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Couverture

Jean-Marie Cambacérès

DANS LES COULISSES
DES VOYAGES
PRÉSIDENTIELS

Du général de Gaulle à François Hollande

COLLECTION DOCUMENTS

Direction éditoriale : Laurent Lemire

Couverture : Corinne Liger.
Photo de couverture : © Kazuhiro Nogi/AFP.

© le cherche midi, 2015
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

Vous pouvez consulter notre catalogue général
et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-3243-3

du même auteur
au cherche midi

Sihanouk, le roi insubmersible, 2013.

Introduction

En février 1981, en tant que responsable des affaires asiatiques au Parti socialiste, j’avais organisé le voyage de François Mitterrand en Chine et en Corée du Nord pendant la campagne électorale pour les élections présidentielles. Ce voyage en Corée du Nord est longtemps resté discret. François Mitterrand n’était pas encore président de la République, il était « simplement » candidat à l’élection présidentielle, mais il avait été reçu comme un chef d’État, non pas dans le décorum accompagnant sa visite, mais par la qualité des personnalités qu’il avait rencontrées, à savoir notamment deux chefs d’État, Deng Xiaoping et Kim Il-sung. Ayant tout coordonné de A à Z, j’avais pu me rendre compte déjà de la complexité de l’organisation de ce type de voyage : programme, interprétariat, cadeaux, logistique, discours et autres notes d’information.

En mai 1983, François Mitterrand m’avait convié, comme « invité du président », lors de ses voyages au Népal et en Chine. Là, il s’agissait de voyages d’État au sens plein du terme : c’étaient des voyages du chef de l’État, organisés par la direction du protocole et utilisant l’avion présidentiel. Le président français avait bien sûr rencontré ses homologues, le roi du Népal et le président chinois Deng Xiaoping, et avait été reçu dans ces pays avec tout le décorum lié à un voyage qualifié « d’État ». Cela dit, même avec tous ces critères, il peut arriver qu’un voyage d’un chef d’État dans un pays pour rencontrer son homologue ne soit pas qualifié de voyage d’État, mais « simplement » de voyage officiel du chef de l’État. La différence, dans son déroulement, est parfois ténue.

En juillet 1990, j’avais accompagné au Japon Michel Rocard, alors Premier ministre. J’étais à l’époque député, rapporteur spécial du budget des Affaires étrangères à la commission des finances de l’Assemblée nationale. Michel Rocard n’avait pas rencontré le chef de l’État, l’empereur du Japon, mais seulement son homologue, le Premier ministre japonais. Plus tard, en septembre 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, m’avait invité à le suivre en Chine comme « invité du Premier ministre ». Lui avait, en revanche, rencontré le président chinois Jiang Zemin en plus du Premier ministre. Ces fois-là, les voyages avaient bien été organisés par la direction du protocole du ministère des Affaires étrangères, mais ils n’étaient pas des voyages d’État, bien que l’un ait rencontré un chef d’État, car il s’agissait de voyages d’un Premier ministre et non du chef de l’État. Ils étaient des voyages officiels du chef du gouvernement.

J’ai accompagné aussi plusieurs fois, dans des voyages officiels à l’étranger, des ministres ainsi que d’autres hauts personnages de la République, comme Louis Mermaz quand il était président de l’Assemblée nationale, mais là non plus il ne s’agissait pas de voyages d’État, puisque ce n’étaient pas des voyages présidentiels, et, en plus, contrairement aux voyages officiels du Premier ministre, ils n’étaient pas organisés par la direction du protocole du Quai d’Orsay1.

Quand je parlais de tout cela à mes amis ou à mes étudiants2 et surtout lorsque je leur décrivais les moyens mis en œuvre et l’organisation extrêmement précise de tous ces déplacements, je voyais à la fois qu’ils mélangeaient un peu toutes ces notions de différents statuts des voyages des hautes personnalités françaises à l’étranger, qu’ils étaient étonnés des dispositifs importants mis en place et du nombre de personnes qui accompagnaient le président dans ses voyages à l’étranger, et même parfois certains étaient sceptiques sur l’intérêt de tout cela.

