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Le Haut-Karabakh arménien

De
338 pages
Qu'est-ce que le Haut-Karabakh? Enclave arménienne au sein de l'Azerbaïdjan, les Bolcheviks l'avaient offert à cette république, dans une politique du "diviser pour mieux régner". Après 70 années de gel soviétique, le Haut-Karabakh demande son rattachement à l'Arménie; le Soviet Suprême d'URSS le refuse. L'éclatement du bloc soviétique devient l'occasion pour lui de proclamer son indépendance et de construire son propre Etat. Mais peut-on vraiment parler d'Etat ? Ces non acteurs de l'ordre international créent de nouvelles formes de réseaux et contribuent à remodeler la géopolitique du XXIème siècle de façon inattendue.
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Le Haut-Karabakh arménien
Un Etat virtuel ? Sévag Torossian
Le Haut-Karabakh arménien
Un Etat virtuel ?
L'Harmattan L'Harmattan Italia L'Harmattan Hongrie
5-7, rue de l'École-Polytechnique Via Degli Artisti, 15 Knnyvesbolt
75005 Paris 10124 Torino
Kossuth L. u. 14-16
FRANCE ITALIE
1053 Budapest
Couverture : René Magritte, Clairvoyance, 1938.
ADAGP, Paris, 2005 ©
www.1 i brairieharmattan .com
e-mail : harmattan 1@wanadoo. fr
L'Harmattan, 2005 ©
ISBN : 2-7475-8727-4
EAN : 9782747587273 piatigo„ ,,
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Sigles et abréviations
AAA Armenian Assembly of America
AEN Alliance de l'Entente Nationale
ANCA Armenian National Committee of America
CCE Commission Centrale Electorale
CEI Communauté des Etats Indépendants
CMAE Comité des ministres des Affaires étrangères
CSCE Conférence Pour la Sécurité et la Coopération
en Europe
FPA Front Populaire d'Azerbaïdjan
FRA Fédération Révolutionnaire arménienne (Dashnag)
HCR Haut Commissariat aux Réfugiés
HLPG High-Level Planification Group
MFP Mouvement du Front Populaire
MNA Mouvement National arménien
OCLK Organisation des Combattants de la Libération du
Karabakh
ONU Organisation des Nations-Unies
OSCE Organisation pour la Sécurité et la Coopération
en Europe
PDA Partie Démocratique d'Arménie
PLD Parti Libéral Démocratique
République du Haut-Karabakh RHK
RNK République du Nagorny-Karabakh
UAN Union pour l'Autodétermination Nationale
UDA Union Démocratique Artsakh
UDN Union Démocratique Nationale
UGAB Union Générale Arménienne de Bienfaisance
Yeni Azerbaijani Partiyasi YAP
7
à G. et S.
mes deux Montagnes... "Le virtuel est ce qui nous aide à devenir ce que nous ne sommes pas
encore."
Philippe Quéau,
Le Monde de l'éducation, 2001
L'histoire du Haut-Karabakh est celle de l'impertinente survie
d'un petit peuple oublié. Au fin fond du Caucase, repliée dans ses
montagnes, une enclave arménienne au sein de l'Azerbaïdjan refait
surface, après soixante dix armées de gel soviétique. La perestroïka
permet l'impensable : les langues se délient, la mémoire se libère ; les
hommes se rassemblent pour se rappeler que chaque peuple aspire à
être maître de son destin. Ainsi, le XXI' siècle a commencé en
1991 : si l'éclatement du bloc soviétique a symboliquement marqué la
victoire de la globalisation du modèle politique et économique
occidental, il a également vu naître de nouveaux Etats à l'Est. A
travers l'exemple du Haut-Karabakh, c'est tout le problème de
l'étatisation des entités politiques contestées, à l'aube du XXl èl'
siècle, qui est soulevé. En marge des quinze Républiques soviétiques,
nombre d'entités régionales ont également revendiqué leur indépendance.
Une indépendance contestée. Une revendication qui prend les allures
combat de minoritaire, où l'Etat devient le nouveau d'un véritable
support symbolique des mouvements de libération nationale. C'est
aussi un droit à une existence pacifique et cohérente, exprimé par des
minorités opprimées.
Ainsi, en 1991, le Haut-Karabakh se proclame République
indépendante. Cette proclamation provoque une double contestation :
celle de l'Etat dans lequel il était enclavé jusque là, l'Azerbaïdjan ;
celle de la scène internationale, qui est dès lors appelée à jouer un rôle
de médiation. Cette double contestation plonge de régulation et
aujourd'hui le Haut-Karabakh dans une période transitoire, dans
"territoire sans statut", tel qu'il laquelle il apparaît comme étant un
Objet étatique l'avait été avant son inclusion dans le bloc soviétique. "
il est bien une entité politique contestée : une mal identifié " 1 ,
Selon l'expression de J.C. Colliard, à propos d'Andorre, in " L'Etat d'Andorre ",
AFDI, 1993, p. 377.
11 population implantée sur un territoire donné et dotée d'une structure
dirigeante, se réclame d'un statut que ne lui reconnaît pas l'ordre
international. La capacité d'une entité politique, quelle qu'elle soit, à
revendiquer le statut d'Etat est rendue possible par la souplesse des
critères posés par le droit international : il faut, mais il suffit, d'un
territoire, d'une population et d'un Gouvernement. Néanmoins, la
naissance d'un Etat, à l'aube du XXI ème siècle, suppose une irruption
brutale, qui engendre un conflit et provoque une secousse de l'ordre
international. Au centre du problème du Haut-Karabakh se trouve
ainsi le thème de l'Etat : victime d'une oppression croissante en
Azerbaïdjan au cours de soixante-dix années de communisme, le Haut-
Karabakh est en quête d'existence politique. L'éclatement du bloc
soviétique devient une occasion de renaître ; au statut soviétique de
"région autonome" se substitue celui de l'Etat, à la fois symbole et
condition d'existence sur la scène internationale.
Aujourd'hui, la République "autoproclamée" comme
disent les journalistes - du Haut-Karabakh représente officiellement
. L'étude du territoire karabakhien est elle-une superficie de 4400 km 2
même problématique ; elle constitue à la fois le fondement et l'enjeu
du conflit entre les Arméniens et l'Azerbaïdjan. Quatre catégories de
territoires doivent être distinguées : le territoire officiel, tel qu'il est
décrit sur les cartes et qui comprend six régions (Askéran, où se situe
la capitale Stepanakert, Mardouni, Mardakert, Hadrout, Chouchi,
Chahoumian) ; le territoire demeuré sous le contrôle de l'Azerbaïdjan : la
région de Chahoumian ; les territoires azéris sous le contrôle de
l'aimée du Haut-Karabakh (Koubatli, Zanguélan, Djebraïl, Fizouli,
Aghdam) ; les "territoires-tampons" entre l'Arménie et le Haut-
Karabakh (Latchine et Kelbadjar), officiellement azéris mais quasi-
intégrés au territoire officiel, auxquels s'ajoutent ainsi deux nouvelles
régions.
