L'Ecole du Commissariat de la Marine (Brest 1864-1939)

De
Publié par

Aujourd'hui implantée auprès de l'Ecole navale, à Lanvéoc-Poulmic, l'école des officiers du Commissariat de la Marine est l'héritière du Cours d'administration, créé en 1863. Cette année-là, M. de Chasseloup-Laubat, ministre de la Marine, avait décidé d'ouvrir un "cours" destiné à former les officiers. Ainsi commençait l'étonnante histoire d'une école qui fut la première en France à assurer une formation administrative à des agents de l'Etat, la première école "nationale" d'administration en quelque sorte.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 565
EAN13 : 9782336281971
Nombre de pages : 277
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L’école du commissariat de la Marine
(Brest 1864-1939)

Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques. Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux" est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l'accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d'ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l'historien. Série Travaux Nenad FEJIC, Dubrovnik (Raguse) au Moyen-Age, espace de convergence, espace menacé, 2010. Jean-Paul POIROT, Monnaies, médailles et histoire en Lorraine, 2010. Michel GAUTIER, Un canton agricole de la Sarthe face au « monde plein ». 1670-1870, 2010. Tchavdar MARINOV, La Question Macédonienne de 1944 à nos jours. Communisme et nationalisme dans les Balkans, 2010. Jean-René PRESNEAU, L'éducation des sourds et muets, des aveugles et des contrefaits, 1750-1789, 2010. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, Le comte de Caylus (1692-1765), pour l'amour des arts, 2010. Daniel PERRON, Histoire du repos dominical. Un jour pour faire société, 2010. Nadège COMPARD, Immigrés et romans noirs (1950-2000), 2010. Arnauld CAPPEAU, Conflits et relations de voisinage dans les campagnes du Rhône au XIXe siècle, 2010.

André Fourès

L’école du commissariat de la Marine
(Brest 1864-1939)

Regards sur soixante-dix promotions et un millier d’anciens élèves

Du même auteur
Au-delà du sanctuaire, Economica, 1986

L’affiche reproduite sur la couverture de cet ouvrage commémore la remise de la Légion d’honneur à l’École navale, cérémonie au cours de laquelle l’École du Commissariat de la Marine reçut la Croix de guerre avec citation à l’ordre de l’armée. En quatrième de couverture figurent : — une reproduction d’une illustration accompagnant la biographie du commissaire Fournier dans l’ouvrage «Nos Marins», d’Étienne Tréfeu, (Berger-Levrault, 1888); — l’insigne métallique de l’École du Commissariat (fabrication Arthus-Bertrand) réalisé au début des années 30.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13249-8 EAN : 9782296132498

SOMMAIRE
Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 LES PROMOTIONS IMPÉRIALES (1864-1869) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 1864 : Paul Ducorps, l’épée au poing, aux côtés du commandant Rivière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 1867 : Maurice Dubard, la plume en main . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 1868 : Les rencontres littéraires d’Henri Sainte-Claire Deville . . . . . . . . . . . . 33 1869 : Henri Amy-Douat, qui fut à la fois élève et combattant . . . . . . . . . . . . 36 LES PLUVIEUSES (1871-1874) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 1871 : Albert Denise, d’une Garde nationale à l’autre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1872 : Le député Alfred Muteau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1873 : Rouchon-Mazerat qui reçut la Grand-Croix et Chaudié qui, le premier, gouverna l’AOF . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1874 : Pierre Crayssac, commissaire colonial au Dahomey . . . . . . . . . . . . . . . 1875 : Le contrôleur de la Marine Toussaint de Quièvrecourt, dont la fille… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1876 : Ces Messieurs des Colonies . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1877 : Jean Franc de Ferrière et Roger Fabre, sur les côtes de Chine et en colonne au Tonkin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1878 : Edouard Petit, un gouverneur face à Paul Gauguin . . . . . . . . . . . . . . . 1879 : Louis Le Pivain, Marie de Saint-Quentin et Henri Carrière, entre combats, fièvres et naufrages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1880 : Antoine Deloncle qui inventa Djibouti, André Salles qui photographia l’Indochine, Paul Cadiou qui cultiva la muse et Paul Brière qui loua ses amiraux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1881 : Le commissaire colonial Alfred Testard de Marans, Cotonou, septembre 1890 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1882 : Jean-Baptiste Estrech, à bord de l’Allier, Tamatave, avril 1885 . . . . . .
43 46 49 52

LES PÉRÉGRINES (1875-1884) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
59 61 63 65 68 71 79 76

1883 : Jean Chauvaud, à bord de la Meurthe, Diégo-Suarez, février 1887 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82 1884 : L’administrateur colonial Jean Fonssagrives, du Dahomey au Soudan, Kati, mai 1910 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85