J’ai donc eu l’idée de rassembler des éléments d’information sur les voyages présidentiels, qu’ils soient d’État ou officiels, de travail ou « spéciaux », bilatéraux ou multilatéraux, pour décrire leurs buts, leur préparation, les moyens nécessaires à leur réalisation et leur déroulement.

De tout cela, j’ai d’abord fait un cours pour mes étudiants, puis très rapidement m’est venue l’idée de faire un livre qui joindrait à cette partie explicative une partie historique en prenant quelques exemples de voyages présidentiels marquants et en y ajoutant aussi quelques-uns de mes souvenirs ou des souvenirs de personnes y ayant participé. La présidence Sarkozy ne m’a pas donné l’occasion de mener à bien ce projet. En revanche, dès l’élection de François Hollande à la présidence de la République, je décidai de réactiver cette idée.

J’en fis part au président lui-même et, après avoir vu sa directrice de cabinet, Sylvie Hubac3, j’obtins le feu vert de l’Élysée pour rencontrer les personnels concernés et accéder aux archives. Dès le dernier trimestre 2012, je vis d’ailleurs Laurent Stefanini, chef du protocole, que je connaissais déjà. Plus tard, je suis aussi allé faire des recherches photographiques dans les nouveaux bâtiments des archives de la République qui se trouvent à Saint-Denis et qui dépendent du ministère de la Culture.

J’évoquai à nouveau de vive voix ce projet avec le président de la République, François Hollande, lors d’un entretien qu’il m’accorda dans son bureau à l’Élysée le 4 janvier 2013, mais sans lui parler du fond. Puis, pour lancer la réflexion et la « machine », je rencontrai le 9 janvier Laurent Stefanini, Élizabeth Dobelle, coordinatrice de la cellule du protocole à l’Élysée, et Philippe Casenave, sous-directeur du cérémonial au Quai d’Orsay.

François Hollande m’invita ensuite à l’accompagner en Chine lors de son voyage d’État en avril 2013, ce qui concrètement me permit de voir les différences entre ce voyage et celui de François Mitterrand en 1983, et par extension entre les voyages présidentiels dans le passé et à l’époque actuelle, d’autant plus que le président m’invita aussi lors de son voyage officiel au Kazakhstan début décembre 2014.

Puis je réalisai des entretiens avec plusieurs personnalités au fur et à mesure de l’avancée de mon livre, tout en commençant à lire les quelques ouvrages en rapport direct ou indirect avec mon sujet. Je vérifiai beaucoup de dates ou noms de lieux sur Internet. Les voyages les plus intéressants sont bien sûr les voyages bilatéraux, mais je ne me suis pas interdit d’évoquer des voyages pour des réunions multilatérales, ni même des sommets européens, si je trouvais qu’ils avaient un intérêt historique ou anecdotique, ni bien sûr des voyages spéciaux organisés de manière secrète et non orthodoxe comme ceux de François Mitterrand à Sarajevo ou au Liban.

Après avoir expliqué le « pourquoi » et le « comment » des voyages présidentiels (définition et buts, organisation, cadre réglementaire, moyens matériels et humains, déroulement…), je décrirai quelques voyages historiques des présidents français. Voyages retenus en raison de l’impact médiatique et politique qu’ils avaient eu à leur époque, de la symbolique particulière qu’ils représentaient ou encore d’une anecdote digne d’intérêt les ayant marqués. Enfin, j’esquisserai une description des quelques grandes évolutions advenues au cours des dernières années (tendance vers une plus grande brièveté, suppression de certaines traditions, rôle des premières dames…). En conclusion, j’essaierai de prévoir le devenir de ces voyages présidentiels dans l’avenir.

Ce livre n’est pas un traité du protocole, car il donne simplement quelques grandes lignes des règles qui sont censées régir les relations protocolaires. Ce n’est pas non plus un livre d’histoire ou d’historien, car il ne décrit pas d’une manière précise et chronologique tous les voyages officiels présidentiels, excepté les voyages en Chine ; de plus, il parle de certains voyages qui ne sont pas officiels. Ce n’est pas non plus un ouvrage de relations diplomatiques ni un essai de diplomatie, car il n’explique pas l’environnement historique, diplomatique et politique de chaque voyage, sauf de temps en temps. Enfin, ce n’est pas un livre de souvenirs, bien que j’aie essayé, autant que faire se peut, de faire appel à des souvenirs, les miens ou ceux de personnes qui avaient vécu tel ou tel événement, et ce pour rendre le récit plus vivant.

