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L'énergie du changement

De
110 pages

Ce livre est une gifle aux vains espoirs, un camouflet au confort de la déresponsabilisation et surtout une ode militante aux combats optimistes. Les Français n'ont rien à attendre d'un hypothétique changement du monde. Ce changement ne viendra pas sans eux, car ils sont le monde. Manuel Valls, avec ce livre, veut leur redonner une place et l'énergie de croire en eux-mêmes. Car, de l'énergie, il en faudra pour tourner la page du sarkozysme et son cimetière d'espoirs déçus.





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Couverture

Manuel Valls

L’énergie
du changement

L’ABÉCÉDAIRE OPTIMISTE

COLLECTION DOCUMENTS

Description : C:\Users\DVAG\Desktop\1_EPUB_EN_COURS\Images/Logo_cherche-midi_EPUB.png

Certains extraits sont issus des ouvrages suivants de Manuel Valls :
Pouvoir, © Éditions Stock, 2010 ;
Sécurité, la gauche peut tout changer, © Éditions du Moment, 2011.




Directeur de collection : Arash Derambarsh

Couverture : Corinne Liger.

© le cherche midi, 2011
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

Vous pouvez consulter notre catalogue général
et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-2392-9

du même auteur

La Laïcité en face, entretiens avec Virginie Malabard, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.

Les Habits neufs de la gauche, Paris, Robert Laffont, 2006.

Pour en finir avec le vieux socialisme et être enfin de gauche ! Entretiens avec Claude Askolovitch, Paris, Robert Laffont, 2008.

Pouvoir, Paris, Stock, 2010.

Sécurité, la gauche peut tout changer, Paris, Éditions du Moment, 2011.

« Vous ne m’avez pas proposé à ce poste

pour que je vous mente à mon tour »

Václav HAVEL

Introduction

Crise économique internationale, krach financier, poids insupportable de la dette, impuissance des États à se coordonner, chômage de masse, malaise démocratique, réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, horreurs terroristes, insécurité, affaires politico-judiciaires, l’année 2011 – pour reprendre l’expression d’Amin Maalouf – est une année d’ampleur homérique. L’horizon est si sombre, les pesanteurs sont si lourdes, qu’il faut être fou ou d’une naïveté indécrottable pour proposer un abécédaire de l’optimisme...

C’est tout le contraire.

Bien sûr, les sources d’inquiétude sont grandes, parfois désarmantes. Toutes les composantes de la société française sont en proie au doute : les classes moyennes, les ouvriers, le monde paysan, la jeunesse, les retraités. Nombreux se savent menacés par la crise financière, par le déclassement individuel et collectif qui en découle, par l’émergence de nouveaux concurrents, par les dangers qui pèsent sur la nature. Nous nous trouvons, tous, craignant pour notre niveau de vie ou notre identité, enfermés dans notre isolement, comme tétanisés devant l’ampleur des menaces et de la tâche à accomplir. Alors nous nous mettons à espérer. Espérer en un événement déclencheur, parfois même en un sauveur, bref, en un facteur exogène qui tel un signe du ciel, un miracle, viendrait transformer une réalité insupportable et soulager le fardeau de nos peines.

Ce signe ne viendra pas. En tout cas il ne peut être l’horizon d’une action politique.

Ce petit livre rouge – au-delà du clin d’œil et bien loin des fausses espérances maoïstes – est rouge comme une interpellation, rouge comme un rappel à l’ordre, comme une exhortation, rouge comme un devoir, celui d’être désespérément optimiste ! Un optimisme que je puise notamment dans mon expérience d’élu de terrain et de maire d’une grande ville populaire où rien n’est facile, mais où les énergies existent bel et bien. Un optimisme que je trouve également dans le formidable Printemps des peuples arabes qui, malgré bien des incertitudes, démontre l’aspiration à des valeurs universelles.

N’en déplaise à ceux qui ne feront pas l’effort de se confronter à ces pages, ce livre est une gifle aux vains espoirs, un camouflet au confort de la déresponsabilisation et surtout une ode militante aux combats optimistes. La mort de l’espoir stérile, c’est la renaissance de l’optimisme de l’action.

