) qui lui avait composé quelques vers2. Toujours en Irnqiya, à l'époque suivante, une situation similaire se produit avec, comme principal protagoniste, le calife fatimide al-Mucizz (circa 365/975). D'après la documentation arabe, ce dernier personnage avait appris quelques rudiments de langue « slave» et fut même capable de soutenir une conversation avec son serviteur al-Muzaffar al-Saqlâbî en idiolne «slave» : bikalima saqlabiyya. D'après le même texte, nous apprenons qu'al-Mucizz connaissait également quelques mots empruntés aux langues südaniyya et rûmiyycl. Une autre illustration de cette situation exceptionnelle mérite d'être ajoutée aux infonnations précédentes. Le même al-Mucizz était, selon C Ibrahim. Ali Hasan auteur du Ta 'rih Gawhar al-Siqillî, également capable de comprendre quelques mots de grec et de sicilien (al-ighriqiyya, al-siqilliyya)4. À propos de ces derniers exemples, il est utile de noter combien il était nécessaire pour les dirigeants des États islamiques médiévaux de posséder quelques clés linguistiques dans le but de maintenir des conversations avec les groupes non arabophones et avoir une connaissance meilleure et une plus grande compréhension des éléments étrangers qui participaient à la marche des institutions gouvernementales. Cette situation alliant le politique au linguistique avait permis le développement de véritables échanges entre la base arabo-musulmane de la société et les autres collectifs socioculturels de l'Irnqiya au lvenr siècle.

1

2 Ibn al-Abbâr, op. eU., I, 177-178; Ibn cldârî, al-Bayân, I, p. 143. 3 AI-Maqrîzî, AI-Mawffiz, II, p. 166. Voir 1. Hrbe~ « Die Slawen », p. 559. 4 Information citée par Hrbek, op.eU., pp. 559-560.

AI-Malikî, Riyâd al-nufi1s,II, pp. 158-159 ; Ibn aI-Abbâr, op.eU, I, 173. Taibi, op.eit., p. 315.

19

Micro-prosopographie fatimide

des officiers slaves, noirs et affranchis dans l'Ifriqiya

Cette micro-prosopograpme, contenant la liste des personnages ayant exercé des charges militaires au sein de l'administration fatimide d'Irnqiya, a été réalisée à partir du dépouillement d'un nombre limité de sources arabomusulmanes et ne prétend pas épuiser le sujet: Busrâ al-f1adim al-fatâ : il dirigea les années du calife al-Mansûr (al-gaysh)l. Dum al-Saqlabî : il fut général des années fatimides (al-qa 'id)2. Faragh al-Saqlabî al-l1adim : il prit part à une campagne militaire contre la Sicile en 340/9523. Fâtik/Fatk al-fladim al-aswad : il fut général des années fatimides (al-qa 'id)4. Fata al-l1adim : il participa à une opération militaire en 334/946 dans la zone de qaryat al-Gazira située dans la« plaine» de Kairouan (fahs)5. Gafua al-l1adim : en 335/947, il dirigea un détachement de soldats Kutâma (hashd Kutâma) afin d'appuyer les efforts du calife al-Man sûr en campagne contre les rebelles du Kiyâna, au sud-est de la chaîne des Bibans, dans la Petite Kabylie6. Hafif al-l1adim : il exerça une responsabilité dans l'année au cours du califat d'alMansûr7. Hayrân al-l1adim : il exerça une responsabilité dans l'année au cours du califat d'alMansûr8. ami!) de la région de Tebessa9. KabbÛll al-ghulâm : il fut gouverneur militaire (C Mastfu al-l1adim : il fut gouverneur militaire (C ami!) de la région de TiaretlO. Maysûr al-Saqlâbî l-fatâ: il fut commandant en chef des années fatimides sâhib al-gaysh al-aczam à l'époque du calife al-Qâ'im bi-Llâhll. Mutîc al-l1âdim : en l'an 334/946, durant le califat d'al-Mansûr, il fut commandant
1

Idris b. al-Hasan, cUyûn al-al1bar, pp. 139, 262-268, 362, 390 ; Ibn aI-Atîr, al-Kâmil, VIII, pp.

423- 424.

2 Ibid, p. 114(2). 3 AI-Nucman, al-Magâlis,

240 ; Idris b. al-Hasan, op.cU., p. 497 ; Ibn aI-Aftr, al-Kamil, VIII, 494. Hrbek, op.cU., p.556 et H.R. Idris, op.cU." I, pp. 34, II, 529. 4 Idris b. al-Hasan; pp. 114/2. 5 Ibid pp. 351, 118/2. 6 Ibid, p. 414. 7 Ibid, pp. 56/2. 8 Ibid, pp. 56/2. 9 Ibid, p. 257. 10Ibid, p. 472. 11 AI-Nucmân, Risâla, p. 278 ; Idris b. al-Hasan, op.cU, pp. 247, 262, 264, 265, 270-275, 282-285, 289, 292 ; Ibn aI-Atir, al-Kâmil, VIII, pp. 284, 423-426 ; Ibn cIdârî, al-Bayân, I, p. 218 où il est appelé Maysara al-fatâ. H.R. Idris, op.cU, I, pp. 16, 17, 18,28.

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d'une année lors d'une opération militaire près de Kairouan1. Muzaffar al-Saqlâbî 1-l1âdim : il fut responsable de l'année et porte-parasol titulaire (sâhib al-mizalla) sous le règne du calife al-Hâkim bi-mm Allâh en Égypte2. Qaddâm al-Saqlabî : il fut gouverneur militaire (C ami!) de Kairouan et de la ville palatine d'al-Mansûriyya3. Qaysar al-l1âdim al-fatâ : il participa à diverses opérations militaires dans les tetritoires méridionaux de l'Imqiya ainsi que dans la zone de la Qalca des Banû Hammad4. Safi" alfàtâ : il exerça une responsabilité dans l'année au cours du califat d' alMansûr . Safic al-Saqlabî l-!lâdim: il participa à diverses opérations militaires notamment dans la région de M' sila6. Sandal al-l1âdim al-ghulâm al-aswad : il était commandant des années (al-qâ 'id) du calife al-Qâ'im bi-Llâh au cours de l'année 333/945 et sans doute après? Sulayman al-Saqlaba 1-l1âdim : il était parmi les esclaves (Cabid) du calife al-Mahdi bi-Llâb et participa à une opération navale destinée à porter secours à al-Qâ'im biLlâh au large d'Alexandrie, en 307-308/919-921. Fait prisonnier, il mourut en captivité en Égypte8. Tumâl al-l1âdim : il participa à une campagne militaire contre la ville d'Alexandrie au cours de laquelle ses soldats tuèrent un grand nombre d'habitants et se livrèrent au pillage et à la destruction9. Târiq al-Saqlabî l-khadim : au cours d'une campagne militaire, il reçut des renforts afin d'encercler le fort de Sâkir dans une zone située au nord des monts du Hodna, en 335/9471°. Wasîf al-Saqlâbî 1-l1âdim : lors d'une campagne, il reçut des renforts afin d'encercler le fort de Sâkir au nord des monts du Hodna, en 335/94711.
1