La population du Haut-Karabakh est officiellement de 160.000
habitants en 1999. Néanmoins, les difficiles conditions de vie d'après-
guerre ont provoqué l'exode de plus d'un quart de la population
karabakhienne, ce qui la réduit à 100.000 habitants. La population
comprend actuellement 98% d'Arméniens ; les 22% d'Azéris qui y
vivaient avant sa proclamation d'indépendance ont fui vers Bakou
pendant la période des affrontements 2. Le Haut-Karabakh a toujours
2 En 1989, selon le dernier recensement soviétique, le Haut-Karabakh regroupait
12
été très majoritairement peuplé d'Arméniens. Selon certains acteurs,
cette population serait en constante croissance depuis la stabilisation
de la situation : 560.000 Arméniens de Bakou, Soumgaït et
Kirovabad, chassés lors des hostilités, auraient en effet émigré vers
l'Arménie et le Haut-Karabakh, notamment vers le corridor de
Latchine dont le repeuplement contribuerait à l'intégration des
territoires-tampons à la République "autoproclamée" 3, mais également
vers la Russie et les autres pays de l'Est. Son territoire exigu et sa
population modeste le font entrer dans la catégorie des micro-Etats.
Ses structures étatiques sont celles des Etats occidentaux, dont il s'est
inspiré pour rompre avec le communisme. Sa structure administrative
est néanmoins restreinte : moins de 500 personnes travaillent pour
l'Etat. Ce personnel ne bénéficie d'aucun statut et sa formation n'est
pas toujours assurée : seule une minorité de dirigeants a bénéficié
d'une formation appropriée dans un des pays de l'ex-Union soviétique.
Les organes centraux sont taillés aux mesures de la petite République :
15 à 30 personnes composent les administrations ministérielles. L'Etat est
fortement centralisé, bien que des efforts de décentralisation aient été
réalisés, notamment par l'adoption d'une loi sur l'autogestion locale.
Cette centralisation résulte de deux éléments : le contexte conflictuel,
qui place l'Etat sous le régime de la loi martiale, et l'héritage
soviétique, qui ne permet pas encore une distinction nette des sphères
publique et privée.
Si l'Etat est au centre du problème du Haut-Karabakh, il est
également le terrain d'expression de formulations sous-jacentes
comme le droit à l'autodétermination. Le Haut-Karabakh n'est pas un
exemple isolé de revendication à l'autodétermination : il n'est qu'un
des éléments d'une nouvelle vague, qui pousse à s'interroger sur une
nouvelle approche de ce droit et contraint l'ordre international à
appréhender ce principe en dehors des situations de décolonisation. En
effet, l'ensemble de l'espace post-soviétique est concerné : en Géorgie,
l'Abkhazie et l'Ossétie du sud ont proclamé leur indépendance, ce qui a
provoqué un affrontement avec les autorités géorgiennes, alors que
l'Adjarie menaçait - au moins jusqu'en 2004 - de faire également
sécession. Au sein de la toute petite Moldavie, les russophones de
189.000 habitants, dont 76,9% d'Arméniens et 21,5% d'Azéris.
3 Entretien avec Samuel Babayan, ministre de la Défense du Haut-Karabakh, le 14
avril 1999 à Stepanakert
13 Transnistrie ont combattu le pouvoir central avant de signer un
mémorandum en mai 1997 leur octroyant une large autonomie ; mais
la situation est loin d'être résolue. En Ukraine, pro-russes et pro-
occidentaux se dévoilent désormais ouvertement, tandis que la Crimée,
après une éphémère revendication d'indépendance, a cédé aux pressions
internationales. La Transcarpatie a, dès 1991, joué la carte de
l'autonomie, et quant à la Russie, plusieurs mouvements sécessionnistes,
comme en Tchétchénie ou au Tatarstan se déchaînent. D'autres
Républiques autonomes, comme la Carélie ou la Kalmoukie ont défié
les autorités au nom du peuple, tout comme les grandes régions de
Sibérie, dont on entend peu parler.
Ce mouvement est également visible en dehors de l'espace
post-soviétique : en Irak et en Turquie, la cause des Kurdes, quatrième
peuple du Moyen-Orient, est sévèrement réprimée et laisse perdurer
l'intenable domination des peuples sans Etat. Des minorités peu
connues en Occident, comme les Karens en Birmanie, invoquent le
droit des peuples depuis des décennies. Alors que l'invasion du Tibet
perdure, le statut de Taiwan évoluera sans doute encore, malgré la loi
anti-sécession adoptée par le Parlement chinois en mars 2005 ; et c'est
peut-être l'ensemble de la région, comme la Mongolie ou la province
de Xinjiang, qui verront s'amplifier un sentiment autonomiste.
Théodore Christakis évoque une multitude de situations problématiques
qui perdurent, à l'aube du nouveau millénaire. En Inde, les foyers de
tensions sont multiples ; le Cachemire et le Pendjab ne sont que leur
face dévoilée. Aux Philippines, la lutte armée des musulmans à
Mindanao pour un Etat indépendant est très meurtrière. La question
tamoule et la violence persistante déstabilisent profondément le Sri
Lanka. En Afrique, le conflit en Angola, la création de l'Erythrée, les
tensions sécessionnistes en Ethiopie, le nord du Kenya, le problème
touareg au Mali, la guérilla de Casamance au Sénégal, la guerre du sud
contre le nord au Soudan, l'agitation sécessionnistes du Zanzibar ; bref, un
héritage géopolitique annonciateur. En Océanie encore, la Papouasie-
Nouvelle Guinée, qui recrute sans succès des mercenaires pour
combattre les sécessionnistes de Bougainville. En Amérique enfin,
l'épineuse indépendance du Québec, l'éventail des revendications des
peuples autochtones du Canada, des Etats-Unis, du Brésil, du
Nicaragua, du Guatemala 4...
4 Voir l'excellent ouvrage de Christakis (T.), Le droit à l'autodétermination en
14 On le voit, le problème du Haut-Karabakh n'est qu'une
goutte d'eau de la vague des revendications fondées sur le droit à
l'autodétermination. Cette globalisation du droit des peuples débouche
sur une situation complexe : bien que ponctuelles et indépendantes les
unes des autres, ces revendications ne peuvent plus être considérées
comme des actes isolés, susceptibles d'être longtemps canalisées par
l'ordre international, sous couvert de l'argument d'un "monde fini " 5 .
Ces mouvements sont perçus comme perturbateurs de l'ordre
international : la réalité est refoulée, au nom d'un principe de stabilité
qui, paradoxalement, n'existe qu'en apparence à l'échelle mondiale ;
ce principe de stabilité n'a pour vocation que de protéger l'Occident.
Conflit irrésolu, le thème du Haut-Karabakh est un problème aux
facettes multiples : création d'un Etat au sein d'un autre Etat,
confrontation du droit des peuples au principe d'intégrité territoriale,
reconnaissance d'une République dite " autoproclamée "6, enjeux
économiques et stratégie des grandes puissances, réseaux claniques,
mimétisme institutionnel et réception du modèle politique occidental
dans un contexte post-soviétique ; autant de facettes qui font du Haut-
Karabakh un problème complexe auquel aucune solution n'a été
trouvée depuis quatorze ans. Le Haut-Karabakh est fondamentalement
un problème, c'est-à-dire, une question à résoudre. Equation aux
inconnues multiples, le problème du Haut-Karabakh se développe dans un
espace opaque : "zone de non-droit", "territoire sans statut", dédale juridique
ou échiquier politique ; des acteurs internes et externes, identifiés ou voilés,
sont contraints de prendre en compte l'entité karabakhienne qui, pour les uns,
est une pièce maîtresse, pour les autres, un simple pion. Consacré par les uns,
instrumentalisé par les autres, le Haut-Karabakh est envisagé comme un
problème, rarement comme une solution.
dehors des situations de décolonisation, la documentation française, Monde
européen et international, CERIC, Université d'Aix-Marseille III, 1999.