LE COURS DE LA GRAND’RUE (1885-1909) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 1885 : Maurice Faivre, à bord du D’Estrées, Tunisie, mars 1889 . . . . . . . . . . . 1886 : Le commissaire des Troupes coloniales Jules Inthez, Soudan, juin 1903 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1887 : Le commissaire des Troupes coloniales Louis Desbordes, au large du Congo, 1903 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1888 : Homère Daigre, le choix de l’Inscription maritime . . . . . . . . . . . . . . . . 1889 : Emmanuel Desgrées du Loû, patron de presse; Jules Charet, trente-sept ans de service dont quinze jours d’arrêt . . . . . . . . . . . . . . . 1891 : Le contrôleur de la Marine Pierre Vacquier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1892 : Dugand et ses fantaisies, Aubertin et sa pédagogie . . . . . . . . . . . . . . . . 1893 : Marie Deligny, à bord du Léon Gambetta, avril 1915. . . . . . . . . . . . . . . . 1894 : Louis Baudry, chronique d’une carrière ordinaire . . . . . . . . . . . . . . . . . 1895 : Thomy Hart de Keating, à bord de l’Héroïne, Dakar, août 1900 . . . . . 1896 : René Julien-Labruyère, de la Société des gens de lettres . . . . . . . . . . . 1897 : Théodore Crova, à bord du Suffren, novembre 1916 . . . . . . . . . . . . . . . 1898 : Marin chez les aéronautes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1899 : L’étrange trajectoire de Paul Royer-Collard, qui fut commissaire, contrôleur et intendant militaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1900 : Le service silencieux de Raymond Huau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1901 : Noël Pinelli, le commissaire de la Ville de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1902 : Henri Cangardel, à la barre de la "Transat" . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1903 : Le contrôleur de la Marine Armand Le Hénaff et le premier ministère de la Défense nationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1904 : Eugène Delahaye, d’une île à l’autre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1905 : François Poli, toujours en mer, vingt ans durant . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1906 : L’intendant général Alexandre Perrignon de Troyes, Mayence, juin 1940 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1907 : Joseph Magnon-Pujo, à bord de la Jeanne d’Arc, Nouvelle-Orléans, février 1921 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1908 : Louis Vastel, de Dunkerque à Dunkerque, d’une guerre à l’autre . . 1909 : Philippe Laubion, de Dunkerque à Saigon, d’une guerre à l’autre . . 1910 : Erwan Marec, sur les traces de la cité de Saint Augustin . . . . . . . . . . . 1911 : L’abbé Lucien Cauwès . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1912 : Frédéric Liozon, tour à tour prisonnier sur parole, condamné en sursis et otage des Allemands . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1913 : Les itinéraires parallèles de Pierre Doyère et François Masse . . . . . . 1914 : Le commissaire général René Bressolles et la première tentative d’interarmisation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1915 : Le commissaire ordonnateur de l’Air Georges Sourrieu . . . . . . . . . . .
93 96 100 102 105 107 110 114 116 118 121 123 126 128 132 135 141 143 145 147 149 151 155 179 187 190 196 193 98

L’ÉCOLE DE LA RUE PASTEUR (1910-1939) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177
184

1916 : L’inspecteur général des Colonies Fernand Bagot, Grand-Croix de la Légion d’honneur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1919 : Jacques Jochaud du Plessix et Robert Moign, nièmes du nom . . . . . . 1920 : René Schwob, un itinéraire spirituel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1921 : L’inspecteur général de l’Economie nationale Pierre Jullien. . . . . . . . 1922 : Charles Coton, Poilu de la Première guerre, chasseur d’Afrique dans la Seconde . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1923 : L’ingénieur général des Essences Guillaume de Labarrière . . . . . . . . 1924 : Jean Delaborde, Chevalier de la pluie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1925 : Georges Lévy, qui passa quatre années au sein de l’Amirauté… à Vichy . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1926 : Jacques Jamin-Changeard, Bizerte, décembre 1942 . . . . . . . . . . . . . . . . 1927 : Dans Paris et Bizerte occupés, les heures noires du commissaire Fatou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1928 : André Pauly, le revolver à la main, Saigon, mars 1945 . . . . . . . . . . . . . 1929 : Guillaume Le Bigot, ultime successeur de Colbert; Louis Deshaies, libérateur de Brest . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1930 : Robert Schlœsing, trente ans de mer et d’outre-mer, . . . . . . . . . . . . . . 1931 : Jean Morel, un commissaire devenu pétrolier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1932 : André About, pionnier de la mécanographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1933 : Aimé Reynard, tour à tour officier de la Marchande, officier marinier, commissaire et contrôleur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1934 : François Ollive, un réserviste sur les quais de Namsos, Norvège, mai 1940 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1935 : L’X et l’oblat; Jacques Ferrier et Jacques de Goislard de Montsabert 1936 : Jacques Raphaël-Leygues, homme de lettres, diplomate, politique et marin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1937 : D’une guerre à l’autre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1938 : Alain Savary, Compagnon de la Libération . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1939 : D’une guerre à l’autre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

199 202 206 210 212 215 218 220 223 225 229 232 236 239 241 244 249 246 254 257 260 264

Épilogue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269 Annexes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 271

En 2005, alors que je commandais le Groupe des Écoles du Commissariat de la Marine à Toulon, on me demanda de le transférer sur les terres bretonnes de l’École navale, à Lanvéoc-Poulmic. Dans la période qui suivit, faite d’inventaires et de mises en cartons, je devais constater l’extrême pauvreté des souvenirs que nous possédions sur l’histoire d’une institution, l’École du Commissariat de la Marine, qui remonte tout de même au Second Empire. Je m’en rendis d’autant mieux compte une fois rendu à l’École navale où une action déterminée était menée pour préserver la mémoire de ses promotions.