2 Ibid, pp. 237,252 ; Ibn al-Atir, op. cil., IX, p. 314 ; al-Nucmân, op.cil., pp. 435-436. 3 Idris b.al-Has~ op. cil., pp. 357, 384, 394, 397,446, 476, 484. Sur la ville palatine de Sabra(t) alMansûriyya, voir H.R Idris, op. cil., II, pp. 425-427 ; P. Cressier et M. Rammah, « Sabra alMansûriya », pp. 241-248. 4 Idris b.al-Has~ op. cil., pp. 237, 416,427, 439, 439, 440, 66/2 ; al..Nucman, op.cil., pp. 436, 487, 560 ; Ibn Hammad, Ab.bâr mulûk Banî CUbayd, 32/52-53. H.R. Idris, op. cil, I, 24, 25. Sur la Qalca des Bani Hammad, voir L. Golvin, Le Magrib central à l'époque des Zirides, pp. 97-153 et A. Amara, « La Qalca des Bani Hammad », pp. 91-98. 5 Idris b. al-Hasan, op. cil., pp. 214,216,56/2. 6 Al-MansÛT al-Gawdâri aI-cAzîzî, Sîral al-uslâd Gawdar, p. 96 ; Idris b. aI-Hasan, op. cil., pp. 135, 427,439,440,469. H.R. Idris, op. cil., I, p. 66. 1 Idris b. al-Hasan, op. cil., pp. 131, 137, 139,293. Voir H.R Idris, op. cil., I, p. 136. 8 Al-Mansûr al-Gawdâri al- cAzîzî, op. cil, pp 35-36 ; Idris b. aI-Hasan, op. cil, p. 219. 9 Idris b. al-Has~ op. cil., p. 187. 10 Ibid, pp. 237,427,429. Il Ibid, pp. 427 et 429.

Idris b. al-Has~ op. cil., 361.

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Slaves, noirs et affranchis:

désignations, représentations,

statutsl

La question de la tenninologie relative aux éléments esclaves et affianchis du personnel politico-administratif des différents États musulmans constitue un problème des plus épineux. À partir de la seconde moitié du TIle (IX) siècle, diverses expressions euphémistiques furent employées pour désigner les esclaves et les eunuques nombreux dans les enceintes palatines et souvent investis d'importantes charges, notamment en tant que serviteurs. Placés avant ou après la brève chaîne onomastique (nasab) de l'individu, ces mots ne sont pas ambigüs mais, s'ils sont énoncés seuls, la plupart d'entre eux peuvent prêter à confusion. C'est bien le cas pour un terme comme !ladim qui signifie en règle générale, l'esclave nonnal ou encore le serviteur affianchi. Dans l'Iftîqiya fatimide, fatâ et ghulâm sont aussi difficiles à interpréter car on ne sait jamais exactement ce que tel ou tel écrivain entend par ces vocables quand on ne connaît pas par l'intermédiaire d'autres textes la condition réelle de l'individu cité. Cette dernière remarque trouve un exemple significatif dans une notice du géographe oriental al-Muqaddasî qui, dans un passage intitulé Dikr al-asâmî wa-il1tilâfihâ donne une liste de cinq noms relatifs aux différents statuts de l'individu réduit en esclavage: mucallim, !lâdim, ustâ4 say!l, !last. Après lecture de cette mention, nous pouvons suggérer que celleci renvoie à une situation qui aurait été en vigueur dans l'Orient arabo-musulman et au cours d'une période concrète car selon nos recherches, seuls les tennes !lâdim, ustâd et !lasî auraient été utilisés dans l'Imqiya fatimide pour évoquer des serviteurs auliques, esclaves eunuques ou non, avant le V (XIe)siècle3. Les Saqâliba, « esclavons» au service des Fatimides d'Ifrîqiya

Au sujet du tenne Saqâ1ibaet de son interprétation, il serait bon de signaler que l'orientaliste russe Vladimir Minorsky a, sans nul doute, été le premier à démontrer, au moins à partir des sources et des documents orientaux, que l'appellation de « Slaves» n'était pas, comme on l'a souvent cru pendant longtemps, systématiquement donnée par les écrivains arabo-musulmans à l'ensemble des peuples, slaves ou non, de l'Europe occidentale. Cette fonne de désignation répondrait en fait à des expériences concrètes vécues par tel auteur ou

1 Sur les diver~ statuts socio-politiques des Slaves, Noirs et affranchis dans l'Occident islamique médiéval et al-Andalus, voir M. Meouak, Saqâliba, eunuques et esclaves à la conquête du pouvoir, pp. 133-153 et pp. 227-232.
2

Al. MuqaddasÎ, Ahsan al-taqâsîm, p. 31. 3 Voir les remarques générales de B. Lewis, Le langage politique de l'Islam, pp. 35-36, 101-102, 136-137.

22

tel voyageur1. Au sujet de cette problématique relative à la signification du terme « slave» et au fait de savoir qui se cache detrière qui, fournissons au dossier une autre pièce prompte à illustrer la teneur des difficultés que l'on rencontre dans ce type de recherches. Il y a environ dix ans, l'arabisant hongrois Ivan Elter avait proposé, dans un article bref mais pertinent, d'expliquer comment des noms comme Turk et Maghas deviennent des topoi ou des appellations ethniques sous lesquelles se cachent d'autres peuples ayant en commun d'appartenir à l'historiographie arabo-musulmane. Le peuple auquel!. Elter fait allusion est celui des Hongrois qui sont tour à tour appelés Turk(î), Maghûs mais aussi souvent confondus avec les Saqâliba et les Bulgha? Dans l'Encyclopédie de l'Islam, nous pouvons lire que, du fait d'un grand nombre d'esclaves qui anivèrent en Europe de l'Ouest en provenance des pays slaves, l'ethnonyme « Slave» finit par désigner les « esclaves» [...]. Ce développement sémantique se reflète dans l'utilisation hispano-arabe de ce tenne pour désigner, d'abord, les esclaves slaves emmenés en Espagne (où leur rôle était analogue à celui des ghilman turcs cabbasides rivaux) et, par la suite, tous les esclaves étrangers au service de l'Espagne omeyyade3. Cet extrait d'un article rédigé par l'historien américain Peter B. Golden reflète très bien, selon nous, les tenants et les aboutissants d'une problématique vaste et complexe qui peut, bien évidemment, être étendue au cas fatimide en Irnqiya. TIy a, selon nous, deux idées fondamentales qui habitent les propos antérieurs, la question de l'origine et du contenu sémantique du mot « slave» et l'usage fait de ce même terme, notamment d'un point de vue historique dans le cadre de l'Occident islamique au Moyen Âge4. Il est généralement admis que le terme saqlabî est le nom générique par lequel les historiens et les géographes arabo-musulmans médiévaux désignaient l'ensemble des peuples chrétiens ou non d'Europe centrale et orientale. Sans entrer dans le détail complexe de cette question, indiquons, avec précaution, que les peuples scandinaves, finno-baltiques et slaves composeraient la majeure partie du stock saqlabî. D'un point de vue philologique, le tenne saqlabî serait, avec toute la prudence nécessaire, la transcription ou le calque linguistique des mots « slave» et « affianchi » à la lumière des travaux des historiens et des arabisants. Il n'est pas non plus impossible que le tenne désigne également les chrétiens razziés par les troupes musulmanes au cours de campagnes militaires en Occident chrétien5.
1 2

V. Minorsky, A History of Sharvan and Darband, pp. 108-111, 116 ainsi qu'A. A. El Hajji,
Diplomatie Relations, p. 207 et note 1, pp. 215, 243, 247, 269.