Les Français n’ont rien à attendre d’un hypothétique changement du monde. Ce changement ne viendra pas sans eux, car ils sont aussi le monde. Je veux, par ce livre, leur redonner une place et l’énergie de croire en eux-mêmes. Car, de l’énergie, il en faudra pour tourner la page du sarkozysme et son cimetière d’espoirs déçus.

Mais, pour reprendre la formule de Sartre, le Dés-espoir n’a rien de désespérant, c’est, au contraire, une invitation pleine de joie à l’optimisme de l’action.

 

Cet abécédaire réunit une somme non exhaustive des textes que j’ai produits depuis quelques années. J’y propose des définitions volontairement subjectives, car je veux que nous soyons, chacun, non plus les objets du destin mais les sujets de nos vies.

La première définition sera donc celle de l’optimisme.

 

Optimisme : n. m. Du latin optimus, superlatif de bonus, bon. Confiance dans l’avenir. L’optimisme est une disposition de l’esprit qui est tout sauf naïve. Elle puise sa source dans la capacité de chacun à orienter son avenir en fonction d’une analyse lucide des situations. L’optimisme, c’est le devoir de l’action.

 

Voilà la ligne directrice de ce livre. D’abord, j’y exerce un regard lucide sur la gauche en mesurant ses forces et ses faiblesses pour lui faire opérer le changement nécessaire afin de mieux servir la France. Ensuite, l’abécédaire – livre élémentaire de lecture – rassemble les pistes d’actions qui permettront aux Français de renouer avec l’optimisme.

 

Qui veut exercer un regard lucide sur une situation doit pouvoir avoir un rapport exigeant avec la vérité. Or, s’il est une vérité que nul ne peut plus se cacher, c’est que la dette et le déficit des comptes publics et sociaux de la France ont atteint un niveau tel que, désormais, c’est bien la question du redressement de notre pays qui se pose ainsi que celle de notre capacité d’action collective. Le manque de courage pourrait nous conduire à l’impuissance, au déclin, au sacrifice de notre jeunesse et des générations futures. Il ouvrirait un espace encore plus grand au repli sur soi, à l’égoïsme qui peut se transformer, dans nos sociétés, en haine de l’autre. C’est pourquoi il faudra commencer par dire aux Français qu’un retour à la retraite à 60 ans est une douce illusion, tout comme le recours aux 300 000 emplois d’avenir. La raison en est simple. La France ne peut, désormais, plus dépenser un euro de plus. Je suis ainsi favorable à l’inscription dans notre Constitution d’une « règle d’or », bâtie cependant, au nom de l’esprit de responsabilité, sur la base d’un véritable consensus entre les principales forces politiques de notre pays. Tout financement d’une mesure nouvelle devra se faire par la suppression d’une mesure passée. Sauvegarder notre système de protection sociale passe d’abord par de nouvelles sources de financement et de nouveaux prélèvements, à condition qu’ils soient perçus comme justes par les Français. Dire le contraire, c’est mentir. Ces vérités – si elles sont difficiles à accepter – ne doivent en rien paralyser notre action. Elles sont, à l’inverse, autant d’invitations à nous montrer inventifs et imaginatifs.

Tel est le sens de cet abécédaire : tracer des pistes optimistes pour changer la France.

Tel est le sens de ma candidature à la primaire de la gauche : incarner l’énergie de ce changement.

PREMIÈRE PARTIE

LA VISION
DU CHANGEMENT :
UNE GAUCHE MODERNE

Engagé depuis trente ans au Parti socialiste, j’aime la gauche d’une passion qui a traversé les victoires et les échecs. Comme chacun de ses militants, je suis fier de ses combats et de son héritage. La gauche a été le principal vecteur du progrès social à travers les deux derniers siècles. Mais je suis convaincu qu’elle doit désormais s’engager dans une profonde modernisation pour rester à la hauteur de son temps. Issus de livres, de discours ou de tribunes, les textes présentés ci-dessous veulent ouvrir les pistes de ce renouvellement.

1

Redessiner le but
de la gauche

À quoi sert la gauche ? Vers quel but est orienté « le changement » qu’elle promet ? Ces questions sont fondamentales et leurs réponses ne sont plus si évidentes. Au cours des vingt dernières années, l’identité de la gauche a été fortement ébranlée par les évolutions mondiales. Dans Pouvoir, j’ai voulu prendre la mesure de cette crise pour redéfinir son but sur la base de sa ligne de clivage avec la droite.