AVANT-PROPOS

Sur l’École qui avait servi de matrice à celle que je commandais, rien, ou presque. Nulle photo du lieu dans lequel elle séjourna, au bas de la Grand’Rue, à Brest, aucun portrait de promotion, aucune archive antérieure à 1938... Après le départ de Brest à l’arrivée des Allemands, en juin 40, la destruction totale de la vieille cité du Ponant et, en particulier, celle de l’Hôtel d’Aché, qui abritait l’Intendance et les cours des élèves-commissaires, avait fait disparaître les traces du passé, tandis qu’à la Libération les nouvelles promotions prenaient pour longtemps leurs quartiers dans l’arsenal de Toulon.
1. Louis-Marie Pondaven, Les élèves-commissaires de la Marine à Toulon, de 1765 à 1792, mémoire de 3e cycle, IEP Aix-en- Provence, 1985. 11

Après le temps de la grandeur était en effet venu pour le Commissariat une période marquée par la perte de toute compétence dans l’administration coloniale (1889), la fin du système de centralisation administrative qui lui donnait la plus large autorité (1900), puis la scission avec les administrateurs de l’Inscription maritime (1902). Cette lente déshérence, qui fut à certains égards celle d’un ministère dont le champ d’action s’est d’abord retréci, avant de disparaître aux débuts de la Ve République, semble en effet moins intéresser le chercheur, à moins que ce ne soit la difficulté de parler de ceux qui furent confrontés aux drames de la Deuxième guerre mondiale.

En y regardant bien, le Commissariat de la Marine a toujours aimé évoquer le temps de sa splendeur quand, sous l’Ancien Régime, le corps de la Plume rivalisait avec celui de l’Epée ou lorsque, après la Révolution, certains de ses plus illustres représentants, Lescalier, Najac, Malouet et quelques autres autres, devinrent sénateurs, préfets maritimes et, même, pour le dernier, ministre de la Marine. Grâce à quelques historiens issus de ses rangs, parmi lesquels les commissaires généraux Page et Ferrier ou le contrôleur général Le Hénaff, nous savons ainsi beaucoup de choses sur le temps des perruques poudrées qui avait vu les intendants de la marine construire nos ports de guerre, faire vivre nos premières colonies, administrer gens de mer, bagnes, hôpitaux et forêts du royaume… Nous connaissons tout de ces grands commis et même, chose significative, savons tout des élèvescommissaires de 1765(1)! Mais, à mesure que l’histoire devient plus contemporaine, insensiblement, les études se raréfient.

Sur celle qui avait quelque titre à se réclamer d’avoir été la première école (nationale) d’administration, il demeurait bien la savante étude du commissaire général Page qui avait décortiqué l’évolution de ses programmes et de ses recrutements (1). Il y avait eu aussi un numéro spécial du «Bulletin de liaison du Commissariat de la Marine», la publication du Service qui commença à paraître à partir de 1967. C’était à peu près tout. Et c’était peu au regard du rôle éminent que l’École avait rapidement joué en devenant une véritable pépinière d’administrateurs essaimant bien au-delà de la Marine. Créée en 1863 pour procurer à celle-ci les officiers qui pourraient prendre les rênes d’une administration alors tentaculaire, elle n’avait pas cessé d’élever le niveau de son recrutement. La plus petite des grandes écoles mêla en effet bientôt à ses juristes, licenciés et, souvent, docteurs en droit, des polytechniciens, d’anciens officiers de marine, et, plus tard, des centraliens, tous appelés à suivre une même formation. Elle devint ainsi le creuset de deux grands corps d’inspection (le Contrôle de la Marine dès l’origine, puis celui de l’Inspection des Colonies à partir de 1891) et de deux corps d’officiers (intendants des Troupes coloniales, administrateurs de l’Inscription maritime) et contribua par ses anciens élèves, dans des proportions plus ou moins élevées, à l’apparition des corps des commissaires de l’Air et des ingénieurs des Essences. Alors, autant qu’à l’histoire de l’École, c’est surtout à celle de ses anciens élèves qu’il m’apparut intéressant de m’attacher en partant à la recherche de leurs destins, de leurs aventures et de leurs talents.

Le reste, je suis parti le débusquer dans les dossiers individuels des officiers et les rôles d’équipage conservés au Service historique de la Défense, à Vincennes ou dans les ports, ainsi que dans les numéros du «Moniteur de la Flotte», le journal officieux de la Marine qui, semaine après semaine de 1864 à 1940, relata son actualité, mélant informations administratives, techniques et faits divers. La lecture des collections de la presse toulonnaise, scrupuleusement conservées par l’association des "Amis du vieux Toulon" m’a apporté, enfin, le regard des citoyens de l’époque sur la vie maritime. Sans la patience des responsables des bibliothèques et des salles de lecture de ces organismes, sans doute ce livre n’aurait-il jamais vu le jour. Mais, savoir ce qu’est une "promotion" ne fut pas chose si simple.

Pour ce faire, je pus m’appuyer sur l’important travail réalisé dans les deux publications de l’Association des commissaires de la Marine : l’«Annuaire», qui rappelle la liste des élèves de chaque promotion depuis 1863 et, surtout, le «Bulletin», qui parut à partir du début des années cinquante, où l’on peut trouver maintes notices rédigées à l’occasion de la disparition de certaines personnalités du corps. Avec les souvenirs, restés inédits, du commissaire général Douillard, qui figurent aux archives de l’École et les témoignages rassemblés dans un «Livre de mémoire», également publié par l’Association, telle était, à peu près, la matière immédiatement disponible(2).