Andalusian

I. Elter,« Aux avatars d'une ancienne appellation ethnique », pp. 27-31 et 28-30. 3 El2, VIII, sub voce 'al-Saqâliba, pp. 902-908 [P.B. Golden] ; P.B. Golden, « The Question of the Rus' Qa anate », 80 et« Aspects of the Nomadic Factor », pp. 63-72. 4 Sur cette problématique en Ifriqiya, voir M. Brett, The Rise of the Fatimids, pp. 221, 223, 224226,293-294, 342-347,415,424 que l'on pourra comparer avec A. Nazmi, Commercial Relations, pp. 77-80 pour l'Espagne omeyyade. 5 H. Kennedy, Muslim Spain..., pp. 85-87, 117 et 126-127; M. Meouak, « L'onomastique», p. 20. 23

Bien que l'usage du terme en arabe eût longtemps souffert d'une grande ambigüité, nous sommes en mesure de poser 1'hypothèse selon laquelle la signification de base du mot saqlabî semble avoir été celle de « slave ». Nous savons que ce mot se répandit assez rapidement chez d'autres peuples d'Europe orientale. Ainsi, Ibn Fadlân, qui fit un voyage officiel au nom des califes abbasides chez les Bulghar de la Volga en 309-310/921-922 dont la population comprenait en outre des groupes turcs, des Finno-Ougriens et autres peuples du nord, appelle le monarque bulgare du nom de malik al-Saqâliba ou « souverain des Saqâliba »1. Le tenne et son sens n'ont pas échappé à la plume des écrivains arabes qui s'occupèrent d'onomastique et de questions connexes. Ainsi, nous relevons le mot Siqlâb dans quelques répertoires d'asmâ' tant orientaux qu'occidentaux comme par exemple dans ceux composés par Ibn al-Faradî et Ibn al-Gawzî2.
Les fityân, serviteurs de l'Etat fatimide d'Ifrîquiya

L'une des défmitions du mot fatâ est celle de « jeune homme» mais avec un certain nombre d'acceptions concrètes prises au cours de l'histoire de l'Islam3. C'est d'ailleurs souvent avec cette qualité que les personnages dits fatâ/ fityân étaient recrutés au sein des administrations de l'État ifrîqiyen, lors de l'émirat aghlabide, où lesfityân du personnel politique semblent avoir joué un rôle assez important4. Par la suite, le terme en est arrivé à désigner des fonctionnaires palatins qui avaient droit d'accès au domaine privé des souverains fatimides. Aux côtés de cette dernière information et en relation avec les textes arabes disponibles pour étudier le phénomène des fityân en Islam médiéval, on mentionnera le fait qu'al-Gâhiz composa un livre intitulé Ahlaq al-fityân wafadâ 'il ahl al-batâla5 en étroite connexion avec la question de la futuwwa et consacré peut-être à vanter les mérites de l'élite des fi tyân face aux autres groupes sociaux, notamment à Bagdad durant le Ille (I:xe) siècle. Cette dernière remarque vaudrait la peine d'être reprise dans une étude d'ensemble basée sur la documentation littéraire afin de voir, entre autres problèmes, comment le

1 Ibn Fadl~ Risâla, pp. 113, 115, 145. 2 Ibn al-Faradî, Kitâb al-alqâb, 99 ; Ibn al-Gawzî, Kasf al-niqâb, p. 107. 3 Voir l'EI2, II, sub voce 'fatâ', pp. 956-957 [Réd.].
4

5 Information consignée dans E12, II, sub voce « al-Dhahiz », pp. 395-398 [Ch.Pellat]. Voir également M. Zakeri, Sâsânid soldiers in early Muslim society, pp. 4-6, 186-189 et 312 sur les fityân et les zurafa. 24

TaIbi, op.cU., pp. 291, 315.

concept de fatâ répondrait à l'idée du «jeune homme» membre d'un cercle où l'on cultiverait les vertus de l'honneur et de la solidarité}. Donnons dès maintenant quelques informations sur un cas précis d'héritage en matière de culture politique et plus particulièrement des modes administratifs qui nous emmèneront juste de l'autre côté du Maghreb oriental. Les rois normands de Sicile ont, dans leur majorité, continué à utiliser les modèles qui avaient été en usage à l'époque arabo-musulmane2. Cette situation permit l'élaboration d'une nouvelle manière de penser les choses du politique et de pratiques originales quant aux fonnes d'envisager l'administration de l'État sicilien. Le recrutement d'un personnel de type servile n'a donc rien d'étonnant si l'on tient compte des multiples contacts qu'il y eut entre les entités politiques siciliennes et arabo-musulmanes qui avaient, en outre, été favorisés par le fait que la cour de Palenne avait su, jusqu'à un certain point, gérer la présence d'une mosaïque ethnique importante sur son île3. S'il est possible de comparer deux expériences politiques prises dans deux univers différents d'un point de vue des mœurs socio-culturelles mais voisins dans le temps et dans l'espace, il est, croyonsnous, nécessaire de signaler que les Fatimides d'Égypte recrutèrent de nombreux fonctionnaires jityân à leur service. En effet, une bonne partie des officiers de l'administration fatimide portaient, outre leurs diverses charges, le titre de fatâ maw/ânâ. Cette appellation semble faire référence à une titulature stricte et réf'ere sans équivoque à l'idée de service intégral envers les souverains fatimides
égyptiens4.

Les ghi/mân au sein du gouvernement fatimide d'Ifriqiya

Un autre terme, tout aussi important, existe dans la nomenclature arabe pour désigner le concept de serviteur. il s'agit de ghu/âm (plur. ghilmân) qui est l'officier, voire le domestique, au service des Fatimides iftîquiyens, mais qui parfois fut amené à exercer des activités étroitement liées aux questions d'ordre militaires. On peut admettre ici la synonymie sémantique entre ghulâm et fatâ,
1

