//img.uscri.be/pth/9894377a4dff6169a757eb70779b98ba591304ad
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,63 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'art de la guerre en réseaux (1991-2009)

De
205 pages
Le nouveau livre blanc de la défense met en avant une nouvelle fonction stratégique basée sur la connaissance et l'anticipation. L'ère du réseau est arrivé dans ce qui compose ce changement. De manière générale, l'arrivée des techniques numériques a modifié notre appréhension de l'environnement en modifiant les rapports humains. Cet ouvrage révèle que les transmissions militaires sont au coeur de ce mouvement technique et humain qui ne fait pas de différence entre le temps de paix et le temps de guerre.
Voir plus Voir moins

L’art de la guerre en réseaux
(1991-2009)

Jamel METMATI

L’art de la guerre en réseaux
(1991-2009)
Une nouvelle ère dans l’art de construire une action

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11388-6 EAN: 9782296113886

TA BL E DE S M ATIÈRE S
INTRODUCTION CHAPITRE I L’ACTUALITÉ DE LA GUERRE EN RÉSEAU CHAPITRE II LES PRINCIPES DE LA GUERRE EN RÉSEAU CHAPITRE III LOPÉRATION TEMPÊTE DU DÉSERT : ORGANISER LE COMMANDEMENT RÉSEAU CENTRÉ CHAPITRE IV L’OPÉRATION TEMPÊTE DU DÉSERT : EXEMPLE D’UNE MANŒUVRE PAR L’INFORMATION CHAPITRE V L’OPÉRATION FORCE ALLIÉE CHAPITRE VI L’EXEMPLE D’UNE MANŒUVRE DANS UN CONTEXTE RÉSEAU : DISPERSION, COMBINAISON, CONCENTRATION CHAPITRE VII L’OPÉRATION TRIDENT CHAPITRE VIII POUR L’ART DU TRICHEUR CHAPITRE IX LA RÉALITÉ DE LA RÉALITÉ MILITAIRE CONCLUSION PRINCIPES DE GUERRE D’UNE ORGANISATION EN RÉSEAU : L’EXEMPLE DU HEZBOLLAH BIBLIOGRAPHIE GLOSSAIRE DES TERMES UTILISÉS NOTES 9 13 23

67

97 119

135 151 161 183 191 195 197 201 203

7

INTRODUCTION

L’année 1940 marque pour la France la plus grande défaite militaire de son histoire. Pourtant, l’armée allemande était loin d’être supérieure. Il n’en reste pas moins qu’en deux semaines, la conduite opérationnelle des chefs de guerre allemands a surclassé les tentatives de manœuvre franco-britanniques. Beaucoup de mythes expliquent les raisons de cet effondrement. La seule et fondamentale différence entre les deux camps tient plus aux doctrines d’emploi des forces qu’à un quelconque déséquilibre de celles-ci. Napoléon Bonaparte disait que «c’est dans le temps de paix qu’il faut montrer de la sagesse et de la prévoyance». Force est de constater que la pensée militaire est en plein renouveau tactique depuis quelques années. Cette tendance doit maintenant trouver son ancrage dans une réflexion stratégique, dans un contexte où les règles du jeu commencent à changer. De nouveaux pays comme le Pakistan se sont dotés de l’arme nucléaire et d’autres pays auront dans une dizaine d’années des armées de classe mondiale, avec des économies allant de pair.