1. Page, Esquisse d’une histoire du Commissariat de la Marine, 1965; Bulletin de liaison, 1968. L’exemple le plus frappant de cette mémoire disparue est l’oubli des noms de baptême qui ont pu être portés par les promotions. Au total, on en identifie six : "Deligny-Bunoust" (1924), "Boursaint" (1927), "Malouet" (1934), "Leroux d’Infreville" (1935), "Clos des galées" (1936), "Levaique" (1939). 2. Le commissaire général Douillard devait servir, en deux fois, pas moins de treize années à l’École. 12

Ceci ne représentait pas de difficulté particulière pour les élèves issus du concours (il suffit d’ouvrir la page "élèves-commissaires" des annuaires de la Marine), mais l’exercice fut plus délicat pour les recrutements parallèles des élèves issus de l’École polytechnique et d’anciens officiers de marine. Il s’agissait en effet, dans ce cas, non pas de savoir à quel moment les intéressés avaient porté les galons de commissaire, mais de cerner l’année durant laquelle ils avaient suivi les cours avec une promotion déterminée. Dans cette perspective, les polytechniciens n’ont été de la sorte dénombrés qu’à partir de 1878, année qui vit les premiers d’entre eux passer par l’École. Il en est résulté de multiples écarts avec la liste des promotions telle qu’elle figure dans les annuaires de l’Amicale. Ainsi, le commissaire général Gigout, rattaché de toute éternité à la promotion 1878, dans la mesure où il avait été nommé aide-commissaire le 1er octobre 1880, en même temps que les élèves-commissaires admis deux ans plus tôt, doit-il être rattaché à celle de 1880, puisque c’est avec deux galons que les polytechniciens rejoignaient leurs camarades au Cours d’administration.

Pour les commissaires issus des concours internes (commis ou officiers mariniers), il a été choisi de ne pas les dénombrer avant 1910, date à laquelle ils passèrent par l’École, comme "stagiaires du Commissariat". Même démarche pour les officiers de réserve, dont les premiers recrutements dataient de 1928, mais qui ne seront évoqués qu’à compter de 1934, quand leur formation fut transférée de Cherbourg à Brest. Pour chaque promotion seront alors rappelés : — les événements maritimes qui pouvaient intéresser les élèves (Éphémérides); — l’actualité du Cours ou de l’École (Chronique de l’École); — les faits marquants de la vie de la promotion, durant la scolarité et à l’issue (Chronique de la promotion); — le souvenir de quelques carrières, ou le rappel d’aventures, qu’elles aient été celles de commissaires de la Marine, de coloniaux, d’administrateurs de l’Inscription maritime, de contrôleurs, d’hommes politiques ou d’hommes de lettres… (Un parmi les autres).

13

INTRODUCTION
Des jeunes messieurs de la Plume aux charmants élèves des écoles de droit Dès l’origine, pour soutenir ses vaisseaux qui s’usaient sur l’eau, la Marine dut disposer d’approvisionnements et de lieux de réparations. Dès le départ, elle pensa en termes de logistique. Mais les approvisionnements étaient chers, il fallait les renouveler, les enfermer dans des magasins. Et, dans le temps même où elle pensait logistique, la Marine manifestait son souci comptable. Avec son premier arsenal naquit ainsi son administration. Cette administration fut aussi, dès l’origine, complexe et complète, s’étendant au commerce et à la pêche, à l’exploitation des forêts pour les bois nécessaires aux constructions, aux colonies, aux consulats, aux gens de mer, aux bagnes, aux hôpitaux… Alors, partout, pour préserver son bien, dans les arsenaux comme sur ses vaisseaux, le Roi s’appuya sur une multitude d’agents : intendants et commissaires dans les fonctions de direction et d’encadrement; gardes magasins, commis et écrivains pour celles d’exécution. L’ensemble forma le corps de la Plume, qui ne cessa d’affirmer son rôle face aux officiers de vaisseau, le corps de l’Épée. Recrutés dès le XVIIe siècle par recommandations et examens où se mesuraient science de l’écriture et de l’arithmétique, usage du monde et de ses manières, sens moral et appartenance à la Vraie religion, on estima bientôt que les "jeunes messieurs(1)" qui embouquaient la carrière de commissaire, devaient recevoir une formation pratique, mais aussi théorique. Dès 1716, on organisa ainsi des stages pratiques de "petits commissaires", à Brest et à Toulon. Cette démarche fut poussée plus loin encore avec les ordonnances de M. de Choiseul qui créèrent en 1765 l’institution des élèves-commissaires dont la scolarité fut organisée sur trois ans dans les ports de Brest, Rochefort et Toulon, avant que le ministre Sartine ne la supprime(2). Puis, la Révolution emporta tout. Le recrutement des commissaires ne s’opéra alors plus que par les écrivains et les commis. En 1804, les conceptions qui avaient justifié sous Louis XV la création des élèves-commissaires revinrent en faveur. Douze emplois d’élèves d’administration furent ainsi offerts à des jeunes gens, âgés de 18 à 22 ans, ayant satisfait à un examen portant sur la langue française, l’écriture,

1. Commissaire général Renvoisé, in Sillage d’encre, Service historique de la Défense, 1999; voir également André Fourès, Trois écrivains du Roi soleil, Cols bleus des 24 et 31 juillet 1993. 2. Louis-Marie Pondaven, op cité. 15

A partir de 1824, le concours fut substitué à l’examen, les langues vivantes réduites à l’anglais ou l’espagnol et le grade de licencié en droit exigé. Mais, pour laisser la priorité aux commis, on limita à deux le nombre de places offertes chaque année aux élèves issus des écoles de droit.

l’orthographe, l’arithmétique et la géométrie, sans oublier, signe de modernisme, l’une des grandes langues maritimes de l’époque : l’anglais, l’espagnol, le portugais ou l’hollandais.