5
Selon l'expression de Daillier (P.) et Pellet (A.), Droit international public, Paris,
2002.
6 L'appellation "République autoproclamée" ne renvoie pas à une définition
juridique précise. Néanmoins, elle tend, dans le langage courant, à désigner une
entité politique qui se réclame du statut étatique et ne bénéficie pas de l'approbation
de la scène internationale. Le terme n'est pas tout à fait neutre puisque sa
connotation péjorative sous-entendrait qu'une République ne peut pas être
seulement "autoproclamée" - alors que, naturellement, toutes les Républiques sont
autoproclamées - ; elle devrait être également proclamée par ses pairs.
15 L'approche même de la question est problématique :
approche occidentale d'une situation fondée sur l'héritage post-
soviétique, objectivation d'une réalité peu familière à la culture
européenne, codes moraux, clans et ensembles de règles culturelles
informelles sous-jacentes au travail d'acculturation et à la transposition
d'un modèle occidental fondamentalement différent, autant
d'éléments qui sous-entendent que le problème du Haut-Karabakh
n'est pas intelligible à partir d'une simple version institutionnelle.
Peuple montagnard du Caucase, les Karabakhiens - ou "Karabakhtsi",
selon le terme employé - sont des Arméniens à part ; la référence à la
culture karabakhienne est nécessaire pour comprendre la vie politique
de la jeune République. Pour être rendu lisible et pré-visible, le
problème du Haut-Karabakh est canalisé par la diplomatie
internationale : l'ONU, dans un premier temps, puis l'OSCE, dans un
second temps, se sont succédées pour encadrer le différent arméno-
azéri. Les efforts tendant à résoudre le problème semblent pourtant
limités. Sur la scène officielle, le rythme des propositions
diplomatiques est peu soutenu : les réunions demeurent ponctuelles ;
en quatorze ans, seules trois propositions concrètes ont été formulées.
Cela s'explique par deux facteurs : d'une part, le cessez-le-feu en
1994 donne l'image d'une stabilisation apparente de la situation, ce
qui limite le recours aux interventions extérieures ; d'autre part, le
conflit du Haut-Karabakh est occulté par d'autres situations plus
préoccupantes, comme le Kosovo ou la Tchétchénie. Néanmoins,
quelques propositions semblent avoir été faites dans les coulisses :
proposition d'échanges du Haut-Karabakh contre le sud de l'Arménie,
offre américaine de trois milliards de dollars à l'Arménie pour un
compromis, le problème du Haut-Karabakh reste opaque jusque dans
les négociations. Peu d'informations sont dévoilées ; celles qui le sont
demeurent peu convaincantes, comme la proposition d'instaurer un
"Etat commun", qui laisse le juriste perplexe. Sous l'angle du droit
international, le problème du Haut-Karabakh dérange : concilier
l'inconciliable, à savoir le principe d'intégrité territoriale et le droit
des peuples, appliquer le droit à l'autodétermination dans un contexte
post-colonial, reconnaître une République "autoproclamée", tels sont
les grands aspects du problème au regard du droit international à
l'aube du XXIerne siècle. Sous l'angle de la théorie de l'Etat, le
problème du Haut-Karabakh est tout aussi dérangeant : la République
16 du Haut-Karabakh dispose des attributs de l'Etat moderne - même
naissant, même si elle ne constitue qu'un micro-Etat -, mais aucun
Etat ne la reconnaît à ce jour.
A ce contexte global, s'ajoute un paramètre régional : le
Caucase, composé de trois Républiques (Arménie, Azerbaïdjan,
Géorgie), n'offre pas un environnement favorable à l'apparition d'un
nouvel Etat. La personnification du Haut-Karabakh s'est toujours faite
au travers d'autres Etats que lui : l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Ses
efforts d'autonomisation se sont toujours heurtés à ces deux Etats ; les
liens culturels indéfectibles entre le Haut-Karabakh et l'Arménie font
intervenir cette dernière comme acteur à part entière dans un litige
interne à l'Azerbaïdjan. Dès lors, la position du Haut-Karabakh relève
d'un double paradoxe structurel. Le premier paradoxe résulte d'un
mouvement contradictoire : un mouvement d'autonomisation à l'égard de
toute tutelle, concrétisé par l'étatisation ; un mouvement de
rattachement à l'Arménie, la "mère-patrie". Ce paradoxe s'explique
par un élément historique : le 23 mars 1988, la région du Haut-
Karabakh - autonome au sein de l'Azerbaïdjan - demande son
rattachement à l'Arménie : celui-ci lui est refusé par le Soviet suprême
d'URSS ; pour se libérer de la tutelle azerbaïdjanaise, elle s'autoproclamera,
à l'éclatement du bloc soviétique, République indépendante. Ainsi, la
cause première de l'étatisation du Haut-Karabakh réside dans le refus
de rattachement à l'Arménie par le Soviet suprême d'URSS. Depuis, la
volonté de rattachement est restée à l'état latent dans la conscience
collective et plus ou moins dévoilée dans les projets politiques. Le
rattachement est donc en attente d'une détermination satisfaisante du
statut, par application des principes du droit international. L'Arménie
ne peut en effet revendiquer un rattachement sans risquer de
transformer le litige en conflit international. Le second paradoxe, qui
résulte du premier, tient précisément à la singularité du projet
d'étatisation : il réside en la création d'un Etat qui est déjà voué à
disparaître. Le Haut-Karabakh s'est érigé en Etat dans l'unique
objectif d'autonomisation vis-à-vis de l'Azerbaïdjan, motivé par la
volonté de se rattacher à l'Arménie à plus ou moins longue échéance.
Alors que "les Etats existants se veulent établis de façon indéfinie, et
aspirent à réaliser la vérité éternelle de leurs peuples " , l'étatisation 7
7 Sur (S.), Relations internationales, Montchrestien, 2 ème ed., Paris, 2000, p. 181.
17 du Haut-Karabakh donne une définition de l'Etat remodelée par sa
finalité : loin d'être éternel, l'Etat peut "mourir" par sa propre volonté.
L'Etat apparaît comme étant "à durée déterminée" en devenant un
cadre volontairement périssable. L'Etat finalisé, que constitue le Haut-
transitoire, provisoirement institué pour une durée Karabakh, est donc
plus ou moins définie selon les projets politiques.