S. Enderwitz, « Dufatâ au zarif», pp. 125-135. Dans un autre contexte, voir M. Zakeri, Sasanid Soldiers, pp. 182-183 sur l'introduction dans le monde islamique de soldats serviteurs des souverains et appelés du nom de Cayyârûn. 2 L. Musset,« Les circonstances de la pénétration normande en Italie du Sud », pp. 41-43. 3 H. Enzensberger, {(Le cancellerie normanne », pp. 51-57 ; 1. Johns, Arabie Administration, pp. 11-30, 243-247. 4 M. Van Berchem et G. Wiet, Matériaux, I, n° 12, pp. 32-34, n° 32, pp. 54-55, n° 36, pp. 61-62, n° 41, pp. 68-69. 5 El2, II, sub voce 'gh.ulâm', pp. 1104-1117 [D. Sourdel ; C.E. Bosworth]. Sur leur rôle au Maghreb médiéval, voir M. Vonderheyden, La Berbérie orientale, pp. 197-199 ; H.R. Idris, op.cit., I, pp. 78,91,155,253, II, pp. 519,588,821 ; R. Brunschvig, La Berbérie orientale, II, pp. 47, 7981. 25

encore qu'il faille y apporter quelques nuances d'ordre technique. En effet, lefatâ évolue sur un twain d'action proche des milieux politico-administratifs alors que le ghulâm semble, quant à lui, presque toujours associé aux tâches et corvées domestiques comme le service personnel des souverains: cuisines, appartements, réceptions et cérémonies officielles, fetes religieuses, etc.1 Dans un texte arabe ancien, le Kitâb al-tigân fi mulûk Himyar d'Ibn Hisâm (circa 213/828 ou 218/833)2, il est question de l'histoire de Cham qui aurait manifesté sa désobéissance sur l'arche de Noé du fait de la naissance d'un fils noir nommé Kûsh. Au cours de cette notice, le tenne arabe utilisé pour parler de cet enfant est ghulâm. Dans le cadre de cette histoire, il est intéressant de noter que l'on est face à un récit fondateur car relatif au fait de savoir si Cham était ou non esclave, et en plus de couleur noire. On pOWTait alors penser que Noé, exaspéré par l'attitude de Cham, lui aurait transmis sa malédiction qui aurait eu pour conséquence la transfonnation de la couleur de la peau de Kûsh en noire3. Cette narration est à replacer dans un ensemble littéraire plus vaste, à savoir celui des traditions juives, chrétiennes et musulmanes qui donnèrent lieu à l'élaboration d'images aussi singulières que curieuses sur l'esclavage, notamment à propos des concepts problématiques de race et d'ethnie (ghins, plur. aghnâs), à partir des figures hautement emblématiques de Noé et Cham4. Cette histoire, qui met en relief des contrées mythiques comme celles des Nüba5 et des Südan6, se trouve aussi consignée dans un ouvrage d'Ibn Qutayba (ob. 276/889) où il est dit expressément: « wa-ammâ Kûsh wa-Kancân, fa-aghnâs al-Sûdân wa-l-Nûba wa-l-Zangh wa-lQazzân wa-l-Zaghâwa wa-l-Habasha wa-l-Qibt wa-I-Barbar min awlâdihimâ » « Les descendants de Kam et Kancan sont de différentes ethnies de "Noirs" : Nubiens, Zangh, Qazzan, Zaghawa, Ethiopiens, Coptes et Berbères» 7.

Entre construction savante et invention volontaire de fausses généalogies, nous nous pennettons de reprendre à notre compte l'idée exposée par le sociologue
1

2 Sur cet auteur fameux pour avoir écrit une Sîrat al-Nabî, voir El2, III, sub voce 'Ibn Hisham', p. 824 [W. Montgomety Watt]. 3 Sur cette problématique complexe, voir D.M. Goldenberg, The Curse of Ham, pp.17-39. 4 Ibn Hishâm est cité dans B. Braude, « Cham et Noé », pp. 105-106. On pourra approfondir l'examen de ces questions dans F.M. Snowden Jr., Before Color Prejudice, pp. 63-87 et T. Hahn,« The Difference the Middle Ages Makes: Colors and Race before the Modem Wodd » , pp. 1-10. 5 Sur la situation géographico-politique des Nüba durant la conquête arabe puis leur postérieure islamisation d'après les textes arabes médiévaux, voir D. Ayalon, ({ The Nubian Dam », pp. 374381. 6 Sur le pays des Nüba et le bilad al-Südan, voir El2, VIII, sub voce 'Nüba (Défmition ; Histoire)', pp ; 91-93 [S. Hillelson ; V. Christides ; C.E. Bosworth] ainsi que El2, IX, sub voce 'bilad alSüdan (Histoire)', pp. 785-793 [J.-L. Triaud]. 7 Ibn Qutayba, al-Macârif, 26. Sur les Zaawa du bilâd al-Südân, voir notamment al-Yacqûbî, Kitâb al-buldân,205 ; al-Gahiz,Rasâ'il, I, p. 211, p. 216 et hudüd al-câlam,p. 165où il est écrit Lâba mais en référence à la zone de Za awa. 26

M. Meouak,«

L'onomastique

», p. 21.

américain Orlando Patterson qui signalait à juste titre que l'on a souvent créé des séparations artificielles à l'intérieur d'un même peuple ou de peuples très proches afin de justifier les différences entre les maîtres et les esclaves. À propos du concept de ghulâm, le sociologue américain a bien mis en relief l'idée que l'individu ainsi désigné n'avait pas de filiation généalogique et «like ail the slaves, they were genealogical isolated ». Et d'ajouter plus loin que «the gf1.ilmân,unlike clients, were in cultural theory socially dead persons », ce qui POUITaitraduire t l'idée de ne pas avoir d'appartenance et d'être finalement en marge des structures socialesl. En règle générale, les califes possédaient souvent plusieurs ghilmân qui étaient employés à des postes de serviteurs ou de gardes et pouvaient accéder à des fonctions relativement importantes dans la hiérarchie gouvernementale. D'autres ghilmân constituaient également un élément central des forces années, notamment dans le cas de ghilmân d'origine turque (ghilmân Atrâk) dont on trouve quelques exemples dans la documentation arabe médiévale2. De fait, nous savons qu'il y avait une liste officielle des clients et des serviteurs dans les structures mêmes de l'État abbaside (dîwân al-mawâlîwa-l-ghilmân)3.
Les l1uddam, fonctionnaires au service des Fatimides d'Ifrîqiya4

Le mot l1adim dérive du radicall1-d-m et par conséquent du verbe l1adama ou « servir ». Il a acquis par euphémisme le sens souvent eIToné d' « eunuque» et de ce fait, il est difficile de détenniner avec exactitude les significations du mot. Preuve en est la fOInlule donnée par Ibn Hisam al-Lakhml, linguiste andalousien du VIe (XIIe) siècle, qui doit se contenter de l'explication suivante pour le radicall1-dm : wa-qad qâlû fi l-mu 'anna!. l1âdima, wa-l-gamC l1uddam wa-l1adam5. Dans un autre exemple, pris à l'Ifriqiya au Ille (I:xe) siècle, nous voyons qu'il est également difficile de cerner avec précision le sens du tenne l1adim que nous pourrions rendre par « serviteur» ou« officier ». C'est en effet le cas dans la notice transmise par Ibn al-Nadîm qui, en parlant d'un échange de lettres officielles entre les Abbasides et les Aghlabides, stipule la chose suivante: kâna ism al-l1adimCA(U)lbâ min l1adam Ibn al-Aghlab6. Signalons enfin qu'al-Samcânî, généalogiste oriental du VIe
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2 Voir al-Hamadanî, Takmila, p. 126 ; H. Kennedy, The Armies of the Caliphs, pp. 36, 37, 151, 155, 169 ; P.B. Golden, « Khazar Turkic Ghulâms », pp. 285-292M.S. Gordon, The Breaking of a Thousand Swords, 20, pp. 47-74, 106; 1. Paul,« Perspectives nomades », pp. 1079-1083. 3 AI-YaCqubî, Kitab al-buldân, p. 267. Voir D. Sourdel, Le vizirat cabbaside, I, p. 277. 4 Voir E]2, IV, sub voce 'khadim', 931-932 [AJ. Wensinck]. 5 Ibn Hisam al- Lakhm Î, al-Mad!lal, I, p. 237. 6 Ibn al-Nadîm, Kitâb al-fihrist, p. 22. À propos de la notice d'Ibn al-Nadîm, indiquons que D. Ayalon, Eunuchs, Caliphs and Sultans, p. 141, note 4 traduit Ie mot Khâdim par "eunuch". Pour l'Ifriqiya ziride, voir H.R Idris, op.cit., II, pp. 588, 617, 685 sur les Khuddâm esclaves.