Dans ce port, un commissaire dirigeait leur apprentissage. L’un de ces élèves, Guichon de Grandpont, un licencié en droit, devait évoquer dans ses mémoires de quelle façon, en 1827, le commissaire général Sanson s’occupait de cette formation : «Ayant reconnu que des opérations pratiques continuelles, distribuées sans méthode, ne pouvaient suffire à notre instruction et devaient être d’ailleurs précédées d’une théorie générale de l’administration et de la comptabilité, il créa, dans son secrétariat, un bureau des élèves-commissaires, s’entretenait chaque jour assez longuement avec nous et nous mit entre les mains de volumineux registres, dans lesquels il avait consigné, service par service, toutes les dispositions réglementaires, dont nous avions à faire, à notre guise, des copies ou des résumés. C’est dans ce bureau, par mes camarades élèves d’administration et moi, que fut élaborée la première édition du guide Sanson pour le service à la mer.(1)»

S’il n’y avait pas d’école organisée, les élèves relevaient du port de Brest durant leurs trois premières années de service, que suivaient six mois d’embarquement.

Avec la Révolution de 1830 et le triomphe des idées libérales, on assista au retour à un recrutement exclusif par le corps des commis En effet, non seulement on estimait nécessaire de préserver des perspectives de carrière à ceux qui avaient, pas à pas, progressé des plus humbles emplois vers le sommet de la hiérarchie des postes administratifs, mais on jugeait aussi peu démocratique une institution qui offrait une voie royale à des jeunes gens de bonne famille, déjà bien chanceux d’avoir fréquenté l’université. La Marine continua donc à confier son administration à une population tirée de son sein, préparée à tenir des écritures, mais certainement pas à même de fournir ensuite, en nombre suffisant, les administrateurs de haut niveau dont elle avait besoin.

En 1847, ce système avait fait apparaître suffisamment d’inconvénients pour qu’une tentative de restauration d’un concours, ouvert à des licenciés en droit, fut opérée par une ordonnance du 23 décembre.

Mais, une nouvelle fois, la réforme fut mise en échec : aucune nomination n’intervint sur les dix-huit emplois d’élèves-commissaires qui avaient été prévus.

Il fallut ainsi attendre Napoléon III et le ministre Chasseloup-Laubat pour que, plus de dix ans plus tard, un décret du 7 octobre 1863, après avoir ouvert des recrutements de commissaires aux polytechniciens et aux enseignes de vaisseau, prévoit, pour la troisième fois (!), celui de licenciés en droit. Ce texte fondateur recréait la qualité d’élève-commissaire de la Marine.

1. Mémoires du commissaire général de Grandpont, Bulletin d’information de l’Association amicale du Commissariat de la Marine, février 1961. 16

Ceux-ci devaient être âgés de moins de 23 ans et il était prévu, qu’à défaut de licence, des élèves pourraient aussi être sélectionnés, par concours, parmi les bacheliers ès lettres, disposition destinée à préserver les droits acquis par certains commis de marine sous le régime antérieur. Les articles, qui réglaient la scolarité, précisaient par ailleurs que ces élèves seraient affectés dans les "détails" des ports (ancêtres des services de soutien d’aujourd’hui) pour se préparer au concours d’aide-commissaire, le premier grade du corps, tout en suivant les leçons dispensées dans le cadre d’un “Cours d’administration” confié à un officier supérieur du Commissariat nommé par le Ministre.

L’École d’aujourd’hui était née qui, depuis, n’a plus jamais cessé d’accueillir, aux côtés de quelques autres, les "charmants élèves des écoles de droit(1)".

1 Sahib, Croquis maritimes, Léon Vanier, Paris 1880 1. Sahib, Croquis maritimes, Léon Vanier, Paris 1880.

17

LES PROMOTIONS IMPÉRIALES (1864-1869)

LES PROMOTIONS IMPÉRIALES (1864-1869)
«L’emploi d’élève-commissaire n’a point d’assimilation militaire, mais si l’on considère l’uniforme que ces employés sont autorisés à porter, la solde qui leur est allouée, la composition du conseil de guerre appelé à les juger, on peut dire qu’ils ont une situation équivalente au grade d’aspirant de 1re classe. Toutefois, ils ne sont qu’employés civils.»
Pierre Fournier et Charles Neveu Traité d’administration de la Marine (Berger-Levrault, 1885)

A l’heure où le Cours d’administration s’ouvrait aux commis de marine et aux lauréats des facultés de droit, tentons d’imaginer la diversité de leurs motivations.