L'étatisation (lu Haut-Karabakh est rendue plus complexe par
un autre paramètre : elle est fondée sur une stratégie d'autonomisation,
non seulement par rapport au pouvoir azerbaïdjanais, mais également
par rapport à l'Arménie elle-même. En effet, cette dernière ne souhaite
plus forcément l'absorber : le problème karabakhien est devenu un
frein au développement économique de la jeune République
d'Arménie. En outre, la confiance que peut témoigner le Haut-
Karabakh à l'égard de l'Arménie reste fragile. Ce rapport ambigu et
parfois contradictoire entre l'Arménie et le Haut-Karabakh dévoile une
dont la cohérence n'est pas diversité de comportements politiques,
toujours saisissable : pour certains acteurs, le rattachement serait, non
seulement à l'état de projet, mais d'ores et déjà réalisé ; d'autres
rejettent cette idée, en l'imputant à une conscience nationale idéaliste ;
d'autres, enfin, s'attachent davantage à la pérennité du Haut-Karabakh,
en tant qu'Etat à part entière, acteur de la scène internationale. Ce
paradoxe - d'un côté, le Haut-Karabakh affiche son souhait de devenir
un acteur de la scène internationale ; de l'autre, son institutionnalisation
recouvre une osmose de fait avec l'Arménie conduit à poser deux
questions : 1- le Haut-Karabakh est-il un Etat virtuel? Le qualificatif
"virtuel" (du latin virtus : force) retranscrit une ambivalence : il
désigne, à la fois, ce qui n'est qu'en puissance (potentiel, possible) et
"par des ce qui concerne la simulation d'un environnement réel
L'ambivalence de ce terme rend images de synthèse traditionnelles".
bien compte de la situation. D'une part, le Haut-Karabakh est un Etat
en puissance : la reproduction du modèle étatique occidental dans le
Haut-Karabakh a mis en oeuvre un processus d'institutionnalisation,
où chaque élément symbolique de l'Etat - du drapeau jusqu'à la
présidence de la République - a été transcrit. D'autre part, on peut se
demander s'il ne s'agit que d'une "image de synthèse", c'est-à-dire,
d'une façade structurelle faisant de l'Etat une coquille vide. 2 - Le
Haut-Karabakh n'est-il qu'un simple pion dans un jeu régional et
international qui le dépasse ? Exposé en première ligne au danger
18 d'éviction, disposant d'une faible marge de manoeuvre, de peu de
choix de mouvements, le pion peut également, à lui-seul ou avec
d'autres acteurs, bloquer des opérations planifiées par d'autres
stratèges.
En outre, le problème du Haut-Karabakh constitue, avec la
question de la reconnaissance du génocide arménien de 1915, l'un des
deux thèmes clés de la Cause arménienne, qu'il a contribué à
actualiser, voire à valoriser. La victoire militaire du Haut-Karabakh et
son indépendance de fait ont, dans la conscience collective des sept
millions d'Arméniens du Caucase et de la diaspora, une valeur
symbolique porteuse d'une très grande charge affective : domination,
pertes de territoires et génocide ont forgé une pathologie lourde de
blessures profondes conditionnant le nationalisme arménien ; le culte
du Karabakh est célébré comme une renaissance idéologique. Le rêve
d'une Arménie " libre, indépendante et unifiée", face à l'attribution,
en 1918, de toute la partie ouest du territoire historique à la Turquie, à
l'issue du génocide, a été ravivé par la victoire arménienne du Haut-
Karabakh, qui constitue une victoire pour la nation arménienne tout
entière. Dans ce cadre, les revendications karabakhiennes ne constituent
qu'une partie d'un ensemble : si de telles revendications ne peuvent
plus apparaître sur les territoires arméniens attribués à la Turquie, tout
en restant vivantes en diaspora, en revanche, certains mouvements
nationalistes arméniens, comme à Akhalkalak en Géorgie, les
avancent de manière latente. Face à cet éclatement, le rattachement du
Haut-Karabakh à l'Arménie aurait au moins une vertu apaisante en
répondant au besoin de justice ressenti par la petite nation arménienne.
Néanmoins, le problème arménien n'est, ni d'un intérêt politique
crucial, ni d'un enjeu démographique important, ce qui explique le
peu d'intérêt porté à la question. La solution au problème ne peut donc
être envisagée que dans un contexte plus global.
L'essence du problème du Haut-Karabakh est fondamentalement
identitaire : incertaine quant à son statut tout au long d'une histoire
tumultueuse, l'entité karabakhienne, pour exister, doit s'inventer.
Spécificité ethnique ou entité indissociable de la nation arménienne, la
représentation symbolique du Haut-Karabakh est aussi complexe que
déterminante pour le choix de son orientation structurelle et politique.
L'Etat virtuel n'est ni un "faux Etat", ni tout à fait un "Etat effectif'. Il
est bâti sur un socle territorial sur lequel vit une population et est doté
19 de structures gouvernementales : il se distingue du "faux-Etat" par la
réalité de ses attributs et par sa capacité d'action politique; il
implique une croyance en ses institutions, aussi bien de la part des
dirigeants que de la population. L'Etat virtuel se distingue de l'Etat
effectif avant tout par l'absence du revêtement juridique qu'est la
reconnaissance, qui le transforme en acteur international à part entière.
L'histoire offre des exemples d'entités contestées n'ayant pas bénéficié de
règlement diplomatique et qui voient ainsi lour situation se pérenniser ;
c'est le cas du nord de Chypre, où un Etat a été créé il y a plus de
trente ans, sans pour autant être reconnu par la communauté
internationale. En outre, dans un environ] iement étranger à la culture
juridique occidentale comme le Cauca_ie, la reconnaissance n'est
perçue que comme une fiction juridique; elle n'est envisagée que
comme passeport d'entrée sur la scène internationale.
"Karabakhiens", pour Aucun auteur occidental ne pale de
désigner les habitants du Haut-Karabak h, pour lesquels tout le monde
- Arménien ou non - reprend le terme arménien de "Karabakhtsi",
comme pour éviter une trop forte personilalisation ; or, la personnification
a bien eu lieu, même si les auteurs ( .t journalistes continuent de parler
d'Arméniens ou de population du Haut-Karabakh, ce qui témoigne d'un
manque de connaissance du contexte; social et politique. Ainsi, des
événements majeurs, comme la tentLtive d'assassinat du Président de
la République, ou les élections, quelles qu'elles soient, n'ont été que
très succinctement abordés dans la presse internationale. Le sujet revêt
un intérêt exceptionnel au regard des conditions de formation d'un
Etat : le Haut-Karabakh est un laboratoire permettant d'analyser cette
naissance en grandeur nature, en raison de l'exiguïté du territoire ; on
est ainsi à même de constater à quel point l'armée est l'institution
centrale de l'Etat, et sans doute l'institution originaire, d'y retrouver la
puissance collective originaire, ainsi que les premiers balbutiements d'un
processus d'institutionnalisation rudimentaire. La naissance de
l'Etat karabakhien donne un aperçu en temps et en taille réels
des conditions de la naissance des Etats, même si le contexte est
spécifique. Voir à quel point l'Etat est une construction de
l'esprit force à l'humilité ; si l'existence de l'Etat va de soi
"Personne n'a en Occident, il n'en a pas toujours été ainsi.
jamais vu l'Etat. Qui pourrait cependant nier qu'il soit une
20 réalité ? La place qu'il occupe dans notre vie quotidienne est
telle qu'il ne pourrait en être retiré " 8 .
