//img.uscri.be/pth/e8d12d82ae8bd45655f52d8933546f5fb43a1316
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La dictature, modes d'emploi

De
151 pages
L'auteur offre un panel de réactions à la dictature, où l'humour côtoie l'impuissance, le déni ou le devoir. L'ouvrage dresse un portrait de la nature humaine dans sa complexité. Ce petit manuel a pour ambition de lutter contre l'amnésie de tout un peuple, afin de ne pas perpétuer "la culture du silence", qui aboutirait à refaire l'Histoire. Ces flammèches d'espoir échappées de l'âme guinéenne devraient aider à souder la Guinée.
Voir plus Voir moins

Nadine BARILa dictature, modes d’emploi
reSous la I République, les Guinéens n’ont pas tous été des apprentis
tortionnaires ni des « salauds de dénonciateurs ». Face à la dictature La dictature, de Sékou Touré et de son « Parti-État », les citoyens avaient en efet
le choix entre soumission et résistance.
L’auteur de ce livre nous ofre un panel de réactions à la dictature, modes d’emploi
où l’humour côtoie l’impuissance, le déni ou le devoir. L’ouvrage
dresse un portrait de la nature humaine dans sa complexité.
Ce petit manuel, roboratif et parfois dérangeant, a pour
ambition de lutter contre l’amnésie de tout un peuple, afn de ne pas
perpétuer « la culture du silence », qui aboutirait à refaire l’Histoire.
Ces fammèches d’espoir échappées de l’âme guinéenne devraient
aider à souder la Guinée de demain.
Nadine BARI, franco-guinéenne, est docteur en droit et traductrice
juridique. Elle est depuis 1999 retraitée du Conseil de l’Europe, en
Guinée. Elle a publié sur son pays d’adoption neuf ouvrages qui cherchent
tous à sauver de l’oubli la mémoire des victimes des régimes successifs et
leurs valeurs culturelles.
En couverture : tableau de la flle de l’auteur,
Sonna Barry-Gasperment.
ISBN : 978-2-343-13031-6
16,50 €
Nadine BARI
La dictature, modes d’emploi







La dictature,
modes d’emploi





















Nadine BARI











La dictature,
modes d’emploi
























Du même auteur

Grain de sable. Les combats d’une femme de disparu, Le Centurion,
Paris, 1983
Noces d’absence, Le Centurion, Paris, 1986
re eChroniques de Guinée, Karthala, Paris, 1 édition 1996, 2 édition :
2002
Guinée, les cailloux de la mémoire, Karthala, Paris, 2003
L’œil du héron, Tabala, 2005
L’enfant de Seno, L’Harmattan, 2011
Cuisines de Guinée, L’Harmattan, 2012
L’Espérancière, Ganndal, 2013
L’accusé. Sékou Touré devant le TPI, L’Harmattan, 2014



















© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-13031-6
EAN : 9782343130316
La révolution a besoin de contre-révolutionnaires.
Tierno Monenembo


La vérité, c’est un piment. Si on te la jette à la face,
tu te frottes les yeux.
Proverbe djoola


C’est la preuve qui fait la justice des hommes
et la vérité la Justice de Dieu.
Proverbe ouest-africain AVANT-PROPOS
L’Histoire retiendra que tous les Guinéens respirant sous
la férule du président de la 1ère République de Guinée –
Sékou Touré – n’ont pas tous été des apprentis-tortionnaires
ou des salauds de dénonciateurs. Les citoyens avaient en
effet différentes attitudes possibles devant la dictature : la
soutenir ou marquer une résistance. J’ai tenté de faire
l’inventaire de ces réactions, spontanées ou réfléchies. En
décrivant chaque fois que possible un personnage
représentatif de la rubrique de ce catalogue.
La Guinée comptait fort heureusement beaucoup de
braves pour qui les us et coutumes de 26 ans de «
Révolution » avaient un goût de cendre impossible à avaler. Bien
sûr, tous ne voulaient ou ne pouvaient pas réagir
publiquement : quand les autorités nationales deviennent
folles, il faut savoir raison garder pour défendre sa famille
ou ses biens. Et la meilleure protection est toujours le
silence. Car si la peur est normalement un phénomène
passager, elle devient chronique lorsque la menace est
elleèremême chronique. Or sous la 1 République, la menace a
duré vingt-six ans. C’est pourquoi beaucoup de Guinéens,
toujours méfiants même une fois le danger (presque)
disparu, sont devenus et restent taciturnes, voire mutiques,
pour les générations à venir. C’est ce qu’on appelle la
culture du silence.
Chez certains cependant, la braise couvait sous la cendre
et une escarbille en a parfois jailli – que le propriétaire n’a
pas pu ou voulu retenir, même en public. Ce sont
notamment ces étincelles que vous trouverez dans ce petit
livre roboratif et parfois explosif. Des flammèches d’espoir
échappées de l’âme d’un peuple que l’on a voulu assujettir
9 définitivement. Peut-être serviront-elles à souder la Guinée
de demain ?