O. Patterson, op.cit., pp. 43-44 et 312-313.

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(XIr) siècle, donne une définition singulière du mot b.âdim : « al-f1âdim [... ] hadihi al-Iafta ishtahara bihâ 1-f1isyânalladina yakûnûna fi dûr al-mulûk wa-Calâ abwâbihim wa-yahtassuna bi-hidmat al-dâr fa-yuqâlu li-kull wâhid minhum al-l1âdim » / « Le serviteur [...] c'est le tenne par lequel on désigne les eunuques qui sont connus dans les antres des rois et sont les gardiens de leurs portes. TIssont spécialisés dans le service de l'antre et chacun d'entre eux est appelé le "serviteur" »1. Les wusafâ' et les aswad de l'État fatimide

Pour ce qui concerne les tennes soumis à l'examen dans ce paragraphe, les choses sont plus compliquées car la documentation arabe médiévale ne nous a laissé que très peu de mentions2. Mais il est malgré tout possible de reconstituer quelques bribes de l'histoire de ces groupes. Lorsque l'on se penche sur l'univers des « ethnies» (ghins, pluriel aghnâs) et des couleurs de chacune d'entre elles, nous pénétrons dans un monde difficile à soumettre à l'étude surtout quand il s'agit des « Noirs »3. il est bien connu que les confusions sont nombreuses, faciles et les préjugés souvent de rigueur. Quelle différence y a-t-il pour les écrivains musuhnans médiévaux entre les tennes Südan et Habash ? Ces deux mots peuvent-ils être traduits exactement par « Noirs », « Ethiopiens» ou « Abyssins »? Force est de constater que l'une des premières choses qui frappe l'esprit de l'historien, c'est la polysémie des dénominations selon le contexte et la période étudiés4. À l'issue de la lecture des textes arabo-musuhnans on peut dire que le mot wasif contient les significations renvoyant, grosso modo, à deux états: la situation d'esclave et parfois l'idée de couleur noire, d'où les traductions que l'on fait, parfois de manière abusive, en rendant systématiquement le mot étudié par « esclave noir », sans prendre soin de voir ce que nous disent vraiment les sources et le contexte historico-géographique5. Le mot est utilisé dès une époque ancienne dans l'histoire de l'Islam. En effet, nous avons relevé dans le livre d'al-Balâgurî que sous le règne du calife CUtmân(circa 35/656) il y avait deux mille wusafâ' pour le Kinnân, mille puis deux mille pour le Sighistân et sa capitale Zarangh et un nombre non précisé pour les régions du Hurâsân et de la Transoxiane6.
1 Al-Samcan, al-Ansab, V, 4. 2 Il existe une bibliographie abondante sur ces questions. Voir ID. Hunwick, « Black Africans in the Islamic World », pp. 20-25 ; L.C. Brown,« Color in Nothern Africa », pp. 464-470, et en arabe A. SharifQasim,« AI-Südan fi hayât al-cArab wa-adabihim », pp. 76-80. 3 M. Meouak, Saqâliba...op.cit., pp. 137-151. 4 Voir les travaux d'E. Van Donzel, « Quelques remarques », pp. 249-252, et « Ibn al-Jawn on Ethiopians in Baghdad », pp. 113-115. S B. Lewis, Race and Slavery, p. 126, note Il où il est dit que raqîq et waif sont « common Arabie terms for 'slave'» ce qui nous paraît être une assertion précipitée qu'il faudrait nuancer à la lumière des textes arabo-musulmans de l'Occident notamment. 6 AI-Baldûrî, Futuh al-buldân, pp. 394, 405, 408.

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Indiquons en outre que l'institution des wusafâ' était bien présente dans l'Occident islamique médiéval, notamment aux époques fatimide et ziride. On relève effectivement l'existence d'esclaves (wusfân) dans les structures de l'administration ziride ainsi qu'au sein des appareils gouvernementaux de l'État fatimide avec les soldats-esclaves Zawâwila (al-Cabid al-Zawiliyyûn), originaires des zones limitrophes avec le bilâd al-Sûdânl. Ces derniers peuvent être assimilés, sans nul doute, au personnel composé par les wusafâ' car ils portaient souvent le nom même de wasifqui, dans ce cas, signifierait bien l'individu de couleur noire. Rappelons à cet effet, qu'après avoir pris le pouvoir à al-Raqqâda, le calife alMabdîc Ubayd Allâh (circa 322/934) prit à son service des esclaves noirs et chrétiens (ittab.ada al-cabid min al-Sûdân wa-l-Rûm)2. Voyons enfin une dernière infonnation, puisée chez l'écrivain oriental al-YaCqubi, qui nous donne quelques détails sur la zone de Zawî1a et ses habitants: « Zawîla : wa-warâ' dalika balad Zawîla mimmâ yalî al-qibla wa-hum qawm muslimûn Ibâdiiyya ,. kulluhum yahugguna al-Bayt al-Harâm wa-aktaruhum Zawâga lu.J wa-warâ' Zawîla alâ !:J.ams ashara marhala madînat yuqâlu laM
C C ,.

Kuwwâr ,. biM qawm min al-mus/imîn min sâ 'ir al-ihyâ'

,.

aktaruhum Barbar wa-

hum ya 'tûna bi-l-Sûdân »/ « Zawîla : plus loin vers le sud, se trouve le pays de Zawîla, peuplé par des musulmans ibadites ; ils font le pèlerinage aux "Lieux Saints" et la majeure partie d'entre eux sont des Zawagha [...] ; au-delà de Zawîla, à quinze journées de marche, on trouve une ville appelée Kawar, habitée par une population musulmane très mélangée, en majeure partie berbère, qui vend des "Noirs" »3.