Les enjeux du sujet dépassent largement le cadre du Haut-
Karabakh : l'exemple étudié permet de mettre en lumière trois
spécificités tenant à la revendication du statut d'Etat par les entités
politiques contestées, à l'aube du XXI ème siècle : l'auteur, la finalité et
le moment. Tout d'abord, le processus d'étatisation d'une entité
contestée est caractérisé par de fortes pressions externes que ne
connaissent pas, par exemple, les quinze Républiques issues du bloc
soviétique, et qui sont autant de freins à l'étatisation, ainsi que par de
faibles ressources internes (économiques et politiques). Ensuite, la
finalité de l'étatisation n'est pas forcément de perdurer indéfiniment :
solution de repli, l'Etat apparaît ici, à la fois, comme un "Etat
précaire" et comme un mode d'expression d'un phénomène
minoritaire. Enfin, la revendication du statut d'Etat par les entités
politiques contestées appartient à un moment précis de l'histoire de
l'Etat : après l'émergence du concept en Europe (XVII-XVIII ème
ème siècles), le siècles), l'extension à l'ensemble de la planète (XIX-XX
modèle étatique est revendiqué par les nouveaux mouvements de
libération (XX-XXI ème siècles). La fin du vingtième siècle a été
permissive : la prolifération étatique actuelle se double de la
multiplication d'entités qui n'entrent pas dans le concert des Etats,
mais qui pourtant perdurent ; ces "Etats virtuels" acquièrent ainsi une
certaine réalité grandissante, en marge de la scène interétatique. Ils
font l'économie de certains attributs de l'Etat - ou de la reconnaissance
- car leurs fondements reposent sur d'autres paramètres, comme la mise
en réseau et les alliances stratégiques avec d'autres puissances.
Ainsi, l'étude du Haut-Karabakh fait apparaître une série de
questions sous-jacentes : peut-on y voir l'émergence d'une forme
particulière d'Etat ? Y a-t-il un processus historique propre, un
environnement politique et géopolitique spécifiques qui prédéterminent les
entités contestées à évoluer vers l'étatisation ? Quelle est la nature du
processus d'institutionnalisation de ces entités ? De ses équilibres
internes ? Des pressions externes ? Enfin, quel avenir pour ces
entités ?
Burdeau (G.), L 'Etat, Points, Essai, Paris, 1970, p.13.
21 Première partie
UNE SOLUTION DE REPLI
Pourquoi le Haut-Karabakh s'est-il constitué en Etat ? Cette
interrogation, d'une apparente naïveté, est incontournable pour
comprendre la nature politique de cette micro-entité, qui cherche à
accéder à la scène internationale. Tout d'abord, il y a sans doute en
surface les causes objectives : le Haut-Karabakh s'est constitué en Etat
parce que le droit international ne l'interdit pas. Mieux : l'ordre
international n'offre pas d'alternative au statut d'Etat aux peuples qui
souhaitent vivre pleinement leur identité politique. Se profilent ensuite
les causes subjectives : le "désir d'Etat" de la population
karabakhienne traduit sa volonté de déterminer librement sa structure
politique. Enfin, il y a les causes profondes, d'ordre socio- historiques :
le Haut-Karabakh ne s'est proclamé République indépendante qu'à
l'issue du refus du Soviet suprême d'URSS de le rattacher à
l'Arménie. Dépasser les causes objectives et subjectives de
l'étatisation du Haut-Karabakh est nécessaire pour en saisir le sens ;
ce cheminement fait apparaître une troisième dimension : l'Etat est un
instrument de repli. Etat introverti, le Haut-Karabakh se renferme sur
lui-même dans un double objectif de verrouillage externe et
d'institutionnalisation interne. Mais bien avant cela, l'étude de la
genèse de l'étatisation du Haut-Karabakh implique de chercher dans
l'histoire plus lointaine des explications à la situation actuelle. Cette
démarche permet de voir à quel point ses caractéristiques sont
constantes à travers le temps et demeurent aujourd'hui.
1- La quête historique d'une identité politique
Qu'est-ce que le "Haut-Karabakh" ?
L'histoire du Karabakh est très ancienne mais relativement
méconnue. "Qui, avant février 1988, a jamais entendu parler, à
l'extérieur de l'URSS, hors des cercles arméniens et azéris, du Haut-
23 Karabakh ?". Ce constat d'Hélène Carrère d'Encausse` révèle un
malaise beaucoup plus profond que l'absence d'intérêt géopolitique ou
le manque d'information. Les premières données historiques relatives
à cette région remontent au Vlème siècle avant J.C. et se confondent
avec l'histoire de l'Arménie. Jusqu'au v ème siècle (après J.C.),
l'étendue géographique qui correspond à l'actuel Haut-Karabakh
désigne une province du royaume de la Grande Arménie. En 428 -
date-clé de l'histoire de l'Arménie -, l'ensemble de la région passe
sous domination perse. La Transcaucasie est alors divisée en trois
nouvelles entités administratives ; les régions qui correspondent au
Karabakh sont politiquement coupées de l'Arménie. Ainsi, dès le V ême
siècle, subissant les conséquences du morcellement de l'Arménie dont
les parcelles tenteront tant bien que mal de reconstituer des îlots
d'indépendance, le Karabakh évolue au gré des dominations, tout en
gardant une relative autonomie. Dans cet espace de morcellement
territorial, une douzaine de dominations se succèdent, au gré des
conquêtes militaires : mihranide (perse) au VIl ème siècle, arabe au
ème , IXème, sedjoukide (turc) puis géorgienne au XI ème, mongole au XIll
eme, ottomane puis perse turkmène au XV è', séfévide (perse) au XVI
au XV1IC e, russe et tatare par la suite. Le Karabakh subit une série de
mutations statutaires, tout en s'efforçant de préserver son identité,
parfois au gré de négociations, d'autres fois au prix de massacres et de
destructions.
Ainsi, l'histoire du Karabakh est caractérisée par une
oscillation entre imposition d'une domination et affirmation
identitaire. Le problème n'est donc pas nouveau : il s'étend sur une
période de quinze siècles. Le Karabakh rejette une domination avec
laquelle toutefois il négocie, et qui forge et refond son statut tout au
long de l'histoire. Christianisé au ni ème siècle comme le reste de
l'Arménie, le Karabakh évolue jusqu'au XIX ème siècle dans un espace
La plupart des statuts qu'il acquiert au essentiellement musulman.
cours de l'histoire renvoient ainsi à des appellations arabe, turque ou
perse : "Touman", sous l'occupation mongole, "Khanat" ou
"Mélikat" sous les dominations turkmène, perse et ottomane, qui
correspondent à des formes d'autonomie. Le statut du Karabakh
semble toujours négocié, voire attribué par une autorité exogène. La
domination que subit le Karabakh n'est pas continue : les Empires se
9 Carrère d'Encausse (H.), La gloire des nations, Fayard, Paris, 1991, p. 85.
24 forment puis se morcellent ; chaque période de changement favorise le
développement des pouvoirs locaux. Ainsi, après la conquête arabe de
la Transcaucasie au VIII' siècle, où une vaste unité administrative
appelée Arminiya est formée, les pouvoirs locaux profitent, au IX ème
siècle, de l'affaiblissement de l'autorité arabe pour affermir leur
autonomie. Il en est ainsi à chaque période de transition, où le statut
est périodiquement renégocié. L'autonomie du Karabakh n'est ainsi
jamais ni acquise, ni absolue. Comment, dès lors, une entité aussi
restreinte que le Karabakh a-t-elle réussi à négocier une autonomie
que d'autres pouvoirs locaux ne parviennent pas à obtenir ?