9

Qui plus est, les technologies nouvelles basées sur le numérique changent aussi les modes d’action, et le champ de bataille devient global. Cette notion de globalité suppose de développer nos aptitudes à nous adapter, en édifiant de nouvelles barrières et de nouveaux outils contre un éventuel art du tricheur. Cet effet ne doit pas faire plonger les esprits dans un décalage entre ce qu’on croit vivre et la nouvelle forme de la guerre. Aujourd’hui, les réseaux sont devenus un paradigme essentiel de l’activité humaine, qui détermine à son tour les formes et les règles de toute stratégie militaire, économique et culturelle. Le quadrillage par réseaux est fondamentalement stratégique. Le réseau apparaît comme une combinaison de voies, sur laquelle s’appuie une structure inférieure pour développer une domination. En clair, la situation mondialisée place les armées dans la nécessaire internationalisation de leurs modes d’action, dans des domaines qui ne sont pas uniquement militaires. La surprise stratégique dépendra de l’utilisation de l’action réseau sur les imprévus adverses. Des régions et des pays constituent des zones dans lesquelles se structurent des entités organisées en réseau. Ces dernières font peser une menace directe ou indirecte sur la sécurité et la prospérité des démocraties. Certaines sont mêmes capables d’engager le combat contre des armées bien organisées enregistrant, comme le Hezbollah contre Tsahal, un succès stratégique en jouant sur la faiblesse adverse. En attendant qu’un État soit susceptible d’obtenir le même type de résultat en usant de procédés évitant l’affrontement direct pour une approche plus latérale, les réseaux ont un pouvoir de nuisance. Les organisations ont compris qu’il fallait compartimenter leurs champs d’action devant la capacité des États à quadriller l’espace à partir de leurs réseaux d’informations, de communications et de personnes. Ces zones qu’on qualifiera de «zones grises» regroupent les milieux urbains et ruraux et les zones refuges comme les massifs montagneux, les forêts ou la jungle. Pour compenser ces faiblesses, les armées conventionnelles doivent maîtriser un autre mode d’action pour faire face à un nouvel imprévu susceptible de les battre directement ou indirectement. Force est de constater que pour agir contre un réseau capable de

10

détruire un État, le brouillard de la guerre et les frictions se sont amplifiés. Ces contraintes sont engendrées par la nature des champs de bataille et les conditions d’engagement. Les enjeux omniprésents et l’incertitude face aux intentions adverses, visibles seulement au dernier moment, demandent désormais des qualités professionnelles. La lutte pour la détection-discrétion et l’interception-destruction nécessite une lucidité quasi instinctive dans des conditions complexes. Cette capacité à agir dans l’incertitude touche les autres domaines comme l’intelligence économique, les techniques de guerre électronique offensive et défensive, dans lesquelles les professionnels de la guerre auront leur mot à dire. Les transmissions et l’art d’utiliser l’action réseau dans la négociation, pour atteindre des objectifs, constituent le support de ce mode opératoire propre à la guerre en réseau. Devant cette complexité à agir dans l’environnement, seuls des principes et des points de vue généraux peuvent servir de guide. L’idée qui prévaut dans cet ouvrage est d’éveiller la réflexion sur le domaine particulier de la guerre en réseau en recherchant, dans les principes généraux de la guerre, des principes dérivés validés par les opérations des dernières années ou des faits qui se sont produits entre des organisations. L’analyse des opérations Tempête du Désert et Force Alliée, puis des dernières opérations de tous types menées par des États et des organisations mettent en exergue plusieurs principes tactiques, parmi lesquels 5 se distinguent pour la guerre en réseau : 1. La mobilité. 2. la polycentralité. 3. La précision. 4. La protection. 5. La globalité. Ces principes servent de grille de lecture pour l’étude de trois opérations majeures en matière de guerre en réseau. L’analyse historique montre que l’application de ces principes place le combattant au cœur de l’action, en tant que décideur et meneur, en particulier dans les modes dégradés où la différence se fait sur l’intelligence et la volonté.