Les premiers s’inscrivaient dans la suite logique d’une ascension qui ferait d’eux des commissaires de la Marine, les autres pouvaient être séduits par la perspective d’accéder à d’éminentes responsabilités dans une institution prestigieuse. Sous l’Ancien Régime, la Marine avait compté de grands administrateurs et, en cette fin du Second Empire, leurs héritiers étaient encore omniprésents, dans un ministère aux innombrables prolongements !

Dans la Revue historique des armées, Jean-Philippe Zanco a décrit ce qu’était l’empire de la rue Royale : «Si la Marine avait perdu sous la Révolution ses attributions diplomatiques et une partie des attributions commerciales et financières qui lui étaient confiées depuis Colbert, elle n’en demeurait pas moins dotée de compétences plus vastes que n’importe quel autre département. L’examen des chapitres du budget donne un aperçu de la variété de ses domaines d’action : militaire et maritime, bien sûr, mais aussi financier (administration de la Caisse des invalides), judiciaire (cours de justice et tribunaux maritimes), agricole et commercial (pêche, pisciculture, ostréiculture), industriel et technique (gestion des forges et d’usines spéciales, aménagement des structures portuaire). Au-delà des mers encore, le département de la Marine étend quasi souverainement son administration sur toutes les terres colonisées (à l’exception de l’Algérie), gérant tout ce qui touche aussi bien la défense, que le trésor public, les douanes, la sécurité publique, l’immigration, la santé et la salubrité, les cultes,
21

Devenir commissaire, c’était accéder dans tous ces domaines à des fonctions prestigieuses. Il y avait encore peu, le commissaire général Jubelin, n’avait-il pas gouverné le Sénégal, puis La Guadeloupe, avant de devenir sous-secrétaire d’État pour les colonies(2) ; d’autres, parvenus au sommet du corps, occupaient encore les postes enviés de directeur de la Comptabilité générale, une des grandes directions du ministère, ou de directeur de la Caisse des invalides. Dans les arsenaux, si elles étaient d’un autre niveau, les responsabilités n’étaient pas moindres, dès lors que les commissaires voyaient soumises à leur signature toutes les opérations ayant une incidence financière. A la tête des quartiers sur l’ensemble du littoral, ils étaient en charge du recrutement et de l’administration des populations maritimes. Dans chaque possession d’outre-mer, c’étaient encore eux qui dirigeaient l’administration civile et militaire et tenaient les clés du gouvernement local en qualité d’ordonnateur (le deuxième personnage de la colonie) ou de contrôleur.

la justice, l’entretien des édifices publics, l’état-civil, la mise en valeur des terres, les travaux publics, etc…(1)»

Vouloir devenir commissaire de la Marine, c’était donc bien autre chose que céder à l’appel magique d’un service d’intendance.

Mais, surtout, pour ces jeunes gens venus d’horizons divers, devenir commissaire c’était aussi pouvoir rêver aux départs, à ces embarquements appelés à ponctuer une carrière : jeune officier sur une frégate ou un aviso, un peu plus ancien sur un vaisseau, dans les états-majors de divisions navales ensuite et, à la fin, commissaire d’escadre. Pour ces jeunes gens, qui allaient rejoindre un corps dit «assimilé», porteurs de galons blancs et nantis d’appellations de grades particulières, les exemples du tribut payé aux combats, aux fièvres et à la mer ne manquaient pas(3). C’était là que leur qualité d’officier prendrait toute sa signification.

Devant Sébastopol, en 1854, Michelin, le commissaire d’escadre, n’avaitil pas été blessé aux côtés de son amiral sur la dunette du vaisseau Ville de Paris ? Devant les Sanguinaires, l’année suivante, le sous-commissaire Lenoble n’avait-il pas disparu avec ceux de la Sémillante, voguant vers la Crimée ? En 1859, devant Saigon, le sous-commissaire de Beaulieu n’était-il pas tombé à la tête de ses hommes partis à l’assaut des lignes annamites ? Et, en 1862, il y avait deux ans à peine, le commissaire-adjoint Duval n’avait-il pas succombé à la fièvre jaune, devant Veracruz ?
1. Jean-Philippe Zanco, Cent ans de rue Royale, RHA, 3e trimestre 2007. 2. Au sein de la Marine, une administration centrale était en charge des colonies. Jusqu’en 1866, tantôt sous le nom de "Direction des Colonies", ou de "Sous-secrétariat d’État des Colonies", elle fut dirigée uniquement par d’anciens commissaires ou des commissaires généraux en activité. 3. Les assimilations étaient les suivantes : aide-commissaire/enseigne de vaisseau, sous-commissaire/lieutenant de vaisseau, commissaire-adjoint/capitaine de corvette, commissaire/capitaine de vaisseau, toute une ascension que couronnait le bicorne à plumes noires des commissaires généraux. En fait, depuis que le grade de capitaine de corvette avait été supprimé en 1848 pour créer celui de capitaine de frégate, les commissaires-adjoints se retrouvaient sans assimilation, puisqu’on ne les aligna pas sur ce nouveau grade. Cette anomalie ne fut corrigée qu’en 1882. 22

Au total, le corps des commissaires rassemblait ainsi en 1857 pas moins de 444 officiers, répartis entre deux cadres d’emploi, formellement distingués dans l’Annuaire de la Marine depuis 1848, mais entre lesquels il demeurait possible de passer en cours de carrière. L’un conduisait aux embarquements et au service dans les arsenaux, tout d’abord, avec en alternance une centaine de postes dans les quartiers de l’Inscription maritime, dont on disait qu’ils étaient moins porteurs que ceux occupés à proximité des amiraux(1); L’autre était destiné à pourvoir une cinquantaine d’emplois aux colonies entre les Antilles, la Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, le Sénégal, Bourbon et Mayotte, les établissements français de l’Inde et de l’Océanie.