 

La crise d’identité de la gauche

Depuis la chute du mur de Berlin, la gauche peine à redéfinir un projet global et cohérent. Pendant près d’un siècle, l’existence du bloc soviétique lui a permis de se présenter comme le versant lumineux de la force obscure. Il s’agissait alors, disait-on, de « mettre au service de l’espérance révolutionnaire les moyens du réformisme ». Par la démocratie et dans le respect des libertés individuelles, la gauche voulait tendre, pas à pas, vers l’idéal de société dévoyé à l’Est.

Point d’équilibre entre libéralisme et communisme, la gauche a perdu cette position privilégiée avec l’effondrement de l’URSS. Laissée seule contre le capitalisme, elle a été ébranlée dans ses certitudes par l’obscurcissement soudain du sens de l’Histoire. Comme l’explique François Furet, « l’idée d’une autre société est [alors] devenue presque impossible à penser ». Dépouillée de la perspective finale d’une société sans classes, la gauche doit désormais se contenter d’un compromis social-démocrate conçu, à l’origine, comme un simple moyen et une transition provisoire.

Et encore ! Ce projet de repli est-il en passe, lui aussi, de lui échapper... Sa réalisation même, en Europe occidentale, conduit en effet à son épuisement. Au début du XXIe siècle, le compromis social-démocrate élaboré après-guerre fait globalement consensus : il ne suffit plus à identifier la gauche, car – quoi que certains voudraient croire – la droite n’entend pas détruire ses fondements.

Pire, c’est la gauche qui se révèle aujourd’hui incapable de régénérer l’État providence en l’adaptant aux réalités de notre époque. Faute d’affronter les conséquences de la mondialisation de l’économie et de l’individualisation de la société, la gauche s’enferme dans une conception pessimiste du monde.

Orpheline de son passé et incapable de se figurer son futur, elle ne parvient plus à tracer un nouveau chemin entre le réel et l’idéal. L’éclatement du cadre national dans lequel s’élaborait le compromis social entre le travail et le capital, l’atomisation croissante du monde des salariés et l’apparition de nouvelles demandes sociales ont bouleversé ses références et ses repères.

Le Parti socialiste français a longtemps été touché de plein fouet par la crise de la social-démocratie européenne. Faute de pouvoir redéfinir son cap, il a cru réaffirmer sa volonté en s’opposant, coûte que coûte, aux principales évolutions du monde contemporain. Sa conception du progrès était alors réduite au sauvetage de ses conquêtes. Être de gauche, c’était s’imaginer dans une citadelle menacée de toute part par les assauts de l’« ultralibéralisme ».

Le PS est aujourd’hui en convalescence. À l’exception des démondialisateurs, peu de socialistes restent victimes du syndrome du « Fort Alamo ». Sortis de notre pessimisme, nous avons retrouvé le goût de l’offensive. Mais il reste encore à fixer un cap au changement que notre projet promet. Pour la gauche, l’urgence est désormais de fonder une nouvelle espérance sur la base de sa ligne de clivage avec la droite.

 

Le sens du clivage gauche/droite

Depuis son apparition à la fin du XVIIIe siècle, le clivage gauche/droite a connu bien des métamorphoses. Il s’est ainsi en partie brouillé sous l’effet du partage progressif d’un grand nombre de valeurs et de conquêtes. Qu’il s’agisse de droits individuels ou de règles collectives, beaucoup font désormais l’objet de ce qu’il est convenu d’appeler un « consensus républicain ». Tous ceux qui conçoivent la démocratie comme la recherche commune d’un équilibre entre des intérêts contradictoires ne peuvent que s’en réjouir.

Mais le clivage gauche/droite reste pertinent dans ce qu’il a de plus essentiel : la différence d’appréciation sur l’origine des inégalités entre les hommes. Considérant l’individu in abstracto, la droite estime que les inégalités s’expliquent, avant tout, par les différences innées des compétences : elles sont le résultat inéluctable de la vie. À l’inverse, considérant l’individu in situ, la gauche estime que les inégalités tiennent, en priorité, à la répartition inéquitable du capital social et culturel : elles sont la conséquence réversible de la société. Pour le dire avec d’autres mots, la droite prétend naturaliser les rapports entre les individus tandis que la gauche tend à les socialiser.