P.S. Je remercie tous ceux qui ont bien voulu se plier à
mes questions, parfois indiscrètes, mais qui ont compris
mon propos : avant tout rendre hommage aux Guinéens
courageux et audacieux.
Malheureusement, je n’ai pu inscrire dans ce catalogue
que les personnages que m’a signalés mon entourage
immédiat. Je demande d’avance pardon à ceux qui ne
figurent pas dans ce palmarès, mais les prie, eux ou leurs
familles, de prendre contact avec moi
(ninekipe@gmail.com) pour une prochaine édition révisée
ou pour un tome 2 ! Merci.

10 AUDACE
Ose dire ce que tu oses faire.
Thalès de Millet – (VIe siècle av. J.-C.)

L’aurore ose quand elle se lève.
Christiane Taubira

1. Juvénile
Elle avait passé le dimanche chez sa grand-mère à
Dalaba et se hâtait de rentrer chez ses parents au carrefour
de la gare-voitures : elle devait y prendre son cartable pour
le collège. Le froid la saisit comme habituellement en
janvier-février au Fouta. Le prof de géo leur avait expliqué
que l’harmattan donnait ces basses températures en passant
sur le massif montagneux, mais elle n’avait toujours pas
compris comment un vent chaud venant du désert du Sahara
pouvait arriver si fraîchement à Dalaba.
Un attroupement devant la maison paternelle attira son
attention, comme si quelqu’un était mort dans la nuit. Mais
qui ? Personne n’était malade chez elle. L’angoisse la saisit.
La foule était si dense qu’elle ne pouvait même pas passer
et puis, qu’est-ce que c’était que ces deux grands bois fichés
en terre devant leur cour ? Ils n’étaient pas avant-hier
devant la maison de la veuve Koumbassa...
- Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à un lycéen
qu’elle reconnut à son uniforme.
- On va pendre ici deux jeunes Peuls que personne ne
connaît.
- Mais pourquoi ?
- Il paraît qu’ils sont condamnés à mort.
11 Elle s’avança au premier rang comme pour entrer chez
elle. Effectivement, un militaire passait une grosse corde au
cou de chacun des jeunes gens. Le gradé lança d’une voix
forte :
- La Révolution est toujours magnanime : elle laisse à
chaque condamné la possibilité de faire un vœu. Alors
qu’est-ce que tu veux, toi ?
- Je voudrais bien une cigarette…
L’adolescente vit le voisin vieux Bah sortir une cigarette
de sa poche, l’allumer et la tendre au jeune homme. Qui le
remercia chaleureusement.
- Et toi ?
- Moi, j’ai très soif ! Je voudrais de l’eau !
- Quoi ? Tu es déjà un contre-révolutionnaire et tu veux
encore gaspiller l’eau de la Révolution !!!
Un murmure hostile s’éleva de la foule des badauds.
L’adolescente bouscula le premier rang et rentra
brusquement dans sa maison. Elle remplit une grande
calebasse d’eau, ressortit aussitôt et, se carrant avec
détermination devant le jeune assoiffé, elle dit très fort :
- Hé bien, aujourd’hui, on va GASPILLER l’eau de la
Révolution !!!
Le futur pendu prit la calebasse et but avidement.
Longuement. Puis il regarda avec douceur la jeune fille et
lui dit à mi-voix :
- Merci beaucoup, Mademoiselle !
L’adolescente rentra chez elle et pleura amèrement.
En classe ce jour-là, le prof d’idéologie expliqua que 85
Guinéens contre-révolutionnaires avaient été pendus dans
toutes les préfectures du pays. On était le lundi 25 janvier
1971.