Dans un sens plus ou moins identique, indiquons qu'il y avait en Irnqiya fatimide, des femmes qui avaient eu le statut juridique de wasifa et qui apparaissent, parfois, dans des ouvrages de fatâwâ au cours de résolutions de conflits et de problèmes légaux4. En plus, signalons que les esclaves dits wasifsont également doculnentés dans les textes arabes du V (XIe)siècle notamment dans ceux consacrés aux événements qui précédèrent l'arrivée des Almoravides dans al-Andalus. Dans le Kitâb al-tibyân de l'émir de cAbd Allâh b. Buluggm al-Zîrî, nous trouvons une notice curieuse au sujet des esclaves wusafa' et des cabid en tant que protagonistes d'une affaire. Le souverain ziride se plaint en effet de la situation lamentable des forts andalousiens ainsi que de l'attitude déplorable de leurs gouverneurs. Voici le texte de cette histoire qui, comme tant d'autres, marqua à tout jamais l'esprit de
1

Al-Bakrî, Dikr bilâd, pp. 10-12/26-30. Voir H.R Idris, op. cU., II, p. 530 ; F. Dachraoui,op.cil.,

fP. 370-371 ; E. Savage, A Gateway to Hell, pp. 80-86. AI-Nucmân, Risâla, 257 ; Idris b. al-Hasan, op. cit., p. 434 ; al-Mansûr al-Gawdâri al-cAzîzî, op.cU., p. 104, 113 et al-Mîlikî, op.cU. , II, 381 sur les Zawiliyyûn. 3 AI-YaCqubi, Description du Maghreb, 8/9. Sur Ie site de Kawar, v. K. Vik0r, « The Early History of the Kawar Oasis », pp. 78-80 ainsi que T. Lewicki., « Quelques extraits inédits », pp. 1-5 sur la participation des commerçants ibadites dans le trafic d'esclaves au Soudan, et E. Savage, « Berbers and Blacks », pp. 351-355. 4 AI-Wansarîsî, al-MiCyâr, IX, pp. 569,582.

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l'émir ziride :
« Wa-dâlika lam yakun yalî lanâ maCqilqatt gayr Sanhâga wa-I-wusfân wal-fabûl ma b.alâ Zanâta fainnahum kânû agnad al-hadra » / « Jusqu'ici, jamais [les Zanâta] n'avaient exercé le pouvoir en mon nom sauf les Sanhâga , les esclaves noirs, et les esclaves, à l'exception des Zanâta qui constituaient les troupes de la capitale»1.

Anthroponymie et statut social des slaves, noirs et affranchis2 On admet généralement que le nom arabe médiévaL ou l'ensemble des tennes par lesquels on désigne un individu, contient une espèce de dimension d'universalité. Le contenu du nom regroupe une collection considérable d'attitudes actives et passives, de qualités et de défauts. Il serait en quelque sorte une mémoire vivante de la personne3. Panni les asmâ' et les alqâb réunis dans notre étude, nous sommes conftontés à des noms qui rélèvent, dans la majorité des exemples, du mode euphémique, puisés dans des registres variés de la poésie préislamique, comme la flore et la faune4. L'appartenance de ces personnages au milieu des fonctionnaires conditionne de manière importante le port de ces noms. Outre les attributs liés à la signification des noms et à l'identification définitive des dits individus, ces dénominations semblaient seulement connues des fonctionnaires, voire d'une classe d'officiers en particulier. Nous pouvons, sans grand risque d'erreur, affinner que cette onomastique est très rare dans les autres sphères de la société iftîquiyenne d'époque fatimide. C'est en réalité toute la question de l'attribution des noms qui nous est posée. Mais il ne faut pas perdre de vue le fait que ces individus, avant d'hériter d'un nom arabe ou islamique, avaient porté d'autres anthroponymes pris au stock onomastique de leur région d'origine. Il semble évident que les noms d'esclaves ont été imposés en dépit de dispositions institutionnelles qui font que tel ou tel personnage était susceptible de recevoir tel ou tel nom5. Si l'on en croit des actes de vente et d'achats d'esclaves rédigés en Égypte médiévale, on trouve dans un texte la mention d'un personnage qui portait le nom de Fityân b. Ishâq. Ce dernier avait en effet été un témoin légal au cours de la vente d'une esclave noire en
1

2 Voir les commentaires d'O. Patterson, op.cit., pp. 55-58 sur les divers types de noms portés par les esclaves ainsi que les raisons et les conséquences sociales d'une onomastique imposée puis subie. 3 1. Sublet, Le voile du nom, pp. 79-94. 4 Dans le cas de l'Espagne des Omeyyades, indiquons qu'É. Lévi-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, II, 125 avait bien mis l'accent sur cet aspect au sujet des noms Yumn et Nagâ '. Sur l'onomastique préislamique, voir quelques exemples dans D. Amaldi, «L' antroponomastica nella poesia preislamica », pp. 78-88. 5 M. Meouak,« L'onomastique », pp. 17-18 ; P. Guichard,« L'anthroponymie », pp. 115-117. 30

CAbd Allah b. Buluggîn al-Zîrî, al-Tibyân, p. 145.

l'année 283/896 (gâriya sûdâ) et la notice nous dit la chose suivante: sahida Fityân b. Ishâq bi-ghamf mâ fi hâdâ l-kitâb ou « Fityân b. Ishâq a témoigné de la totalité du contenu de cet écrit »1. il y a fort à parier que notre personnage avait été dans une situation de servitude avant de rejoindre le monde des hommes libres puisqu'il lui avait été possible de participer à un acte aussi emblématique que le fait de décider du sort d'une esclave noire. illustrations des marques physiques, morales et même d'événements singuliers qui présidèrent la vie du détenteur de ce genre de noms, leur simple évocation engendre parfois un processus de remémoration qui pennet de mieux situer la place et le rôle de ces individus. « Noms de personne» ou surnoms, ces appellations aident à identifier les personnes et constituent ainsi un véritable langage dominé, selon nous, par des préoccupations d'ordre idéologique. S'il est vrai que dans la société arabo-musulmane l'individu recevait plusieurs noms, on admettra que dans le cas des « marges» politiques de l'État fatimide, les choses sont bien différentes. Alors pourquoi ces hommes ne possédaient-ils qu'un seul nom certainement imposé? Dès la naissance, au cours de leur cani.ère ou à l'issue d'une disposition juridique relative à une manumission? Mais donnons, sans l'objectif d'être exhaustif: quelques exemples de noms curieux portés par quelques membres de la micro-prosopographie : Fâtik ou « l'assassin», Gafua ou « la jatte», Hafif ou « le léger », Hayrân ou « l'excellent », Kabbûn ou « le chapon », MasfÛr ou «le réjoui », Mutic ou « le soumis », Muzaffar ou « le victorieux », Qaysar ou « le César », Sandal ou« le santal », etc...2. L'existence d'esclaves et d'affranchis dans l'Islam médiéval ne peut être saisie de manière satisfaisante qu'au plus haut niveau des structures sociopolitiques, c'est-à-dire des groupes en relation avec les hautes strates du pouvoir. Sur le plan de l'histoire sociale, le phénomène des Saqâ1iba et autres types d'esclaves est un fait qui se manifeste, entre autres mouvements, par une onomastique particulière. La documentation arabe médiévale fait état de l'existence de noms d'eunuques et de noms d'esclaves euphémiques et métaphoriques évoquant le bonheur, le bon augure, la beauté ou encore l'intelligence. Nous savons en outre que ces Saqlibî, Noirs et affianchis reçoivent, en dehors de l'évocation de leur nom d'origine (al-Saqlabî, al-Habashî, al-Sûdânî, etc.), une filiation ou une nisba qui rend compte de l'identité de leur propriétaire ou de leur «patron» (alMucizzî pour un affianchi du calife al-Mucizzî, etc.). il est donc bien évident que leur anthroponymie est spécifique, et simplifiée par rapport à celle des individus liés à la communauté des croyants (ummat al-mu 'minîn). Ces groupes constituent une catégorie à la fois marginale et puissante3. De fait, il semble qu'une grande partie du personnel militaire chargé d'encadrer les années fatimides était composée
1 Texte arabe traduit par Y. Ragib, Actes de vente d'esclaves et d'animaux, 2 Voir M. Meouak, Saqâliba.., op. cU., pp. 211-214. 3 Ch. Verlinden, L'esclavage dans l'Europe médiévale, pp. 460-461. n° 5, pp. 14-15.