Cette distinction est fondamentale, car elle rejaillit sur l’idée même que la gauche et la droite se font de l’action politique. Les inégalités étant pour la gauche le produit injuste de l’organisation sociale, elle affirme qu’elle peut les combattre en changeant ses règles. Les inégalités étant pour la droite le produit inévitable de la vie humaine, elle reconnaît qu’elle n’y peut guère et se retrouve davantage dans les valeurs de l’ordre établi. In fine, la gauche est volontariste et persuadée que tout se joue sur terre ; la droite est plus prudente et préfère laisser sa part éventuelle au ciel...

Certes, aujourd’hui, cette opposition pure et parfaite a perdu un peu de sa superbe ; gauche et droite s’accordent désormais, grosso modo, pour reconnaître qu’un individu est, à la fois, le produit de lui-même et de son milieu. Néanmoins, gauche et droite se distinguent encore – et c’est bien là l’essentiel – par l’endroit où elles placent l’aiguille entre la contrainte sociale et la responsabilité individuelle.

Comment reconstruire un projet appuyé sur cette ligne de clivage ?

 

Un nouveau but pour la gauche

Pendant plus d’un siècle, la gauche a voulu traiter son problème d’une manière radicale : puisque les inégalités étaient mécaniquement déterminées par les différences sociales, elles ne pouvaient trouver leur résolution que dans l’espace d’une société sans classes. Portée par le prestige intellectuel du marxisme, l’utopie de la société sans classes a donc longtemps borné l’horizon de l’ensemble de la gauche. Qu’elle ait été révolutionnaire ou réformiste, la gauche prétendait offrir, à plus ou moins long terme, une alternative globale à la société capitaliste.

Il nous appartient aujourd’hui de redessiner une autre perspective. Plutôt que de proposer, pour tous, un modèle de société égalitaire, la gauche doit s’efforcer d’aider chacun à se frayer un chemin à travers les problèmes quotidiens. Elle ne réduira pas les inégalités par un renversement des bases sociales mais par une meilleure redistribution des chances.

Pour réarmer la gauche, je propose qu’elle place désormais, à la pointe de son but, l’utopie concrète de l’autoréalisation individuelle. Les sociétés modernes sont traversées par une contradiction qui vaut celle de la lutte des classes. Quelle que soit sa position sur l’échelle sociale, l’individu souhaite aujourd’hui développer son propre projet de vie. L’affaiblissement des normes sociales portées par les institutions religieuses et l’amélioration des conditions matérielles d’existence lui ont permis de se recentrer sur ses désirs personnels. Libéré de la peur de l’enfer et des contraintes de la faim, il écoute davantage ses besoins intimes et prend mieux la mesure de ses capacités singulières.

Mais sa condition demeure malheureuse, car son épanouissement reste entravé. Si la société est suffisamment tolérante et prospère pour faire naître les aspirations individuelles, elle n’est pas assez juste et harmonieuse pour permettre à chacun de devenir ce qu’il est. D’où le sentiment fréquent de « rater sa vie » et les difficultés courantes d’établir une relation positive à soi-même. En ayant pour visée l’autoréalisation de l’individu, la gauche répondrait à cette angoisse existentielle tout en combattant les injustices sociales.

Permettre à chacun de devenir ce qu’il est relève de la catégorie fructueuse des utopies concrètes. L’objectif est d’ouvrir à l’individu les portes de lui-même en créant, à chaque âge de la vie, les occasions propices à tous les essais. Il part du réel en s’appuyant sur le potentiel latent de chacun et il tend vers l’idéal en revendiquant son accomplissement malgré les déterminismes sociaux. Il ne promet pas la béatitude pour tous dans la société d’abondance, mais il redonne confiance à tous ceux qui ont décidé d’affirmer leurs droits sur la vie.