11

CHA P ITRE I L ’A CTUA LITÉ DE LA GUE RRE E N RÉSEAU

L’histoire de la guerre en réseau débute véritablement avec la montée en puissance des transmissions. Comme pour la révolution industrielle du XIXe siècle qui donna naissance à la guerre totale, la guerre en réseau est née de la révolution informatique de la fin du XXe siècle. L’expression «guerre totale» comporte deux sens différents. Elle s’identifie à la mobilisation de toutes les forces d’un État, à la mise sur pied d’une grande armée, d’une économie de guerre et du contrôle de toutes les activités intellectuelles et spirituelles. On peut tirer des enseignements des conflits de grande envergure dans lesquels sont intervenues les technologies de l’information. Tout d’abord, il existe toujours une différence entre les capacités d’acheminement du trafic d’informations et celles utilisées en opérations. Durant la Première Guerre mondiale, cette réalité a poussé les autorités à faire appel aux officiers de liaison, aux estafettes, les transmissions étant considérées comme un moyen d’appoint dont les possibilités réduites n’étaient pas toujours utilisées totalement. De
13

1918 à mai 1940, les armées sont passées d’une situation modèle à une défaillance du système. Durant la campagne de France, les postes radio dont les performances étaient inférieures à celles des postes allemands constituaient des applications techniques dépassées. Au moment de la déclaration de guerre, la plupart des matériels nouveaux n’existent encore qu’à l’état de maquettes et les sorties de fabrication n’ont été significatives qu’à partir du début de 1940. Un délai supplémentaire d’un an aurait suffi pour terminer la modernisation des équipements radio dans les unités blindées ; mais le remplacement de tous les postes dans l’infanterie et dans l’artillerie aurait nécessité plusieurs années. L’expérience de la Grande Guerre et les conceptions défensives, dans lesquelles le commandement s’est cantonné par la suite, ont polarisé les esprits sur la prédominance des communications téléphoniques par fil. La crainte des écoutes ennemies aidant, personne ne savait se servir des moyens radio, et bien rares sont les officiers d’état-major qui, avant mai 1940, ont essayé de se servir de la radiotéléphonie. En outre, la mise en œuvre des liaisons dans les grandes unités est calquée sur celles des réseaux radio fixes. Aucune disposition n’est prévue dans les ordres pour les transmissions afin de rendre possibles les remaniements et les interconnexions de réseaux, qui auraient été de nature à faciliter l’écoulement du trafic dans des situations fluctuantes. Le second enseignement est la duplication des moyens. Lorsque les attaques de l’aviation allemande provoqueront la destruction des rames aériennes PTT, dont on n’avait pas imaginé l’ampleur, personne n’aura une expérience suffisante de l’emploi de la radio en campagne pour tirer parti au mieux des moyens existants. Les causes principales de la contre-performance constatée en mai 1940 sont imputables à un retard dans la fabrication des armements et à une mauvaise orientation des conceptions d’emploi, basées davantage sur l’utilisation des installations d’infrastructure que sur la mise en œuvre des matériels de campagne. Dans le même temps, les insuffisances constatées résultaient du fait que les transmissions relevaient de l’arme du génie, freinant ainsi le développement des techniques de communications. Le besoin de suivre les progrès techniques pour les adapter aux réalités du terrain

14

nécessite une certaine forme d’autonomie qu’avaient, par exemple, les sapeurs télégraphistes. Pour les sapeurs, la mission principale était l’édification de la Ligne Maginot. Pour les télégraphistes, le fait nouveau est l’apparition d’une nouvelle génération de postes radio et leur mise au point dans les unités. Or la doctrine en vigueur évitait tout développement de la radio, l’effort étant concentré sur la Ligne Maginot. Durant la Seconde Guerre mondiale, la zone d’action des armées était plus étendue et les opérations se sont présentées comme une suite d’actions de grande envergure, entraînant sur un court préavis de profonds remaniements du dispositif. Les enseignements à tirer des campagnes de la Seconde Guerre mondiale sont nombreux. Le premier est l’extrême intérêt des faisceaux hertziens. Ils constituent le moyen le mieux adapté aux besoins d’une armée en opérations. La radio conserve tout son intérêt dans de nombreuses situations. Les liaisons sont parfois difficiles en ondes courtes. Il faudrait pouvoir toujours disposer de la fréquence la mieux adaptée, ce qui suppose une meilleure connaissance des phénomènes de propagation, laquelle se bornait, lors des deux conflits mondiaux, à des notions encore empiriques. Les ondes moyennes permettent des liaisons plus stables. Une deuxième constatation est l’association des chiffreurs et des transmetteurs au sein d’un centre de transmissions. Le besoin enfin, en guerre de mouvement, d’articuler les moyens d’une division en groupements tactiques fait apparaître un nouvel échelon de commandement interarmes pour lequel il serait contreindiqué de se contenter de moyens de transmissions improvisés. Aujourd’hui, ces compagnies sont rattachées à des brigades qui ont vocation à être rattachées à des PC plus importants. Les guerres coloniales ont confirmé l’intérêt des faisceaux hertziens et permis d’innover en montrant qu’il était possible de desservir toute une zone par l’intermédiaire de relais établis en des points hauts. Le besoin de sécuriser les liaisons a aussi été constaté. Mais que penser aujourd’hui du nouveau contexte géopolitique pour les systèmes de transmissions ? Depuis 1945, le monde n’a connu que des conflits limités à une zone géographique. Il suffit d’évoquer la Corée, le Vietnam, les Ma-