1. En avril 1908, le journal Le petit Var, qui rapportait le départ à la retraite du commissaire principal Vinson, pouvait écrire : «Dans l’esprit des préfets maritimes, les services faits dans l’Inscription maritime ont toujours été considérés comme à peu près nuls. Ils vous nuisaient au lieu de vous servir (…), peut-être parce qu’ils étaient trop indépendants.» Et pourtant ces services pouvaient comporter autant de risques que ceux courus en mer. Exemplaire, à cet égard, est le commissaire Eugène Falloy (1828-1899), qui méritera neuf témoignages de satisfaction, le plus souvent liés à des opérations de sauvetage quand il était en poste dans les quartiers de Camaret (entre 1859 et 1863), Royan et Rouen et sera blessé trois fois. 23

1864
Sous l’impulsion du marquis de Chasseloup-Laubat, qui fut sept ans son ministre, dotée de séries homogènes qui lui avaient assuré, pour un temps, une avance technologique marquée sur sa rivale anglaise, la Marine impériale était à son apogée. La machine à vapeur commençait à se généraliser, l’hélice était adoptée pour la propulsion avec le Napoléon, la ceinture blindée apparaissait sur les cuirassés avec la Gloire. Partout dans le monde, ses navires assuraient la protection des intérêts économiques et des ressortissants. Si les opérations s’éternisaient au Mexique depuis trois ans, la progression se poursuivait ailleurs, en Cochinchine et au Cambodge, avec Charner, Rigault de Genouilly et La Grandière. Chronique du Cours de législation et d’administration maritimes Le décret de 1863 n’avait dessiné qu’à très grandes lignes le Cours que l’on avait décidé d’ouvrir à Brest. Éphémérides 1864

Les titres d’Eugène Eymin, le premier professeur, n’étaient pas minces. Mousse à 11 ans, devenu écrivain en 1821, il avait gravi tous les échelons.
1. Un bagne subsistait à Toulon, dirigé depuis le temps des galères par un commissaire, héritier du commissaire des chiourmes. C’était le dernier pénitencier à exister dans un port militaire depuis que la décision avait été prise de faire exécuter les peines en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. Ses mille neuf cents forçats, vêtus d’une casaque rouge et d’un pantalon jaune, vivaient sur quatre pontons et étaient généralement employés dans les grandes divisions de l’arsenal (Constructions navales, Artillerie, Constructions hydrauliques, Magasin général). 25

Par décision ministérielle du 16 décembre 1864, le Cours fut confié au commissaire Eymin, 58 ans, trente-quatre de services, secrétaire du commissaire général du port de Brest, Alfred Guichon de Grandpont.

La durée de la scolarité était fixée à un an pour les licenciés et à trois ans pour les bacheliers ès lettres.

A côté de ces stages "pratiques", des cours théoriques devaient être mis en place pour couvrir le programme du concours d’aide-commissaire, avec : — de l’anglais ou de l’espagnol; — des éléments de droit public et de droit administratif; — les parties des codes particulièrement applicables dans le service de la Marine (Code de procédure civile, Code de commerce, Code d’instruction criminelle et Code pénal); — la législation et les règlements concernant le service des arsenaux, le service administratif à bord des bâtiments de l’État et l’Inscription maritime.

Celui-ci serait placé sous l’autorité du commissaire général qui, dans chaque port, centralisait les affaires administratives et régnait sur les "détails", c’est-à-dire les services chargés des Approvisionnements, des Revues et Armements, de l’Inscription maritime et de l’Hôpital(1), entre lesquels les élèves tourneraient chaque trimestre.

Son intelligence et ses qualités d’organisateur lui avaient valu d’être associé aux travaux de préparation et à la rédaction de l’ordonnance qui régentait depuis 1844 l’organisation des ports(1). Depuis la fin de 1862, il était officier de la Légion d’honneur. Mais ces titres n’étaient rien au regard de ceux de Guichon de Grandpont. Alfred, Eléonore, Napoléon, Philibert Guichon de Grandpont, fils d’un professeur de droit à la faculté de Dijon, avait fait partie de la petite phalange de licenciés en droit recrutés par concours entre 1824 et 1830. Plusieurs embarquements, en particulier lors de l’expédition d’Alger, un poste d’inspecteur au Sénégal (commissaire faisant fonction de contrôleur), à une époque où l’on n’était jamais tout à fait sûr de revenir vivant d’un séjour colonial, avaient marqué sa carrière. Connu pour une grande intransigeance dans l’application des lois et règlements et n’hésitant pas, à l’occasion, à se heurter au commandement, ce qui lui avait valu son renvoi de Saint-Pierre-et-Miquelon, c’était un aristocrate familier des cercles de distinction et de mondanités. Brillant érudit, latiniste capable de traduire le "Mare liberum", le fameux traité de Grotius sur la liberté des mers, il menait en parallèle de sa carrière maritime une véritable activité d’écrivain et de poète. Pour lui, l’homme ne se concevait pas sans le respect de certaines valeurs, sans une certaine éducation et une certaine instruction. Avec lui, les élèves apprendraient que tout serviteur de la Marine se devait d’être parfaitement consciencieux, actif, zélé et, si possible, doué(2).