De toute son histoire, la gauche républicaine n’a d’ailleurs défendu l’égalité que comme un moyen de la liberté. Dans un texte célèbre, Jaurès a résumé ainsi son ambition : « Le socialisme est l’affirmation suprême du droit individuel. Rien n’est au-dessus de l’individu. Mais, pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d’action. » Et il ajoutait cette formule que certains feraient bien de méditer : « Le socialisme est l’individualisme logique et complet. »

Devenir ce que l’on est ne s’oppose nullement aux solidarités collectives, bien au contraire, cet objectif les suppose même. L’émancipation de l’individu passe, nécessairement, par l’affirmation de sa place au sein du groupe. Sa liberté garde toujours pour corollaire la « reconnaissance sociale ». En conséquence, l’autoréalisation individuelle n’implique aucune désaffection à l’égard de la chose publique. Loin d’encourager l’indifférence et l’abstention, il encourage la participation aux débats de la cité en éclairant chacun sur son pouvoir et ses responsabilités.

2

Lever les inhibitions
à l’égard du pouvoir

 

Pouvoir : verbe transitif. Avoir la faculté de, la possibilité matérielle de, être en état de. Dans le dictionnaire de la gauche, l’exercice du pouvoir a le parfum du refoulement. Comme si elle fantasmait le pouvoir davantage qu’elle ne le voulait consciemment. Il est temps qu’elle établisse un rapport plus mûr avec l’action et la chose que ce terme désigne. Elle ne le pourra qu’en s’astreignant, en permanence, à l’exercice des réalités.

 

Malgré ses multiples expériences en la matière, la gauche reste mal à l’aise avec la pratique du pouvoir. Pour surmonter ses blocages, elle doit définitivement admettre (elle y parvient presque) son imperfection essentielle. Mais elle doit aussi renoncer à la chimère d’un régime pur et parfait. Sur ce plan, des progrès importants restent à faire. Les primaires sont, par ailleurs, l’occasion inédite d’être définitivement en phase et d’accepter la logique interne de la Ve République qui consiste en une réelle personnalisation du pouvoir. Reproduit ci-dessous (« Assumer les institutions de la Ve République », p. 32), mon plaidoyer pour la Ve République a fait l’objet d’un vif débat devant le Bureau national du PS en janvier 2011.

 

Accepter l’imperfection du pouvoir

Portée par ses revendications en faveur de l’égalité des citoyens et d’une société délivrée des hiérarchies traditionnelles, la gauche défend, depuis ses origines, une conception ambiguë du pouvoir. Si sa légitimité est totale lorsqu’il s’incarne dans la raison universelle, elle se dégrade à mesure qu’il descend du ciel métaphysique et prend figure humaine. Indispensable pour agir dans la Cité et améliorer les règles sociales, le pouvoir reste toujours marqué, à gauche, par un doute sur sa dégénérescence.

La suspicion originelle de la gauche à l’égard du pouvoir a été aggravée au fil du XXe siècle par toutes les déceptions nées de son exercice. Soucieuse de changer la vie, la gauche nourrit, par nature, des objectifs dont l’ambition porte en germe la désillusion et le remords. Marqués par ces échecs répétés, beaucoup pensent encore, au sein même de la gauche républicaine, que gouverner c’est trahir un peu. L’expérience rejoint ici l’intuition : la pente fatale du pouvoir serait bien de salir l’idéal.

Désireuse de transformer le monde, la gauche s’est ainsi souvent heurtée à la résistance des choses. Non, partout où il y a une volonté, il n’y a pas forcément de chemin – sinon vers les charniers et les goulags... Elle l’a appris à l’école des faits, au fil de son histoire. Cette expérience amère l’a conduite à douter, voire à se méfier du pouvoir.

S’affronter aux aspérités du réel déchire les certitudes. Le monde et la vie sont trop complexes pour se laisser appréhender par les réductions de la raison. L’action humaine est à jamais marquée du sceau de l’imperfection et de l’inachèvement. Mais accepter cette confrontation et sa part d’échec, c’est aussi le seul moyen de produire des résultats et de donner un sens effectif au pouvoir. Le pouvoir, c’est l’étincelle qui naît du choc des silex.