La spécificité karabakhienne repose sur la combinaison de
deux paramètres : la position géographique et la structure sociale. La
géographie se caractérise par deux éléments : le "territoire-frontière"
et le "repli montagneux". D'une part, le Karabakh se situe dans une
zone de confins et revêt ainsi toutes les caractéristiques inhérentes aux
territoires-frontières : voie de passage entre l'Europe occidentale et
l'Europe orientale, au confluent de trois Empires (ottoman, perse et
russe) ; frontière du "monde arménien" ; frontière entre mondes
chrétien et musulman. Le Karabakh est donc, par nature, exposé aux
changements de démarcations territoriales des puissances environnantes.
Zone mouvante, sa position géographique est toujours d'un intérêt
crucial, ce qui explique qu'il soit traité différemment des autres
régions arméniennes. Il revêt également un intérêt commercial
important, en tant que voie de passage. D'autre part, le paysage
montagneux du Karabakh constitue un atout majeur en matière de
sécurité. Région forestière riche de collines et de vallées, le Karabakh
montagneux (ou "Nagorny-Karabakh" selon l'appellation russe) est
un authentique berceau de résistance. Sa conquête par les armées
étrangères est d'autant plus difficile qu'elle nécessite une
connaissance approfondie du terrain. Cette dimension géostratégique
permet d'ailleurs d'expliquer la différence entre "Karabakh" et
"Haut-Karabakh" : le premier renvoie à une région étendue
englobant des plaines qui ne résisteront pas aux invasions ; le second
désigne le repli montagneux d'une entité qui apparaît irréductible et
imprenable. L'explication géographique de la dénomination "Haut"
Karabakh doit néanmoins être complétée par une précision historique.
Le terme Karabakh apparaît au XV èrne siècle. Lorsque les Perses
divisent la Transcaucasie en trois gouvernorats (Erevan-Nakhitchevan,
25 Karabakh-Gandzag, Chirvan), des pouvoirs locaux se forment au sein
de ces provinces. Dans les plaines, les autorités persanes établissent
une série de Khanats musulmans, dont l'un est appelé Khanat du
Karabakh ; dans les zones montagneuses, elles maintiennent l'autorité
des seigneurs arméniens. Deux entités distinctes portent alors le nom
de Karabakh : celle de la plaine, établie par les Perses ; celle de la
Nagorny-Karabakh, montagne, dévolue aux Arméniens. L'appellation
reprise en français par le terme Haut-Karabakh, apparaîtra plus tard
pour désigner le lieu de résidence des autorités arméniennes. Cette
particularité géographique contribuera très largement à façonner la
structure de la société karabakhienne.
La société karabakhienne est le reflet de sa géographie : entité
montagneuse, elle favorise le renfermement et la solidarité clanique.
Sa structure sociale est bâtie sur les composantes de la société
arménienne : l'église apostolique, la noblesse et la paysannerie. La
très forte cohésion société karabakhienne est caractérisée par une
interne résultant de trois facteurs : la permanence d'un danger externe
(facteur externe) ; l'encerclement montagneux (facteur "périphérique") ;
le lien social (facteur interne). Les dominations successives et le repli
montagneux sont des caractéristiques permanentes de l'histoire du Haut-
Karabakh ; ils ont également contribué à la formation du tissu social.
l'Eglise, le Prince et le Ce lien social est fondé sur trois autorités :
La société karabakhienne renvoie, historiquement, à une Patriarche.
communauté religieuse : population rurale analphabète, elle est dirigée
par l'Eglise apostolique arménienne, seule institution permanente
depuis le IVème siècle indifférente aux changements de statut de
l'entité. Elle incarne l'unité spirituelle du peuple, noyau de la
préservation identitaire au sein d'un espace défavorable. L'Eglise du
Catholicossat Karabakh est subordonnée à l'autorité hiérarchique du
sorte de papauté propre à la religion de Tous les Arméniens,
arménienne. La population karabakhienne est soumise à l'autorité de
seigneurs locaux. Dans l'histoire médiévale, le statut du Karabakh
renvoie souvent à la figure de principauté. Ainsi, l'autorité spirituelle
autorité militaire des de l'Eglise arménienne est complétée par une
princes karabakhiens. La société karabakhienne appartient essentiellement
monde rural de culture guerrière, capable de déployer jusqu'à à un
40.000 hommes selon les époques. Les ressources militaires du
26 Karabakh constituent l'élément central des négociations avec les
puissances environnantes ; c'est grâce à ce potentiel que le Karabakh
parvient à élaborer des partenariats stratégiques et obtenir en
échange un statut d'autonomie : au XIVèrne siècle, le prince Hassan,
l'une des principales figures de la vie politique et culturelle
arménienne, réussira ainsi à maintenir une certaine autonomie de la
région sous l'invasion mongole, en participant à leurs campagnes
militaires. Le concours militaire apporté par les Princes arméniens aux
puissances environnantes se retrouvera régulièrement dans l'histoire.
Plus tard, les Méliks du Karabakh seront gratifiés pour leur
engagement militaire aux côtés des Perses, alors que quelques
décennies plus tôt, ils se révoltaient contre l'occupation persane, en
adhérant une alliance amténo-géorgienne. A chaque fois, l'objet des
négociations est semblable : concours militaire contre autonomie.
Ainsi, la culture guerrière est non seulement inhérente à la
préservation identitaire du Karabakh, mais aussi à ses partenariats
stratégiques. La fonction militaire fait partie des prérogatives du
Prince : c'est dire le rôle majeur que celui-ci joue dans la société
karabakhienne. Les Princes du Karabakh sont issus d'une aristocratie
héréditaire que la région aura réussi à préserver, au contraire d'autres
régions arméniennes. Leur pouvoir est fondé sur une autorité
dynastique limitée à quelques familles : celles de Dizak et de
Khatchen au IX ème siècle ; celles de Tzar, Haterk et Khokhanaberd au
Xlème siècle ; celle des Princes Zakarian ensuite ; des Djalalian et des
Dopian sous l'invasion mongole ; et surtout celles des Mélikats de
khamsa, qui demeureront la figure historique dominante de
l'autonomie karabakhienne. En outre, la structure sociale du Karabakh
est fondée sur la famille patriarcale : élargie à trois degrés de
générations, la famille karabakhienne constitue le socle social et
donne l'image de grands ensembles familiaux structurant la société.
Elle est dirigée par un Patriarche, l'homme le plus âgé d'une famille
par ailleurs regroupée dans un même village. L'autorité du Patriarche
est incontestable ; elle est fondée sur des valeurs traditionnelles et
garantit ainsi le lien de solidarité le plus immédiat. Ces trois
paramètres de la société karabakhienne - l'Eglise, le Prince, le
Patriarche - mettent en lumière une structure clanique qui se veut
imprenable, favorisée par l'exiguïté du territoire et ]e repli
montagneux. Ces constantes se retrouvent dans toute son histoire.