Mais alors ? En fait, ce livre est un peu tout cela. Il s’apparenterait plutôt à de l’impressionnisme ou du pointillisme littéraire. La juxtaposition de petites touches de peinture donnait de très beaux ensembles in fine pour les peintres de ces écoles de peinture à la fin du XIXe siècle. C’est ce que j’ai souhaité faire. Tout en n’étant exhaustif dans aucun secteur, lacunaire dans beaucoup, j’ai essayé de donner cependant une vision à peu près exacte de toutes les facettes des voyages présidentiels si différents les uns des autres et mêlant toujours histoire, protocole, diplomatie, sécurité, organisation, commerce, culture et anecdotes.

Si à la fin de la lecture de ce livre les lecteurs ont compris en gros qu’il y avait plusieurs catégories de voyages, s’ils ont appris globalement comment s’organisait un voyage présidentiel, s’ils en ont retenu quelques-uns et s’ils ont apprécié quelques anecdotes, j’aurai atteint mon objectif. Mon souhait est de contribuer à vulgariser une connaissance qui est pour le moment l’apanage d’une petite minorité.

Première partie

Le pourquoi et le comment
des voyages d’État

Pourquoi des voyages d’État ?

Au sens strict, l’appellation « voyage d’État », avec tout le protocole et le décorum qui s’ensuivent, ne s’applique qu’à quelques voyages bilatéraux du président de la République, deux ou trois par an. En sont donc exclus, d’un côté, les voyages du chef de l’État organisés secrètement pour des raisons de sécurité, les voyages dits « de travail », ses voyages privés et les voyages pour des réunions multilatérales (Onu, Union européenne, Otan, G8, G20 ou autres) et même théoriquement les voyages dits « officiels » du chef de l’État ; et, de l’autre côté, les voyages des Premiers ministres, des ministres ou des autres hauts responsables de la République, comme le président du Sénat ou le président de l’Assemblée nationale.

Cela dit, comme certains points communs existent quand même entre les uns et les autres, nous ne nous interdirons donc pas de citer des événements ou anecdotes intéressants, quelle que soit la qualification formelle du voyage, d’autant plus qu’il y a beaucoup de similitudes entre les voyages officiels présidentiels et les voyages d’État, hormis un ensemble de « signes » plus fastueux pour les seconds.

Quel que soit le pays, une visite d’État comprend toujours quelques étapes incontournables. En France, par exemple, après l’accueil à l’aéroport, le chef d’État étranger est transporté en hélicoptère jusqu’à l’esplanade des Invalides avec un passage autour de la tour Eiffel, puis il se rend à l’Élysée accompagné par un détachement de la Garde républicaine, à cheval ou à moto. Les Champs-Élysées sont pavoisés aux couleurs nationales du pays honoré. Un dîner d’État est organisé à l’Élysée, dans la salle des fêtes, dont François Mitterrand avait eu la bonne idée de faire percer dix grandes portes-fenêtres côté parc qui permettent à la pièce d’être baignée de lumière naturelle.

Le président chinois Hu Jintao, lors de sa visite d’État en France du 26 au 29 janvier 2004, avait refusé cet habituel survol de Paris en hélicoptère avec atterrissage sur l’esplanade des Invalides1.

Dans un passé encore récent, jusque vers la fin du mandat de Nicolas Sarkozy, l’hôtel de Marigny, résidence officielle des hôtes de la République, pouvait accueillir les chefs d’État hôtes de la France. Mais beaucoup d’entre eux avaient déjà depuis longtemps déserté cette belle demeure pour y préférer des « suites présidentielles » dans des palaces parisiens.

Hua Guofeng, qui a succédé à Mao après son décès en septembre 1976, était venu en France en octobre 1979 pour une visite de six jours. C’était la première fois qu’un président chinois faisait un voyage en Occident. Il séjourna en France d’abord, puis en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie. Pendant son passage à Paris, il résida à l’hôtel de Marigny, qui était encore la résidence d’État pour les hôtes de marque étrangers.