 

Assumer les institutions
de la Ve République

Selon les mots d’une formule consacrée, « une constitution, c’est un esprit, des institutions, une pratique ». L’importance du dernier terme de ce triptyque a longtemps été occultée par la fascination du geste constituant. Avec quinze constitutions en deux siècles, la France détient un record mondial en la matière. Génération après génération, notre pays est parti en quête de sa Loi fondamentale.

Le bon fonctionnement d’un régime dépend, tout autant, de la pratique politique que du texte constitutionnel. Suivant les aléas de la conjoncture et la personnalité des acteurs, les mêmes bases institutionnelles produisent des résultats singulièrement différents. Les équilibres fixés par la norme suprême sont toujours bousculés par l’évolution des rapports de force.

Ce constat n’invite pas à l’abandon des efforts mais à la réorientation de la démarche. Plutôt que d’envisager un énième renversement des règles institutionnelles, nous devons réfléchir à des propositions susceptibles d’infléchir les mœurs politiques. Il serait donc vain de promettre aux Français un grand soir constitutionnel en 2012. Pourtant, deux tentations radicales agitent encore la gauche.

La première est ancienne. Elle vise le retour au parlementarisme classique. Dans ses grandes lignes, cette organisation des pouvoirs réduit le président de la République à des fonctions protocolaires et subordonne le Premier ministre à l’Assemblée nationale. Un tel projet n’est aujourd’hui ni réalisable ni souhaitable.

Fondée sur des causes structurelles, l’ascension du pouvoir exécutif est une donnée commune à tous les régimes politiques occidentaux. L’élargissement des compétences économiques de l’État a induit la technicisation et l’accélération de ses décisions. Dès la fin de la IIIe République, la généralisation des décrets-lois témoigne de cet impératif nouveau d’efficacité. En parallèle, l’essor des mass media audiovisuels et le déclin des grands récits idéologiques ont chacun ravivé le besoin de personnifier le pouvoir.

En France, la seule façon de briser cette tendance serait de frapper l’exécutif au cœur même de sa légitimité. De l’aveu même de ses partisans, le rétablissement d’un régime parlementaire classique implique la suppression automatique de l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

Aujourd’hui, plus encore qu’en 1962, cet objectif est indéfendable devant les Français. Dès lors, la gauche doit en tirer la conséquence logique : l’enjeu principal n’est pas de réduire le pouvoir exécutif mais de l’encadrer. Les canons du parlementarisme classique appartiennent à notre histoire. Ils ne s’inscrivent plus dans notre avenir.

La seconde tentation est nettement plus moderne. Elle invite au grand bond en avant dans la démocratie participative. Appuyée sur divers leviers (débats publics, jurys citoyens, initiatives populaires...), elle veut privilégier les formes directes de démocratie.

L’idée part d’un constat juste : la prétendue « crise de la démocratie » est davantage une crise de la représentation démocratique qu’une crise des principes démocratiques. La progression de l’abstention et des votes protestataires est la marque d’une défiance à l’égard des élus ; elle n’est pas le symptôme d’un ralliement aux valeurs antirépublicaines. L’antiparlementarisme actuel n’a ainsi rien à voir avec celui des années 1930.

De multiples phénomènes sociaux prouvent, au contraire, que l’idéal démocratique est en extension et non en recul. Les individus développent désormais de nouvelles formes de mobilisation en dehors des seules séquences électorales. Le suffrage ne suffit plus pour établir la légitimité du pouvoir. Il faut encore qu’il soit mieux contrôlé et partagé dans l’intervalle des consultations.

Cependant, il serait dangereux d’entretenir l’illusion d’une équivalence entre les différentes formes d’expression démocratique. Elles entreraient en concurrence et s’affaibliraient l’une par l’autre. Le principe représentatif doit demeurer la seule base incontestable de nos institutions. La démocratie participative n’est pas une fin par elle-même. Ses outils n’inaugurent pas un nouvel âge marquant l’achèvement de l’idéal. Pour la gauche, l’enjeu est qu’ils renforcent la légitimité de la représentation et non qu’ils la supplantent.

Par souci de réalisme et d’efficacité, nous ne devons donc pas reprendre la longue marche vers la VIe République. Entamée dès 1961 par Maurice Duverger, cette marche prolonge la quête très française d’une Constitution pure et parfaite. Longtemps la gauche en faisait l’un de ses buts. Il est temps qu’elle y renonce, car l’heure n’est plus ni à poursuivre des mirages ni à cultiver les remords.