27 Des Méliks à lu conquête russe
La grande majorité des historiens traitent le problème du statut
historique du Haut-Karabakh à partir du concept de Mélikat : celui-ci
désigne le territoire du Prince, - le Mélik -, issu de la noblesse
arménienne qui a survécu aux invasions turco-mongoles. Les Méliks
ne sont pas propres au Karabakh — ils dominent également d'autres
régions comme Lori, Erevan, Nakhitchevan, Siunik-Zanguézour ou
Ganja -, mais les cinq Mélikats du Karabakh présentent un caractère
particulier, tenant à leur potentiel militaire. Le Karabakh est alors
désigné comme les Mélikats de Khamsa, l'alliance militaire des cinq
clans familiaux (Avanian, Chahnazarian, Hassan-Djalalian, Israélian,
Béglarian). Chaque famille détient une partie du territoire : Dizak,
Varanda, Khatchen, Jraberd et Golestan. Ainsi, pendant trois siècles,
le Karabakh incarne davantage une coalition militaire qu'une véritable
unité politique. La langue et la religion arméniennes y sont communes
mais chaque Mélikat dispose de pouvoirs propres en matière de
justice, d'impôts, de politique intérieur et de défense. Les Mélikats de
Khamsa renvoient ainsi à un statut d'autonomie consenti par les
autorités persanes. En contre-partie, les Princes arméniens participent
aux campagnes militaires de la Perse et à la défense de la frontière
ottomano-persane.
Les Mélikats de Khamsa connaissent une histoire tumultueuse.
Portés par la campagne caucasienne de Pierre le Grand, les Arméniens
du Karabakh s'insurgent contre l'occupation persane et connaissent,
dans les années 1720, une courte période d'indépendance : le Tsar
refuse alors la confrontation avec les armées ottomanes, qui
envahissent le Karabakh, puis se retirent après le retour de l'autorité
persane. L'histoire du Karabakh connaît ainsi des tentatives
d'indépendance avortées. La coalition des Princes karabakhiens se
révèle efficace et garantit une relative stabilité politique de l'entité,
tant qu'elle demeure encadrée par un accord avec une puissance
exogène ; mais l'indépendance totale semble toujours impossible, ce
qui constitue une constante de l'histoire du Karabakh. Une autre
constante, qui se retrouvera à plusieurs reprises dans l'ère moderne du
problème karabakhien, apparaît : la trahison. La coalition des
seigneurs arméniens du Karabakh avait remarquablement fait preuve
28 d'une unité inébranlable durant les premières décennies du XVIII ème
siècle. Mais ce qui devait arriver arrive alors. L'ambition de l'un des
Méliks met fin à cette union et permet au chef de la tribu des
Djevanchir de pénétrer dans le Haut-Karabakh. Dans le Mélikat de
Varanda, le Mélik Chahnazarian est assassiné par son frère, qui prend
sa place mais provoque l'opposition armée des quatre autres familles
princières. Pour y faire face, l'usurpateur conclut un accord avec
Panah Ali. Le Khanat de Chouchi-Karabakh est ainsi créé au sein du
réduit montagneux. Le Khan soumet progressivement les autres
Méliks ; la situation du Karabakh ne changera qu'après l'annexion de
la région par la Russie.
Le XIXème siècle ouvre une nouvelle ère du problème du
Haut-Karabakh : la conquête russe s'annonce comme un nouveau
partenariat, une reconfiguration de l'espace politique transcaucasien et
une modernisation des modes d'organisation. En 1805, le général
Tsitsanov astreind le Khan Ibrahim à céder le Karabakh, puis
conquiert en 1806 les autres provinces de la Transcaucasie. Ces
acquisitions sont confirmées dans le traité de Gulistan en 1813 : c'est
dans un village du Karabakh qu'est signé le traité de paix et de partage
d'influence entre la Russie et la Perse, par lequel le Haut-Karabakh,
comme l'ensemble du Caucase du sud, entrent dans l'Empire russe. Le
Khanat du Karabakh est maintenu jusqu'en 1822, date à laquelle le
statut est supprimé, de même que les Mélikats arméniens, transformés
en province du Karabakh. En 1840, la réforme administrative du
Caucase divise la région ; le Haut-Karabakh est incorporé au district
caspien. En 1867, la deuxième réforme administrative aménage la
Transcaucasie autour de cinq gouvernorats ; le Haut-Karabakh est
inclus dans le gouvernorat d'Elisabethpol. Arméniens chrétiens et
Tatares musulmans cohabitent dans cette région. L'autorité de l'Eglise
arménienne est également renforcée par le polojnié (statut) de 1836 :
l'administration russe accorde à l'Eglise le statut unifié qu'elle refuse
par ailleurs aux dirigeants laïcs. Néanmoins, le Catholicos du Haut-
Karabakh est abaissé au rang d'archevêque ; le Haut-Karabakh n'est
plus qu'un des six diocèses des Arméniens de Russie.
Il reste que la spécificité du problème du Haut-Karabakh au xixème
siècle doit être appréhendée à partir de trois mouvements : la
russification progressive de la région, mais aussi le développement de
29 deux idées en opposition dans les mondes politiques turc et arménien :
celle du pantouranisme, forme d'expansion de l'islamisme turc du
Bosphore jusqu'à l'Asie centrale, et celle de la création d'un Etat
arménien 10. De cette période charnière résultent, d'une part le
problème arméno-turc, d'autre part le partenariat arméno-russe. La
situation géographique de l'Arménie chrétienne représente un obstacle à
la continuité de l'islamisme turc. Cet idéal de "pureté raciale"
nécessitera, non seulement l'acquisition d'un passage formé de trois
régions - Karabakh, Zanguézour, Nakhitchévan -, mais aussi la
création, à l'Est de ces territoires, d'une nouvelle entité territoriale,
totalement artificielle : l'Azerbaïdjan. Dans cette configuration, le
Haut-Karabakh aurait pu être noyé dans une réalité géopolitique qui le
dépassait. Il n'en a pas été ainsi. Une fois de plus, il s'est adapté à un
environnement d'autant plus nouveau que, pour la première fois
depuis six cent ans, réapparaissait l'idée de l'indépendance de
l'Arménie et mettait en lumière le rôle que le Haut-Karabakh devrait y
jouer.
Le "monde arménien"
Le problème du Haut-Karabakh s'inscrit dans le problème plus
global de ce que les auteurs désignent comme le "monde arménien"
et de la création de l'Etat arménien. L'expression "monde arménien"
n'est pas anodine : si l'Arménie est aujourd'hui un Etat, pendant très
longtemps elle n'a désigné qu'une région géographique physique et
les Arméniens une communauté religieuse. Le "monde arménien"
renvoie à l'ensemble des territoires et des populations de culture et de
io
A cette époque, les Arméniens vivent au sein de l'Empire ottoman, sous le régime
des Capitulations - conventions qui accordent un droit de protection des sujets
chrétiens à une puissance étrangère -. Pendant toute cette période, l'émergence de
l'idéologie politique arménienne est largement freinée par l'objectif du Sultan de
mettre en place un Etat moderne dans l'Empire ottoman. Sa première préoccupation
est l'armée. Arméniens, Grecs et juifs, définis à partir d'un critère religieux, vivent
sous l'empire de dispositions spéciales qui les réduisent à mi statut inférieur. Un
début de sécularisation du droit intervient en 1839, lorsque tous les sujets sont
reconnus théoriquement égaux. Plusieurs tentatives de mettre en place une
administration centralisée se succèdent jusqu'à la première guerre mondiale. Ainsi,
la construction de l'Etat dans l'Empire ottoman a largement contribué à noyer le
problème arménien, qui s'est conclu par le génocide de 1915.
30 religion arménienne, dans une "Arménie" par ailleurs morcelée.
Ainsi, le problème du Haut-Karabakh est également tributaire de
l'absence de pouvoir politique central régissant le monde arménien.