Pour la petite histoire, Hua Guofeng et Valéry Giscard d’Estaing se rendirent à l’Hôtel Neptune, à deux pas de la place d’Italie, dans le 13e arrondissement, pour déposer une plaque sur la façade de cet établissement où Zhou Enlai, le futur Premier ministre de la Chine, avait vécu quand il était étudiant à Paris dans les années 1920. La plaque est encore visible aujourd’hui.

En revanche, le président chinois Hu Jintao, lors de sa visite en France en 2004, avait demandé à résider à l’hôtel Le Meurice. Il y avait déjà séjourné quelques années auparavant lors d’un voyage moins officiel en tant que président de l’École centrale du Parti et avait souhaité y revenir. Le président Xi Jinping, lors de son voyage d’État en mars 2014, préféra choisir le George V pour des raisons de commodité, vu la proximité avec l’ambassade de Chine sise avenue George-V et voisine du palace éponyme.

Un des derniers chefs d’État à avoir séjourné à l’hôtel de Marigny fut le président libyen, le colonel Kadhafi en 2007.

Traditionnellement, il y avait une soirée à l’Opéra de Paris. Cette tradition est tombée en désuétude.

Dans les faits, les « voyages officiels » des chefs d’État se rapprochent souvent des « voyages d’État » des mêmes chefs d’État. Par exemple, en France, pour un chef d’État, quel que soit le niveau de sa visite, il y aura toujours des gardes républicains dans la cour du palais de l’Élysée, seul le nombre variera. En revanche, c’est seulement pour les visites d’État que la Garde républicaine accompagnera le chef d’État étranger des Invalides au palais de l’Élysée. Lors de son voyage d’État en octobre 1976 en Iran, alors dirigé par le shah Mohammed Reza Pahlavi, le président Giscard d’Estaing avait eu droit à un carrosse non couvert tiré par des chevaux, comme à Londres pour la reine d’Angleterre.

Nous traiterons donc des voyages présidentiels bilatéraux en général, sans trop nous soucier s’ils sont « d’État » ou « officiels » car, de toute façon, la préparation et l’organisation de l’un comme de l’autre sont presque identiques.

Les voyages du Premier ministre ne sont pas non plus des voyages d’État puisque ce ne sont pas des voyages du chef de l’État, mais pour la préparation, il y a beaucoup de similitudes. Pratiquement, la frontière est parfois floue : le voyage étant aussi préparé par la direction du protocole du ministère des Affaires étrangères, la mission préparatoire s’effectuant dans les mêmes conditions, mais avec le directeur adjoint du protocole, le président prêtant parfois son avion au Premier ministre et lui-même rencontrant parfois le chef d’État du pays dans lequel il se rend. Le directeur adjoint du protocole est de fait attaché au Premier ministre.

Les frontières sont aussi floues quand parfois un voyage officiel bilatéral s’inscrit brièvement dans un voyage plus global qui n’a pas le même statut, notamment quand le président profite d’une rencontre internationale pour faire une parenthèse considérée comme bilatérale dans le pays hôte. C’est ce que fit Jacques Chirac lors du troisième Sommet de l’Asem (Asia-Europe Meeting) à Séoul en octobre 2000, ou encore François Hollande lors du neuvième Sommet de l’Asem à Vientiane en novembre 2012. Pendant ce voyage au Laos, François Hollande rencontra formellement le président du pays hôte pour parler uniquement des questions bilatérales. C’était la première fois de l’histoire qu’un président de la République française se rendait au Laos.

Historiquement, le but principal d’un voyage d’État était de marquer l’excellence des relations entre les pays concernés, de mieux connaître le pays hôte et ses dirigeants, de renforcer les liens diplomatiques, la coopération (culturelle ou scientifique) et souvent les accords de défense et les relations amicales entre les dirigeants. Ces voyages d’État étaient rares et prenaient du temps à l’époque où seuls le bateau et le train permettaient de transporter les chefs d’État sur de longues distances. Même s’il n’y avait pas de traités internationaux en la matière, une règle non écrite entre les grands pays était la réciprocité, tant sur le plan des voyages retour que sur celui des conditions matérielles.