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par des Saqâlib~ des Noirs et des personnages affranchis. Pour expliquer cette situation, également présente en Orient au moins jusqu'au IV (X) siècle, on peut avancer l'idée que les souverains musulmans avaient préféré recruter des individus issus de milieux non arabes afin de créer, peut-être, un pouvoir alternatif capable de fteiner et de limiter ainsi la puissance croissante des anciennes aristocraties militaires arabes notamment1. D'esclave à soldat: marginalisation? promotion sociale, reconnaissance identitaire ou

Les Saqâlib~ esclaves et affianchis étudiés ici n'apparaissent pas, ou très rarement, dans la documentation juridique islamique. Par conséquent, nous poutrions affinner qu'ils sont absents d'un quelconque discours nonnatif sur l'esclavage selon la sharic a, le haflit et autres sources musulmanes fondamentales. Il est ainsi possible de poser le problème selon lequel les esclaves rencontrés dans les recueils de fatâwâ, de nawâzil et de walâ 'iq seraient, en fait, des individus issus de couches sociales inférieures, dépourvus de leur nom, d'une quelconque identité. On poun-ait revenir sur les arguments défendus par o. Patterson sur l'isolement social vécu par ces individus qui semblent détachés du monde et déracinés des structures sociales et des réseaux de solidarité2. Outre cette dernière position théorique mise en relief par o. Patterson, il est aussi utile de référer à un autre chercheur qui travaille sur les sociétés afticaines et qui nous donne un exemple d'aliénation en milieu esclave. L'anthropologue Claude Meillassoux propose en effet de tenir compte de l'idée que les armées composées par des soldats esclaves seraient en réalité constituées par des individus qui n'auraient d'autre« père» que le propre souverain ou calife. Ce dernier les aurait engagés à son service afin de les transfonner en serviteurs dévoués et fidèles3. Ne poun-ait-on pas voir dans ce dernier commentaire une ressemblance avec ce que l'on appelle « alienation and social death» ? L'une des idées majeures d'un tel état de choses réside dans le fait que les cadres de l'année ifiiquiyenne issus des milieux Saqâlib~ Noirs et affianchis se trouvent dans une ambiguité pennanente. Ils sont d'une part en marge des élites politiques du fait de leurs origines et d'autre part intégrés dans la hiérarchie de l'État pour assumer de hautes responsabilités au sein de l'appareil militaire fatimide. Il est alors possible de parler d'une position identitaire ambigüe, car le passage du statut d'esclave à celui de haut-fonctionnaire militaire ne résout
1 Sur ce point, il serait utile de prendre en compte l'étude de D. Ayalon, « The Decisiveness of the Study of Terminology », pp. 1-3. 2 O. Patterson, op.cit., pp. 105-131 ainsi que D. Ze'evi, « My Slave, My Son, My Lord », pp. 7477 reprenant, en grande partie, les idées d'O. Patterson. Voir aussi les remarques de B. Lewis, Race and Slavery, pp. 1-15 et celles formulées par P. Crone, Roman, provincial and Islamic law, pp. 46, 50, 58-63. 3 CI. Meillassoux, op.cit., pp. 168-175. 32

en rien le problème de la véritable position d'homme libre. Bien au contraire, nous croyons que du fait de leur servitude en contexte musulman, ils n'ont souvent pas d'autre solution que de participer, de gré ou de force, aux contingences des pouvoirs politiques. Alors qu'en est-il de la supposée promotion sociale passant par une catrière militaire? Il est possible de répondre très partiellement à cette question en évoquant la relativité des situations de servitude d'un groupe d'esclaves à un autre. Il semblerait, tel que nous l'avons avancé plus haut, que les Saqâ1iba, étant d'origine européenne, ont eu moins à souffiir les affies d'un esclavage brutal alors que les l1uddâm et les ghilmân noirs ont parfois, et cela malgré certaines trajectoires militaires exceptionnelles, subi les manifestations violentes du pouvoir. Esclavage et dépendance ont été essentiellement compris dans le cadre de formations économiques et sociales diverses, pensées à partir de réflexions à plusieurs voies sur les rapports ordre / classe et sur le concept même de classe. La défmition des formes de dépendance pose évidemment le problème de la domination politique des vainqueurs et des structures de l'État. Le problème du pouvoir est donc étroitement lié à celui de la domination et de la dépendance. Il se concrétise dans des formes d'exploitation esclavagiste, féodale ou asiatique, que l'on trouve par exemple dans l'Antiquité classique, africaine, orientale ou extrême orientale. Il est également lié au domaine religieux dans lequel il se projette et qui s'en inspire et ceci à toutes les époques et dans bon nombre de régions du monde antique, médiéval ou moderne. Il est lié enfin au problème de l'obéissance, de la soumission, de l'acceptation ou du refus par les individus et les dépendants des formes de domination.

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Sources arabes

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2 La servilité, une condition nécessaire pour devenir prince: les Mamlûks (Égypte, Syrie, 1250-1517)