15

louines, l’Afghanistan, les guerres de décolonisation ou encore les conflits du Proche et Moyen-Orient. Toutes ces guerres sont restées circonscrites sur le plan géographique, limitées par le nombre de leurs adversaires. Si l’accumulation de moyens humains et matériels fait la force d’une nation, désormais l’information devient une condition de la puissance opérationnelle. Stratégiquement, elle se manifeste par la recherche du contrôle des normes techniques à travers une économie tournée vers l’offensive, selon des principes réseaux propres à l’intelligence économique. La guerre en réseau ne se définit pas comme la nécessité d’accumuler de la haute technologie dans les opérations militaires. Au contraire, elle s’attache à identifier justement dans la technologie celle qui est souhaitable pour que les unités puissent agir vite et bien. La technologie est donc pensée dans un dispositif cohérent avec des coûts limités, suivant les objectifs choisis. Aujourd’hui, la force ne se suffit pas à elle-même. Pour la rendre efficace, il faut l’appliquer avec discernement. Son emploi requiert du stratège l’intelligence de la situation, des choses et des hommes. Avant d’appliquer la force, il faut savoir où et comment l’orienter. Le rôle de l’information dans les opérations militaires a toujours été fondamental. La première information consiste à reconnaître le terrain ennemi. Des éclaireurs à pied ou à cheval aux satellites d’observation, l’objectif reste le même. Cette reconnaissance permet de s’adapter à la situation rencontrée et d’y ajuster ses forces. Ainsi, un informateur guide les Perses sur un sentier inconnu pour prendre de revers le roi spartiate Léonidas aux Thermopyles. Bonaparte était un maître dans l’art d’utiliser l’espace. La manœuvre d’Ulm est l’illustration parfaite de mouvements organisés sur de grandes distances, avec le souci constant d’adapter le dispositif à l’information. L’information d’origine purement technique ne permet pas seulement la reconnaissance de l’espace ; elle est un atout dans la course à la puissance et dans le fait d’en imposer le rythme. L’espace et le temps sont un moyen de régler la temporalité des événements. L’information procure l’initiative des opérations. Elle permet d’imposer le rythme des opérations en donnant la possibilité aux opérationnels d’orienter les actions. Le support est le réseau technique et humain de l’information et