Un chef d’État d’une grande puissance (république ou monarchie) ne retournait pas une seconde fois dans un pays tant que la visite d’État n’avait pas été « rendue », c’est-à-dire que le chef d’État du pays visité n’était pas à son tour allé dans le pays du chef d’État qui l’avait visité. Cette règle disparut peu à peu après la Seconde Guerre mondiale, après la création de l’Onu, la décolonisation et la multiplication du nombre de pays. Les chefs d’État des pays, a fortiori des grands pays, ne peuvent plus se rendre dans tous les pays, même dans tous ceux ayant de bonnes relations avec leur propre pays, pendant leur mandat souvent bref (quatre ans aux États-Unis, cinq ans maintenant en France). Des déséquilibres peuvent se créer. Par exemple, les Philippines ont envoyé trois fois leur chef d’État en visite en France, alors qu’aucun président de la République française n’est encore jamais allé aux Philippines. Pour compenser un peu cela, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a fait un voyage aux Philippines en octobre 2012. C’était la première fois qu’un Premier ministre français se rendait dans ce pays d’Asie du Sud-Est peuplé de 100 millions d’habitants.

À ces raisons traditionnelles s’ajoutent depuis quelques années des raisons économiques, les présidents emmenant des hommes d’affaires avec eux et aimant bien signer des contrats pendant leurs visites, notamment dans les grands pays émergents. C’est François Mitterrand qui le premier commença systématiquement à emmener des chefs d’entreprise avec lui. À l’approche des dates de la visite présidentielle, les postes d’expansion économique sont sollicités pour accélérer les négociations et, s’ils n’arrivent pas à finaliser, ils essaieront à tout le moins d’organiser des protocoles d’accord. Mais les plus grands pays émergents (Chine, Inde…) ne veulent plus être simplement considérés comme des marchés mais comme des partenaires globaux, et souhaitent avoir des relations pas seulement marchandes avec les grands pays développés, comme les pays de l’Union européenne entre eux ou comme les pays européens avec les pays d’Amérique du Nord. Il semble que le début de cette tendance vienne de la grogne du gouvernement indien à la veille du voyage de Nicolas Sarkozy en Inde en décembre 2010, ce dernier ayant exigé, dit-on, qu’il puisse signer plus de 10 milliards d’euros de contrats. Quoi qu’il en soit, en ces périodes de croissance économique faible en Europe, la partie économique des voyages d’État actuels reste une composante forte de l’évaluation du succès de tel ou tel voyage par les médias notamment.

Comment les prépare-t-on ?

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a pas de traité international sur l’organisation des voyages des chefs d’État. En revanche, il y a beaucoup de traditions non écrites en la matière, ce qui facilite l’adaptation et l’évolution. En France, il n’y a pas de texte législatif ou réglementaire offrant une vue générale sur les règles qui président au cérémonial applicable lors des commémorations, repas, réceptions ou rencontres officielles. Il n’existe qu’un acte à caractère réglementaire, un décret, portant sur l’organisation des préséances : le décret du 13 septembre 1989 « relatif aux cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires » (décret 89-655, Journal officiel du 15 septembre 1989), modifié le 21 septembre 1995 pour prendre en compte le nouveau statut de Mayotte. À ce décret est annexé un texte de « recommandations ».

Cette absence d’écrit n’est pas totalement accidentelle. Un cadre trop rigide restreindrait sérieusement la capacité d’adaptation aux circonstances, la réactivité du protocole et des autorités qu’il représente quand il négocie avec un protocole étranger. En effet, était-il opportun d’écrire qu’au cours d’une visite officielle la France devait prendre à sa charge une suite pour la personnalité visitant Paris et quatre chambres pour son entourage ? Cette offre devrait-elle s’appliquer à un pays qui n’avait pas reçu l’autorité française équivalente avec la même générosité ? Comment justifier qu’il faille prendre dix chambres parce que tel ou tel pays était dans l’impossibilité budgétaire d’assumer cette dépense, etc. ?

Le protocole reste un art relationnel parce qu’il comporte d’une part un savoir-faire de comportement normé, préétabli, mais aussi une exigence de créativité, parce que tout ne peut pas avoir été pensé2.