Sylvie Denoix IFAO, Le Caire Pour la plupart des cas étudiés dans ce volume, l'esclavage est corrélé avec négritude. En revanche le groupe social que je voudrais présenter ici, celui des mamlûks, est constitué d'esclaves ou d'affranchis blancs; ils ont formé l'élite de l'année d'une société musulmane, puis son élite politique. Dans ce volume encore, les périodes qui sont considérées sont surtout moderne et contemporaine, or les mamlûks dont il s'agit ici ne sont pas ceux de l'époque de Muhammed Ali et de Bonaparte, mais des esclaves affranchis qui, de 1250 à 1517, ont gouverné l'Égypte et la Syrie, puis le Hedjaz. Mamlûk : le mot arabe mamlûk est le participe passé de la racine malaka qui signifie posséder. Le « possédé» est l'esclave blanc rapté enfant pour en faire un cavalier militaire. Le mamlûk, acheté ou razzié, enfant ou adulte, relève d'une autre catégorie que l'esclave noir, appelé 'abid. Il ne s'agit pas non plus d'esclaves de production, les travaux agricoles éprouvants étant exécutés dans cette société par des hommes libres, les fellâh-s. Ils sont donc libres bien que leur vie quotidienne put être bien plus pénible que celle de certaines catégories d'esclaves, dont les mamlûks. La société syro-égyptienne de cette époque était constituée d'hommes libres et d'esclaves. Les premiers pouvaient être riches et/ou éduqués, et l'on connaît bien le milieu élitaire des lettrés musulmans, les uléma, mais beaucoup moins les groupes plus défavorisés, qu'ils aient été urbains ou ruraux. D'autre part il Y avait de nombreux types d'esclaves: en dehors des esclaves militaires, les mamlûks, on note l'existence d'esclaves domestiques, noirs ou blancs, des deux sexes. Les mamlûks étaient raptés dans un but unique: fabriquer des cavaliers d'excellence pour la défense armée de l'empire. C'est un phénomène classique en Islam que de constituer partie ou totalité de l'armée avec des esclaves militaires. La problématique « esclaves et soldats» 1 existe depuis l'époque classique des califes abbassides de Bagdad. En Égypte, les Ayyoubides (11711250), en plus des effectifs composés de Kurdes, leurs compatriotes, qui étaient des hommes libres, achetèrent des esclaves d'origine turque pour accroître leur
1

Ayalon, 1951 ; Rabbat, 2000.

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année. Le sultan al-Malik al-Kâmil, se méfiant de sa vieille garde kurde, avait massivement et exclusivement recruté pour l'armée des esclaves turcs. Ces esclaves recevaient dans des casernes une instruction militaire parallèlement à un enseignement religieux musulman: ils étaient convertis à l'islam et, pour une grande partie d'entre eux, affranchis. À l'occasion d'une incapacité des Ayyubides à défendre les musulmans face aux Croisés puis aux Mongols, ces esclaves constituant l'armée officielle, les Malûks, prirent le pouvoir (avec le titre de sultans) et le gardèrent presque trois siècles, de 1250 à 1517, date de la conquête ottomane. Les deux particularités du régime sont d'une part que ce sont toujours des mamlûks, esclaves afftanchis, qui accèdent à l'émirat, voire au sultanat; et que ce ne sont pas les enfants biologiques des émirs qui deviennent émirs à leur tour mais leurs mamlûks. Par ailleurs, une des questions qui se pose lorsque l'on étudie une société esclavagiste est celle de la discrimination raciale. Pour le groupe social des mamlûks, qui étaient blancs de peau, le problème est différent: la discrimination à craindre est sociale puisque les mamlûks, quoique leaders politiques, portent un certain nombre de stigmates: non seulement ils sont d'origine servile mais encore ils sont récemment convertis à l'islam, ont appris l'arabe de ftaîche date, viennent de milieux très déshérités culturellement alors que la société dans laquelle ils sont importés est pourvue de lettrés; ils arrivent au pouvoir par le meurtre politique, en vertu de la fameuse « Loi des Turcs », parente avec les coutumes mongoles de la yasa 1 sur la manière de gouverner des hommes pour lesquels verser le sang humain est un crime. La question se pose donc: est-ce que ce qui apparaît pour le moins comme un « décalage» est perçu par les différents acteurs, les mamlûks et les élites de la société d'accueil, comme un handicap de départ? Autrement dit, les mamlûks soufftirent-ils de discrimination? Eux-mêmes se représentaient-ils qu'ils étaient une élite? Développèrent-ils une fierté de groupe? Voire des pratiques de distinction? Dans quelle mesure réussirent-ils une intégration sociale? Pour cela, acquirentils des valeurs de la société d'accueil? Si oui, lesquelles? De quelles manières les exprimèrent-ils? Le summum de l'intégration, pour des militaires, est de faire preuve de patriotisme guerrier; les mamlûks sont-ils allés jusque là ? Des individus de statut servile Les mamlûks furent soit achetés par des marchands d'esclaves dans les steppes turques d'Asie centrale, dans le Kiptchak, au nord et à l'est du monde musulman de l'époque et vendus ensuite aux mamlûks en poste; soit acquis par

1 Ayalon, 1971-1973 ; Aigle, 2004.

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rapt, lors des guerres, comme une part du butin; soit reçus en cadeau de la part d'une puissance amie. Ces jeunes sont alors installés dans une caserne, sur l'île de Rôda au Caire dans un premier temps, puis dans la citadelle du Caire, siège du gouvernement sultanien, à partir de la fm du XIVesiècle. Les parcours sociétaux de ces esclaves sont variés. Les jeunes doués ou chanceux sont achetés par des émirs ou par le sultan lui-même; ils sont promis à une brillante carrière et ftanchissent tous les paliers de la hiérarchie militaire jusqu'~ éventuellement, devenir sultan à leur tour. Les étapes que franchit le mamlûk se font, puisqu'il est « possédé », en termes d'appartenance. On peut accéder à une connaissance de ces appartenances diverses du mamlûk, et qui constituent une sorte de stratigraphie archéologique.
Le nom mam!ûk : appartenances successives

Dans toute société, la première expression, à la fois de l'individuation d'une personne et de son insertion dans un groupe ou au sein de plusieurs groupes est sa nomination; la relation individu-société s'y reflète. Celle du mamlûk se réalise en termes d'appartenance puisqu'il n'est pas libre, et ce sont les strates successives de cette appartenance qu'on lit dans son nom, lequel est le reflet d'un parcours. En effet, le nom du mamlûk évolue tout au long de sa vie, indiquant les étapes qu'il franchit. Il est composite, et l'on peut en faire l'analyse en termes de strates de l'histoire personnelle du mamlûk ; cette analyse sera alors un indicateur de l'ordre symbolique et social dans lequel ces individus vont entrer. Ainsi, un mamlûk dénommé Aytutmish Gamal al-dîn b.'Abd Allâh alSâlihî al-Nâsirî al-Alti a un ism, disons un prénom, « Aytutmish », qui est un prénom turc. Il marque donc ses origines turques qu'il n'a pas reniées; il a un deuxième prénom, qu'il choisit en arrivant dans la société musulmane où il échoue: « Gamâl-al-dîn » (Beauté de la religion) (d'autres ont pris comme prénom musulman « Sayf al-am» (Sabre de la religion) ou «Badr al-dîn » (Lune de la religion)).
Ibn 'Abd Allâh, « fils de 'Abd Allâh»

cette époque sont dénommés ainsi est une filiation fictive qui le rattache, l'intègre à la famille des musulmans, pour lesquels la filiation agnatique a son importance; il faut donc au converti un « père» musulman. Les nisba-s, ces noms de relations, signifient une autre sorte d'appartenance: il s'agit du lien établi avec le ou les propriétaire(s) du mamlûk. D'abord, peut-être, le marchand d'esclaves, son ustâdh, qui l'a rapté, « al-Sâlih » (ce qui donne le nom de relation « al-Sâlihî ») puis l'émir qui l'a acheté, son makhdûm, dans l'exemple choisi, «al-Nâsir» (<< al-Nâsirî »). Le maître, après

-

- tous

les convertis à l'islam de

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