3

Retrouver des valeurs
oubliées

La modernité passe souvent par un retour aux sources. Au cours du siècle passé, la gauche a parfois perdu le fil de ses propres valeurs. Elle s’est ainsi laissé déposséder – notamment après Mai 68 – de la nation, du travail et de l’autorité. La reconquête de ces principes est aujourd’hui un enjeu majeur. L’ancrage de la gauche dans les milieux populaires dépend, en grande partie, du succès ou de l’échec de cette contre-offensive.

 

Se réapproprier la nation

On écrit souvent que la gauche aurait un problème avec la nation. Qu’elle jetterait, dans le même sac, patriotisme et nationalisme. Qu’elle serait aveuglée par sa préférence pour les identités de classe. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Ces mots résonnent encore à l’oreille de certains... Et ils font dire – à nos adversaires malveillants – que la gauche reste toujours prête à brader l’identité nationale. Qu’elle n’hésitera jamais à la sacrifier, le couteau entre les dents, sur l’autel de chimères universelles. Rarement, un procès aura été aussi absurde.

La nation française est la fille aînée de la Révolution. Elle a été conçue pour détruire les bases de la société d’Ancien Régime. Grâce à son concept, les révolutionnaires ont voulu affranchir les citoyens des privilèges et des handicaps liés à la naissance. La nation pose l’égalité, en droit, de toutes les personnes vivant sur notre sol, quels que soient leurs milieux sociaux, leurs divergences culturelles ou leurs origines géographiques. À sa création, elle est donc, par excellence, le vecteur du progrès social et de l’émancipation individuelle. En son sein, la raison triomphe des préjugés et des iniquités de l’ordre ancien.

Pour consolider cet héritage révolutionnaire, les républicains ont forgé, au cours du XIXe siècle, un modèle singulier d’identité nationale. Appuyé sur le droit du sol, ce modèle fait de la nation « un plébiscite de tous les jours » fondé sur « le désir clairement exprimé de continuer la vie commune » (Renan). Toute dimension ethnique, religieuse ou géographique est maintenue hors champ. L’essence strictement politique de l’identité française est alors réaffirmée avec panache.

On voit d’emblée, hélas, la fragilité du noble édifice. La grandeur et la faiblesse de notre nation sont d’être plus proches du ciel des idées que de la terre des hommes. Construite sur des principes abstraits, elle voudrait ignorer les identités concrètes des individus. Grâce à la méritocratie, elle considère que leurs différences sociales sont réversibles ; par la laïcité, elle assure que leurs divergences religieuses sont secondaires. Il s’agit là, bien entendu, d’un pari : chaque génération peut le perdre ou le gagner.

Aujourd’hui, le décalage entre les principes et la réalité menace gravement la cohésion du pays. Notre modèle d’intégration tient de plus en plus mal les promesses de l’idéal républicain : l’école ne peut rien contre le poids des inégalités sociales et la laïcité peine à juguler l’impact des divergences culturelles. Faute d’unifier les disparités, l’édifice national se lézarde et génère des doutes sur notre identité. Au final, c’est le cœur même de notre nation qui est attaqué. De nombreux symptômes signalent un déclin du vivre-ensemble et mettent à mal le « plébiscite de tous les jours ».

Confrontés à l’échec de l’idéal républicain et aux bouleversements des équilibres mondiaux, les Français ont le sentiment que le futur s’écrit désormais sans eux. Depuis une décennie, le projet européen a, lui aussi, perdu sa force d’attraction. Si la France reste bien notre patrie, l’Europe n’apparaît plus comme notre avenir. Dépourvus d’horizon historique, nombre d’entre nous cultivent le doute et la nostalgie. La peur du déclassement alimente la tentation du repli. Partout, en Europe, ce mélange d’exaspération et de résignation fait le lit du populisme.