La direction du protocole, appelée aussi le protocole, est basée au Quai d’Orsay, mais elle dispose d’une cellule permanente au palais de l’Élysée, parfois désigné simplement le Palais. Ses agents préparent les déplacements à l’étranger du président et l’accueil des hautes personnalités au Palais, quelle que soit la qualification des visites. Ils préparent les plans de table et les cérémonies protocolaires qui se déroulent à la présidence : vœux, réception des corps constitués, remises de décorations… Jean-Paul Pancracio et Pierre-Henri Guignard ont dit ce qu’il fallait sur cette direction dans leur ouvrage, Protocole & Cérémonial3.

Sous les Valois, en 1585, le roi Henri III avait créé deux charges : l’une de Grand Maître des cérémonies et l’autre d’Introducteur des ambassadeurs. Il avait confié cette dernière à Jérôme de Gondi, gentilhomme italien né en Espagne mais qui avait fait fortune en France. Le titulaire de cette dernière charge a très vite fait fonction de chef du protocole au sens où nous l’entendons aujourd’hui, et les deux fonctions furent fusionnées sous la IIIe République, lors de la création du service du protocole après la chute du second Empire. En France, la désormais direction du protocole assume ses responsabilités pour le président de la République et le ministre des Affaires étrangères. Elle a aussi la responsabilité des déplacements du Premier ministre.

La direction du protocole actuelle exerce quatre missions principales : le cérémonial de la République, l’organisation et la gestion du corps diplomatique au sens large et l’attribution des distinctions honorifiques et l’interprétariat et les traductions4. Une centaine d’agents participent à l’exercice de cette mission régalienne depuis une dizaine d’années. Leur nombre a certes un peu augmenté, mais la charge de travail a plus que doublé. Ils sont plus nombreux en Allemagne.

Il faut veiller à ne pas faire trop d’économies sur les fonctions régaliennes de l’État. Ayant été rapporteur spécial du budget des Affaires étrangères à la commission des finances de l’Assemblée nationale de 1988 à 1993, quand j’étais député, je pensais que, dans les arbitrages budgétaires, il serait plus facile de défendre les crédits d’un ministère à « petit » budget. En fait, ce n’est pas le cas. Le budget du ministère des Affaires étrangères, y compris avec le réseau du personnel diplomatique dans tous les pays du monde, représente à peine 1 % du budget de l’État. Les économies de fonctionnement imposées par Bercy ou les ventes de certaines de nos propriétés dans le monde (comme la résidence du consul général sur le Pic à Hong Kong dans le passé ou d’autres plus récentes5) ne règlent en rien le déficit de l’État (s’appliquant sur des sommes trop faibles) mais affectent l’outil de travail et le prestige de la France. D’autant plus qu’il faut en acheter d’autres ou en louer, ce qui à long terme coûte plus cher. La pression sur les effectifs affecte le moral des personnels surchargés. Bercy ferait mieux de s’attaquer par exemple au statut et au nombre des personnels de la Banque de France qui ont beaucoup moins de tâches à accomplir que dans le passé et qui sont pourtant toujours aussi nombreux que l’ensemble des personnels du ministère des Affaires étrangères.

En France, il n’y a donc qu’une seule direction du protocole et un seul chef du protocole. Ce n’est pas partout le cas. Par exemple, au Royaume-Uni, les fonctions sont partagées entre un chef du protocole de la reine et un chef du protocole du Foreign and Commonwealth Office. En Espagne, la diversité est plus grande encore. Ils sont trois : le chef du protocole du roi, celui du Premier ministre et le chef du protocole chargé d’harmoniser le protocole des provinces.

Le chef du protocole a, en France, une relation toute particulière avec le président de la République. La raison en est simple : d’une part, c’est le président de la République qui le choisit et qui le nomme, et c’est un véritable choix qui se fait à partir d’une liste d’ambassadeurs présentée au chef de l’État ; d’autre part, il a un lien personnel direct avec le président de la République transgressant la chaîne hiérarchique. Il faut dire que le président de la République tient en général à avoir l’exclusivité du chef du protocole et parfois à lui édicter de nouvelles règles, y compris sur le plan interne.

Ainsi, à l’époque de la troisième cohabitation, le président Jacques Chirac raconta-t-il à son Premier ministre Lionel Jospin, pendant une interruption de séance lors du Sommet d’Amsterdam qu’ils effectuèrent ensemble en juin 1997, que le président Giscard d’Estaing lui avait indiqué, quand il était son Premier ministre, qu’il devait marcher trois pas derrière lui quand ils effectuaient ensemble des déplacements à l’étranger.