16

de la communication, qui offre la possibilité de contrôler l’espace dans lequel les forces évoluent. Le faible devient celui qui est condamné dans son propre espace à travers des normes qu’il ne contrôle pas. L’Irak s’est trouvé paralysé face aux États-Unis pendant la guerre du Golfe, notamment parce que ses réseaux d’informations ne pouvaient pas englober le système adverse, ni lui imposer ses propres schémas. L’information met aussi en jeu les signes que s’adressent les hommes entre eux. Comme ceux-ci dialoguent par paroles et messages, ils s’exposent aux artifices de la ruse. La ruse rend opportune l’application de la force, accroît son efficacité ou pallie son insuffisance. Sun Zi déploie une pensée stratégique axée sur la défaite de l’ennemi par le seul jeu des forces morales. Il s’agit de ruiner la volonté de l’ennemi en favorisant les dissensions adverses grâce à l’introduction d’éléments perturbateurs. Pour ce faire, il faut maîtriser les normes techniques car celui qui concentre les normes détient les clés de toute manœuvre de grande envergure. La guerre en réseau est donc hors du champ de la guerre, car l’intelligence économique permet la maîtrise des normes. La notion de guerre en réseau regroupe à la fois des principes de guerre et d’action pour les décideurs du monde économique. Ces principes peuvent servir de grille de lecture à des opérations emblématiques des dernières années, montrant que la guerre en réseau s’inscrit plus dans le global que dans le total, en y intégrant d’autres terrains de manœuvre avec d’autres outils propres aux techniques de transmissions. De la fin des guerres coloniales jusqu’à la fin du XXe siècle, les transmissions ont fait l’objet d’une revalorisation grâce à la mise en place de nouvelles structures qui modifient les règles en proposant d’autres solutions. La guerre en réseau trouve son origine dans cette transition marquée par les nouvelles techniques et les possibilités d’emploi qui, d’une part, améliorent la performance des systèmes déjà existants, mais aussi donnent d’autres opportunités notamment grâce à l’informatique. Elles permettent la constitution d’un véritable théâtre d’opérations d’un type nouveau, conditionnant les possibilités des

17

autres moyens de combat, ce qui, dans la mise en place et l’exploitation, entraînera une friction vis-à-vis des systèmes adverses. Comme chacun voudra au préalable tisser sa toile pour faciliter la manœuvre de ses unités, une guerre en réseau sera l’étape nécessaire. Elle dépendra de la compétence technique, de la vigilance et de l’esprit d’initiative indispensables pour que puisse être contrôlé en permanence l’état des rayonnements. Même dans la manœuvre des unités, la guerre en réseau aura son mot à dire, en ce sens que la disposition pour tout ce qui les concerne, des matériels les plus performants, mis en œuvre par des personnels bien entraînés, doit être désormais l’une des préoccupations principales du commandement pour des troupes de plus en plus éclatées opérant dans un espace à quatre dimensions : terre, air, mer, cyberespace. Les engagements des dernières années ont conforté l’idée que la ville a fait l’objet des plus importantes opérations militaires. La décision se joue dans les zones urbaines qui constituent aussi les espaces les plus difficilement contrôlables pour les armées occidentales. L’emploi du réseau dans ces compartiments de terrain particulier permet une meilleure efficacité des engagements pour des forces de valeur égale. Il faut en effet rappeler que la ville concentre une part conséquente de la population, enjeu de tout conflit. Les particularités physiques et humaines du terrain urbain doivent pousser les militaires à intégrer les nouvelles dimensions. Ce changement de culture d’emploi de la force, dont les précurseurs ont été les expériences israéliennes et russes, plus récemment les essais américains, montre que la guerre en réseau intègre cette problématique : comme la victoire ne se joue plus sur l’unique action militaire, les opérationnels doivent augmenter leur champ de vision au-delà de leurs domaines propres. C’est pourquoi les techniques et les caractéristiques du combat d’aujourd’hui conduisent à la définition de principes, dont les quatre retenus dans cet ouvrage tentent de faire la synthèse. Les munitions, les chars, les aéronefs, les réseaux, en vertu du principe de précision, recherchent une réduction de leur masse avec des effets accrus sur le terrain, à partir d’un nœud compact de