Dans cet espace morcelé, les notions "d'Arménie du Centre" et
"d'Arménie de la Périphérie" se développent : elles renvoient à des
centres d'impulsion culturels et religieux plus ou moins forts selon les
époques : parfois centre, parfois périphérie, le Haut-Karabakh sert de
bastion et de refuge du monde arménien. C'est au xvrifine siècle que
la place du Haut-Karabakh dans le monde arménien apparaît très
clairement : le désir de renaissance nationale et l'idée de créer un
Etat indépendant, se singularisent précisément dans les Mélikats du
Karabakh. Enfin un Etat, allié de la Géorgie et protégé par la Russie.
Cette idée de renaissance émerge à une période cruciale de l'histoire
de l'Arménie appelée "l'Eveil" (Zartong) : l'influence européenne
des Lumières est source d'inspiration pour de nouveaux intellectuels
qui voyagent en Europe, étudient en France ou servent sous l'armée de
Louis XIV puis de Napoléon. Le mouvement national arménien
eme émerge et se développe ainsi au cours des XVIll ème et XIX siècles.
L 'Eveil est une période charnière de l'histoire arménienne où
émerge un véritable sentiment national. Les vieux mythes et héros de
la glorieuse période de l'histoire lointaine sont ressuscités : des
royaumes d'Arménie jusqu'à la mythologie, l'histoire est ravivée pour
enseigner que l'Arménie ("Hayasdan") est le pays où son ancêtre,
Haïg, avait triomphé de l'ennemi pour y installer sa famille.
L'Arménie est donc originairement l'histoire de la victoire militaire
d'une famille contre la domination. Ces deux piliers - la famille, entité
solidaire au nombre de membres limités, et le guerrier - sont le
fondement de la mémoire arménienne. L'émergence du sentiment
national entraîne la création des premières organisations politiques
arméniennes. Il ne s'agit pas d'institutions exécutive, législative ou
judiciaire - l'espace politique arménien étant administré à l'Est par
l'Empire russe, à l'Ouest par l'Empire ottoman -, mais de partis
politiques : les Arméniens ne sont pas maîtres du territoire, et la
nécessité d'organiser l'autodéfense devient évidente, surtout après les
massacres de 1895 dans l'Empire ottoman. Pour remplir cette mission,
trois partis politiques sont créés dans la clandestinité : en Géorgie, la
Fédération Révolutionnaire arménienne (FRA) ou parti socialiste
Dashnag ; en Suisse, le parti social démocrate Hentchag ; le parti
31 libéral Arménagane. Ainsi, le concept d'organisation politique
n'émerge que très tardivement pour pallier l'absence d'une autorité
centrale arménienne. La notion de parti politique, assimilée à celle de
fédération de révolutionnaires, précède l'idée d'Etat-nation : ces
partis devront préparer la création d'un Etat arménien en organisant la
révolution. Le parti Dashnag jouera un rôle moteur tant dans
l'impulsion de l'idée d'indépendance que de l'organisation de
l'autodéfense. Avec lui, se conceptualise la notion de Cause arménienne,
qui traduit une exigence : réparer toutes les injustices du passé,
réveiller la conscience nationale et créer une "Arménie libre
indépendante et unifiée", selon son leitmotiv. Pour le parti Dashnag,
l'assiette spatiale de l'Etat à construire doit être l'Arménie historique,
qui correspond à l'étendue la plus vaste que le pays ait représenté dans
l'histoire. Elle renvoie à trois réalités géographiques : à l'ouest,
l'Arménie occidentale ou le Yerguir (pays) correspondant à l'Anatolie
orientale, où les Arméniens seront victimes d'un génocide en 1915 ;
au centre, le territoire qui deviendra en 1918 la première République
autres d'Arménie, berceau du nouvel Etat-nation ; au sud, les
territoires de l'Arménie orientale : le Karabakh, le Nakhitchevan et la
Djavakhie, disputés avec l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Le problème du
Haut-Karabakh prend un sens nouveau lors de l'évènement le plus
important de l'histoire moderne de l'Arménie : la création de l'Etat.
L'Etat arménien
L'idée de création d'un Etat arménien est relativement récente.
La conception de l'Etat dans la pensée politique arménienne, ainsi que
l'expérience de la première République de 1918, revêtent quelques
spécificités. Après la dissolution d'une éphémère Fédération de
Transcaucasie, la proclamation d'indépendance de la Géorgie et de
l'Azerbaïdjan et le génocide perpétré par le Gouvernement Jeune-
Turc, un Conseil national arménien se proclame administration
suprême et unique des provinces arméniennes ; sa mission est de
préparer la formation d'un véritable Gouvernement. L'enjeu est de
taille : il s'agit de jeter les fondements d'une nouvelle forme
d'organisation, stato-nationale, alors qu'il n'existe aucune règle
préexistante. S'inspirant des démocraties européennes, l'Arménie de
32 1918 adopte un régime parlementaire. Le suffrage universel est
instauré, le principe de séparation des pouvoirs est adopté. Cette
façade institutionnelle donne à un Gouvernement et à un Parlement
nouvellement créés - le premier étant responsable devant le second -
une place prééminente sur la scène officielle, alors que l'essentiel du
pouvoir est exercé par le parti Dashnag. Mouvement révolutionnaire,
le parti n'a aucune expérience démocratique, Souveraineté, élections
libres, démocratie : des concepts nouveaux encore vide de sens qui ne
servent qu'à asseoir la position du parti omniprésent. L'Etat adopte
ses symboles - drapeau tricolore et hymne nationale -, l'arménien est
décrété langue officielle ; quelques principes sont proclamés : le droit
de vote pour les femmes, l'interdiction de travail aux enfants, ou
l'école primaire gratuite obligatoire. Néanmoins, l'expérience de la
première République d'Arménie sera éphémère : ses deux années
d'existence n'ont pas permis de bâtir une véritable ossature
administrative, d'autant plus que l'enjeu de la construction de l'Etat
arménien réside essentiellement dans la délimitation de son espace
territorial. Les trois territoires du Sud - Karabakh, Zanguézour,
Nakhitchévan - sont des zones de conflit militaire entre l'Arménie et
l'Azerbaïdjan, tandis que l'Etat arménien, qui représente alors moins
de 10.000 km2, est menacé de la solution finale consécutive au
génocide. Le problème du Haut-Karabakh est donc, de 1918 jusqu'à la
soviétisation en 1920, tributaire de la construction de l'Etat arménien,
auquel le territoire karabakhien n'a pu être intégré. Cette période est
pourtant cruciale : elle constitue le fondement de la conception de
l'Etat dans la pensée politique arménienne.
Le concept d'Etat est fondamentalement étranger aux cultures
politiques transcaucasiennes : il n'est pas le produit d'une lente
maturation politico-historique ; ses conditions de formation se
révèlent, au contraire, brutales. L'Arménie adopte le modèle étatique à la
proclamation d'indépendance de ses voisins géorgien et azéri, en
l'absence d'alternative, pour éviter la solution finale consécutive au
génocide. L'Etat azéri est créé de toute pièce grâce à l'appui de
l'Empire ottoman qui entend mener à terme son grand projet
expansionniste et revendiquer, tôt ou tard, les territoires du nord de
l'Iran. L'étatisation de ces pays dévoile ainsi de véritables stratégies -
défensives ou offensives -, où la dimension géopolitique prime sur la
33