Pour la gauche, Marianne garde pourtant le secret de l’éternelle jeunesse. Le goût de l’avenir est inscrit dans ses gènes. Le hiatus même entre ses idéaux et la réalité est une invitation perpétuelle au mouvement. Non, la liberté, l’égalité et la fraternité ne seront jamais des acquis, elles resteront toujours des combats. Être français, disait encore Renan, c’est « avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore ». Pour restaurer la puissance de l’utopie républicaine, la gauche est d’évidence la mieux armée. De tout temps, le partage équitable des efforts a été la condition du dépassement de chacun et de la réussite de tous.

Pour la gauche, l’enjeu est majeur en 2012. Nous devrons convaincre les Français que les principes de notre nation ne sont pas des abstractions creuses mais les moteurs actifs du progrès social. Nous y parviendrons, d’abord, en remettant de la chair dans l’idéal républicain. La liberté, l’égalité et la fraternité doivent s’incarner davantage dans la réalité quotidienne par la mise en œuvre de propositions concrètes.

Mais il nous faudra aussi remettre en ordre le cadre républicain. Contestées à leur base par la progression de la délinquance et désavouées à leur sommet par la montée de l’abstention, nos institutions ne sont plus en mesure de porter notre idéal. Fort de mes propositions sur la sécurité des Français et la modernisation du politique, j’entends bien être de ceux qui rétabliront la République en action et incarneront l’énergie du changement.

Comment « faire France » au XXIe siècle ? La question est aussi grave qu’elle est passionnante. Sa réponse n’appartient pas à ceux qui suggèrent, par frilosité, de réduire la binationalité ou d’entamer le droit du sol. Ni même à ceux qui proposent, par calcul, d’accorder aux résidents étrangers le droit de vote aux élections locales en échange de leur renonciation à la naturalisation. Pour ma part, au contraire, peut-être aussi parce que j’ai décidé de devenir français en 1982, à 20 ans, je serais prêt à lier exclusivement la citoyenneté et la nationalité à la condition d’ouvrir plus largement cette dernière.

Il en est des pays comme des corps : lorsqu’ils meurent, ils se recroquevillent. Gardons confiance dans la vitalité de la France. Elle ne surmontera pas la crise du vivre-ensemble en modifiant des règles posées par le code civil ; elle le fera en retrouvant le sens des valeurs affirmées par son histoire. N’ayons pas peur de nous inscrire dans le souffle et l’espoir soulevés en 1789. La France ne sera jamais, sur la carte du monde, le triste coin du feu d’un vieux peuple.

 

Restaurer le travail

Un homme de gauche peut-il revendiquer la restauration de la valeur travail ? Non pas la valeur du travail (car tout socialiste est évidemment favorable à l’augmentation des salaires), mais bien, purement et simplement, la valeur travail ? En d’autres termes, cette dernière valeur appartient-elle définitivement à la droite ou reste-t-elle assimilable par la gauche ? Cette question étonnera peut-être certains. Mais elle ne surprendra pas ceux qui connaissent le poids des tabous dans ma famille politique...

Et pourtant ! Par quel oubli de notre propre histoire semblons-nous, aujourd’hui, rechigner au travail ? Par quelle fatalité certains bornent-ils le progrès social à la RTT obligatoire et universelle ? La valeur travail est, en effet, au fondement même de l’identité de la gauche... depuis Karl Marx. Selon l’auteur du Capital, le travail n’est pas, par définition, une douloureuse contrainte par laquelle l’homme satisfait ses besoins. Loin d’être une obligation dont la Révolution viendrait nous libérer, le travail est au contraire la marque de l’essence humaine. Par la transformation de l’espace naturel, il permet à l’homme d’affirmer son existence et son pouvoir sur les choses. Le travail est donc – en soi – le vecteur de notre émancipation. En conséquence, la critique marxiste n’a jamais visé l’aliénation par le travail mais l’aliénation du travail.

En réalité, si la gauche est restée fidèle à une origine, c’est à celle de la Genèse. Selon le récit biblique, après qu’Adam a mangé la pomme de l’arbre de la connaissance, Dieu décide de « l’expulser du jardin d’Éden pour travailler le sol de la Terre ». Pour les enfants d’Adam et Ève, le travail est donc la souffrance expiatoire du péché originel. D’évidence, il reste encore quelque chose de cette malédiction dans l’inconscient de nombreux socialistes... Mais je ne crois pas, pour ma part, qu’il faille partir d’une telle base pour dessiner une perspective progressiste.

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