18

connexions dotées de la capacité de redistribuer l’information aux unités. Le principe de polycentralité consiste à ce que chaque unité se comporte comme un centre de contrôle qui cherche à anticiper la maîtrise de la bataille. L’objectif consiste à quadriller l’espace de manœuvre avec des réseaux de tous types pour forcer l’ennemi à se compartimenter sur le terrain. Il se retrouvera ainsi isolé, privé des solidarités locales. Le principe suivant est la mobilité. Dans la guerre en réseau, l’offensive est toujours de mise. Plus tôt une organisation tissera son réseau, plus elle se donnera les chances d’augmenter la capacité de manœuvre de ses unités et d’édifier des barrières contre une attaque dans la quatrième dimension en temps de paix. Les principes de la guerre en réseau sont en cohérence avec les principes de la guerre : liberté d’action, concentration des moyens, économie des forces. Les principes évoqués ne remettent pas en cause la nature de la guerre avec les qualités combattantes comme l’endurance, la rusticité, la résistance à la pression, l’intelligence de la situation, le goût de la décision dans ce qu’elle a de plus difficile. Au contraire, ces traits de caractère seront décisifs au niveau tactique pour des unités qui seront isolées. Ainsi, le principe de protection constitue le dernier volet à maîtriser. Il concerne principalement la préservation de nos circuits d’information à travers nos centres de contrôle. Cet art du réseau n’est pas une action purement technique. Il est aussi un art du combat dans un contexte conflictuel moins lisible. L’art de la guerre d’aujourd’hui consiste à faire quelque chose de simple dans un environnement complexe, avec des doctrines recherchant la manœuvre et la vitesse d’exécution en combinant des moyens différents et nouveaux. Le génie tient à la capacité du chef à combiner ses moyens pour accélérer le rythme de sa manœuvre et atteindre ses objectifs avec précision. Or, aujourd’hui, le chef fait face à une génération de conflits qui accordent autant d’importance à l’initiative qu’à l’obéissance, où la discipline est plus innée qu’imposée. La décentralisation des ordres et l’accent mis sur l’initiative sont au cœur des opérations actuelles. De plus, la manière dont les forces armées se comportent après la

19

phase d’action est peut-être aussi importante que la manière dont elles se comportent pendant le combat. C’est la raison pour laquelle les opérations militaires élargissent le champ de bataille à des domaines non militaires et se désolidarisent de la logique classique de la victoire, où ce qui peut réussir au niveau tactique et opérationnel peut échouer au niveau stratégique. L’ensemble des principes de la guerre en réseau découle en partie des opérations aériennes de la guerre du Golfe et de celle du Kosovo, menées par un commandement et des moyens américains. Ces deux opérations peuvent être considérées comme les premières guerres en réseau en ce qu’elles ont mis en jeu de manière concrète des techniques de guerre de l’information. Elles se caractérisent par l’utilisation de la guerre électronique défensive et offensive, couplée à des outils de communication d’influence au profit des unités de contact au sol et dans les airs. Depuis la Seconde Guerre mondiale, en accord avec la doctrine d’emploi de l’outil aérien, les forces aériennes américaines ont pour vocation de détruire le potentiel industriel ennemi. L’application de ce concept d’emploi a montré ses limites lors des opérations aériennes de la guerre du Vietnam, où il était difficile de contraindre un pays ayant une économie basée sur l’agriculture. Or l’opération Tempête du Désert menée en 1991 contre l’Irak a marqué le retour de la crédibilité de la puissance aérienne. L’opération Force Alliée conduite en 1999 contre la Serbie a confirmé cette tendance. Ces deux campagnes aériennes du Golfe et du Kosovo ont marqué une nouvelle validité des théories du bombardement stratégique héritées de Douhet et des autres penseurs de l’arme aérienne comme Billy Mitchell. Ces deux campagnes ont été fondées sur le modèle théorique du colonel John Warden, qui s’appuie sur la recherche des centres de gravité de l’adversaire. Il s’agit moins de détruire l’ennemi que de le frapper en vue de le paralyser, avec le minimum de dommages collatéraux. Cette conception s’inscrit dans l’idée du contrôle stratégique d’un conflit, dans un contexte où il est devenu plus difficile de mener des guerres conventionnelles. Depuis la guerre du Golfe, l’utilisation stratégique de l’arme aérienne n’est plus pensée uniquement dans le champ éco-

20