Le commissaire général avait manifestement une haute idée des talents nécessaires pour exceller dans ladite carrière. Le manuel qu’il avait écrit sur les notions élémentaires de droit public et de droit administratif destiné aux candidats au concours d’aide-commissaire, montrait bien qu’il avait déjà réfléchi au contenu de la formation à dispenser. A deux pas de la porte Tourville, l’ancien Hôtel d’Aché s’élevait dans la Grand’rue, une artère populaire parallèle à la rue de Siam, fréquentée par les matelots, les ouvriers et les blanchisseuses, bordée de multiples tavernes.
1. Voir Le Gallo, Brest et sa bourgeoisie sous la monarchie de Juillet, Faculté des Lettres de Rennes, 1968. Eymin contribua encore à la rédaction du chapitre consacré à Brest dans les Ports militaires de la France, cosigné par plusieurs officiers du Commissariat. A son décès, survenu avant la sortie de l’ouvrage chez Challamel en 1867, Doneaud, professeur de littérature à l’École navale, acheva son manuscrit. Ce livre a été réédité en 1974. 2. Jean-Noël Bévérini, Alfred Guichon de Grandpont, séance publique de l’Académie du Var, 12 décembre 2007. Arrivé à son poste en 1861, Guichon de Grandpont ne le quitta qu’en 1872, après s’être employé à soutenir l’effort des armées de Gambetta durant l’Année terrible. Il s’éteignit en 1900, à l’âge de 93 ans. 26

Dans le propos préliminaire d’un petit ouvrage qu’il venait juste de faire éditer à Brest, pour rappeler un enseignement de son père sur le Code Napoléon, Guichon de Grandpont confiait qu’il le publiait pour l’utilité de son fils (alors commis de marine) «et des jeunes gens qui débutent comme lui dans la carrière du Commissariat».

Les nouveaux élèves-commissaires furent sans doute accueillis à l’Hôtel de l’Intendant.

Bâti en 1690 et acheté par le Roi en 1751, pour devenir la demeure des commandants de la marine jusqu’à leur installation rue de Siam, en 1777, il avait vu arriver les intendants dix ans plus tard et, désormais, le commissaire général du port y avait ses bureaux. Le premier, avec son entrée particulière sur la rue, était l’ancienne chapelle de l’Intendant, construite en 1787. Surmontée d’une coupole, son intérieur gardait quelques vestiges de ses anciens ornements, avec des palmes vertes incrustées dans les lambris et, réduite au rôle de salle d’honneur, était surtout utilisée pour les adjudications de marchés. On pénétrait dans le deuxième bâtiment par une porte cochère fermée, ouvrant sur une cour carrée assez exiguë avec, sur la droite, un bel escalier aux rampes de fer forgé qui conduisait au bureau du commissaire général. C’était un bel immeuble, composé de deux bâtiments.

Aucun des trente et un premiers élèves-commissaires figurant à l’Annuaire de la Marine impériale n’arrivait directement de l’université. Tous entrés au service entre 1859 et 1863 dans des emplois administratifs subalternes, ils constituaient une promotion de transition mélangeant licenciés en droit et bacheliers ès lettres. Le plus âgé avait 31 ans, le plus grand nombre entre 21 et 23 ans, le cadet, 19 ans à peine. Le premier mit en vedette son fils. Ce jeune commis de marine qui revenait du Mexique et préparait le concours d’aide-commissaire n’appartenait pas, bien qu’étant lui-même licencié en droit, à la petite troupe des "élèves-commissaires", mais il avait fait leur joie. L’affaire était survenue en janvier 1865 quand, à la suite d’une altercation dans une loge à l’opéra, il avait défié en duel un officier du 15e de Ligne. Avec l’assentiment des autorités militaires, le combat avait eu lieu dans la cour du Château et c’était le commis qui en était sorti vainqueur, après avoir gravement blessé son adversaire. Leur vie à Brest fut marquée par deux événements, qui se rattachent tous deux à Guichon de Grandpont.

Chronique de la promotion

Imaginons alors Guichon de Grandpont s’adressant aux élèves réunis dans la chapelle et introduire la première leçon de cette première promotion par ces quelques vers de son cru : «Administrer n’est pas commander ni conduire C’est prendre un soin constant des êtres et des choses Penser en magistrat, régir en ménagère, Travailler comme un serf, aimer comme une mère, De ses concitoyens, alléger les douleurs Et du Trésor public, écarter les voleurs ! »

Le deuxième événement avait eu pour principal protagoniste le commissaire général en personne, quelques mois après qu’il ait présenté au Pape, lors d’une audience privée au Vatican, la première des odes d’un chant qu’il avait écrit pour en faire l’hymne des marins, ainsi placés sous le signe de la Croix. A ces strophes, Pie IX avait ajouté une antienne de bénédiction pour la mer et les marins. Après quoi, l’œuvre avait été orchestrée par le célèbre compositeur Franz Liszt qui, vivait alors à Rome
27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.