12 2. Familiale
El Hadj Djéli était à la fois l’ami du père d’Abdoulaye
Ghana et de la tante paternelle de Sékou Touré : leurs
concessions étaient voisines à Bissikrima.
Lorsqu’il apprend l’arrestation et l’envoi au camp Boiro
du fils d’Abdoulaye Ghana Diallo, – Mazariou Diallo,
commandant dans l’Armée de l’Air – il décide d’aller voir
Sékou Touré. À Conakry, il loge chez le père de l’arrêté,
mais sans lui dire pourquoi il est venu à Conakry.
Le Président le reçoit dans son bureau.
Sékou Touré : Assois-toi !
Samoura : Je ne m’assois pas, non. La lionne a fini de
manger tous les animaux en brousse et maintenant, elle
s’attaque à ses propres petits !
ST : ?… ?
S. : Tu arrêtes le fils d’Abdoulaye Ghana et tu le mets
au camp Boiro !
ST : Non, ce n’est pas moi.
S. : Qui oserait enfermer quelqu’un dans ce pays sans
ton aval ? Je suis venu pour que tu mettes la main de
Mazariou dans la mienne afin que je le ramène à son père.
Or, Mazariou était depuis 23 jours placé dans la cellule
de diète noire, dans le but évident de le faire mourir
d’inanition absolue. Voilà déjà 8 jours qu’il était dans le
coma, mais depuis le début, deux de ses étudiants, devenus
respectivement infirmiers et geôliers au camp,
s’arrangeaient pour le nourrir de force en lui mettant
directement de la pâte d’arachide dans la bouche. Malgré
les instructions du Responsable suprême, on ne pouvait
bien sûr pas le remettre en liberté dans cet état : on le soigna
donc pendant 15 jours à Boiro avant d’autoriser le vieux
Djély Samoura à venir le chercher.
La mère de Mazariou, très inquiète pour son fils, pressait
son mari d’aller demander la grâce du Président. De même
que bien des amis d’Abdoulaye Ghana. Mais ce dernier, qui
13 voyait pourtant tous les jours Sékou Touré, s’y
refusait immanquablement :
- Je ne PEUX pas demander pardon à Sékou pour mon
fils qui n’est coupable de rien !
Car quel avait été le motif de son arrestation ? Le 14 mai
1980, une grenade avait explosé au Palais du Peuple, sans
blesser personne. On a dit que cette grenade provenait de
l’Armée de l’air. Mazariou fut accusé en la circonstance
d’avoir transporté le marabout des putschistes.
Une autre intervention fut faite par un vieux syndicaliste
français, Gaston Amblard, membre de la CGT, qui vint à
Conakry voir Sékou Touré pour lui demander la libération
du fils d’Abdoulaye Ghana et lui rafraîchir la mémoire :
- Tu as oublié comment je t’ai défendu, toi, Sékou Touré,
lorsque tu avais un procès sur les bras en France en 1952.
Souviens-toi Sékou !
Sans attendre la réponse, Amblard repartit à Paris par le
prochain avion.
Mazariou fut libéré après la fin de sa « remise en état »
et qu’il eut repris un peu de poids.

3. Amicale (à hauts risques)
Colette Camara et Marie Soumah étaient deux
Françaises mariées à des Guinéens et heureuses d’habiter
Conakry avec leurs trois enfants chacune. Colette était
infirmière chez le Dr Héricord, unique clinique privée ayant
survécu à la vague d’étatisation qui avait submergé la
Guinée. Marinette était professeur de biologie au Lycée
Donka où ses élèves l’adoraient. Marie et Colette étaient
amies.
Théodore Soumah, époux de Marie et directeur adjoint
de la Banque du Commerce extérieur, fut interpellé chez
lui le dimanche 3 janvier 1971, au moment où la famille
s’apprêtait à faire ses adieux à une vieille tante partant pour
La Mecque. Motif : on le demande au camp Boiro pour lui
14