Destinataire des télégrammes diplomatiques, le chef du protocole est informé des perspectives de déplacement du chef de l’État en dehors des frontières. Quand un projet est suffisamment avancé, un mois à trois semaines avant la visite, il se réunit avec le conseiller diplomatique du président pour définir les grandes lignes de la visite et comprendre ce que le président en attend en termes de retombées politiques, diplomatiques et économiques. Fort de ces éléments, il prend l’attache de l’ambassade de France dans le pays concerné afin de l’informer de la venue prochaine d’une mission préparatoire et lui demander d’en avertir le protocole local.

Les chefs du protocole sont de « grands commis de l’État » qui, comme les militaires, peuvent servir des présidents de la République de bords politiques différents dans le strict respect de leur mission. Ainsi, Daniel Jouanneau, chef du protocole de 1993 à 1997, passa de François Mitterrand à Jacques Chirac. Le titulaire actuel du poste, Laurent Stefanini, nommé par Nicolas Sarkozy en 2010, poursuit en ce moment encore sa mission avec François Hollande. Je l’avais connu quand il était directeur adjoint du protocole affecté au Premier ministre d’alors, Lionel Jospin. Les chefs du protocole doivent être sûrs d’eux, rassurer en tout lieu le président, et parfois résoudre en quelques minutes une situation délicate avec discrétion, fermeté et diplomatie.

Ainsi ce fut le cas lors du voyage de Jacques Chirac le 30 mai 1998 au Liban pour la réouverture de la Résidence des Pins, résidence des ambassadeurs de France à Beyrouth depuis l’indépendance en 1943 accordée par le général de Gaulle. Ayant subi des bombardements, des travaux importants avaient été nécessaires pour la restaurer. Pour cette inauguration, le protocole avait instauré au premier rang à gauche les chefs des communautés religieuses et à droite les responsables politiques, dont le Premier ministre Rafic Hariri. À quelques minutes du début de la cérémonie et de l’arrivée du président Chirac, beaucoup d’officiels ayant déjà pris leurs places, le chef des chiites libanais s’approche du chef du protocole, Frédéric Grasset6, et avec onctuosité lui dit que sa place prévue au milieu des chefs religieux n’est pas la sienne car il est un responsable politique aussi, et que si cela ne pouvait pas être modifié, il serait dans l’obligation de ne pas participer à la cérémonie.

En un instant, Frédéric Grasset comprend qu’il est venu pour provoquer un incident politique et diplomatique. Pour ne pas discuter devant tout le monde, il lui propose poliment mais fermement d’entrer dans une salle privée, le temps que la question soit étudiée. Puis il se rend auprès du président pour lui expliquer le problème. Ce dernier fait venir Rafic Hariri pour lui demander son avis. Celui-ci indique que le protocole français a raison et qu’il ne faut surtout pas changer, au risque de créer un incident majeur à la fois avec les autres chefs religieux et avec les responsables politiques. Frédéric Grasset propose au président Chirac qu’il reçoive brièvement ce responsable chiite, qu’il le remercie d’être venu et qu’il lui dise qu’il comprend très bien qu’il ne puisse rester compte tenu de ses nombreuses hautes activités. Le président accepte cette farce protocolaire pour que personne ne perde la face et que ce personnage parte sans faire d’histoires. Frédéric Grasset retourne voir le chef chiite, lui dit que rien ne peut être changé, que l’on comprend très bien qu’il ne puisse rester et que le président Chirac va le recevoir pour le remercier d’être venu. Pris de court devant la fermeté de la réponse et heureux au fond de lui-même d’avoir une entrevue personnalisée, même brève, avec le président français, il accepte. Grasset l’amène rapidement auprès du président Chirac, puis l’exfiltre discrètement de l’ambassade. Tout cela en moins de dix minutes. Le président Chirac pourra ensuite rejoindre les invités et la cérémonie pourra commencer. Le protocole laissa volontairement la chaise de l’intéressé vide avec son nom, pour montrer aux chefs des autres communautés religieuses qu’il avait bien été invité7.